dimanche 27 octobre 2019

Rose Bacon




Francis Bacon, "Three studies for portrait of Lucian Freud" (left-handed panel), 1965. Une belle gueule de flanker (après le match). 

Rose beef.

La viande, la viande, la viande... oui bien sûr, elle est là, violente, criante, effroyable, à la limite du supportable, mais supportable... supportable parce qu'une trace d'humanité demeure, qui s'est glissée comme une traînée (faite de rose et de mauve, de gris-bleu et de blanc), le signe que quelque chose (s')est passé: une histoire, une présence... C'est ça qui est beau chez Bacon, ce voile qui, à coups de brosse et de chiffon, n'efface pas l'horreur mais la rend atrocement humaine. Et se rappeler ce que le peintre disait lui-même de ses tableaux (mis systématiquement sous verre): qu'ils avaient la texture d'une peau d'hippopotame, c'est-à-dire fragile, hypersensible, quant aux perceptions extérieures, vécues comme autant d'agressions, cette fameuse "cruauté" dont la toile garderait la trace, telle une bave d'escargot.

Rosbif.

Les Blancs jouent et gagnent! Extraordinaire Angleterre qui a dominé la Nouvelle-Zélande de la tête et des épaules. Si la stratégie mise en place pour étouffer le jeu des Blacks a payé, elle le doit à l'incroyable intensité physique que les hommes de la Rose ont réussi à maintenir tout au long du match. Et quelle revanche pour Eddie Jones, l'Australien dont on connaît l'attachement au Japon, à la fois familial et rugbystique (c'est lui qui en 2015 était le sélectionneur du XV japonais qui avait battu l'Afrique du Sud), et qui là, en plus d'avoir mis fin à l'hégémonie néo-zélandaise, va avoir l'occasion d'effacer l'échec subi chez lui avec l'Australie en finale du Mondial 2003, et ce grâce à... son bourreau de l'époque!

mardi 22 octobre 2019

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Alice et le maire de Nicolas Pariser.

L'originalité du film tient moins à sa vision du monde politique (dans une grande ville de province, Lyon, au sein d'un grand parti politique, le PS... ce qui date un peu le propos), ni même au lien d'amitié qui se noue entre un vieux maire (Fabrice Luchini) qui n'a plus d'idée et une jeune normalienne (Anaïs Demoustier) chargée de lui en trouver, mais à ce que celle-ci, diplômée de philosophie mais ne sachant pas quoi faire de son avenir, arrive à transmettre à un homme usé politiquement et qui pourtant ambitionne l'Elysée... idée elle-même plutôt neuve dans le cinéma français, pour ce type de sujet (c'est la plus jeune, sans expérience, qui sert de passeur). C'est la ligne du film à laquelle s'en tient le cinéaste et qu'il arrive à faire tenir sans dévier de sa trajectoire. Réussite qui doit en premier lieu au caractère assez peu réaliste de la situation (quand on y pense), mais chargé d'un fort potentiel romanesque, que Pariser alimente (avec modestie, dirait Luchini), sans artifice, sans rebondissement narratif, et ce jusqu'au finale; réussite qui doit en second lieu au fait que ce que transmet finalement Alice au maire, un maire parfaitement rôdé à l'exercice de la parole (que ce soit Luchini qui tienne le rôle n'est pas anodin), c'est moins le goût des idées que celui de l'écrit. L'écrit, la philosophie, la littérature, c'est ce qui parcourt le film du début à la fin. A travers non seulement les références (Rousseau, Orwell, Marc Bloch), mais surtout le climat distillé - rien que le titre résonne comme du Simenon -, qui décrit, plus que le politique, sa couleur, un air qu'on respire, et fait du maire, personnage désenchanté, renvoyant à Barthes (la fatigue) autant qu'à Bartleby (la fuite), un beau personnage de roman (d'où également le rôle valorisé de l'imprimeur). Et se dire alors, par rapport au discours final - censé être pour le maire le discours de sa vie - que l'important n'était pas qu'il soit prononcé, mais qu'il soit écrit, tout simplement. Le plaisir du texte.

Souvenirs d'en France d'André Téchiné (1975). Revu dans une copie restaurée en 4K. Et relu ce qu'en disaient les Cahiers à l'époque. Extrait:

"Comme Duras [India song, la Femme du Gange], Téchiné n'échappe pas à la légalité de l'imagerie: on la retrouve dans la découpe de l'Histoire: dates charnières (36, la Résistance, le gaullisme, etc.) succédant les unes aux autres et légalisées comme dans un manuel scolaire par un pouvoir occulte, mort pour le film. Purs clichés, destinés à fonctionner comme tels; parodie de la légalité qui permet au film de proposer une imagerie dégagée de la doxa, de montrer la loi, non de la subir.
A côté de cela, un imaginaire romanesque à la séduction encore vibrante. La légalité (le romanesque littéraire du XIXe siècle n'est plus ici parodique, et s'opposerait plutôt au référent usuel de la comédie de mœurs dans le cinéma français: la scène de vaudeville). Le film devient là plus délibérément "rétro", bien qu'il inscrive l'obsolescence de cet imaginaire: entrée en scène, vers la fin, du capitalisme moderniste, des oripeaux qu'il traîne avec lui, mais aussi de ce qu'il refoule: les immigrés entrevus, autres nouveaux venus sur la scène, par exemple. A ce moment, volontairement, la séduction s'estompe, et les images se font plates: pas de place pour l'imaginaire du nouveau capitalisme ("téléphones roses", etc.)... " (Pascal Kané, Cahiers du cinéma n°262/263, janvier 1976)

PS. Dans deux mois, c'est le top des tops, celui des années 2010... Oui je sais, c'est puéril et ça ne veut pas dire grand-chose, mais bon, une liste de films c'est toujours mieux qu'une liste de courses (ou de tâches ménagères)...

[ajout du 26-10-19]

Au bout du monde de Kiyoshi Kurosawa. Au bout de l'ennui, oui. Le bout du monde c'est l'Ouzbékistan, un pays d'Asie centrale, situé entre le Kazakhstan, le Turkménistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan. C'est là que Kiyoshi Kurosawa, en vacances, a décidé de tourner son nouveau film, un film de vacances donc, touristique et sans scénario, tant les séquences semblent avoir été écrites au fur et à mesure, en fonction des endroits visités. Oui, parce qu'il faut vous dire, "Au bout du monde" c'est aussi le nom du circuit organisé par on ne sait quel tour-opérateur et dont Kurosawa a décidé, faute d'inspiration (c'est ça les vacances), de suivre le programme à la lettre. J1: pêche au bramul sur le lac Aydar (le poisson existe, c'est le silure); J2: dégustation du plov, un plat traditionnel (ici préparé par l'habitant, c'est très bon quand c'est cuit), puis temps libre à Samarcande (on conseille le parc d'attractions et le bazar de Siyob); J3: visite de Samarcande, ses mosquées et ses médersa; J4: séjour à Tachkent, puis promenade dans l'arrière-pays (en compagnie d'un bouc); J5: visite du grand marché de Tachkent (le bazar de Chorsu); J6: randonnée dans la montagne, à la recherche du markhor (qui n'a rien de mythique, c'est une sorte de chèvre sauvage avec d'énormes cornes). Fin du voyage. Pas de Khiva ni de Boukhara, le budget était serré. On précisera que Kurosawa c'est quand même fendu d'un minimum de fiction (son film est celui que tourne un réalisateur, aussi peu inspiré que lui, pour une émission de télé japonaise, il y a aussi une course-poursuite bidon avec la police ouzbèke et un suspense à la noix autour d'un incendie à... Tokyo). Tout ça est assorti d'un message bien gnangnan sur l'Ouzbékistan (le pays est beau et les gens sont gentils, même les policiers, aucune raison d'en avoir peur). C'est tellement creux (tout y est fléché, jusqu'à la réapparition du bouc, bêêê...) qu'on se demande si finalement, outre la découverte du pays, le seul but du film n'était pas d'offrir à l'héroïne, Atsuko Maeda, une star au Japon (ex-chanteuse du groupe de J-pop AKB48), l'occasion de pousser la chansonnette ("L'hymne à l'amour" en japonais, avec orchestration symphonique!) dans un joli décor de carte postale. Le paradoxe, c'est que cette légèreté, proche de l'insignifiance, n'est pas sans un certain charme.

dimanche 20 octobre 2019

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La tache.

Vu Matthias et Maxime, Matt et Max pour les intimes, M&M's pour ceux qui aiment ce qui fond dans la bouche et pas dans la main, parce que c'est vrai que dans le dernier Dolan la bouche joue un grand rôle (plus que la main), c'est par elle que tout arrive, une scène de galochage filmée par la petite Rivette (si si), on s'attend à ce qu'il y ait aussi Rohmer dans le coin, d'autant qu'on nous parle d'un dénommé Matisse, mais non, c'était fortuit, à moins d'y voir là comme l'avant-goût d'un "amour fou" naissant. Sauf que... c'est du Dolan, qu'il faudra deux heures pour que nos deux galocheurs se regalochent, tout ça parce qu'ils sont pas prêts, qu'il y en a qui ne sait pas ou ne veut pas savoir (il doit partir en Australie et sa mère, en sevrage d'alcool, n'arrête pas de le gosser) et que l'autre résiste (vu qu'il a déjà sa blonde), que ça le travaille (il va nager, se teste auprès d'un Jean-Edouard torontais), donc c'est long, et en attendant que ça se décoince, eh ben, Dolan nous fait du Dolan, c'est-à-dire tout et n'importe quoi (des scènes à la von Trier, période le Dogme, d'autres horriblement clipesques, histoire de changer de rythme...), du cinéma à l'emporte-pièce, au mieux "sincère mais naïf", au pire "ni fait ni à faire"... où l'on placote, fume des toppesfait des jokes, par moments ça marche, grâce au "joual" (soyons juste)... avant que le taiseux pète sa coche sous prétexte de trichage et qu'il envoie à son amoureux l'insulte suprême: "La tache!". Eh oui, l'objet (souffreteux) du désir, Dolan donc, était affublé d'une vilaine tache de vin sur la joue, telle une stigmate, symbole pour Dolanette de cette "différence" qu'il n'a de cesse de nous rabâcher, de film en film, et de manière tellement mièvre qu'il gâche systématiquement ce qu'il peut réussir par ailleurs...

A venir: Alice et le maire de Nicolas Pariser.

PS: vu aussi Chambre 212 de Christophe Honoré. Plutôt bien aimé, c'est du BBB, du Bon Blier de Boulevard, sans la misogynie ni la grivoiserie, même si le finale (sur "Could it be magic") est raté, mais j'ai pas grand-chose à en dire, comme souvent avec ce genre de film.

[ajout]

Regrets éternels.

Pays de Galles - France: 20-19. Encore une fois les Bleus, euphoriques en 1ère mi-temps (3 essais), n'ont pas tenu la distance (aucun point en seconde mi-temps). Evidemment, l'expulsion justifiée de Vahaamahina (comme chantait Dave), dès la reprise, et l'essai chanceux (mais valable, il n'y a pas d'en-avant sur un ballon arraché) de Moriarty en fin de match, de même que les points laissés en cours de route par Ntamack dans ses tirs au but (deux sur le poteau = 5 points), n'ont pas arrangé les choses, mais ce sont des faits de jeu sur lesquels on ne peut qu'émettre des regrets. En revanche, penser que Vakatawa, qui fut de loin le meilleur Français (avec Penaud) des lignes arrières au Japon, n'était même pas prévu, au départ de la Coupe du monde, dans les plans de Brunel et Galthié, parce que considéré comme moins performant que Doumayrou (!) et Guitoune - il n'a dû sa présence qu'au forfait du premier -, en dit long sur ce qu'aura été le mandat de Brunel durant ces deux ans: du grand n'importe quoi... Se rappeler que, alors que les autres développaient un jeu de plus en plus rapide qui valorise l'attaque, nous on continuait de prôner les vertus d'une défense barbelée (merci Laporte) qui voit en chaque "contest" obtenu l'équivalent d'un essai. Deux ans de perdus. Mais bon, tout ça n'a plus d'importance. Rêvons plutôt au choc à venir, pas entre le Pays de Galles et l'Afrique du Sud, mais entre l'Angleterre et la Nouvelle-Zélande, véritable finale avant la lettre, tant le rugby pratiqué par les deux équipes, les deux meilleures du monde, est d'une tout autre dimension.

samedi 19 octobre 2019

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Un peu de lecture, loin des Balkans (enfin un peu plus bas... la Mésopotamie) et des Balkany (vous savez, la blanchisserie à Levallois).

De Jean-Marie Guyau, philosophe trop méconnu du XIXe, contemporain de Nietzsche qu'il inspira avec son Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction (ainsi que son étude sociologique L'irréligion de l'avenir) - les deux hommes ne se sont jamais rencontrés mais auraient pu se croiser, quelque part sur la côte d'Azur, entre Nice et Menton, où ils passèrent, tous les deux en même temps, plusieurs hivers, les derniers pour Guyau, décédé en 1888 à l'âge de 33 ans:

(...) rien de plus inexact que cette entière opposition établie par Kant et l'école anglaise, comme par Cousin et Jouffroy, entre le sentiment du beau et le désir: ce qui est beau est désirable sous le même rapport. La poésie des choses, suivant le mot d'Alfred de Musset, est faite tout entière de "crainte et de charme", de trouble et de désir. Il n'est pas d'émotion esthétique qui n'éveille en nous une multitude de désirs et de besoins plus ou moins inconscients; quand nous sommes émus par une marche guerrière, nous éprouvons quelque impatience à être assis, nous avons besoin de marcher, de courir même, de chercher un ennemi à combattre. Certaines phrases musicales qui sont une sorte de caresse amoureuse font pour ainsi dire naître le baiser sur notre bouche. Quelqu'un a-t-il jamais lu ces vers de Musset:

Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous.
Voici la verte Écosse, et la brune Italie,
Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux...

sans éprouver une vague nostalgie des pays poétiques et inconnus, un besoin d'horizons nouveaux? (Les problèmes de l'esthétique contemporaine, 1884)

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Et la peinture? Quel type de désir (ou de besoin) procure la vision (terrifiée, fascinée, bouleversée...) d'un Bacon?

(à suivre)

jeudi 17 octobre 2019

Dylda




Une grande fille de Kantemir Balagov. Un grand film. Très pictural, mais sans les excès esthétisants d'un Nemes (Sunset), ni les afféteries modernistes d'un Sebrennikov (Leto). C'est beau tout simplement, d'une beauté classique, par sa lumière, ses couleurs, l'intensité qui se dégage de ses plans, dans lesquels se découpent, tout en mouvements et en gestes, telles des figures de Degas, les corps des deux héroïnes: Iya, la grande blonde ("Dylda" - "La Longue Tige" -, "Beanpole" en anglais, "La Girafe" en français...) et Masha, la petite rousse, deux personnages complémentaires, comme le vert et le rouge, les deux couleurs primaires du film, sur fond ocré, orangé, à la Sokourov pourrait-on dire. La complémentarité donc, qui fait l'harmonie du film, davantage qu'un jeu d'oppositions (grande/petite, vert/rouge, atonie/vitalité, psychose/névrose... - Iya est sujette à des crises de catatonie alors que Masha fait preuve d'un dynamisme exacerbé, séquelles pour les deux de ce qu'elles ont vécu durant la guerre et le siège de Léningrad - le film se déroule juste après). Voilà pour la forme. Reste la narration qu'on accuse d'être un peu lourde, sursignifiante, quant aux motivations/comportements des deux jeunes femmes. Le récit pâtirait ainsi du déséquilibre (adieu l'harmonie) entre sa forme classique, influencée, aux dires mêmes du réalisateur, par le film de Kalatozov, Quand passent les cigognes, et le scénario, de structure plus académique, inspiré des témoignages recueillis par l'écrivaine Svetlana Aleksievitch pour son essai, La guerre n'a pas un visage de femme, sur les femmes-soldats de l'Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. D'un côté, le style "émotionnel" hérité de Kalatozov, de l'autre, le réalisme documentaire, propre à Aleksievitch. S'opposent-ils? Non, au contraire. Il y a comme un alliage, une complémentarité là aussi, entre formalisme et naturalisme qui, par moments, semblent se fondre, de sorte qu'on ne peut plus parler ni de formalisme ni de naturalisme; ainsi la scène extraordinaire (il y en a d'autres) où Iya exhale la fumée d'une cigarette dans la bouche du soldat qui va mourir, comme s'il fumait lui-même sa dernière cigarette. Tout le film est vu comme ça, du côté féminin, ce qui ne veut pas dire avec douceur, le contexte (socio-historique) ne s'y prête pas... plutôt un mélange de détachement et de détermination (notamment vis-à-vis des hommes). Un film qui vit, qui palpite, et c'est magnifique.

mardi 15 octobre 2019

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Jean-Louis Trintignant et Ewa Aulin dans La morte ha fatto l'uovo de Giulio Questi (1968).

Don't forget to smile.

C'est quoi le Joker de Todd Phillips? Bah, un film-joker. Pas au sens du bouffon, mais de la carte à jouer, qui peut prendre n'importe quelle valeur, celle qu'on lui attribue et qu'on affiche, ostensiblement, pour en imposer aux autres. Ici le joker comme valeur "subversive", contre toutes celles qui, disons, correspondent à un ordre bien établi, ce à quoi renvoient: 1) l'image conventionnelle, propre aux comics, du super-vilain, personnage souvent plus complexe qu'il n'y paraît, plus énigmatique aussi (cf. les films de Nolan et de Shyamalan), sauf pour Phillips qui préfère le schéma basique, vaguement behavioriste, de l'handicapé mental, qui se met à rire quand il angoisse, rêve de stand-up mais n'a pas d'humour, et que les humiliations successives vont transformer en méchant psychopathe; 2) le capitalisme à l'américaine, qui permet aux riches d'être encore plus riches (à l'instar de Thomas Wayne, le papa de Batman), ce qui fait que ce sont eux les vrais méchants, ceux qu'il faut abattre, sans distinction, par les autres, aux masques de clown, sans distinction non plus, schéma ultrabasique là aussi... Sous prétexte de "réactualiser" le mythe, celui du Joker, Phillips ne fait que l'appauvrir, réduisant le personnage à sa pure fonction d'effigie, l'image même de l'humiliation et de son corollaire, la vengeance. Et de l'étendre à tous les humiliés, du moins ceux qui se reconnaissent en lui, en font leur héros et, comme lui, se vengent, le film s'inscrivant à ce niveau dans la veine scorsesienne, qui ne s'intéresse qu'à l'aspect paranoïaque du récit et à ce que cela entraîne en termes de violence (toujours extrême). Politiquement ça ne va pas loin. Pour Phillips, l'intérêt est moins dans le personnage du Joker, finalement, que dans ce qui visiblement le fascine davantage: le corps contrefait, amaigri, de Joaquin Phoenix, que d'aucuns verront comme la forme antithétique du corps de Batman, musclé et à la carrure imposante... sauf que l'homme chauve-souris n'existe pas encore. Peu importe. Ce qui demeure de tout ça, c'est un film centré sur le corps, la performance (oui, Phoenix est un grand acteur), qui fait feu de tout bois (la musculature manquante de Batman est dans la mise en scène toute boursouflée) pour étoffer un récit monobloc qui, lui, ne fait pas dans la dentelle. Rien de subversif là-dedans, évidemment.

Si vous voulez voir un vrai film subversif, allez voir Parmi les pierres grises de Kira Mouratova (1983), subversif et sublime, à travers ces personnages marginaux, révoltés, mais toujours dignes, le personnage du juge, veuf inconsolable, et tous ces enfants merveilleux, incroyables d'émotion (comme dans les plus beaux Comencini)... c'est constamment inspiré, certains plans sont à couper le souffle, on y parle bizarrement (les personnages répètent leurs phrases, la paliphrasie comme signe de folie ou marque d'un trauma insurmontable - ça se passe à l'époque tsariste), bref c'est magnifique... Le film fut bien sûr censuré.

Sinon on peut le voir (pour les russophones).

A venir (promis, juré): Une grande fille de Kantemir Balagov.

Au passage (ça faisait longtemps), un petit tour d'horizon sur ce qui traîne sur mon bureau: un vieux numéro des Cahiers (sur Pagnol et Guitry), des cartes postales: de l'Ile Vierge, du Japon, de Biarritz... des notes sans importance, quelques bouquins: Encre sympathique de Patrick Modiano, J'ai oublié de Bulle Ogier (avec Anne Diatkine), L'odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux de Frank Maubert, mon coupe-papier en forme de sabre, des factures à régler, des rappels parce qu'elles n'ont pas été réglées, un DVD: La morte ha fatto l'uovo de Giulio Questi, et des albums: Laughing stock de Talk Talk, Malamore et Shadow people de The Limiñanas, Watercolors de Ducktails...

mardi 8 octobre 2019

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Notes "flash" (ultracourtes, bientôt je ne mettrai plus que des étoiles):

Si j'ai bien aimé le dernier Woody Allen (Un jour de pluie à New York) c'est qu'il y règne un climat non pas pluvieux, et donc maussade, mais au contraire "rafraîchissant", qui tranche avec l'amertume des films précédents, une fraîcheur qui doit essentiellement à l'interprétation d'Elle Fanning (cf. la scène du dîner avec Diego Luna), apportant à l'univers d'Allen cette note d'insouciance et de légèreté qui lui faisait défaut.

Si j'ai bien aimé, beaucoup même, le premier film de Kelly Reichardt (River of grass) c'est que déjà s'y trouvent, en germes, les grands motifs de son œuvre: le road movie, le portrait de femme, ainsi que l'aspect lo-fi, dans le cadre (très travaillé au niveau de la forme) de sa Floride natale - les Everglades en bordure -, où l'on s'ennuie ferme, parce que rien n'arrive, ni crime ni love story, et qu'on ne peut pas fuir, celui qui vous accompagne (une sorte de Jack Nicholson édenté) se révélant incapable de franchir la frontière (ici un péage d'autoroute)... De l'art de tourner en rond avant le grand départ (direction nord-ouest).

Si j'ai beaucoup aimé, et même adoré, le deuxième film de Kantemir Balagov (Une grande fille - Дылда, littéralement "la grande perche") c'est que... ah non, là il faut plus qu'une note, un vrai texte... Je m'y attelle.

En attendant, un petit souvenir de Bulle Ogier concernant Jacques Rivette:

"Jacques Rivette, c'est une amitié de cinéma. Mais comme le cinéma c'était sa vie, c'est une amitié de vie commune à passer des nuits à parler des films que l'on venait de voir. Je croyais qu'il vivait dans les salles de cinéma, c'était le seul lieu où il nous arrivait de nous croiser. Parfois, la rencontre se poursuivait par un café. On ne se voyait pas en dehors des tournages et des six mois intenses qui les précédaient pour leur préparation. Si bien que, quand tout d'un coup, Jacques m'a dit au téléphone: "Mais venez donc, Barbet et toi, dîner à la maison", je suis tombée de ma chaise. Je ne pouvais pas imaginer que Jacques organise un dîner chez lui. J'ai appelé sa productrice, Martine Marignac, pour savoir ce qui se passait. Elle m'a confirmé la révolution: "Bulle, Jacques a désormais des rideaux à ses fenêtres, il a un écran plasma, il a des couverts, une table, des chaises, une cuisinière, il peut t'inviter à dîner avec Barbet." Jacques et Véronique étaient tombés amoureux, et tout ce qu'avait été Jacques jusqu'à 76 ans n'existait plus." (Bulle Ogier, avec Anne Diatkine, J'ai oublié, 2019)

[ajout du 10-10-19]

Coupe du monde de rugby au Japon. Les Bleus héroïques! Une défense de fer leur a permis de résister aux Anglais. Résultat: 0-0. Les typhons, parfois, ça a du bon. Et pour les quarts, vu que les Français ne brillent que la première mi-temps, un petit tremblement de terre à la pause ne serait pas pour déplaire. En attendant mieux (ou pire).

[ajout du 12-10-19]

Xavier Dupont de Loch Ness... Hahaha... mauvaise communication. Encore un coup de Castaner. Démission!

lundi 7 octobre 2019

The Limiñanas




Lionel et Marie Limiñana. Si on voulait caricaturer on dirait que The Limiñanas c'est un mélange de garage et de Gainsbourg (celui d'Initials B.B. et de Melody Nelson) avec du gros son, et c'est vrai que par moments c'est un peu lourd (les intros à la batterie, le jeu de guitare très Brian Jonestown Massacre - normal, Anton Newcombe ils connaissent, il est même de la partie sur les derniers albums), il n'en reste pas moins que le duo - qui dernièrement s'est associé avec ledit Newcombe et Emmanuelle Seigner (auxquels il faut ajouter Bertrand Belin) pour la sortie, sous le nom de L'Epée, de l'album Diabolique (pas encore écouté) - oui eh bien, ces deux-là ont produit aussi de jolies pépites. Parce qu'il n'y a pas que la gare à Perpignan. La preuve avec ce super best of: (par ordre alphabétique)

- A dead swan, (I've got) Trouble in mind: 7'' and rare stuff (2009/2014), 2014
- Alicante, Costa blanca, 2013
- BelmondoCrystal anis, 2012
- Curse of Santa ClausI've got trouble in mind, vol.2: Rare stuff (2015/2018), 2018
- De la part des copainsShadow people, 2018
- Dimanche (feat. Bertrand Belin), Shadow people, 2018
- Down undergroundThe Limiñanas, 2010
El beachMalamore, 2016
- La fille de la ligne 15, La fille de la ligne 15/Mobylette, 2012, single
- The inventor, The woods/The inventor, 2017, single
- Je ne suis pas très drogueThe Limiñanas, 2010
- Kostas, Malamore, 2016
- LiverpoolCosta blanca, 2013
- LonganisseCrystal anis, 2012
- Maria's theme, Garden of love/Maria's theme, 2016, single
- La Mercedes de couleur gris métalliséCosta blanca, 2013
- MobyletteLa fille de la ligne 15/Mobylette2012, single
- Nuit fantôme, Istanbul is sleepy, 2017, EP
- Paradise now, Malamore, 2016
- Prisunic, Malamore, 2016
- Salvation, Crystal anis, 2012
- Shadow people (feat. Emmanuelle Seigner)Istanbul is sleepy, 2017, EP
- The train creep a-loopinMalamore, 2016
- Trois bancsShadow people, 2018
- Votre côté yéyé m'emmerdeCosta blanca, 2013
- Witches valleyI've got trouble in mind, vol.2: Rare stuff (2015/2018), 2018
- The woodsThe woods/The inventor, 2017, single
- Wunderbar, The mirror/Wunderbar, 2015, single

Et des reprises: Angels and devils (Echo & The Bunnymen) - Russian roulette (Lords Of The New Church) - Time will tell (Michel Polnareff) - Two sisters (The Kinks).

Sinon: Costa blanca - Malamore - Shadow people.

jeudi 3 octobre 2019

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Notes sur quelques films de septembre (j'ai déjà parlé du Gray et du Dumont, du Serra et du Sciamma):

Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais. 400 films en 6 mois, j'ai fait le calcul, ça fait 2 à 3 films par jour, ce qui finalement n'est pas si énorme, c'est la ration habituelle du rat de cinémathèque... Et dans le cas présent, chez Beauvais, la posologie maximale (à l'instar d'un Déroxat) pour surmonter, autant que ce peut, sa dépression. Le film, lui, en est sa version condensée, concentrée, ou plus exactement compilée, faite de plein de petits bouts de films (des films divers, libérés de leurs droits d'auteurs), comme des miettes du médicament, récupérées après coup au fond du pilulier et assemblées (montées) pour accompagner, au sens poétique, musical, du mot, le texte que Beauvais a écrit durant cette période, son journal, lu en voix off. Le film repose entièrement sur ce défi: faire cohabiter la voix off et toutes ces bribes d'images. D'un côté, le "je", qui va scander le film du début à la fin, créant une sorte de flux dont la longueur tend à vous assoupir; de l'autre, le "jeu", qui vise par le montage à dynamiser l'ensemble, créant comme des flashes dont l'accumulation pousse au contraire à l'excitation... le but étant de maintenir l'équilibre entre les deux "je/jeu", ce qui m'a plongé dans un état de semi-conscience. J'ai bien aimé.

Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles. Là aussi il y avait un défi à relever. Mixer du John Carpenter sur du Glauber Rocha. Et le résultat est loin d'être probant. Peut-être parce que ne sont pas compatibles les deux espaces auxquels renvoient d'un côté Carpenter - espace d'opposition, entre l'intérieur (le pays, l'habitant...) et l'extérieur (l'étranger) - et de l'autre Rocha - espace beaucoup plus mouvant, allogène (l'altérité à l'intérieur même de la nation), à l'image du sertão. Reste que cela crée un affrontement, comme deux plaques tectoniques qui s'entrechoqueraient, selon des mouvements à la fois de verticalité (le village de Bacurau contre le commando américain) et d'horizontalité (Bacurau contre Tony Jr, le politicien véreux). D'où l'aspect chaotique du film, témoignant d'une certaine "dérive" chez Mendonça Filho, au niveau de la forme (Aquarius était mieux structuré, mais aussi moins passionnant), en phase évidemment avec l'état d'un pays (la dérive politique sous "Trumpico")... Du sous-Carpenter, du sous-Rocha, oui sûrement, mais la collision entre les deux fait son effet. 

(à suivre)

[ajout du 04-10-19]

A l'encre bleue...

A mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j'éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l'encre sympathique. Quelle est dans le dictionnaire sa définition? "Encre qui, incolore quand on l'emploie, noircit à l'action d'une substance déterminée." Peut-être, au détour d'une page, apparaîtra peu à peu ce qui a été rédigé à l'encre invisible, et les questions que je me pose depuis longtemps sur la disparition de Noëlle Lefebvre, et la raison pour laquelle je me pose ces questions, tout cela sera résolu avec la précision et la clarté des rapports de police. D'une écriture très nette et qui ressemble à la mienne, les explications seront données dans les moindres détails et les mystères éclaircis. Et, en définitive, cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même.
Cette idée d'encre sympathique m'est venue il y a quelques jours en feuilletant de nouveau l'agenda de Noëlle Lefebvre. A la date du 16 avril: "Revu Sancho à La Caravelle, rue Robert-Estienne. Je n'aurais pas dû revenir dans cet endroit. Que faire?" J'étais sûr de n'avoir jamais lu cela précédemment et que la page était blanche. Ces mots étaient à l'encre bleue, beaucoup plus pâle que celle des autres notes, un bleu presque translucide. Et, en examinant de près et sous une lumière vive les pages blanches de l'agenda, j'avais l'impression de voir des traces d'écriture en filigrane, mais il était impossible de distinguer les lettres ou mots. Apparemment, il en était de même à chaque page, comme si elle avait tenu un journal ou mentionné un grand nombre de rendez-vous. Je me renseignerai sur cette "substance déterminée" qu'évoque le dictionnaire. Sans doute s'agit-il d'un produit que l'on peut facilement trouver dans le commerce et grâce auquel tout ce qu'a noté Noëlle Lefebvre sur son agenda remontera à la surface de la plage blanche, comme si elle l'avait écrit la veille. Ou alors, tout se fera de manière naturelle, tout deviendra lisible d'un jour à l'autre. Il suffit de laisser passer le temps. (Patrick Modiano, Encre sympathique, 2019)

Bonus: William Sheller, Le carnet à spirale, 1976.

[ajout du 05-10-19]



"Salaud, tu oses m'écrire en avril, pour me refouler jusqu'en mai, comme une vieille taupe dans son terrier d'un coup de pied, alors que je disposais pour toi d'un modèle unique.
Il se prénomme Emmanuel et se nomme Pluton. C'est un nègre de la Martinique qui mesure 1,80m, beau comme un dieu de bronze violet, catcheur, boxeur et boucher à la Villette.
Tu ne peux imaginer ce que tu perds.
Regrets éternels."
Marcel Jouhandeau, lettre à Pierre-Yves Trémois, 1966.

Vu au Musée d'Histoire de la médecine: Trémois Rétrospective ("Les Grands Illustrés"), également au Réfectoire des Cordeliers ("Le fou du trait"). L'expo est superbe.

La risée




Talk Talk, Laughing stock, 1991. Talk Talk encore et toujours. L'album m'a accompagné tout l'été. J'en ai fait un film, La risée ("Laughingstock"), comme il y a 10 ans avec Rock bottom de Robert Wyatt (Le fond du trou). Mais pour l'instant je le garde pour moi, vu que je n'ai pas les droits, comme pour le Wyatt d'ailleurs, ce qui fait qu'à l'époque Vimeo, sur lequel j'avais mis en ligne la vidéo, non seulement l'avait retirée mais avait carrément supprimé mon compte, sans m'avertir, effaçant du coup tous mes autres films, même ceux qui n'avaient rien d'illégaux...