mardi 18 février 2020

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... Et vint enfin le moment de conclure.

lundi 17 février 2020

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The Gentlemen.

Faute de griveaux on mange des merles... moqueurs bien sûr, sur les lubies sexuelles de Benjamin-Blaise, l'oiseau grivois qui voulait conquérir Paris, tombé de sa branche, pouf, paf, patatras, une fois dévoilé ce qu'il avait lui-même dévoilé dans des vidéos très intimes, quoi? sa queue, en état de "marche" forcément, à quelques oiselles bien disposées, au risque d'être pris au piège - on appelle ça un trébuchet - par qui?, un artiste/activiste, dissident russe (via sa compagne? d'où le revenge porn?), complètement braque, capable en guise de protest act de se coudre les lèvres, de se clouer le scrotum ou de s'enrouler nu dans des barbelés, des performances plus proches des trucs de fakir que de l'art corporel, saluées pour leur audace quand ça se passait là-bas, en Russie, mais quand c'est ici et que ça relève du "kompromat", que ça passe par les réseaux sociaux (où les vidéos virales se propagent encore plus vite que le coronavirus), ça devient pour toute la classe politique (et les médias qui en font leurs choux gras) une terrible menace pour notre démocratie, la pire des ignominies...
Oui bon d'accord, mais ce n'est que le prolongement (même pas l'aboutissement) de toutes ces dérives qu'on observe depuis deux ans chez certains contestataires, avec les risques que cela induit lorsqu'il s'agit de psychotiques, dont on sait qu'ils ne sont pas envahis par le doute, qu'ils vivent au contraire avec la certitude inébranlable que nombre d'événements, tous ces événements qu'ils interprètent, les concernent au plus haut point et que, ainsi visés, ils y répondent de manière radicale. Encore qu'ici on peut se demander jusqu'à quel point Pavlenski n'a pas servi de "second couteau" (hum...) pour faire chuter, pas tant un candidat aux dents longues dont les actes en privé n'étaient pas en accord avec ce qu'il défendait publiquement, qu'un pilier de la macronie, l'aîné des "DSK boys" qui ont tant œuvré pour la victoire de Macron en 2017, cette victoire que les plus acharnés des anti-macronistes (coucou Juan Branco - tiens, t'as rasé ta moustache) n'ont toujours pas digérée...

[ajout du 04-03-20]

Le fil caché (phantom thread) - comme dit Olympe - ne l'est pas vraiment, mais bon, ça réfère à tous ces commentaires qui depuis une quinzaine de jours se multiplient ici sans rapport avec le billet d'origine. Et la vie continue...

[ajout du 12-03-20]

A toutes fins utiles, j'annonce l'ouverture prochaine (enfin, pas tout de suite) d'un nouveau blog, L'oreille est hardie, consacrée essentiellement à la musique (pop rock, bien sûr), pas tant l'actuelle que celle des années, disons 60 à 80, voire 90, bref, du siècle dernier... avec encore un peu de cinéma, mais à petites doses, sous forme de simples notules. Quant à Balloonatic, il finira paisiblement ses jours (repos bien mérité), au rythme decrescendo des commentaires. A bientôt.

[ajout du 21-03-20]

Pour se "déconfiner" un peu (13mn pas plus, c'est promis m'sieur l'agent) et fêter en même temps Rohmer, qui aurait eu 100 ans aujourd'hui, quoi de mieux que Nadja à Paris.

[ajout du 22-03-20]

Un texte qui nous change des âneries qu'on peut lire à droite et à gauche: 

L’Autre qui n’existe pas et ses comités scientifiques, par Eric Laurent.

L’épidémie et ses comités


Ce qui est très frappant dans cette épidémie mondiale, c’est que tous les gouvernements, dictatures, démocraties illibérales ou non, populismes de tous genres et espèces sont amenés à prendre des mesures drastiques de gestion de la population. Comment les justifier? Les purs autocrates, effectifs ou rêvés, ne s’appuient que sur eux-mêmes. Bolsonaro fait des bras d’honneur et Poutine déclare que la Russie est sous contrôle. Pour les autres, le recours aux comités scientifiques conseillant le gouvernement s’affirme comme une nécessité dans un environnement incertain. Si nous prenons les cas anglais et français, notons que ce même recours affiché donne lieu à des mesures prises fort différentes. Un point est à souligner d’emblée: malgré les apparentes divergences massives de ces mesures, elles s’appuient sur les mêmes études. C’est d’autant plus facile à constater que, Darwin oblige, les épidémiologues anglais ont un prestige et une autorité mondialement reconnus. Une longue chaîne de transmission a permis aux biologistes évolutionnistes anglais de contribuer majoritairement à la "nouvelle synthèse" combinant la génétique mendélienne et la sélection naturelle darwinienne dans une modélisation mathématique de la génétique des populations. Depuis Ronald Aymer Fisher jusqu'à Richard Dawkins et John Maynard Smith, Oxford et Cambridge ont produit une lignée impeccable de biologistes évolutionnistes et d'épidémiologistes. Nous reviendrons sur les éventuelles étrangetés des opinions soutenues par ces savants, car biologiste est un métier à risque. Il prédispose à des généralisations sur l'espèce qui peuvent à l'occasion sembler étranges, sinon dangereuses.

Cette fois, ce n'est pas d'Oxbridge, que vient la voix d'autorité, mais de l'Imperial College de Londres. Le 16 mars, l'équipe de Neil Ferguson a fourni, en un temps record, un rapport et une modélisation de différents scénarios possibles, aussi bien au gouvernement anglais qu'au français. Ce rapport a été repris par le comité des dix experts français comme exemplaire, à la fois parce qu'il émanait d'une source prestigieuse et parce qu'il osait présenter des perspectives hasardeuses.

L’immunité collective et l’accordéon de Ferguson


L’équipe de l’Imperial College a mis en nombres le réel de l’épidémie à partir de deux options et de cinq actions possibles pour ralentir le virus. "Ces deux options sont qualifiées de "mitigation" (atténuation) et de "suppression" (endiguement), en jouant sur cinq types d’action: isolement des cas confirmés à domicile; mise en quarantaine de leur famille; distanciation sociale des personnes de plus de 70 ans; distanciation élargie à l’ensemble de la population; fermeture des écoles et des universités".

La première option, l’atténuation, ne se donne pas pour objectif d’interrompre le virus, mais veut le contrôler par des actions puisées parmi les cinq possibles, à minima, afin d’obtenir le plus rapidement possible une immunité de la population conduisant à un déclin du nombre de cas lorsqu’est atteinte la protection collective de groupe, "immunity herd" en anglais. Le concept est brutal dans sa langue d’origine: herd, c’est le troupeau. C'est pourquoi les traductions euphémisent en général le concept. Parler d'immunité de groupe ou d'immunité collective, c'est plus humain.
"La seconde option, l’endiguement, vise à faire en sorte qu’un individu donné transmette le virus à moins d’une personne, conduisant à l’extinction de l’épidémie. Cette stratégie appliquée par la Chine de façon autoritaire suppose des mesures plus radicales allant jusqu’au confinement de la population entière. Mais après cinq mois d’un tel régime, l’épidémie risquerait de flamber en cas d’interruption de ces mesures." En effet, quelle que soit la solution choisie, ce qui reste à obtenir, qu’on le veuille ou non, c’est la herd immunity de la population face à un virus où il y a beaucoup à apprendre.
Qu’on laisse infecter beaucoup ou que l’on contienne beaucoup n’est pas une question de principe absolu, c’est une question pragmatique pour l’équipe de l’Imperial College. La base fondamentale du calcul doit être la ressource en lits de réanimation dont dispose chaque système de santé. Le concept de "lit" implique à la fois l’objet et le personnel nécessaire à le faire fonctionner. Et il faut beaucoup de monde.
C’est pourquoi, dans un premier temps, le 15 mars, Boris Johnson, flanqué de son conseiller scientifique en chef (Chief scientific advisor), Patrick Vallance, et de son Chief medical officer, a déclaré: "Il n’est pas possible d’éviter que tout le monde ait le virus. Et ce n’est pas non plus souhaitable, car il faut que la population acquière une certaine immunité".
L’application du concept de herd immunity, qui vient de la théorie des vaccins à une situation où il n’y en a pas, a choqué. P. Vallance est l’ancien chef de la recherche et du développement de GlaxoSmithKline. Son adhésion à la logique du marché est acquise. Et une telle déclaration, à la limite du laisser faire est certainement inspirée par le conseiller du Brexit, Dominic Cummings. Les autorités ont donc laissé courir le semi-marathon de Bath, car selon leur raisonnement, ce sont des gens jeunes et en forme, s’ils s’infectent, ils augmenteront l’immunité générale et il y aura peu de cas graves parmi eux.
Mais très vite, les chiffres deviennent implacables. Pour l’immunité, il faut que 60% de la population soit infectée, soit 40 millions de Britanniques. Comme actuellement 5% des cas sont considérés comme graves, cela veut dire 2 millions de cas graves, sur un même temps probablement assez court, ce qui est à mettre en rapport avec un nombre de lits de réanimation similaire à la France, soit, en fonction de la mobilisation, entre 5000 et 7000 lits.
Le rédacteur en chef de la plus prestigieuse revue médicale au monde, The Lancet, a donc tweeté: "Matt Hancock [ministre de la santé] et Boris Johnson affirment qu’ils suivent la science. Mais ce n’est pas vrai [...]. Le gouvernement joue à la roulette avec le public." Les appels néo-churchilliens de Boris Johnson à préparer la population à perdre des êtres aimés n’ont bien sûr rassuré personne. De façon plus raisonnable et moins néolibérale, l’équipe de Ferguson a indiqué une voie, qui est cependant sidérante par les contraintes qu’elle va imposer et par la réinvention de toutes nos façons de faire qu’elle implique. La seule voie raisonnable serait de faire alterner des périodes de confinement complet et des périodes d’allègement des contraintes en corrélation avec le nombre de lits de réanimation occupés dans les hôpitaux. Quand le confinement complet aura libéré suffisamment de lit, il faudra desserrer les contraintes pour qu’une autre partie de la population s’infecte, jusqu’à ce qu’on atteigne l’immunité de groupe suffisante. Dans les modèles de Ferguson, il faudrait des contraintes maximales entre le tiers et la moitié du temps, pendant 18 mois, jusqu’à ce qu’un vaccin puisse être mis au point et massivement distribué. "Ces conclusions alarmantes font écho à des travaux du laboratoire Inserm-Sorbonne Université Epix-Lab dirigé par Vittoria Colizza (Inserm, Sorbonne-Université), montrant l’efficacité et les limites des fermetures d’écoles et du développement du télétravail." Ce sera long. Personne ne dit foncièrement le contraire. Nous vivrons dans l’accordéon des contraintes, jusqu’à l’arrivée du vaccin.

Les nombres et l’impossible à supporter


Lors de la première séance du cours de Jacques-Alain Miller intitulé "L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique" - cours auquel je participais -, il était amené à articuler une certaine impasse du discours de la science qui n’arrivait plus à apaiser les angoisses du sujet de la civilisation contemporaine, plongé dans le sentiment que tout est semblant. Ce sujet est confronté à l’Autre "dans sa ruine". Dans notre civilisation, nous savons "explicitement, implicitement, en le méconnaissant, inconsciemment, mais [nous savons] que l’Autre n’est qu’un semblant". Le terme de semblant est ici pris dans son acception la plus large. Il inclut le calcul.

Nous vivons dans l’empire des semblants. Par ce mot, Lacan remettait sur ses pieds le titre de l’essai de Roland Barthes, L’Empire des signes. C’était l’occasion de souligner combien le Japon lui paraissait proche de l’Europe, éminemment inséré dans la civilisation de la science "la seule communication que j’y ai eue [...], c’est aussi la seule qui là-bas comme ailleurs puisse être communication, de n’être pas dialogue : à savoir la communication scientifique".. L’empire des semblants n’est pas seulement un des noms du Japon, c’est un des noms de notre civilisation qui se révèle. C’est à partir de l’inexistence de l’Autre qui garantirait le réel de la science que surgit un autre réel pour le sujet qui vit dans le langage. C’est celui de l’angoisse, de l’espoir, de l’amour, de la haine, de la folie et de la débilité mentale. Tous ces affects et ces passions seront au rendez-vous de notre confrontation avec le virus; ils accompagnent comme leur ombre les "preuves" scientifiques. Comme l’avait très bien souligné J.-A. Miller: "L’inexistence de l’Autre n’est pas antinomique au réel, elle lui est, au contraire, corrélative. [...] C’est [...] le réel propre à l’inconscient, du moins celui dont, selon l’expression de Lacan, l’inconscient témoigne, [...] le réel quand il s’avère dans la clinique comme l’impossible à supporter."
L’impossible à supporter, ce sont aussi ces choix insolubles que tentent de dépasser les comités d’éthique, car il y a déjà eu et il y aura des problèmes majeurs d’éthique, que ce soit au niveau de la médecine comme telle ou au niveau personnel. Au niveau médical, un expert le dit simplement: "Ce qui diffère aujourd’hui, c’est que l’on renoncera à réanimer des personnes qui, en pratique courante, auraient pu bénéficier de traitements et survivre. La carence en ressources disponibles détermine les choix, et non les critères médicaux habituellement en vigueur".
Au niveau personnel, la façon dont chacun est à même d’interpréter les consignes épouvantablement restrictives qui lui sont données introduit une variable d’importance dans tout calcul global. L’impact des mesures prises dans les démocraties européennes peuvent être suffisantes, "mais cela dépend beaucoup du comportement des gens et de la façon dont ils vont appliquer ces consignes [...] Dans un État qui n’est pas totalitaire, il s’agit d’une question d’éthique personnelle. Cela peut faire mentir le modèle dans un sens ou dans l’autre". Sans doute en raison de ces incertitudes éthiques – qui passeront au premier plan dans un second temps –, ce sont aux comités scientifiques que les gouvernants européens ont eu recours.

Notre avenir de contraintes numériques

Le confinement a donné lieu à des manifestations originales de solidarité et à des façons de faire soulignant le sentiment retrouvé de faire partie d’une communauté qui n’est pas seulement celle d’un troupeau biologique, mais invente des modes de faire société ensemble, tels les Italiens qui chantent en chœur depuis leur balcon ou applaudissent le personnel de santé. En Espagne, le détournement ironique du passe droit que permet le fait de promener son chien témoigne aussi de la recherche d’une bonne manière de vivre ensemble les contraintes insupportables qui tombent d’en haut.
Mais ces contraintes, fondées sur la science certainement, n’allègent pas l’angoisse de chacun sur ce qui nous attend. Et il faut nous préparer à pouvoir discuter ensemble du bienfondé des dispositifs intrusifs qui seront mis en place pour tenir jusqu’à la mise au point du vaccin, seule issue véritable.
Au Danemark, le 12 mars, les députés ont adopté une loi d’exception qui permet aux autorités d’utiliser la contrainte pour examiner, soigner ou isoler une personne contaminée. La contrainte la plus forte et la plus subtile à la fois sera l’utilisation des applications de traçage individuel pour réguler les contraintes dans leur graduation et dans leur application. Dès le 17 mars, s’appuyant sur les exemples israéliens et ceux de Singapour, le rédacteur en chef de la MIT Technology Review prédisait notre nouvel avenir numérique: "En dernière instance, cependant, je prédis que nous restaurerons notre capacité à nous socialiser en sécurité en développant des façons plus sophistiquées d’identifier qui présente un risque de maladie et qui n’en présente pas, et nous pourrons prendre des mesures - légales - contre ceux qui sont à risque. Nous voyons les prémisses de cela dans les mesures que certains pays prennent aujourd’hui. Israël va utiliser les données de localisation des smartphones que ses services de sécurité utilisent dans la lutte anti-terroriste pour retracer exactement qui a été en contact avec des porteurs connus du virus. Singapour fait de même et publie des données précises sur chaque cas, en donnant précisément les noms".
Tout en faisant tout ce que nous pouvons pour aider les hôpitaux et les personnels de santé à faire face aux impératifs de santé publique qui les écrase, il faudra aussi, un par un, contribuer à élucider comment les pratiques de contraintes collectives auxquelles nous consentons doivent être élaborées pour qu’elles restent vivables. Pas seulement top-bottom, mais aussi bottom-up, en témoignant des bonnes manières d’y répondre. Cela suppose une transparence des données de santé et des politiques qui s’élaborent, au delà des formidables efforts de clarté du rapport Ferguson. (Eric Laurent, Lacan Quotidien N°874, jeudi 19 mars 2020)

[ajout du 01-04-20]

Mon Top films 2020 (au cas où): 

1. Séjour dans les monts Fuchun de Gu Xiaogang
2. Dark waters de Todd Haynes
3. Kongo de Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav
4. Invisible man de Leigh Whannell
5. 3 aventures de Brooke de Yuan Qing
-  Le Cas Richard Jewell de Clint Eastwood

[ajout du 10-04-20]

Où sont passés les blogs?

"La charnière des années 90-2000 a été l'apogée des blogs cinéphiles, qui ont repris ou réinventé la forme critique d'écriture quotidienne ou hebdomadaire qu'on pouvait lire dans certains journaux (Louis Skorecki dans Libération). Certains travaillaient (et travaillent toujours quelquefois) à une patiente plongée dans les films pris à tous les moments de l'histoire du cinéma, à la manière des collectionneurs acharnés qui veulent garder une trace de ce qu'ils pensent d'un film ou d'un cinéaste à tel moment de leur existence. D'autres inventaient une forme mobile, qui allait de textes longs à la simple phrase notée pour mémoire sur un film (ce qu'on ne fait jamais dans une revue, peut-être à tort), mélangeant l'analyse pure, la critique affective, les illuminations instinctives et sensibles, acceptant le caractère variable et parfois fragile d'une pensée non éditorialisée, passée au crible d'aucune autre personne que soi-même. Ne pas pouvoir répondre (ou ne pas avoir ce réflexe) rendait précieuses ces étoiles solitaires. On pouvait les suivre avidement ou ne pas les aimer, mais elles étaient intactes, jamais altérées ou relativisées par une flopée de commentaires. C'était l'anti-Facebook et son épuisante hystérie, ses ricanements même, qui produit du débat parfois intéressant mais nous retire aussi cette relation solitaire qu'on peut avoir au texte comme à l'œuvre. Le soliloque auquel on se livrait après lecture d'un texte critique s'est émoussé à l'heure des réseaux sociaux. Facebook produit beaucoup de présent mais surtout de l'oubli. Non seulement par la relative dilution des idées dans les multiples fils de discussion, mais aussi un oubli tenant à sa structure, par le non-référencement, la disparition dans les limbes de ce qui a été dit..." (Cahiers du cinéma n°765, avril 2020)

[ajout du 18-04-20]

Le "jour d'après", tel qu'on le rêve aujourd'hui, ne viendra pas... le regard qu'on portera sur l'épidémie dans un ou deux ans, aura déjà changé, muté, comme le virus, pour s'adapter à de nouvelles réalités. Surtout on sera sorti du "direct", ce temps éminemment affectif de "l'épidémie en cours", que l'on suit jour après jour, abreuvé que l'on est d'informations, souvent contradictoires, de déclarations, souvent péremptoires, de mensonges et de vérités cachées, via les médias et les réseaux sociaux, tous ces chiffres qu'on nous assène chaque soir, à la manière d'une série télé ("Moins belle la vie"), moment d'autant plus angoissant qu'on vit confiné, qu'on commence sérieusement à s'emmerder et qu'on n'en voit pas encore le bout. Ce temps irréel, dominé par une surdramatisation de l'événement, rançon de cette confrontation inhabituelle au réel, ici une "catastrophe sanitaire sans précédent" (mais non sans suites), et de ce qu'elle produit en termes d'hystérisation et autres réactions irrationnelles...
Mais qu'en sera-t-il après? Quelles leçons seront tirées?, sachant que certaines seront oubliées, comme toujours... Avec le temps, vu l'ampleur de la crise économique et ses millions de chômeurs à venir, le retour des "cyniques", que le primat accordé à la vie des gens (en particulier âgés), avait momentanément éloignés, est à prévoir lui aussi. L'émotion retombant, le discours de la raison va reprendre le dessus, pas celui de la science, quelle qu'elle soit, pour un temps discrédité (à tort)... mais celui qui relève d'une forme de realpolitik, le mot n'est peut-être pas juste, disons plutôt qui s'appuie sur cette loi, aussi terrible que naturelle, qu'on appelle la "loi du plus fort", qui opposerait aux valeurs morales les intérêts économiques.
Reste qu'au sein de ce courant, dominé par le pragmatisme, il faudrait distinguer les "réalistes" purs et durs, les vrais cyniques (on les entend déjà), qui trouvent irréaliste, pour ne pas dire complètement fou, d'avoir mis en péril, via le confinement, toute une économie pour sauver quelques centaines de milliers de vies, chiffre comparable à celui de la grippe, les années les plus meurtrières, ce qui jusque-là nous laissait indifférents, et ce d'autant plus qu'il s'agit essentiellement de personnes âgées... bref, et pour le dire plus crûment, foutre en l'air toute une économie pour prolonger (de quelques années) la vie de gens qui non seulement ne participent pas à la vie économique mais sont même un poids pour l'économie... Et de l'autre, les réalistes-idéalistes, qui ont une approche différente, qui n'a rien de cynique, pour qui la crise du coronavirus n'oppose pas à proprement parler morale et économie, mais les conjoint à travers la seule question de la "santé", qu'elle soit publique ou économique. Une approche qui tient de la ligne de crête sur laquelle il faut se maintenir en permanence, difficile numéro d'équilibriste, entre réalisme et idéalisme.
C'est à ce prix qu'on peut espérer connaître un "jour d'après" qui soit meilleur que le jour d'avant. Et de considérer la crise, au-delà du comptage macabre de ses morts, comme un incroyable révélateur de tous les dysfonctionnements et autres inégalités de notre système, ayant joué pour le coup un rôle bénéfique de prise de conscience, qui ne changera pas les hommes du tout au tout, mais les obligera à prendre en compte toutes ces réalités dont ils ne mesuraient pas la gravité tant que le pire n'était pas arrivé. Et en dernier ressort, cet étonnant renversement de doctrine: non pas à propos des masques (ça c'est pour le folklore), mais de ce qu'il en est de la prise en charge de nos anciens. Qui fait que les victimes de la grippe (8 à 10000 morts en moyenne chaque année en France) ne relèvent plus de la fatalité, et que demain, c'est-à-dire dès l'hiver prochain, un respect plus rigoureux des mesures barrières de la part de la population, ainsi qu'une meilleure sensibilisation des sujets à risques aux campagnes de vaccinations, permettent de réduire significativement la mortalité, et qu'en cas d'échappement (un afflux massif de patients dans les services de réanimation et/ou de soins intensifs), une restructuration préalable de tout le système hospitalier, qui aura enfin satisfait, financièrement, aux besoins, permette d'y répondre sans recourir à des "plans de guerre".
Première étape, indispensable, imposant non pas de revenir aux jours d'avant le jour d'avant (l'hôpital des années 70 qui dépensait sans compter), mais d'abandonner cette politique de rentabilité qui, appliquée depuis 15 ans, a fini par gangréner le système, pour une autre vision - réaliste-idéaliste - de l'hôpital, qui n'exclut pas la notion d'économie mais l'adapte à la spécificité d'un système qui par essence n'est pas compatible avec l'économie de marché, pour non pas réduire les dépenses, mais disons "mieux dépenser"... et tout ça avant le reste, la question proprement dite, supranationale elle, de la pandémie: comment prévenir (à défaut d'éviter) les futures catastrophes, maintenant que nous en avons fait la triste expérience (à l'instar de la Chine et de ses voisins, en 2003 avec le SRAS), sachant au niveau des moyens que plus c'est coercitif, donc contraire à nos principes de liberté, plus c'est efficace (cf. la question du traçage)... pour que nous ne soyons plus jamais confrontés au confinement, véritable "scandale" des temps modernes, par ce qu'il a d'aberrant, à travers non seulement le désastre socio-économique qu'il provoque, mais aussi ce paradoxe concernant les sujets les plus vulnérables, qui sont déjà socialement les plus isolés: les protéger - en les obligeant à rester enfermés - de la contamination et du risque de détresse cardio-respiratoire auquel ils se trouvent exposés, pour les exposer à un autre risque de détresse, psychique celle-là, plus terrible encore (la mort à petit feu)... un paradoxe impossible à assumer, humainement.

PS. A l'heure où l'on s'interroge sur les "mensonges" de la Chine concernant l'origine de l'épidémie (étant entendu qu'accuser l'autre c'est toujours aussi pratique pour se dédouaner de ses propres responsabilités), une petite note d'humour: Le fou du labo... P4.

[ajout du 19-04-20]



Christophe 1945-2020
"Chaque vers, chaque mot court à l'événement" disait Boileau (Bevilacqua en italien)

Aimer ce que nous sommes (2008), peut-être le plus bel album de Christophe:


1. Wo wo wo wo - 2. Magda - 3. Mal comme - 4. It must be a sign - 5. T'aimer fol'ment - 6. Tonight tonight - 7. Panorama de Berlin - 8. Stand 14 - 9. Interview de... - 10. Odore di femina - 11. Tandis que - 12. Parle lui de moi - 13. Lita


[ajout du 25-04-20]

Parlons de la situation.

J'ai relu ce que j'ai écrit à propos du covid-19 depuis plus d'un mois... il y a des âneries bien sûr mais pas plus que d'habitude (lol)... alors je continue:

OK, le gouvernement a été plus que mauvais sur la question des masques, la communication c'est vraiment pas son fort... sauf que le problème n'est pas qu'il ait "menti" (sur la pénurie, le fait qu'il devait la gérer en même temps que l'épidémie), provoquant toutes ces plaintes en justice (assez ridicules quand on y pense), mais que maintenant il traîne ça comme une casserole, se heurtant encore plus qu'avant à la défiance des Français... C'est ça qui ne marche pas avec les marcheurs. Moins les décisions par elles-mêmes, fruit de réflexions collégiales et d'avis recueillis un peu partout, que leur incapacité à inverser la tendance, comme si le retard pris initialement dans les décisions, rapport à la sous-estimation générale du risque épidémique (à l'instar des autres pays européens, de ceux du moins qui ont été les premiers touchés par la pandémie) était impossible à combler, chaque nouvelle décision ne faisant que répondre au retard pris dans l'exécution de la précédente (du fait notamment, mais pas que, des pesanteurs de notre système)...

Au passage, toujours pas convaincu que le gouvernement aurait dû, dès le début, révéler aux Français la pénurie de masques (laquelle de toute façon si elle n'avait pas été présente d'emblée - le fameux milliard et demi de masques manquant - l'aurait été dans les semaines suivantes, vu la vitesse de propagation du virus et l'impossibilité à se procurer - rapidement et en quantités suffisantes - des masques chirurgicaux et FFP2)... pas convaincu qu'il aurait fallu faire appel au civisme des Français - les pharmacies et les magasins de bricolage ayant été dévalisés en masques - en leur disant que le pays n'avait plus de stock et qu'il fallait donc réserver les masques à ceux qui en avaient prioritairement besoin... Pour autant, affirmer de façon péremptoire que porter des masques quand on n'est pas malade, "ça ne sert à rien", sous-entendu "arrêtez de faire n'importe quoi", il y avait là comme un rappel à l'ordre dont l'effet ne pouvait être que désastreux une fois la pénurie avérée (on n'oppose pas violemment au "bon sens populaire" le discours rationnel de la science). 

Sinon il est où le scandale? Dans le manque de moyens dont souffre depuis des années l'hôpital public (que n'a pas arrangé une politique dispendieuse de modernisation, pour nous offrir de "beaux hôpitaux" avec de "beaux plateaux techniques", l'endettement important auquel cela a conduit, avec des emprunts "toxiques")... c'est entendu, mais aussi dans le fait que la course au rendement (sur le modèle des cliniques privées) a fini par dévoyer le système. Ainsi de ces patients, de plus en plus nombreux, souffrant de polypathologies et qui atterrissent aux urgences en cas de problème, parce que les services de spécialités, trop spécialisés, ne peuvent pas ou ne veulent pas s'en occuper (patients trop "complexes", autrement dit pas assez "rentables"), entraînant du coup la saturation des urgences (et les patients de passer la nuit sur des brancards)... de sorte qu'au moindre coup dur (afflux massif de patients, même hors épidémie), les urgences se trouvent submergées, et corollairement les services de réanimation et de soins intensifs... Avec en plus cette particularité concernant le coronavirus, que l'afflux ici - véritable raz-de-marée dans le Grand Est et en Ile-de-France - des patients covid a littéralement "chassé" des urgences les non-covid, devenues ainsi victimes collatérales de l'épidémie. Le pire est donc arrivé. On ne l'imaginait pas à ce point, pourtant les alertes étaient là, depuis longtemps, de la part des hospitaliers bien sûr, mais aussi de l'Académie nationale de pharmacie (quant à la non-disponibilité des médicaments essentiels, majoritairement fabriqués en Asie: lire la synthèse ) et de certains politiques, en premier lieu, Mélenchon, soyons juste, à l'occasion de l'épidémie de grippe de 2017 (à lire ).

PS. A propos de la réactivité dont a cruellement manqué le gouvernement au départ, entre autres parce que la Chine "c'est loin" et que les pays qui sont autour, aguerris par l'expérience du SRAS, semblaient avoir endigué l'épidémie (sauf que le SRAS-Cov-2 c'est pas le SRAS), on invoque l'adage habituel "gouverner c'est prévoir", vieux truc qui date de la IIIe République (Thiers empruntant la formule à l'Emile... de Girardin, pas de Rousseau), auquel répondit un siècle plus tard Mendès-France: "gouverner c'est choisir". Peut-être... Ce qui est sûr c'est que faute d'avoir rien prévu (pour le jour où l'impensable arriverait) il faudra au moins, dorénavant, "bien choisir", et là, je pense notamment au futur traçage, la "crécelle" numérique... 

Voilà pour la crise sanitaire. Reste la crise économique sur laquelle je ne m'aventurerai pas (zéro compétence). Et en amont, la crise écologique dont il faudra bien parler aussi. Voir ici ce qu'en dit Serge Morand.

[ajout du 30-04-20]


Macron ou le "couac, il en coûte"...

[ajout du 01-05-20]

Mascarade. De l'italien maschera: "masque".

Le grand drame de cette pandémie, outre ses conséquences sanitaires, économiques et sociales, aura donc été sa surmédiatisation, cette avalanche d'avis et de commentaires, d'experts et d'apprentis experts (d'accord, moi itou), expliquant ce qu'il faut faire, aurait fallu faire, faudra faire, à propos d'une épidémie et d'un virus encore inconnu il y a quatre mois, ne se découvrant que petit à petit, certes rapidement au regard des avancées habituelles de la science mais avec un tel empressement quant aux résultats, partiels et souvent contradictoires, qu'on n'y comprend plus rien. Tout ça au nom de l'urgence.
Pour les masques, c'est pareil... le gouvernement s'y est pris comme un manche pour justifier que le port du masque ne soit pas généralisé à toute la population, sachant qu'il n'y en aurait pas pour tout le monde, que les soignants au contact de personnes infectées risquaient d'en manquer et que les professionnels au contact de personnes potentiellement infectées risquaient d'en manquer encore plus longtemps. Imaginez alors pour le reste de la population... Et l'exécutif de s'appuyer sur la recommandation de l'OMS pour nous expliquer (au début) pourquoi les masques ne servaient à rien (heureusement que c'est pas Pénicaud qui a succédé à Buzyn, vous la voyez nous expliquer le bon usage du masque...), oubliant à dessein la fin de la recommandation (qui d'ailleurs n'a pas vraiment changé depuis), à savoir que les masques étaient d'autant moins utiles, pour la population, qu'il y avait pénurie.
Ça c'était avant le confinement. Et puis le monde s'est arrêté, les gens se sont enfermés... Et tous les pays de se battre comme des chiffonniers pour acquérir des tonnes de masques, le plus de masques possible, mais en quantité toujours insuffisante, pour ce qui est du masque chirurgical (je parle même pas du FFP2). D'où l'idée d'utiliser... bah justement, des chiffons, qu'on appellera masques "grand public" ou "alternatifs", ça fait plus médical même si ça ne l'est pas. Et que ceux qui ne pourront s'en procurer, eh bien se les confectionnent eux-mêmes. En vue du déconfinement. Avec toujours cette idée, jamais bien expliquée, jamais bien comprise, que c'est d'abord pour maintenir le bénéfice obtenu par le confinement, à savoir le ralentissement de la propagation du virus, ce fameux R0 (taux de transmission) à maintenir au-dessous de 1, auquel s'ajoute le rôle possible des formes présymptomatiques ou asymptomatiques dans la transmission du SARS-CoV-2... bref, à cause de tout ça qu'il faudrait porter des masques, cette priorité accordée au collectif, si forte dans les pays asiatiques, comparée à ce qui nous caractérise, nous occidentaux: l'individualisme.
Et pour justifier le message, sur l'utilité du masque en tissu, un impératif: le rendre plus efficace en termes de protection non seulement collective mais surtout individuelle. Parce que la distanciation sociale, c'est impossible à respecter dans les transports en commun. Parce que l'hygiène des mains, c'est impossible à observer en dehors de chez soi. Parce que le TTI (tester-tracer-isoler), qu'on n'a pas pu appliquer au départ - faute de tests suffisants pour pouvoir gérer les gros clusters, trop gros pour nos faibles moyens (je ne parle pas de celui de Mulhouse - le rassemblement évangélique - qu'il était de toute façon impossible de gérer) - mais qu'on se dit capable de réaliser aujourd'hui (enfin, dans quelques jours), sauf que rien n'est sûr (à lire le dispositif ça fait quand même "usine à gaz")... D'où ces bouts de tissu, que ceux qui les utilisent déjà passent leur temps à retirer et remettre, à réajuster aussi parce que ça gêne, autant dire à tripatouiller... de sorte que l'efficacité (réelle pour les masques normés, lorsqu'ils sont neufs, qu'on les sort de leur emballage) va rapidement chuter, quitte à devenir chez certains une vraie source de contamination.
Mais c'est pas grave, l'essentiel c'est que ça rassure. De voir tout le monde avec un masque, on se sent protégé. Et puis ça fait de nous de bons citoyens puisque, halte à la discrimination, les vrais malades, qui eux doivent absolument porter le masque, se sentent moins seuls. C'est pour ça qu'on va s'en sortir... Ajoutons tout de même que si on s'en sort, on le devra peut-être aussi au virus lui-même, moins fringant avec la chaleur de l'été, et ce d'autant moins que toute cette "mascarade" l'aura bien fatigué.

PS. Et puisque le cinéma en salles c'est pas encore pour demain, revoir Antoine et Antoinette de Jacques Becker, beau film pour l'après-crise, comme il fut en son temps celui de l'après-guerre, le rattachant à une sorte de néoréalisme français, sauf que la précision de son découpage, l'élégance de sa mise en scène, n'ont pas grand-chose de néoréaliste. Y voir au contraire les manifestations, peut-être encore imparfaites mais déjà bien ancrées, de ce qui allait caractériser l'art de Becker, cet art inégalable de l'ouvrage en train de se faire, modeste mais exécuté avec le plus grand soin, jusque dans ses moindres détails, le cinéma comme artisanat, que sublime le jeu naturel des comédiens et dont le Trou constituera le point d'orgueAntoine et Antoinette n'y échappe pas, qui rend le film si juste, si tendre, si émouvant. D'un côté, typiquement français (on connaît la formule de Becker: "ça se passe en France, je suis français, je travaille avec des Français, je regarde des Français, je m'intéresse aux Français"), qui, à travers sa chronique d'un jeune couple d'ouvriers parisiens (lui typographe, elle vendeuse au Photomaton d'un grand magasin), offre un délicieux regard sur la France de l'époque, regard populiste, au sens le plus noble du mot, loin de ce qu'il est devenu aujourd'hui, et l'humour qui va avec ("Baisse la tête, t'auras l'air d'un coureur", crie de sa fenêtre la femme à son bien-aimé qui part au travail sur un vélo pour dames), dans la lignée d'un Renoir, le "patron"; de l'autre, plus idéaliste, à la manière d'un René Clair, par son mouvement (autour d'un ticket de loterie), son utopie (l'as de trèfle, amour et fortune...), sa poésie (sous les toits de Paris). Une merveille.

[ajout du 13-05-20]

Le blog nouveau est arrivé... c'est .

[ajout du 25-05-20]

Allez pour finir, un dernier texte: Les Cahiers échappent à quoi?

"Qu’est-ce que j’peux faire, Chappaqua faire" disait, on s’en souvient, Marianne Renoir dans Pierrot le fou, avant que Conrad Rooks ne reprenne à son compte cette très existentielle interrogation. Et de répondre: pourquoi pas un film? Et d’imaginer, le petit malin, de filmer n’importe quoi n’importe comment, sur des kilomètres de pellicule..." C’est ainsi que débutait, dans leur compte-rendu de Venise, la note des Cahiers (n°183, octobre 1966) en réponse à Daniel Filipacchi et Régis Pagniez qui avaient décidé, sans l’accord de la rédaction, de promouvoir Chappaqua, le film "psychédélique" de Rooks (un ami de Pagniez), prix spécial du Jury, et ce à grands coups de pub: une couverture en couleurs avec Paula Pritchett, l’actrice du film, et dix pages de photos et de textes empruntés au dossier de presse - une note collective (dont on peut imaginer Fieschi et Narboni derrière) qui, selon de Baecque, l’historien des Cahiers, aurait provoqué une bagarre entre les critiques, auteurs de la note, et Pagniezvenu en découdre dans les bureaux de la rédaction. Pour autant, un feu de paille... Filipacchi n’imposant rien d’autre par la suite, dès l'instant que la revue (qui ne fut jamais les "Cahiers-yé" tant redoutés par Truffaut) restait rentable. C'est en octobre 1969 que la rupture sera prononcée, suite à des ventes nettement en baisse et surtout la radicalisation politique de l’équipe, désireuse (sous l’impulsion de Comolli et Narboni) d’en finir avec ce partenaire encombrant qu’était Filipacchi, symbole, à travers l’Union des Editions Modernes qu’il dirigeait, de ce capitalisme bourgeois qu’elle exécrait désormais, détestation d’autant plus forte que l’alliance devenue contre-nature entre les Cahiers et Filipacchi était l’objet de railleries de la part de l’intelligentsia de gauche. Car si c’est Filipacchi qui, après le n°216, décida de la rupture (en bloquant l’accès au bureau des Cahiers et décrétant la "grève illimitée des dirigeants", "la grève des patrons", comme écriront ironiquement Comolli et Narboni), c’est bien la rédaction qui l’aura provoquée, autant par ses éditoriaux, de plus en plus virulents (celui du n°216 est une attaque directe contre tout ce que représente Filipacchi), que par des textes toujours plus opaques.

Si l’enjeu est bien l’indépendance de la revue, on voit que ce tournant - dont on connaît les suites: tractations (entre autres pour racheter les parts de Filipacchi), politisation poussée à l’extrême (le maoïsme, ça rigole pas), théorisation de la critique, rejet de la cinéphilie... et fuite inévitable des lecteurs - n’a pas beaucoup de rapport avec l’épisode actuel que viennent de vivre les Cahiers,  la démission de l’ensemble de la rédaction après le rachat de la revue par un groupe d'hommes d'affaires, parmi lesquels des propriétaires de médias et des producteurs de cinéma. D'abord parce que Filipacchi, s'il était féru de jazz et de cinéma américain, était avant tout un homme de presse, ce qui est différent (le lien à une revue qu'on possède est quand même plus étroit, quelles que soient les motivations qui ont présidé à son acquisition)... aussi parce que les Cahiers entraient, à la fin des années 60, dans la période la plus trouble de leur histoire, qui se voulait révolutionnaire et, à ce titre, allait les faire passer à côté des grands films de l'époque (notamment américains), aveuglés qu'ils étaient par leur anti-impérialisme, vécu dans un esprit ultra dogmatique, pour ne pas dire "garde rouge", qui culminera en 1972-73 (sous l'influence entre autres de Pakradouni, l'homme qui voulait se passer des films)... période marquée parallèlement par l'écriture de grands textes théoriques sur le cinéma, certains ardus (Oudart), d'autres moins (Daney, Bonitzer), des textes dont on ne peut nier ni la rigueur ni la richesse. Les Cahiers de Delorme, ce n'était pas ça. Un anti-macronisme affiché, surtout à travers les éditoriaux, mais pour le reste, une ligne éditoriale certes moins floue que celle de la période Burdeau (l'excentrique vs. le sublime) mais pas plus cohérente quant au choix des films défendus. Cette ligne était-elle menacée avec l'arrivée des nouveaux repreneurs? Oui, dans une vision aprioriste des rapports entre une équipe rédactionnelle, nécessairement attachée à son indépendance, et ceux qui la financent, dès l'instant qu'il existe entre les deux ce qu'on appelle des liens d'intérêts, et que ces liens, du fait d'une pression trop forte, se transforment en conflits d'intérêts, ne garantissant plus l'impartialité de la rédaction. Craindre de tels conflits est une chose (qu'on peut dire souhaitable pour mieux s'en prémunir), préjuger qu'ils sont inévitables en est une autre. C'est ça pourtant qui a poussé Delorme et son équipe à faire jouer la clause de cession, estimant l'aventure impossible. Décision respectable mais discutable tant elle semble guidée par des considérations purement idéologiques, qui supposent que toute activité entrepreneuriale renvoie de fait au pouvoir en place et que, y collaborer, serait faire allégeance à l'ennemi juré. Comme si en 1964 les Cahiers avaient refusé le rachat par Filipacchi, arguant qu'avec lui, image même de l'affairiste, ils n'auraient plus les mains libres, alors que c'est tout le contraire qui s'est passé, la revue s'ouvrant à la modernité, dans un parfait cloisonnement des rôles, que l'incident "Chappaqua" n'aura fait finalement que mettre en valeur.

Qu'en sera-t-il avec les nouveaux Cahiers, à partir de juin 2020, et surtout l'automne prochain? Gardons-nous d'abord des malentendus. Quand Eric Lenoir, un des vingt du groupe (en fait ils sont dix-neuf) et nouveau directeur de la publication, plaide pour une revue plus "riche et conviviale", témoigne-t-il d'une volonté réelle des dirigeants qu'on y parle davantage et mieux des films français, ou simplement du désir de refonder la maquette (se rappeler pour l'anecdote les horribles couvertures, imposées par Phaidon l'ancien éditeur, qui ont défiguré pendant plusieurs années les Cahiers de la période Delorme), dans un style plus contemporain, comme ce fut le cas, justement, avec l'arrivée de Filipacchi, à ce niveau une vraie réussite. Autre question: le fait d'avoir affaire à tout un groupe d'actionnaires est-il réellement un danger pour l'indépendance de la rédaction, sous prétexte qu'il est plus difficile de résister à la pression d'une vingtaine de personnes que d'une seule? C'est ce qu'avancent les anti(déjà)-nouveaux Cahiers, mais rien, là non plus, ne permet de l'affirmer tant la multiplicité des intérêts peut aussi avoir un effet inverse, les intérêts n'étant pas les mêmes pour tous, ce qui finalement amenuise la pression. Ce qu'on peut en revanche opposer, prolongeant ce que dénonçait Delorme à propos du conflit d'intérêts, c'est qu'il ne s'agit pas d'actionnaires comme les autres mais, pour ce qui est de certains, de producteurs dont il est logique de se demander comment la nouvelle rédaction parlera de leurs films si d'aventure ils ne lui plaisent pas. Se risquera-t-elle à en dire du mal? Pire, si à l'inverse ils lui plaisent et qu'elle décide de les défendre, cela ne sera-t-il pas vu comme le signe d'une bienveillance coupable? A l'heure de la défiance généralisée, c'est tout le défi que va devoir relever Marcos Uzal. Parce que, sur la ligne éditoriale, on peut se montrer confiant, même si on ne sait rien encore de ce qu'elle sera (on peut néanmoins s'en faire une petite idée à travers le texte "La foire aux auteurs" qu'avait écrit Uzal l'an dernier dans Trafic où il développait, en même temps qu'il rendait compte des films vus à Cannes, son rapport à la politique des auteurs). Mais à bien réfléchir, ne pose-t-on pas la question à l'envers? Le risque n'est-il vraiment que du côté de la rédaction? On peut parfaitement concevoir que ce sont surtout les producteurs qui ont pris un risque en participant au rachat de la revue, sachant que les Cahiers c'est, autant qu'une marque, une institution qui en soixante-dix ans n'a jamais cédé sur son indépendance, quand bien même la menace était présente, et qu'aujourd'hui il n'y a pas de raison que ça change (je vois mal Uzal ne pas obtenir de garanties à ce niveau avant d'accepter le poste). Pour le dire autrement: racheter les Cahiers quand on est producteur de films n'est-ce pas prendre le risque (calculé) que la revue en dise parfois du malespérant que la prochaine fois, pour d'autres films, eh bien l'accueil sera meilleur. Vu comme ça, la question de la liberté rédactionnelle ne se pose plus, du moins en ces termes, même s'il demeurera toujours des facteurs plus difficiles à contrôler, comme dans toute revue... Rien n'empêche dès lors de poursuivre l'aventure. Et faire que les Cahiers échappent une nouvelle fois à ce qu'on leur prédit depuis trente ans... Echappent à quoi? (et Chappaqua?) Bah à leur propre mort, régulièrement annoncée, toujours repoussée.

mercredi 12 février 2020

Le regard clair




Claire Bretécher, "la Bretèche" comme elle s'appelait elle-même, c'était ça: Les frustrés, Agrippine..., un des plus grands auteurs de bande dessinée. Par l'acuité de son regard, un regard qui ne se résume pas à sa valeur sociologique, pas plus qu'à sa dimension féministe... Un regard d'artiste, tout simplement.

D'ailleurs elle avait un joli coup de pinceau.



[ajout du 15-02-20]

PS. J'aurais bien aimé vous parler un peu plus de la dame, écrire un petit texte, genre "Claire Bretécher, si Belle, si Drôle...", oui Belle et Drôle, B et D, la BD... où j'aurais célébré, non pas la "grande sociologue" (telle que la qualifiait Barthes), non pas "l'icône du féminisme" (telle qu'elle est devenue aujourd'hui pour les féministes), mais la femme qui se cachait derrière, avec ses propres névroses, sa beauté (elle se trouvait moche), son intelligence (elle se trouvait creuse), son humour, cette justesse du trait, qu'il s'agisse de bobos blasés ou d'une ado en crise, sa manière incroyablement inventive de railler leur façon de parler, son féminisme à elle - beaucoup plus ELLE que MLF -, sa paresse naturelle (qu'elle revendiquait), ses outils de travail (plume Sergent Major, lame de rasoir et sèche-cheveux), cette autodérision qui ne la quittait jamais, son goût de la liberté, etc., et puis non finalement, plus la peine, puisque c'est fait.

samedi 8 février 2020

[...]




Conte d'été d'Eric Rohmer (1996).

Ceux qui lisent ce blog le savent, je tiens le cycle des "Contes des 4 saisons" de Rohmer pour l'œuvre la plus importante des années 90 (si ce n'est des trente dernières années). Conte de printemps se révèle ainsi un grand film kantienConte d'hiver un grand film shakespearien (pascalien aussi, bien sûr), Conte d'automne un grand film ozuien (hawksien aussi, bien sûr)... Et Conte d'été? Là, c'est moins évident... Un grand film christophien? Peut-être - cf. infra le texte de Dominique Marchais - mais on doit pouvoir le définir autrement...

A l'instar du Rayon vert, Conte d'été est un chef-d'œuvre océanique et solaire qui, longtemps, irradie le spectateur. Gaspard/Melvil Poupaud ­très classe, garycoopérissime, on tient enfin avec lui notre acteur américain, jeune matheux taciturne, est en vacance(s) à Dinard. Il arrive seul, mais avec le vif espoir d'y retrouver Lena, son égérie, qui lui a assuré qu'elle y passerait quelques jours chez ses cousins. Traînant sur les plages et les pontons sa silhouette de Corto Maltese anorexique, Gaspard fait le guet. Comme il est seul, il ne parle pas et il n'y a donc pas de dialogues pendant les dix premières minutes du film. Ce qui n'affecte personne et surtout pas lui, puisqu'il a emmené sa guitare et qu'il passe ses soirées à composer une chanson inspirée du folklore breton: "Fille de flibustière (...), fend la houle, fend la foule", quelque chose comme ça, en tout cas une très belle chanson (composée en fait par Rohmer lui-même). Cette chanson, initialement destinée à Lena (qui veut passer l'ENA: s'il faut absolument trouver un défaut à ce film, ce calembour en fera office), sera ensuite dédiée à la douce Margot (Amanda Langlet, ex-Pauline à la plage, ici au-dessus de tout) ­ étudiante qui travaille dans une crêperie et qui se prendra d'une affection toute amicale pour cette tignasse ombrageuse, puis offerte à la pulpeuse Solène, rencontrée dans une discothèque. Contrairement aux apparences, Gaspard n'est pas un séducteur: il est gauche et il se qualifie lui-même de "transparent". Il craint les groupes parce qu'il y perd toute identité: sujet à de trop multiples influences, il s'efface plutôt que d'imposer un ego, qu'il sait être, par essence, frauduleux. Plutôt que de mentir, il se tait et ainsi perd également tout sentiment d'existence. Il est néanmoins le centre du film et il est rare qu'un homme occupe pleinement cette place chez Rohmer (excepté Brialy dans le Genou de Claire, pervers, opaque et bien moins intéressant que Gaspard). Filmant les femmes, Rohmer ne peut s'empêcher de les surdéterminer, psychologiquement, socialement, ethnologiquement. Ce qui fait peut-être de beaux portraits, mais dont la justesse découle toujours d'un regard d'entomologiste, quasi scientifique, où l'on décèle un mélange compliqué de captation, de vampirisme, comme le déploiement d'une savante rhétorique de l'annexion. Avec Gaspard, il fait exactement le contraire: homme sans qualités, sans tares ni atouts, beau mais sans charisme, non défini socialement, il est son alter ego parfait, celui à qui on a tout retranché, le vecteur qui permet à Rohmer de se recentrer sur son sujet ­la parole et la quête de l'identité ­et de pratiquer une psychologie d'autant plus pure qu'elle ne s'occupe de plus rien d'autre qu'elle-même. Son isolement altier est donc rompu par la curiosité de Margot qui va l'entraîner sur les pentes savonneuses de l'introspection. S'il déclare à Margot qu'il n'est vraiment lui-même qu'en sa compagnie ­tandis qu'avec Lena et Solène, personnalités fortes qui n'ont cure de scruter les circonvolutions de leurs âmes, il se sent étranger à lui-même, jouant un rôle, c'est que Margot et lui sont également barges, souffrant de la même maladie nommée égotisme et que Louis-René Des Forêts résume ainsi fort bien: "Sitôt que vous tentez de vous exprimer avec franchise, vous vous trouvez contraint de faire suivre chacune de vos phrases affirmatives d'une dubitative, ce qui équivaut le plus souvent à nier ce que vous venez d'affirmer, bref, impossible de se débarrasser du scrupule un peu horripilant de ne rien laisser dans l'ombre." A ce mal, il existe plusieurs réponses: le mutisme, le cynisme (peu importe ce que je dis), la frivolité (idem), la logorrhée. Et l'on comprendra que c'est parce qu'il est plutôt porté sur le silence que Gaspard sombrera si facilement dans la logorrhée. On assiste alors à la balade de deux psychés qui s'empoignent calmement, dans une douce orgie de mots, une débauche badine de jugements définitifs et toujours remis en question. Et tout occupés à communiquer leur être véridique, ils s'illusionnent sur la vraie nature de leur relation. Car s'ils ne sont pas menteurs, ils n'en sont pas moins systématiquement dans le faux. Hypostasiant leur parole, qui devient l'unique référent, ils veulent fixer par les mots une réalité nécessairement mouvante et se rendent aveugles aux états de leur corps qui formulent mieux que les mots leur désir grandissant. Et ce désir, Rohmer le cadre; il n'échappe donc pas au spectateur qui reconnaît dans des lapsus non verbaux, corporels, toute une gestuelle amoureuse, l'hilarante gêne de Gaspard surpris en compagnie de Solène par Margot, la jalousie de cette dernière, ses baisers ambigus bizarrement légitimés. Alors, il ne s'agit pas d'établir un primat de l'image sur les mots, d'affirmer sa capacité à capturer ce qui échappe aux mailles trop larges du discours, mais de remarquer dans leur contradiction mutuelle une tension, un échange, qui fait sens. L'expression a toujours un temps de retard sur la réalité qu'elle prétend exprimer et, du coup, le spectateur, voyant qui s'implique, a un temps d'avance sur les personnages, ­ avance qui crée le plus beau des suspenses. Aussi consomme-t-on ce film avec une avidité extrême, anxieusement, béatement. Grand film psychologique, Conte d'été inverse ses données de départ. Le ténébreux Gaspard du début n'en finit bientôt plus de parler. Lena qui, dans un premier temps, ne nous est connue que par les propos dithyrambiques de son amoureux transi comme la fille sérieuse par excellence, se révèle être inconséquente, capricieuse et infantile. Et c'est Solène, la supposée mangeuse d'hommes, qui incarne le mieux un stade éthique quasi marital. Si le cinéma de Rohmer est bavard, c'est parce qu'il fait de la parole, et de sa nécessaire inadéquation avec ce qu'elle cherche à exprimer, son unique objet. S'il apparaît banal, c'est qu'il a pour unique héros l'homme ordinaire. Et ce que l'on a souvent appelé "hasard" chez lui n'est rien d'autre qu'une extraordinaire confiance dans la diversité, la multiplicité, la profondeur de la vie. L'éthique qui en résulte est la valorisation d'un pragmatisme qui saurait composer avec des éléments sans cesse changeants. "Je ne cherche pas à conquérir à tout prix, à provoquer le hasard. Par contre, j'aime que ce soit le hasard qui me provoque", dit Gaspard qui n'est pas inerte, tout au plus indolent. Gaspard ne défie pas le fatum, il l'ignore, et c'est pourquoi il n'a pour soucis que ceux dont il se charge volontairement et qu'il peut maîtriser. Lorsque, à la fin du film, il est dépassé par les événements et que ses copines le placent face à un choix qui le répugne, il est pendant un temps confronté au terrible dilemme: avec qui partir à Ouessant? Solène ou Lena? Debout dans sa chambre, se prenant la tête à deux mains, il hésite. Jusqu'à ce que le téléphone sonne et lui offre le prétexte attendu, le fameux hasard provocateur: une occase ridicule, une aubaine inepte (un magnéto 16-pistes pour pas cher) qu'il va immédiatement saisir pour se débiner. Gaspard n'est ni un couard ni un individualiste forcené adepte de la fuite; simplement, il esquive avec superbe un problème qu'il n'a pas voulu et dont il refuse les termes. N'ayant pas le goût de sacrifier sa vie et a fortiori ses vacances ­à l'autel du tragique, il s'adapte, se métamorphose et prouve par là qu'il est bien vivant. Les choses ne sont bien sûr jamais si simples, et il aura quand même droit à son coup de massue final lorsque, sur le quai, les adieux à Margot, alors bouleversante, seront beaucoup plus pathétiques que prévus. La caméra reste à quai et ce sont les regards émus de Margot que l'on voit. Comme dans les chansons de marins évoquées et chantées au cours du film, la femme reste à terre et assume la tristesse. Le grand philosophe Christophe n'a-t-il pas dit que "les choses les plus belles au fond restent toujours en suspension"? (Dominique Marchais, Les Inrockuptibles)

[ajout du 11-02-20]

Contes de juillet.

Quand on aime le cinéma de Rohmer, et qu'on aime aussi celui de Hong Sang-soo, il est difficile de ne pas être sensible à 3 aventures de Brooke, le premier film de Yuan Qing. Dans ce film, les références à Rohmer sont nombreuses, qui vont de 4 aventures de Reinette et Mirabelle, bien sûr (le film rejoue au début la séquence d'ouverture, la rencontre entre la citadine, qui, se baladant en vélo, est victime d'une crevaison, et la campagnarde, qui l'aide à réparer son pneu), au Rayon vert (dont la fin est rejouée, elle aussi, lors du dernier plan, via le motif des "larmes bleues"), en passant par plein d'autres indices: les effets du hasard, le diamant disparu, l'anthropologie, le personnage de Pascal Greggory, etc. Quant à Hong Sang-soo, c'est le dispositif fictionnel qui nous le rappelle, avec ces trois histoires déclinées à partir du même incident, mais variant en fonction des personnages rencontrés, tout ça en accord avec ce que dit la tireuse de cartes, que toutes ces rencontres ne sont que des étapes qui doivent permettre à Brooke, l'héroïne, de mieux se connaître elle-même... Soit la part socratique du film, mais un Socrate chinois, proche du coup de Confucius. Soit surtout la rencontre, autour du thème rohméro-hongien de la vérité, de deux philosophies, de deux cultures, l'occidentale et l'orientale, à travers ce qui les unit. Si Brooke, originaire de Pékin et venue à Alor Setar, au nord de la Malaisie, simplement parce que le nom de la ville aurait la même signification - "ruisseau étoilé" - que son propre nom en chinois (un rapprochement qui s'avérera décevant), si donc Brooke finit par trouver l'harmonie, c'est à ce niveau, au contact de Pierre, le Français, mélange de sagesse et de mélancolie (lors d'un épilogue peut-être un peu trop explicatif), et ce à l'instant précis où sur la plage, à la nuit tombée, les deux découvrent ensemble toutes ces petites taches bleues brillant à la surface de l'eau.

[ajout du 12-02-20]

mercredi 5 février 2020

[...]

Grandeur et décadence d'un petit café du commerce (sur et sous le cinéma).

- Alors ça y est... tu as vu Cuban network?
- Si señor.
- Et donc?
- J'ai bien aimé... c'est dans l'esprit de Carlos...
- Mouais... sauf que là, c'est pas une série, ou alors un condensé... et en plus, mal foutu.
- Bah non, pourquoi?
- Quand même, au début on a l'impression d'assister au résumé d'une série, ce qui serait la première saison, avec le rappel de tous les principaux événements, alignés bout à bout, avant de passer à la saison 2, centrée sur le couple Ramirez/Cruz.
- Oui, il y a comme deux régimes, speed au départ, la partie thriller du film d'espionnage, puis ça ralentit quand on passe à la chronique familiale.
- Non mais ça manque d'allers-retours entre le côté thriller et le côté chronique... comme on peut le voir dans des films de ce genre, ou des séries, par exemple "The Americans"... 
- Je pense que c'est ce qu'a recherché Assayas... partir du traditionnel récit d'espionnage pour se focaliser progressivement sur le drame vécu par le couple.
-  J'en suis pas sûr. En tous les cas, ça fonctionne mal... la faute aussi à toutes ces informations concernant "l'affaire des espions cubains", qui polluent l'histoire plus qu'elles ne l'éclairent.
- Sauf que toi tu as vu la version qui a été présentée à Venise... Assayas a depuis réduit tout ça. Il ne reste plus qu'un bloc narratif, au milieu du film, un flash-back, avec une voix off pour situer le contexte.
- Il n'empêche, le couple Ramirez/Cruz bouffe toute la seconde partie... surtout le personnage de Cruz dont on sent bien qu'il a été gonflé pour les besoins de la cause.
- Tu aurais préféré qu'elle reste à La Havane?... telle Pénélope attendant le retour d'Ulysse, parti à Miami infiltrer les groupes anti-castristes.
- Ouais c'est ça, le cheval de Troie... en avion.
- C'est vrai que vous les garçons vous aimez bien les histoires avec des avions...
- Et vous les filles, les histoires d'amour avec ses drames...
- Tu es bien un mec, il te faut de l'action... Cruise plutôt que Cruz.
- Ha ha... action oui, mais sans esbroufe... c'est d'ailleurs ce que j'aime bien dans le film, je te l'accorde, l'absence d'effets, le côté un peu... comment dire... filmé avec les moyens du bord...
- Toujours est-il que la partie intime du film, qui entremêle politique et sentiments, est ce qui le rend plus fort, plus touchant...
- Moi, le thème classique du héros et du traître, propre aux personnages d'espions, qui jouent double jeu, me suffisait largement.
- On l'a déjà vu cent fois.
- Et le dilemme que vivent Ramirez et Cruz, tu crois qu'on ne l'a jamais vu?
- Peut-être, j'en sais rien... Et l'autre couple, t'en penses quoi? il est plus hitchcockien...
- C'est vrai, il y a plus d'ambiguïté, le type on voit dès le début qu'il est pas franc du collier, il a un petit côté Joseph Cotten, en brun... et la fille, cette Ana de Armas, mon Dieu, quelle beauté! A damner un saint, comme dirait Neuhoff...
- Rigole pas, on va se faire allumer par Mediapart!
- Pour sexisme?
- Oui oui... tu as lu leur article, sur "Le Masque et la plume"?
- Non, je suis pas abonné... et puis moi, les rapports de police, c'est pas mon truc.
- Hi hi... mais bon, on ne va pas finir là-dessus.
- Je crains que si, je n'ai plus rien à dire.
- Trouve une formule...
- Je sais pas moi... Vive Castro! Vive Mediapart!
- Pff... quel con! (rires)

[ajout du 06-02-20]

Pour moi, Kirk Douglas, plus encore que sa fossette, c'était sa voix... et pas sa voix à lui, mais sa voix française - celle de Roger Rudel -, ayant vu la plupart de ses films d'abord en VF à la télé...

dimanche 2 février 2020

Un Gu exquis




Séjour dans les monts Fuchun de Gu Xiaogang.

Le yin, le yang et le yuan.

Mon premier engouement de l'année (le précédent c'était pour le film de Karim Aïnouz). Grande fresque sur la Chine d'aujourd'hui (ça se passe à Fuyang où est né le cinéaste, ville en pleine mutation qu'il retrouve après de nombreuses années), en même temps que chronique familiale (autour de la figure-pilier que représente l'aïeule, subitement affaiblie, dont les quatre fils vont devoir s'occuper), tel un mixte des premiers Jia (Zhangke) et des premiers Hou (Hsiao-hsien) - c'est dire l'ampleur de ce premier film -, Séjour dans les monts Fuchun emprunte, dans sa facture, à la peinture chinoise traditionnelle, les fameuses peintures shanshui, ces paysages peints à l'encre sur des rouleaux horizontaux qu'on lit de droite à gauche, ainsi le rouleau de Huang Gongwangœuvre du XIVe siècle qui donne son titre au film (où les travellings vont plutôt de gauche à droite, comme celui, mémorable, qui suit in extenso un des personnages longer à la nage la berge du fleuve, un plan-séquence d'une dizaine de minutes, lui-même contenu dans un plus grand, deux fois plus long, démarrant dans le parc et se terminant avec le départ du ferry), une "horizontalité" qui permet à l'œil de cheminer entre monts et rivières, le tout au rythme des saisons - oui la phrase est longue, c'est voulu.



Donc voilà. Une vraie poétique, qui privilégie le plan large, le sujet dans son décor naturel, que la caméra accompagne en douceur. C'est méandreux mais fluide. Surtout ça respire (à l'inverse d'un autre film chinois, vu l'an dernier, So long my son, au récit empêtré du fait de sa chronologie éclatée). Et si ça respire c'est que Gu ne se contente pas de cet ancrage esthétique, philosophique, qui confère au film cette part d'éternité qui est celle de la Chine multimillénaire, où se mêlent rapport taoïste à la nature, respect confucéen aux parents et pratique bouddhiste, il y associe ce qui aujourd'hui vient bouleverser l'édifice, ce capitalisme sauvage auquel la Chine s'est ralliée, symbolisé ici, outre la politique d'urbanisation (détruire/reconstruire) qui transforme Fuyang (dans le prolongement de sa grande sœur, Hangzhou, située de l'autre côté du lac), par la circulation de l'argent, s'infiltrant partout, écho dans le film au mouvement de l'eau (l'argent liquide).

Mais il y a plus. Deux choses. D'abord cette idée de "séjour", qui inclut à la fois les notions de temps et de lieu, le temps durant lequel on réside en un lieu, qui est celui de Gu lui-même, passé à tourner son film (2 ans = 2 fois 4 saisons), un séjour qui s'apparente à une "résidence" d'artiste, sa Villa Médicis à lui, qui lui permet tout ce travail de création, fait de compositions savantes, très élaborées (mais jamais gratuites), en accord avec le caractère composite du cadre. Et puis les personnages de la famille, dont le destin, comme calligraphié, suit les fluctuations de l'Histoire; la famille menacée d'atomisation, mais qui tient malgré tout, par la robustesse de ses traditions, on l'a vu, à l'image du camphrier, l'arbre-symbole du film. C'est là que Séjour... touche au plus beau, qui montre la famille elle-même comme un paysage, aux prises avec la modernisation, fragilisée à ses deux extrémités: Mum, la doyenne, à la sénilité croissante, et Kangkang, l'enfant trisomique, à la santé chancelante. Deux pôles qui renvoient, d'un côté, au passé, dont les traces tendent à s'effacer et qu'il faut donc perpétuer; de l'autre, au futur, plus que jamais incertain et vis-à-vis duquel on ne peut que s'inquiéter. Entre les deux: le présent - mouvant, instable - auquel les autres membres de la famille s'accrochent, chacun à sa manière, en essayant de raccorder passé et futur, ce à quoi s'attelle même le cadet, le moins honorable des frères, et pourtant le plus loyal (il paie ses dettes), quand à la fin il décide de prendre en charge sa mère dépendante en plus de son fils déficient, offrant là les scènes les plus émouvantes du film.

En attendant la suite...