samedi 20 avril 2019

L'ivre d'image

Sur le dernier Godard.

Une image n'est pas forte parce qu'elle est brutale ou fantastique
mais parce que l'association des idées est lointaine et juste.
(Pierre Reverdy, cité par Godard dans JLG/JLG)

1. La première chose qui frappe dans le Livre d'image, c'est sa ponctuation. Car c'est bien de ponctuation qu'il s'agit. Tous ces noirs au niveau de l'image, ces blancs au niveau du son, et plus encore ces coupes abruptes, disruptives, effectuées le plan à peine lancé, relèvent d'une ponctuation assez nouvelle chez Godard, qui jusque-là privilégiait surtout les montages en "hauteur", faits de superpositions diverses, rendant la ponctuation non pas inutile mais moins visible (ou muette). Là, on les "voit" tous ces signes de ponctuation, signes forts (points, points d'exclamation, points de suspension...), signes faibles (les virgules), parenthèses, guillemets, auxquels il faut ajouter les espaces... C'est pour ça que le film s'appelle le Livre..., parce que c'est à lire, lire ce que Godard y a écrit... de ses mains, de ses doigts, 5 x 2, sur et sous l'image (c'est comme un palimpseste)... et la ponctuation qui va avec, donnant au film sa respiration autant que sa structure, et par là, peut-être, par bribes, le sens qui s'y cache. D'où l'importance que Godard redonne, trente ans après Grandeur et décadence..., au texte de Faulkner (extrait de Sépulture sud), démembré puis reconfiguré dans tous les sens, ce qui fait qu'on y entend autre chose.

"[...] eux tous, profilés sur le fond du vert luxuriant de l'été et l'embrasement royal de l'automne et la ruine de l'hiver, avant que ne fleurisse à nouveau le printemps, salis maintenant, un peu noircis par le temps et le climat et l'endurance mais toujours sereins, impénétrables, lointains, le regard vide, non comme des sentinelles, non comme s'ils défendaient de leurs énormes et monolithiques poids et masse les vivants contre les morts, mais plutôt les morts contre les vivants; protégeant au contraire les ossements vides et pulvérisés, la poussière inoffensive et sans défense contre l'angoisse et la douleur et l'inhumanité de la race humaine".

2. Le livre, l'image. Chez Godard, le roman, la nouvelle, c'est fini depuis longtemps. Faire des films c'est, avec les images et les sons, composer des poèmes, écrire des partitions. Rimes et contrepoint. Faire des rimes avec des films - rim(ak)es -, qu'ils soient d'hier (films de fiction, surtout les grands classiques et les propres films de Godard, images d'archives) ou d'aujourd'hui (vidéos trouvées sur le net), que Godard tripatouille, fragmente, parfois en tous petits morceaux, puis organise, en les uniformisant par un même traitement qui sature les couleursDe sorte que l'image du livre n'est pas qu'une image. Par le montage, qui accorde/désaccorde, elle est aussi l'image qui naît d'une autre image, jaillit de toute parole, de tout écrit, non plus comme représentation mais comme support à la création, cette image-magma que Godard façonne, à pleines mains, pour créer de nouvelles images.

3. L'image, la parole. Et que racontent ces images? A vrai dire, toujours la même chose: le cinéma et le monde, la guerre et les révolutions (Joseph de Maistre, Les soirées de Saint-Petersbourg), la justice et la loi (Montesquieu), le colonialisme (d'Arthur Rimbaud à Albert Cossery en passant par Edward Saïd, dans l'ombre de l'occident) et l'image (rêvée) de l'Arabie heureuse, celle d'Alexandre Dumas, l'Arabie comme "région centrale", le centre du film... Des cinq doigts de la main, index levé comme Bécassine qui se tait, parce que la vraie condition de l'homme c'est de penser avec ses mains, aux cinq continents, sur lesquels s'étendrait le besoin de contradictions et de résistances... programme godardien par excellence, "même si rien ne devait être comme nous l'avions espéré, cela ne changerait rien à nos espérances..." Complexe, confus, mais peu importe... l'important c'est la façon dont c'est raconté. La voix de Godard est toujours là, voix d'outre-tombe, pour commenter tout ça, citations (plus ou moins modifiées) et textes divers, parfois de longs passages "narratifs" (extraits du livre de Cossery, Une ambition dans le désert), curieusement audibles (on n'était plus habitué), même s'il faut tendre l'oreille... même si Godard ne nous épargne pas les répétitions, les longueurs, monotonie mélancolique (du coup on s'ennuie)... et puis soudain, la voix s'éraille, s'enraye, s'étouffe, ça redevient inintelligible, sauf que là, c'est la vraie voix de la vieillesse qu'on entend, conférant au film un plus d'émotion totalement inattendu, dont l'écho se trouve dans le tout dernier plan, emprunté au Plaisir d'Ophuls: la danse du "Masque", ce vieil homme au visage dissimulé sous un masque, dansant avec entrain avant de s'effondrer sur la piste.

4. Reste le plus beau du film, la troisième partie, introduite par les vers de Rilke ("Ces fleurs entre les rails, dans le vent confus des voyages"), dix minutes sublimes, coincées entre L'Espoir de Malraux ("Transformer notre apocalypse en armée ou crever, c'est tout") et la scène de fraternisation, entre la troupe et les femmes de la Commune... Le train, motif idéal pour faire communiquer le cinéma et son siècle, sachant que "la seule chose qui survive à une époque c'est la forme d'art qu'elle s'est créée, et qu'aucune activité ne deviendra art avant que son époque ne soit terminée" (repris d'Hollis Frampton et déjà entendu dans Histoire(s) du cinéma auquel d'ailleurs le Livre d'image, par sa structure, fait penser)..., de Lumière au ciné-train de Medvedkine, de Tourneur (Berlin express), l'énumération des compartiments, à Ophuls (le Plaisir, déjà), Gabin accompagnant en courant le départ du train où se trouve Danielle Darrieux, en passant par Angelopoulos (les deux enfants de Paysage dans le brouillard), Keaton (le Mécano de la General), Tourine (Turksib) ou encore les frères Eames (Toccata for toy trains)... Le train, lieu rêvé pour rêver, c'est le rôle du dormeur (Orphée de Cocteau), rêver par exemple aux films de Barnet, parfait aussi pour lire les grands auteurs (Dostoïevski, Baudelaire)... Et ce rythme, si particulier, qui s'accorde, si bien, à la musique (Schnittke, Arvo Pärt). Dix minutes dont la beauté me rappelle dix autres minutes, le segment Dans le noir du temps pour Ten minutes older, un des plus beaux Godard.

46 commentaires:

Lola a dit…

Comment peut-on écrire un si beau texte sur Godard et mépriser à ce point les Gilets jaunes ? Mystère.

Anonyme a dit…

JLG est pro-Gilets Jaunes, lui...

Buster a dit…

1) je ne méprise pas les Gilets jaunes, seulement les plus cons du mouvement, hélas majoritaires aujourd’hui (il suffit de lire les banderoles) parmi ceux qui continuent de manifester
2) de toute façon j’assume mes "contradictions et mes résistances" (comme Godard)

Mais au fait Lola, que faisiez-vous sur mon blog à 16h? vous n’étiez pas en train de défiler?

Lola a dit…

On peut faire les deux.

gilet jaune a dit…

Assumer, c'est bien. Réfléchir, c'est mieux.

Buster a dit…

Ah oui, parce que les gilets jaunes, ceux qui poursuivent le mouvement (loin d'être les plus défavorisés, lesquels, eux, écoeurés, ont depuis longtemps déserté tous ces cortèges où on ne fait que crier sa haine du système, du pouvoir, des flics...), réclamant n'importe quoi, en tous les cas des mesures qu'ils savent très bien inapplicables par Macron, ne faisant que ressasser bêtement leur petit bréviaire idéologique... ils réfléchissent?

Anonyme a dit…

Les Gilets jaunes qui lisent Balloonatic ce sont les pires !

Anonyme a dit…

Les Gilets jaunes qui aiment Godard ce sont les meilleurs !

Mao T'sais a dit…

Dire de Godard qu'il est pro-Gilets jaunes c'est à peu près aussi con que de dire de ses films qu'ils sont pro-phylactiques.

Guy Debord a dit…

Godard, le plus con des Suisses pro-chinois

JLJaune a dit…

Je suis pro-Gilets Jaunes, n'en déplaise aux cons.

Anonyme a dit…

Buster, sortez dans la rue, faites des barricades au lieu de vous barricader chez vous et croire ce que racontent les médias à la télé ou dans la presse.

Buster a dit…

Je l'ai déjà dit et je le répète je n'ai rien contre les GJ qui manifestent leur colère, le problème est que leur voix aujourd'hui est recouverte par celles des militants politiques, surtout de la gauche radicale et d'extrême-gauche, qui alimentent le mouvement par des revendications anti-système, anti-capitalistes, qui ne font que bloquer la situation (d'autant qu'en ce qui concerne l'opposition pro-GJ/anti-GJ on est retombé dans la même opposition binaire, typiquement française, 50/50, que l'ancienne gauche/droite classique).

PS. Je sors dans la rue, j'ai vu et rencontré cet hiver beaucoup de ceux qui manifestaient... je ne regarde pas la télé... par contre je lis la presse (de gauche comme de droite), mais sur la crise de moins en moins, parce que franchement le discours (radicalisé) des uns, la réaction (disproportionnée) des autres et surtout les commentaires de tous bords (blablabla) qui depuis des mois accompagnent tout ça, me font maintenant royalement chier.

Anonyme a dit…

Au moins c'est dit.

Anonyme a dit…

En gros, vous nous dites que la colère des Gilets Jaunes ne doit pas être "politique", et surtout pas "anti-capitaliste" ?

Buster a dit…

Je parle des militants affiliés à un parti, à un syndicat, qui nous servent toujours la même soupe... si la colère n'est que ça, anti-capitaliste, et qu'elle doit durer tant que Macron n'aura pas pris des mesures à la hauteur de celle-ci, donc anti-capitalistes, eh bien ça peut durer longtemps. Sauf que, exiger une meilleure redistribution des richesses, comme le réclament fort justement les GJ, ce n'est pas du tout anti-capitaliste, c'est même tout le contraire puisque c'est vouloir profiter aussi du capitalisme... c'est du social-libéralisme simplement plus juste... c'est pas l'idéal mais c'est toujours mieux que l'ultra-libéralisme et mieux aussi que n'importe quelle forme de collectivisme... enfin bref...

Anonyme a dit…

Et si on parlait du dernier Godard

François Ruffin a dit…

On pourrait parler aussi de mon film.

JLG a dit…

J'veux du soleil de Ruffin ? ... on ne peut rien en penser : il n'y a aucune pensée. Ce n'est pas antipathique, bien sûr. Il y a une volonté louable de traverser la France, mais à mon avis ça ne traverse pas grand-chose. Il aurait fallu faire du montage, et il n'y en a pas. C'est un assemblage de plans, il n'y a même pas de collage.

Anonyme a dit…

Dites Buster, vous avez lu le texte "censuré" de Badiou sur les gilets jaunes? ça devrait vous plaire.

Buster a dit…

Censuré, faut pas exagérer, il a juste était refusé par Le Monde.

Sinon pas lu le texte, il est dans le nouveau petit livre rouge de Badiou?

Michel Jaunasse a dit…

Allons Buster, vous essayez de nous tromper en jouant les socio-libéraux, mais on sait très bien que vous êtes l'enfant de Badiou, un rouge pur et dur :)

Le texte du grand gourou Skippy : https://www.lautrequotidien.fr/articles/2019/3/13/alain-badiou-leons-du-mouvement-des-gilets-jaunes-

Buster a dit…

Hé hé... Faut pas prendre les enfants du Badiou pour des canards sauvages

Sinon j'ai lu le texte... hum... comment dire... la fin fait froid dans le dos

Anonyme a dit…

Et si on parlait du dernier Godard (bis)

François Ruffin a dit…

Le livre d'image de Godard ? ... on ne peut rien en penser : c'est incompréhensible. Ce n'est pas antipathique, bien sûr. Il y a une volonté de traverser le siècle, mais à mon avis ça ne traverse pas grand-chose. Il aurait fallu faire moins de montage, là il y en a trop. C'est un amalgame de plans, c'est pire que du collage.

Buster a dit…

C'est bien, on progresse...

Anonyme a dit…

Salut Buster,
"La fin fait froid dans le dos" ?
Eh, mettez une petite laine !

Qu'est-ce qu'il y a dans cette fin de texte de si glaçant? Qu'il conseille de s'informer et de s'organiser pour apprendre à résister aux mecs qui privatisent les services publics, réduisent les aides sociales, dérégulent le marché du travail?

Anonyme a dit…

lol

Buster a dit…

La fin du texte c'est pas ça, c'est ce que Badiou appelle (de ses voeux) le communisme nouveau... l'éducation de masse, les écoles politiques rouges... c'est ça qui fait froid dans le dos... Badiou qui donne des leçons aux GJ mais qui, lui, n'a pas tiré les leçons du passé (les heures sombres du maoïsme)

Anonyme a dit…

Des écoles de ce type ont déjà existé, et c'était en France, à une époque où c'était pas le plus maoïste des pays: la période du Front populaire, ou l'après-guerre par exemple. C'était un réseau d'associations, encadré par le PCF et la CGT, qui avaient pour mission de former des militants, mais pas seulement: il s'agissait aussi d'assurer l'accès à une culture qui ne soit pas celle des entreprises du divertissement, ou de transmettre l'héritage des luttes populaires. Enfin bref, c'était pas parce que c'était des "écoles politiques rouges" qu'on y faisait du lavage de cerveau ou qu'on y enseignait la bonne manière de tenir son couteau entre les dents sans se couper.

Entre les heures-sombres-du-maoïsme-de-sinistre-mémoire et les heures néolibérales qu'on vit actuellement, qui ne se signalent pas par une euphorie particulière il faut bien dire, il y a peut-être un interstice, la possibilité d'une embellie, d'un peu de soleil entre tant de sombres nuages.

Buster a dit…

Oui bien sûr, mais pour Badiou le communisme c'est pas le PCF ni la CGT... son communisme (l'hypothèse communiste comme il dit) reste largement nourri de l'idéologie maoïste, seule véritable opposition au capitalisme, ce qui justifierait les crimes commis au nom de l'anticapitalisme, et l'endoctrinement qui va avec (il n'y a pas plus antidémocratique que la société rêvée de Badiou). Politiquement parlant Badiou est resté fidèle à ses idées des années 70, l'expérience des Khmers rouges n'étant finalement pour lui qu'un épisode malheureux du maoïsme. Je pense que comme Chomsky il doit considérer qu'en bombardant massivement le Cambodge, ce qui a précipité l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges, les Américains ont une plus grande responsabilité dans le génocide que les Khmers rouges eux-mêmes... et si par la suite il a regretté d'avoir soutenu, continué de soutenir, les Khmers rouges alors que le génocide était connu, ce n'est que du bout des lèvres, se contentant surtout d'expliquer le pourquoi de son engagement (pitoyable position de l'intellectuel narcissique). Badiou est un grand philosophe (je l'admets), mais l'homme... hein, bon... j'arrête là.

Anonyme a dit…

Quel rapport avec le film de Godard ?

Buster a dit…

Aucun... je ne fais que répondre aux commentaires.

Groucho Marx a dit…

Buster, vous êtes pour le capitalisme?

Sacha Touille !-D a dit…

Contre.

Tout contre !-]

Anonyme a dit…

"Badiou est un grand philosophe..." En quoi ?

Buster a dit…

Le capitalisme... pour, contre, tout contre... le problème n'est pas le capitalisme mais ses dérives néolibérales, le capitalisme mondialisé... (après s'il faut choisir entre capitalisme et marxisme, bah oui je préfère le premier)

Chico Marx a dit…

Oh!

Anonyme a dit…

Badiou a plus de considération pour Pol Pot que pour Macron

Lola a dit…

On est d'accord Buster, le néolibéralisme est une plaie, c'est pour cela que les gens sont dans la rue, Macron est un néolibéral.

Anonyme a dit…

Il y a marxisme et marxisme (et marxisme et marxisme...)

Gilonne a dit…

il y a capitalisme et capitalisme n'a pas osé nous répondre Buster

Buster a dit…

Oui mais non...

Lola... Macron incarne moins l'horreur néolibérale que les impasses du social-libéralisme pour sortir de l'excès libéral dans lequel il est tombé, non seulement parce que ses "outils" semblent aujourd'hui dépassés, mais aussi parce que Macron n'a pas les moyens (d'autres diront la volonté) de guérir des maux trop profonds dont certains dépassent le cadre français... Pour que ça change vraiment (sans passer par la voie révolutionnaire, ce dont rêvent les GJ les plus radicaux), il faudrait des accords à grande échelle (dans la classe politique mais aussi au niveau supranational - à un problème global la réponse ne peut être que globale)), ce qui est loin d'être acquis. Autant dire que l'avenir est sombre, c'est mon côté pessimiste qui parle... mais bon, je suis un pessimiste joyeux, comme le dit Godard de lui-même... façon de revenir à son film tout en mettant fin à la conversation vu l'intérêt suscité.

Anonyme a dit…

On n'a pas parlé du dernier Godard.

Buster a dit…

Trop tard.

Anne Marie a dit…

Ouinnnnn...