jeudi 26 décembre 2019

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Pour finir...

Rien de changé chez Malick, Une vie cachée c’est du cinéma écrasé, plombé par toutes ces contre-plongées à la steadycam, le monde vu d’en bas, de très bas même, au ras des herbes, balayées par le vent, la lumière à contre-jour, l’anamorphose (créant d’affreuses dysmorphies chez les personnages)... un maniérisme qui traduit peut-être la vision husserlienne qu’a Malick du monde (la Lebenswelt?), sauf qu’à systématiser cette vision à tout bout de champ, dans une sorte d’emphase perpétuelle (comme il y a le mouvement), que ce soit pour communier avec le divin ou ramasser des patates, ses films ont viré au mysticisme pompeux, et le dernier n’y échappe pas.
L’histoire de Franz Jägerstätter, longtemps oubliée et aujourd’hui encore largement méconnue (Axel Corti, l’auteur de Welcome in Vienna, en avait tiré un téléfilm en 1971), est pour Malick le sujet, non pas idéal, ça c’est pour le prochain film (sur la vie du Christ), mais disons exemplaire, tant la question de la conversion, au sens aussi bien religieux que philosophique, c’est un peu ce qui traverse son œuvre, via ce qu’il y célèbre (la nature, Dieu, la vie...) avec toute la pompe requise (ah les monologues intérieurs!), de sorte qu’il n’y a aucune raison que ça change. Malick aujourd’hui, à l’instar de Jägerstätter, l’objecteur de conscience, est animé d'une telle croyance en son cinéma, convaincu que cette manière de filmer est conforme à ses convictions les plus profondes, que rien ne saurait y déroger. C'est lourd, pas sublime pour un sou (le transcendental c'est autre chose), mais ce cinéma de l'entêtement finit par produire son petit effet. Quand on regarde un film de Malick on s'agace sur son siège mais quelque chose vous retient.
Avec The lighthouse, c'est différent, là il faut vraiment s'accrocher tant le film d'Eggers cumule toutes les tares du cinéma de genre auteurisé. The lighthouse c'est de la pure mélasse, du début à la fin, tout y est horriblement poisseux pour vous engluer dans un huis-clos tape-à-l'œil, un truc bouffi (par l'alcool), si épais qu'il ne peut rien en sortir à part l'écœurement. Le film ne joue que sur ça: des pulsions à réfréner, une tension à son maximum, une débauche d'effets bidons... la question de la lumière (la lanterne du phare), véritable enjeu du film en termes de fiction, n'est jamais traitée et les références mythologiques (de Neptune à Prométhée) confinent au grand n'importe quoi. L’expressionnisme (avec ce format de cinéma muet) n’a d’autre fonction que de surligner, via un noir et blanc charbonneux et des cadrages au cordeau, l’antagonisme des deux personnages (jusqu'au finale, cette folie de l'isolement - à la Shining - qu'on nous promet depuis le début), à l'image du conflit entre les deux forces que sont le projet formel et la dramaturgie (pour parler biettien), qui dans le film occupe une telle place, dévorant tout sur son passage, que le récit (la troisième force) n'existe plus. Il y a pourtant un plan extraordinaire dans The lighthouse, un plan aldrichien (je n’en dis pas davantage), qui aurait dû être le dernier. Las, Eggers n’est pas Aldrich, il fait suivre ce plan d’un autre (on dira "prométhéen"), qui voit le film se terminer par une allégorie, annulant pour le coup la puissance du précédent. Exit la lumière, Eggers n'est qu'un ténébriste médiocre.
Que voir pour s'en remettre (outre Gardiens de phare de Grémillon)? D'abord It must be heaven, le film de Suleiman, un film "alestinien"... "alestinien"? c'est quoi ça?... eh bien, comme il est dit dans le film, un film palestinien mais qui n'a rien de palestinien, qui pourrait se passer n'importe où, à Paris comme à New York... un film sans prétention (lui), fait juste d'annotations, de saynètes douces-amères, avec ce petit décalage qui caractérise le cinéma de Suleiman... comme du Sempé, du Sempé palestinien, palestinien et Sempé, donc "alestinien", ha ha... Et mieux encore, la Vie invisible d'Eurídice Gusmão, le magnifique mélo de Karim Aïnouz, digne des plus beaux Matarazzo, avec ces jeux de miroir qui rappellent Fassbinder, un film extraordinaire, joué par deux actrices extraordinaires, dont la grandeur tient au fait que - puisque j'évoquais Biette - les trois forces du film (projet formel, dramaturgie et récit) sont cette fois à parts égales, comme à l'équilibre, de sorte qu'on peut tour à tour s'émerveiller devant la beauté d'un plan, s'émouvoir à l'intensité d'une scène, être transporté par ce qui nous est raconté, cet amour sororal, indestructible, qui traverse le temps et les épreuves, l'épreuve du temps et de l'absence. Voilà c'est tout... Partir d'Une vie cachée pour atteindre la Vie invisible, quoi de mieux pour finir.

dimanche 22 décembre 2019

Playlist 2019




Mon Top albums 2019:

Avant toute chose, rappeler que l'album, ou plutôt les deux albums que j'ai le plus écoutés en 2019 sont Spirit of Eden et Laughing stock de Talk Talk. L'occasion de rendre une nouvelle fois hommage à Mark Hollis, disparu en début d'année.

1. Le SuperHomardMeadow Lane park 
2. DrugdealerRaw honey
3. DucktailsWatercolors Hard rock cafe Chernobyl
4. Crumb, Jinx
5. Luke TempleBoth-and
6. LambchopThis (is what I wanted to tell you)
7. Bill Callahan, Shepherd in a sheepskin vest
8. Biche, La nuit des Perséides
9. Jérôme MinièreUne clairière
10. Death And VanillaAre you a dreamer?
11. Jeremy JayDangerous boys
12. Strawberry GuyTaking my time to be
13. Kinkajous, Hidden lines
14. Men I TrustOncle jazz
15. Kit SebastianMantra moderne
—    TindersticksNo treasure but hope

NB. L'album de Lawrence Arabia, Lawrence Arabia's singles club, sorti en 2019, était dans le Top 2018 (n°1).

vendredi 20 décembre 2019

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Vive la France!

Et moi, et moi, et moi chantait Dutronc.... "deux millions de manifestants (selon la CGT) / et moi, et moi, et moi / comme un con de parisien / j'attends ma trêve de fin de mois..." Eh oui, bientôt la trêve, celle de Noël à laquelle les Français sont très attachés, qui fait que 60% d'entre eux voudraient que la grève, celle des transports ("pilotée" par la CGT) s'arrête pendant les fêtes, sachant que 60% c'est aussi le pourcentage de ceux qui sont contre la réforme des retraites... au point que je me demande si ce ne sont pas les mêmes - ces fameux 60% -, qui soutiennent le mouvement tant que ça ne gâche pas leur petit Noël, ce moment tout ce qu'il y a de plus gnangnan où, sous couvert de "cessez-le-feu" social, on abandonne pour un temps ses revendications pour se consacrer à la famille (acheter les cadeaux, décorer le sapin, s'en mettre plein la panse, surtout retrouver ses proches dont on est éloignés...), bref quand on ne pense plus à soi ("ma" retraite) mais aux autres siens ("ma" famille)... La trêve, comme un entr'acte avant que le grand show syndicalo-gouvernemental ne reprenne, spectacle au demeurant interactif où le public (appelé pour l'occasion "le peuple" ou "la rue") est invité à participer, sous différentes formes, de la bonne grosse manif, avec ses traditionnels flonfons, à la pitoyable cohue pour ceux qui, n'ayant pas le choix, doivent aller bosser, loin de leur domicile... tout ce cirque parce qu'on est en France et que le "miracle français" c'est ça aussi: cette incapacité séculaire au dialogue, chacun retranché derrière "sa" règle d'or (d'un côté: "on ne touche pas aux acquis sociaux - quels qu'ils soient -, parce qu'ils ont été 'obtenus de haute lutte"; de l'autre: "il faut ajuster l'âge de la retraite - le vrai, à taux plein - pour maintenir le système à l'équilibre")... le corporatisme des uns, ces "gaulois réfractaires" (que n'arrange pas le clientélisme des syndicats) - à quoi ça rime de s'accrocher à certains régimes spéciaux dont l'incohérence saute aux yeux (comme de diaboliser à l'extrême la retraite par points qui a au moins le mérite de simplifier le système) - versus le droitisme "in the boots" des autres, ces politiques dogmatiques (que n'arrange pas le technocratisme des gens de Bercy) - à quoi ça rime de s'accrocher à un âge pivot comme une vieille molaire sur sa racine (comme d'affirmer de façon péremptoire que le "point" ne peut pas baisser au lieu d'admettre plus modestement que si cela arrivait il suffirait de compenser)... C'est ça la France, ce côté "grotesque" qui transforme tout projet de réforme en merdier national et fait que - à condition de prendre beaucoup de recul - on finit par trouver le pays cruellement attachant, parce que décidément... bien "vivant".

dimanche 15 décembre 2019

Anna Karina




C'est quoi Anna Karina? par Luc Lagier (Blow up, Arte, 2018).

Bonus: Anna Karina, Mr Wright, 2004. Magnifique, on croirait écouter Sparklehorse. Et ça aussi: The Underground Youth, Mademoiselle, 2010.

samedi 14 décembre 2019

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Mon Top films 2019:

Asako I & II + Passion (2008) de Ryûsuke Hamaguchi
Toy story 4 de Josh Cooley

Ad astra de James Gray
- Bienvenue à Marwen de Robert Zemeckis
Le Daim de Quentin Dupieux
Glass de M. Night Shyamalan
Jeanne de Bruno Dumont
Le Jeune Ahmed de Luc et Jean-Pierre Dardenne
Le Livre d'image de Jean-Luc Godard
The mountain de Rick Alverson
Terminal sud de Rabah Ameur-Zaïmeche
Une grande fille (Dylda) de Kantemir Balagov

+ La Vie invisible d'Eurídice Gusmão de Karim Aïnouz [ajout du 21-12-19]

Suivent: Alita: Battle angel de Robert Rodriguez 90's de Jonah Hill Once upon a time... in Hollywood de Quentin Tarantino - Le Mans 66 de James Mangold - Le Traître de Marco Bellocchio - Los silencios de Beatriz Seigner - Gloria mundi de Robert Guédiguian Douleur et gloire de Pedro Almodóvar...

+ Black journal (Gran bollito) de Mauro Bolognini (1977) - Parmi les pierres grises de Kira Mouratova (1983) - River of grass de Kelly Reichardt (1994)

Chernobyl de Craig Mazin [réal: Johan Renck], mini-série

Pas vu: La Flor (de Mariano Llinás) et les deux "Flix": The Irishman de Martin Scorsese - Marriage story de Noah Baumbach.

mardi 10 décembre 2019

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La grève, ça a du bon... j'écoute de la musique à la maison: Debussy, Ravel, Rachmaninoff (photo)... je ne sais pas ce qui se passe dehors... mais peut me chaut je suis au chaud... évidemment je pourrais allumer le poste pour en savoir plus... pour écouter aussi les deux Philippe, celui à la grosse moustache, le comique de la CGT, "Ci-Git Transport" (il est né un 1er avril), ou celui à la barbe mitée (c'est du vitiligo), qui pédale dans la semoule... mais non, tout ça me fatigue... je me repose.

[ajout du 11-12-19]: "à-pas-lire-si-t'as-pas-vu-le-film-et-que-tu-veux-pas-savoir"...

Tilt.

Dans Brooklyn affairs (une sorte de crossover jazzy de Chinatown et de Main basse sur la ville), il y a le coup du chapeau (hommage réussi au film noir, je n'en dis pas plus) et le coup du lapin, plus exactement: du chaud lapin. C'est vers la fin... Edward Norton - genre Stan Laurel monté en graine, qui joue ici le rôle d'un privé "tourettique" -, retrouve Alec Baldwin, le promoteur véreux, dans la piscine municipale où ce dernier fait ses longueurs (pendant que le public attend sagement dehors qu'il ait fini pour pouvoir entrer). Une fois sorti de l'eau et endossé son peignoir, Baldwin vient s'asseoir aux côtés de Norton et la discussion s'engage... Le sujet c'est la paternité cachée du magnat, celui-ci reconnaissant assez vite (Norton a les preuves) qu'il est bien le papa de Gugu, la fille métisse de Harlem, militante pour le droit au logement, dont Norton est amoureux... et ce suite au viol commis jadis sur la future mère de Gugu, à l'époque femme de ménage dans un grand hôtel, parce que quand tu es tout puissant et que tu es pris d'un désir irrépressible, que tu as les "couilles pleines", comme il est dit dans le film... eh bien, tu dois les vider sur le champ et c'est pas l'avis de la bonne qui va changer la donne... Etonnamment, au moment précis où Baldwin balance sa punchline, son corps devient plus massif, sa tête s'enfonçant encore plus dans les épaules... Et l'acteur de ressembler à DSK. Magie du cinéma.

Bonus: Daily battles (extrait de la BO du film), la chanson sublime composée par Thom Yorke, qu'il interprète au piano. (sur la BO il y a aussi la version instrumentale, jouée à la trompette par Wynton Marsalis)

Un "anarchiste qui prend le contrôle de mon cerveau"... C'est en ces termes que le détective de Brooklyn affairs caractérise le syndrome de la Tourette dont il est atteint et qui lui joue bien des tours. Tics nerveux, saillies lexicales incontrôlées... Difficile de mener à bien une enquête lorsqu'on est sujet à un tel trouble neurologique. A la fois derrière et devant la caméra, Edward Norton parvient pourtant à ne jamais victimiser ce personnage auquel il prête une sensibilité et des intuitions décisives lorsqu'il s'agit de venger la mort de son mentor et seul ami campé par Bruce Willis. Enquête rondement menée dans un New-York des années 50 joliment vintage, de Harlem à Brooklyn, en passant par les zones les plus huppées de Manhattan où sévit un Alec Baldwin plus retors que jamais en promoteur raciste pratiquant la gentrification façon bulldozer. Mais c'est surtout l'acteur-réalisateur qui nous bluffe. (...) "Si le syndrome de la Tourette était un style, ce serait du be-bop!" [dit Norton]... Bien vu et surtout bien entendu lorsqu'on sait à quel point les phrasés véloces, répétés, inversés et joueurs résument d'une certaine manière le genre auquel Charlie Parker et Dizzy Gillespie ont donné leurs lettres de noblesse... (extrait du blog de TSF Jazz)

[ajout du 12-12-19]
J'ai pas compris... l'âge pivot pour la retraite c'est 75 ou 85?

dimanche 8 décembre 2019

10's (musique)




Beach House, sans conteste le groupe des années 2010.

Mon Top albums:

1. Lawrence ArabiaAbsolute truth, 2016

    + The sparrow (2012) - Lawrence Arabia's 2018 singles club (2018)
2. John CunninghamFell, 2016
3. Beach House, Thank your lucky stars, 2015
    + Teen dream (2010) - Bloom (2012) - Depression cherry (2015) - 7 (2018)

4. Arcade FireThe suburbs, 2010

5. Connan MockasinForever dolphin love, 2011
6. Bill CallahanDream river, 2013
7. Roman à ClefAbandonware, 2015
8. Massive AttackHeligoland, 2010
9. ViolensAmoral, 2010
10. Le SuperhomardMeadow Lane park, 2019

11. Jeremy JayAbandoned apartments, 2013
12. Here We Go MagicBe small, 2015
13. FuguPardon my french (singles 1996-1998), 2018
     The Last DetailThe last detail, 2018
14. TennisYours conditionally, 2017
15. Tindersticks, The something rain, 2012
16. Allah-LasWorship the sun, 2014
17. Yo La TengoThere's a riot going on, 2018
18. DestroyerPoison season, 2015
19. Saint EtienneHome counties, 2017
20. DrugdealerRaw honey, 2019
21. MetronomyThe english riviera, 2011
22. WampireCuriosity, 2013
23. Timber Timbre, Hot dreams, 2014
24. Thurston MooreRock n roll consciousness, 2017
25. The Apartments, No song, no spell, no madrigal, 2015
26. Ricky HollywoodLe modeste album, 2017
27. Belle & SebastianHow to solve our human problems?, 2018
28. DucktailsWatercolors + Hard rock cafe Chernobyl, 2019
29. White FenceIs growing faith, 2013
30. Sufjan Stevens, The age of Adz, 2010

Suivent (dans un ordre relatif):

Tame ImpalaCurrents, 2015 - Prefab SproutCrimson / red, 2013 - Jonathan WilsonGentle spirit, 2011 - Mr Twin SisterMr Twin sister, 2014 - The Brian Jonestown MassacreRevelation, 2014 - Vanishing TwinChoose your own adventure, 2016 - CrumbJinx, 2019 - Wild BeastsSmother, 2011 - The NotwistMessier objects, 2015 - Adrian YoungeSomething about april II, 2016 - Tahiti 80Ballroom, 2014 - Real Lies, Real life, 2015 - Mark Lanegan BandBlues funeral, 2012 - Wyatt/Atzmond/Stephen... for the ghosts within', 2010 - Dorian PimpernelAllombon, 2014 - Future Islands, Singles, 2014 - Flotation Toy Warning The machine that made us, 2017 - Marconi Union, Different colours, 2012 - The Divine ComedyForeverland, 2016 - A Sunny Day in GlasgowSea when absent, 2014 - Cults, Cults, 2011 - Japanese BreakfastSoft sounds from another planet, 2017 - East India Youth, Culture of volume, 2015 - Baseball GreggSleep, 2018 - The StrokesComedown machine, 2013 - My Sad CaptainsBest of times, 2014 - ChromaticsKill for love, 2012 - GoGo Penguin, Man made object, 2016 -  Death and VanillaDeath and vanilla, 2012 - TOPSSugar at the gate, 2017 - GravenhurstThe ghost in daylight, 2012 - The Range, Potential, 2016 - Vacations, Vibes and days, 2017...

vendredi 6 décembre 2019

The loft




The Loft. Musique: Mark Linkous.

Extrait de "La maison Hitchcock" (1958-1963): de la cave (Psychose) au grenier (les Oiseaux), en passant par le salon (la Mort aux trousses), la chambre (Vertigo) et la salle de bains (encore Psychose). Dans Marnie (1964), on reste à l'extérieur de la maison, comme si l'intérieur demeurait interdit, à l'image du "secret" de Marnie...

Et puisque j'évoque Marnie, un petit rappel:

La chasse au renard.

Comment définir Marnie? Chef-d’œuvre testamentaire ou sommet du maniérisme? Quintessence de l’art hitchcockien ou déjà les prémisses du déclin? A revoir le film aujourd’hui, c’est surtout son mouvement qui impressionne. Toute œuvre est attirée par un centre qu’elle n’atteint jamais (Blanchot). Ici le centre - le secret de Marnie - est si fuyant que c’est tout le film qui semble se dérober, tel un puits sans fond, un tableau creusé de l’intérieur. Insaisissable Marnie. D’où vient ce sentiment? Des imperfections du film ou du dévoilement de sa méthode? Faut-il y voir les manifestations du "grand film malade" cher à Truffaut (lire Spoto sur la crise affective traversée par Hitchcock pendant le tournage) ou le principe même du film hitchcockien, celui de la fuite comme pur enjeu esthétique? Un peu des deux, sans doute. Mais encore...
Pour Hitchcock, Marnie est "l’histoire d’un amour fétichiste". Soit. Gros plans de nuque et de jambes, scène de baiser filmée si près que le grain de la peau se confond avec la texture de l’écran. Fétichisme de l’image. Pourtant quelque chose résiste: l’image de Marnie n’est jamais pure. Sauf lors des séquences à cheval, seuls moments véritablement libres du film, elle est toujours contaminée, par une menace extérieure ou la présence de l’homme. Voir le plan des jambes dans la scène qui précède le viol. Marnie est entièrement nue comme le suggère la chemise de nuit tombée à ses pieds. Mais la vision dans le même plan des jambes du mari habillé (en robe de chambre et pyjama) crée un point de résistance, l’image perd son pouvoir fétichiste. Double mouvement: Marnie attire le regard du spectateur en même temps qu'elle maintient ce dernier à distance, comme si le film portait en lui un conflit violent, irréductible, entre désir et défense. Refrain connu sauf que dans Marnie ça fait symptôme. D’où ces lignes de fuite, ces trouées, toutes ces "défaillances" si controversées de la mise en scène qui loin de traduire une quelconque incohérence du récit ou un mépris du réalisme chez Hitchcock viennent au contraire renforcer l’aspect symptomatique du film.
Les symboles - la kleptomanie, l’ouverture des coffres, l'amour/la mort du cheval, les flashs rouges, les orages... -, toutes ces images qui figurent la problématique sexuelle et les crises phobiques de l’héroïne, s’effacent devant la beauté des scènes. Primauté de la forme sur le fond. Les ressorts de l’intrigue donnent au film son rythme avant de lui donner du sens, équivalents freudiens du fameux macguffin. Le scénario lui-même dénature la portée psychanalytique de l’œuvre. Du roman de Winston Graham, construit comme une cure analytique (avec catharsis finale), il ne reste ici qu’une séance "sauvage" esquissée par le mari lors du voyage de noces. Quant à la révélation des causes du trauma à la fin du film - la "scène primitive" -, loin de déclencher l’abréaction attendue elle laisse Marnie totalement anéantie. Sa vie ne sera plus qu’un simulacre de vie, comme l’évoque la toile de fond désormais célèbre: une rue portuaire dont l’horizon est bouché par un paquebot énorme (bonjour la métaphore) - reprise inversée d’un plan nocturne du Faux coupable, autre film sur l’enfermement.
Derrière le mari frustré, il y a bien sûr Hitchcock en Pygmalion tyrannique et sadique (cf. les Oiseaux, déjà avec Tippi Hedren). C’est la place de l’artiste, celle qui lui permet de façonner son œuvre en matérialisant ses fantasmes. Mais la place de l’artiste, c’est aussi celle de l’héroïne. "Marnie c’est moi" nous dit quelque part Hitchcock. Ubiquité de l’artiste. Ainsi la séquence de la chasse au renard: Hitchcock y est à la fois le chasseur et l’animal chassé. A travers le mari, il est le chasseur traquant Marnie. Faire la cour comme on chasse à courre. Les cuivres de Bernard Herrmann résonnent, c’est le son du cor. Mais au loin, tout au loin, c’est la corne de brume qu’on entend. Retour du refoulé, appel des origines. Et derrière le regard effrayé de Marnie, c’est subitement Hitchcock qui apparaît. Hitchcock, le cockney exilé à Hollywood. Hitchcock, l’homme aux prises avec sa névrose. Hitchcock: un artiste aux abois...

PS. Affûtez vos saphirs, le Top albums des années 2010 arrive...

mardi 3 décembre 2019

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Terminal sud de Rabah Ameur-Zaïmeche.

Stéphane Delorme dans les Cahiers de novembre: 

La sortie conjointe des Misérables, de Gloria mundi et de Terminal sud, autant de titres s’étoilant avec emphase et solennité (il s’agit de gloire, de monde, de terminus, de misère) est un écho franc et direct, inespéré dans sa franchise et son exactitude, à ce que nous vivons, voyons, déplorons. C’est une libération, les films prennent de la hauteur, de l’ampleur, n’y vont pas par quatre chemins. (...) Dans Gloria mundi, des petits macronistes zélés ont appris qu’il faut faire le toutou en anglais chez Uber, qu’il faut écraser les employés, aller exploiter les pauvres là où ils vivent, tandis que les anciens protègent maigrement le peu qu’il leur reste. La violence de la charge devient jubilatoire tant le cynisme et l’inconscience crèvent l’écran mais il est rageant de voir ainsi les misérables montés les uns contre les autres. Dans Terminal sud, le pays qu’on identifie d’abord comme l’Algérie des années 90 s’avère être la France, la population terrorisée par des groupes occultes (armée, police ou milice, qu’importe), le plus terrifiant étant que la dystopie devient plausible. Et puis il y a les Misérables. Le film qu’on attendait depuis vingt ans sur la banlieue, et le film qui tombe à pic sur la violence policière et son impunité. La veine hugolienne du didactisme, du mélodrame et du lyrisme est présente chez Ly comme chez Guédiguian. Il est possible qu’avec la brutalité du néolibéralisme monté sur le dos de la dictature numérique, cette chevauchée sinistre nous ramène bel et bien à l’état de misère de la révolution industrielle du 19e. Il est possible ainsi que des formes esthétiques laissées de côté redeviennent des phares pour nous sortir de la nuit.

OK. Associer les trois films est judicieux. Même dimension politique: l'état du monde et la vision qu'en donne chacun des cinéastes. Le film de Ly comme un cri d'alarme, la France au bord de la guerre civile... chez Guédiguian, plutôt le désenchantement, à voir le tissu social se déchirer inexorablement et même, maintenant, le tissu familial... alors que dans le film d'Ameur-Zaïmeche, qui relève plus d'une sorte de "rétrofuturisme" (avant et après, ici et ailleurs) que d'une véritable dystopie, le pire est arrivé (la guerre civile), c'est le règne de la dictature, de la terreur, et la seule issue est la fuite...  Trois regards de trois cinéastes d'âge différent (il y a le même écart entre Ly et RAZ qu'entre ce dernier et Guédiguian), dont la justesse tient au fait, entre autres, qu'ils sont nourris de leurs propres expériences, que ce soit celles, pour Ly, de la banlieue (le quartier des Bosquets à Montfermeil), pour Guédiguian, de Marseille (non plus l'Estaque mais la Joliette, symbole "économique"), et pour Ameur-Zaïmeche, autant de l'Algérie que de la France (coïncidence, le cinéaste a grandi lui aussi dans le quartier des Bosquets, sauf qu'ici ça se passe dans le Sud, le territoire n'est pas nommé mais on reconnaît Nîmes et sa région, un des fiefs de l'extrême-droite). Des points de vue qui convergent... Reste que s'en tenir uniquement à cet aspect politico-dramaturgique des choses n'est pas suffisant. La richesse des trois films vient aussi sinon plus de ce qui les distingue, de ce qui fait leur singularité, que ce soit au niveau de la forme (Ly, RAZ) que du récit (Guédiguian).
Dans les Misérables, il est clair que c'est surtout de l'immersion - la BAC comme si vous y étiez - que le film tire sa force (pour une fois dirais-je tant je n'en suis pas fan habituellement), et ça, parce que Ly ne se contente pas de nous embarquer inside, mais parce qu'il y introduit un personnage tiers, témoin (Damien Bonnard), lui-même embarqué, personnage qui se révélera central, non pas que le film soit vu à travers son regard mais que le regard du film transite par celui du personnage, d'abord observateur avant de devenir acteur... Une fois l'étape franchie (Bonnard aguerri), la bavure étouffée, la cité prête à s'embraser (dans la lignée du Do the right thing de Spike Lee, l'autre "Li"), le film est moins convaincant, épousant progressivement la forme "Kourtrajmé", pour un finale un peu trop grandiloquent, qui voit les plus jeunes se révolter non seulement contre les flics mais aussi les gros caïds du quartier (ce qui laisse le champ libre aux religieux - puisque restés à l'écart du conflit - c'est ça aussi le message).
Dans Gloria mundi, qui s'ouvre par un hommage à Pelechian et son film Life, le discours de Guédiguian sur les méfaits du macronisme n'est pas d'une grande légèreté, c'est le moins qu'on puisse dire, peut-être parce qu'il s'agit d'un mélodrame et que les stéréotypes jouent à plein pour mieux servir la tragédie, mais peut-être aussi parce que le cœur du film est ailleurs. Où? Eh bien du côté des grands-pères, à travers les deux vieux comparses de Guédiguian que sont Jean-Pierre Darroussin bien sûr, la "bonne pâte" du film, mais surtout Gérard Meylan, en repris de justice, revenu au pays vingt-cinq après, pour voir Gloria, sa petite-fille qui vient de naître... Si le monde a changé, en mal visiblement, il peut encore en sortir quelque chose de beau, sauf que ce n'est plus dans le cours des choses, ça relève de la providence. Les moments avec Meylan, quand il arrive à Marseille, qu'il écrit ses poèmes, seul dans sa chambre, ou qu'il promène Gloria dans sa poussette, sont les plus beaux du film (le personnage a un côté kaurismakien), d'autant plus beaux que Guédiguian les accompagne de la musique de Ravel, et pas n'importe laquelle, l'apothéose (Le jardin féerique) de "Ma mère l'Oye", celle-là même qui accompagnait Flammes d'Arrieta, musique qui moi me bouleverse chaque fois que je l'entends (un film ce n'est que ça: une rencontre particulière avec son spectateur), prélude à ce que sera le dernier plan, sublime, du film: "sic transit gloria mundi"... un homme est passé, s'est sacrifié, pour rappeler que les petites gloires que promet/promeut le discours dominant ne peuvent être qu'éphémères, appelées elles aussi à rejoindre rapidement le grand brasier dans lequel notre monde se consume déjà.
Si Ly se détache d'un trop grand rapproché avec la réalité, à travers le personnage "intermédiaire" de Pento, le bizuth (Bonnard), si Guédiguian s'en écarte, à travers celui, "hors-du-monde" de Daniel, l'ange gardien (Meylan), Ameur-Zaïmeche, lui, s'en abstrait littéralement, en reconfigurant cette réalité, celle ici d'un état policier (l'Algérie des années 90, le conflit entre le gouvernement algérien et les groupes islamistes), dans lequel il introduit un personnage de "docteur" (Ramzy Bedia), ce qui donne à Terminal sud un côté à la fois expérimental, comme pouvait l'être un film de Marker, et réflexif, à la manière d'un roman de Camus (le personnage joué par Ramzy n'est d'ailleurs pas sans évoquer celui de Rieux dans La Peste: médecin qui consacre toute son énergie à soigner les autres au détriment de sa vie privée, point de vue "neutre", image de "résistant", mais sans héroïsme, aux yeux de ceux qui contrôlent le pays parce que, soignant tout le monde, il est amené à soigner leurs ennemis...). L'austérité du film, sa sècheresse, est à l'image de l'extrême rigueur dont fait preuve le personnage. Et si ça manque de chair, c'est que RAZ y décrit un processus de déshumanisation, qui passe par l'épuisement, l'esseulement, la torture... A ce niveau le film est d'une force exceptionnelle, culminant dans la dernière partie, qui voit le personnage se faire soigner à son tour puis réussir à s'échapper (pour cela il devra tuer, ce qui l'engage définitivement), faisant ainsi de Terminal sud le plus lumineux des trois films, parce que finissant sur une image d'espoir - c'est ça le "terminal". Un finale qu'il serait évidemment exagéré de considérer comme optimiste, mais qui rappelle cette idée toute simple que la liberté a un prix, qui ne se satisfait pas de l'exemplarité (faire son devoir de médecin) et encore moins de la neutralité, pour espérer trouver la paix dans un pays en guerre (quel que soit le type de guerre). Ce prix c'est la révolte, qui passe par l'agir et permet au révolté de se libérer des tyrannies et d'exister enfin, tel Ramzy prenant le large, le regard fixé vers l'horizon...

samedi 30 novembre 2019

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La mire pour dire qu'une pause s'impose.

Aucun rapport, enfin pas directement, avec la grande journée du 5, futur "black thursday", qui verra le temps de travail bradé jusqu'à -100%, à prolonger, comme le souhaite Mélenchon, jusqu'au 7, histoire de se faire un 5 à 7... vous savez ce petit moment de détente après le boulot, quand on va boire un verre entre potes, ou qu'on se rend, empressé, à quelque rendez-vous secret, avant de rentrer chez soi, retrouver sa famille. La grève ou l'art de passer du bon temps.
Sauf que la mire c'est pas pour jeudi... mais plutôt la fin d'année, parce que j'ai encore des choses à dire... pas sur Polanski, je vous rassure (faut pas abuser), mais sur Terminal sud, le film de Rabah Ameur-Zaïmeche, peut-être le meilleur film français de l'année... également sur quelques autres que j'ai bien aimés, comme le Gloria mundi de Robert Guédiguian... puis il y aura les Tops, puis... bah c'est tout... après, plus rien. Et là seulement, la mire.

jeudi 28 novembre 2019

Je cause

— Je ne veux pas d'une autre affaire Polanski!
— Ce n'est pas une autre affaire Polanski, mon Général... c'est la même!

Je cause, la nouvelle série de cette fin d'année qui tient en haleine (pas toujours fraîche) les féministes cinéphiles, les féministes pas cinéphiles, les cinéphiles féministes, les cinéphiles pas féministes et ceux ou celles qui ne sont ni cinéphiles ni féministes mais aiment quand ça ferraille... 

Pour changer de sujet sans vraiment en changer, et ainsi continuer de "causer", j'aimerais que vous lisiez ce texte de Corentin Durand, paru sur le site Section 26, à propos de Watercolors, le dernier album de Matt Mondanile (Ducktails):

Retour en disgrâce.

Dans une lointaine Europe, la damnatio memorae votée par le sénat romain sous l’effet des époques et des rancœurs, déclenchait l’effacement d’une personnalité publique via démolition de son patrimoine culturel. La plus spectaculaire, et éloquente sanction de la damnatio est incontestablement le renversement des statues qui leur furent dédiées.

En terre contemporaine, un certain nouveau monde du Juste s’élève loin de Rome: nos zélés cousins américains l’appellent cancel-culture. Cette culture a désormais son rite de l’annulation: annuler une carrière, une existence (numérique de préférence), une voix, renverser une statue. En français l’annulation, c’est l’effet qui n’opère plus, c’est la force contraire qui rend inopérante la force première, c’est la chanson qui ne couvre plus le bruit ambiant.
Malicieusement pour le chroniqueur, c’est l’effet qu’offre le mixage de Watercolors de l’annulé ex-Real Estate, ex-enfant prodigieux de la chillwave, Ducktails. Sous un voile de saxophones, de claviers synth-pop à-la-nippone (géant "Deal with it" qui rappelle l’alignement italo–nippon des années 80) et un air de jazz-fusion, se tapit la voix à deux doigts de l’annulation de Matt Mondanile. Probablement plus célèbre à notre époque pour avoir harcelé Julia Holter - et pour avoir été accusé de comportements abjects par plusieurs victimes (faits pour lesquels il a maladroitement fait acte de repentance) - que pour avoir si fréquemment donné à Real Estate ses meilleures plages de guitare.
La pop n’est pas n’importe quelle musique et elle ne saurait effacer son interprète. A contrario, elle rend maximale sa présence. La moindre respiration est Mondanile, le trémolo est lui, la voyelle et la ponctuation sont encore lui. De nos lectures d’Agnès Gayraud, nous retenons que l’ordinaire, le corps et l’instant sont la pop. Watercolors sans les aigreurs post-MeToo de Mondanile, sans son ton de resquilleur de la morale publique, c’est un album qui ne peut pas être, ni à nos oreilles, ni à nos tripes. Ne théorisons pas: on ne sépare pas l’œuvre de l’artiste dans la matière pop. Et pourtant, il faut que le chroniqueur l’admette: Watercolors est le meilleur album du musicien et peut-être l’un des meilleurs de la saison. Douloureux constat: la cancel-culture n’annule pas le talent. Osons même croire qu’elle l’aiguise.
Comme pour échapper à ses anciens camarades de Real Estate, au milieu de la musique indépendante, aux journalistes qui ne le chroniquent plus, Mondanile est venu chercher la clémence du vieux-continent (I left the USA / and I’m never going back / although I miss the food / the people there are mad). Il imagine certainement que nos anciennes âmes en ont vu d’autres et que nous n’avons pas la même inclinaison à nous livrer à la vindicte populaire: nous sommes déjà passés par là. En tout état de cause, ce sont des musiciens grecs qui ont participé à l’enregistrement studio de l’album et c’est à l’Occident le plus vieux du monde qu’il s’en est remis. La Grèce pastel, baléarique, sur laquelle rayonne une certaine idée du rythme et de la langueur. Il quitte la tradition ensoleillée du surf-rock pour s’assoupir dans une pop aérienne, sophistiquée et laconique.
Aussi léger et désarticulé que le voile sur la terrasse qui se soulève délicatement sous l’effet d’une bise méditerranéenne, l’album de Mondanile s’évapore en surface dans des cuivres ronds et datés, des nappes de synthés rétro et des textes impressionnistes - Watercolors hanging above the bed / I watch the colors turn blue to red. Néanmoins, pareil aux curieux rêves que nous faisons aux abords de cette même terrasse sur mer, la présence - nous disions aigre -, ingrate, désespérée et méchante de l’homme à terre produit chez nous une dérangeante fascination pour cette misérable colère. De la mauvaise foi, Mondanile n’en manque pas: There’s no such thing as a / Bad guy, dit-il sur le titre de clôture. Bien essayé. There’s so many people who act like they know me well, dit-il sur "Ocean floor". Probablement, mais qu’importe? L’univers sait trouver bien des raisons d’annuler au règne du moderne.
Et le disque file, comme cette brise d’été, poursuit son mouvement inutile un peu plus loin, voguant de mélodies imparables à des effets de production majestueux. Quel beau geste de pop qu’une colère inadmissible rendue si belle. Parfois, à la faveur d’une trouvaille, et de notre compassion, quelque chose se fissure: avec "Deal with it" ou même "Ocean floor", et surtout "Confession" qui semble nous être adressée, quelque chose nous invite à entendre à travers ses yeux. Pardonner Mondanile ne nous appartient pas. Mais l’écouter et l’entendre alors qu’il se trouve à un endroit et à un moment, à un angle mort du moderne, nous nous y sentons obligés.
Et nous, et moi, nous saisissons cette collection de chansons comme l’on ramasse le souvenir d’une amourette éclatée, d’un rêve écorné et de toutes ces choses qui, l’été dernier, nous ont laissé croire que nous n’étions pas le bad guy. Quand l’année sera passée, l’hiver revenu, la chaire et la névrose reprendront leur place: le mauvais garçon, les quolibets mérités et les offenses méprisables qu’enchaînent les petites célébrités et les petits hommes que nous sommes, ici ou là, se pointeront. En attendant, halte, un pont de claviers s’achève sur "Lip service" et un pauvre type a écrit un grand album.

Eh oui, Watercolors est un grand album. "Pire", avec la compilation Hard rock cafe Chernobyl, qui rassemble des outtakes de Watercolors (mais aussi un autre album conçu en Grèce, ainsi que des faces-B, des démos et des instrumentaux), on tient là, tout simplement, la plus belle pop de l'année. Alors? Dois-je faire comme les Inrocks et consorts, passer sous silence cette double merveille sous prétexte que Mondanile n'est plus fréquentable (sur la compil, il y a un morceau, excellent, intitulé "Skiing with Polanski")? Bah non, c'est impossible, l'ostracisme a ses limites... c'est peut-être pas bien ce que je dis, mais c'est ainsi.

Watercolors - Hard rock cafe Chernobyl.

[cause toujours, suite]

Au fait, j'y pense, demain s'ouvre la rétro Hitchcock à la Cinémathèque... ils préconisent quoi ceux et celles, les plus excité(e)s, qui s'opposent à ce qu'on projette les films des artistes qui dans le passé ont été accusés de viols ou d'agressions sexuelles (ou simplement de harcèlement), même s'ils n'ont jamais été poursuivis? L'annulation n'étant pas envisageable - Hitchcock c'est pas Brisseau  -, vont-ils demander qu'on organise un débat avec Tippi Hedren? Je sais pas, le 20 décembre avant Marnie, ou le 22 avant les Oiseaux, ce serait bien. Tsss...

dimanche 24 novembre 2019

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Le Mans 66 de James Mangold.

Ford vs. Ferrari.

Vroum vroum...? Oui bien sûr, à ce niveau on n'est pas déçu, tout ce qui se déroule sur les circuits, les courses elles-mêmes, y est survitaminé, à l'image des moteurs bodybuildés qui propulsent tous ces monstres automobiles (il ne s'agit plus de "belles mécaniques" mais de véritables "bêtes"), des bolides dans lesquels on prend place (le cinéma embarqué comme il se doit), donnant au film ce côté étourdissant, exaltant, euphorisant... même si Mangold confond ici vitesse et endurance (des courses où l'on se bagarre de façon aussi acharnée dès le premier tour, ça c'est plutôt dans les Grands Prix)... ce qui est toujours mieux, me dira-t-on, que de confondre vitesse et précipitation, sauf que Mangold précipite aussi les événements, pour ce qui est de l'élaboration de la Ford GT40, dans sa version Mk II - au passage c'est pour ça que j'ai vu le film dans une salle mk2 (lol) -, qui en 1966 va gagner les 24 heures du Mans.
L'histoire se trouve ainsi condensée, pour plus d'efficacité au niveau dramaturgique, pour éviter aussi qu'on s'y perde, tant le challenge que représenta pour Ford la décision de battre Ferrari sur son propre terrain (Le Mans) - comparable toutes proportions gardées à la space race que se livrèrent les Etats-Unis et l'Union soviétique - fut plus compliqué encore que ce que le film nous montre. Le Mans 66, c'est une histoire d'hommes dans la grande tradition du cinéma américain - on pense à Hawks (Ligne rouge 7000 évidemment, cette fameuse limite au-delà de laquelle le moteur, à son maximum de puissance, risque de lâcher, au-delà de laquelle, aussi, le coureur automobile, comme dans le film de Mangold, perd contact avec la réalité), mais également à Ford (l'autre, John), à qui Shelby (Matt Damon) rend indirectement hommage lorsque dans son discours il décline son identité et précise modestement "je construis des voitures"... Une histoire d'hommes et plus précisément de couples: celui formé par Shelby et Miles (Christian Bale), qu'un même amour pour la course automobile réunit; celui formé par Henry Ford II et Enzo Ferrari, que, à l'inverse, tout oppose: d'un côté, "the Deuce" qui privilégie le profit aux hommes, ne pensant qu'à vendre le plus de voitures possible, ce qui passe dorénavant par la course automobile, selon l'adage "si tu gagnes le dimanche, tu vends le lundi"; de l'autre, "il Commendatore" qui privilégie, lui, la mécanique aux hommes, ne pensant qu'à la compétition automobile, au risque de perdre beaucoup d'argent - opposition exacerbée par l'humiliation qu'a représenté pour Ford l'échec de son projet de racheter Ferrari (d'où la volonté du premier, pour se venger, d'écraser le second, là où il règne en maître).
C'est cette dramaturgie (l'amitié Shelby-Miles, l'adversité Ford-Ferrari...) que Mangold façonne avec un réel talent, d'autant que s'y greffent d'autres détails dramaturgiques, pas tant la relation entre Miles et son épouse, que la rivalité entre le couple Shelby-Miles et la Ford Company (jusqu'à mythifier les deux personnages et réécrire en partie l'histoire, ça aussi c'est fordien - la légende plus belle que la réalité), sans oublier bien sûr le finale (celui de la course et celui du film). De sorte qu'à l'arrivée les lignes ont bougé: d'un côté, Ford, symbole de l'impérialisme américain, pour qui l'équité sportive n'est pas un souci; de l'autre, bah tous les autres, Shelby, Miles et... Ferrari, le sport automobile à son plus haut degré de performance (et de perfection), la passion à l'état pur. Ce qui fait que Le Mans 66, non décidément, n'est pas qu'un film "vroum-vroum".

Bonus: le vrai Le Mans 66 + le documentaire 8 meters, qui revient sur le fameux "dead heat" décidé par Henry Ford II (sur une idée de qui?) pour que les trois Mk II qui occupaient les trois premières places franchissent la ligne d'arrivée ensemble, privant Ken Miles - qui avait volontairement ralenti dans les derniers tours - et Dennis Hulme de la victoire, l'équipage n'étant même pas classé premier ex-aequo, les organisateurs arguant que l'autre Ford (celle de McLaren-Amon) avait franchi la ligne avec 8 mètres d'avance (auxquels il fallait ajouter la distance - 12 mètres - qui séparait les deux voitures sur la grille de départ!), ce qui privait aussi Miles de la "triple couronne" (gagner la même année les trois grandes courses d'endurance que sont Sebring, Daytona et Le Mans, ce qu'aucun coureur automobile n'a jamais réalisé).    

A venir (changement complet de décor): une petite note groupée sur les Misérables de Ladj Ly et Terminal sud de Rabah Ameur-Zaïmeche.

samedi 23 novembre 2019

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Les Enfants d'Isadora de Damien Manivel.

La beauté du geste.

Dans la Dame au chien, Rémi Taffanel (le futur "jeune poète"), un verre de rhum à la main, répondait à Elsa Wolliaston (la dame au chien) qui lui demandait s’il s’occupait bien de son corps: "Mon corps est un jardin et ma volonté son jardinier (William Shakespeare)". Une citation qui pourrait servir d’exergue à tous les films de Damien Manivel, tant la question du corps, et de la volonté, y est centrale, à commencer par le dernier, un film d’automne (où l’on retrouve Elsa Wolliaston), à travers l’expérience de la danse - après celles de la poésie (Un jeune poète) et du théâtre (le Parc). Avec cette fois, comme point de départ, une tragédie: le 19 avril 1913, la voiture qui transportait Patrick et Deirdre, les enfants d’Isadora Duncan (la célèbre danseuse, pionnière de la danse moderne), bascule accidentellement dans la Seine et les deux enfants se noient.
De cette tragédie, la pire qui puisse arriver à une mère, Isadora fit une œuvre, un solo d'adieu, intitulé justement "La Mère", qui s’exécute selon une diagonale, de la figure de l'enfant que la mère semble arracher à la terre jusqu'à son envol qu’elle accompagne d’un dernier geste, en passant par leur corps à corps imaginaire, fait d'enlacement et de bercement. "La vraie danse est la force de la douceur", écrivait Isadora Duncan. Force et douceur, c'est ce à quoi se confrontent les personnages, travaillant la chorégraphie, dans les deux volets qui composent le film. Du premier, interprété par Agathe Bonitzer, il se dégage une certaine froideur, liée à la concentration de l'actrice/danseuse, pour bien positionner son corps, effectuer le bon geste, en accord avec la notation Laban, une approche très technique qui tend à brider l'émotion. Du second, interprété par Manon Carpentier, une jeune actrice trisomique, sous la direction de Marika Rizzi, chorégraphe italienne de danse contemporaine, il se dégage plus de chaleur, liée à la personnalité de la petite danseuse, la relation qu'elle entretient avec sa professeure, liée surtout à sa propre gestuelle dont l'aspect heurté, un peu clownesque, finit par attendrir.
L'ensemble révèle ainsi, à travers toutes ces répétitions, ce qu'une œuvre, même la plus simple, exige en matière d'efforts et d'obstination pour atteindre le but recherché, ici: transformer l’horreur de la tragédie en beauté. A rebours du cinéma convulsif actuel, Damien Manivel joue la carte de la lenteur, de la patience, qui confère à son film, tourné en plans fixes comme les précédents (le mouvement est à l'intérieur du cadre), un côté "japonais" (dans le prolongement de Takara), avec ce que cela suppose de blancheur et de minimalisme. Reste la lumière, à laquelle l’œuvre aspire, aidée par la musique de Scriabine (l’Etude opus 2 n°1) et ses accents mystiques, cette charge émotionnelle que la danse doit transmettre au spectateur. Dans les Enfants d’Isadora, il en est un de privilégié: Elsa Wolliaston, la grosse dame noire qui, à la fin du film, assiste au spectacle de Manon. Elle est l’intermédiaire, solitaire, entre le spectateur de la chorégraphie et celui du film. C’est par elle que l’émotion surgit. Si le spectacle l’a bouleversée, parce que l’interprétation (restée hors champ) de Manon lui a rappelé sa propre histoire, c’est bien elle qui, à la faveur d’un dernier geste, vient éclairer l’ensemble et nous bouleverser, nous, spectateurs de ce beau film de l’inconsolation.

J'ai perdu mon corps de Jérémy Clapin.

La main.

Le premier "long" de Jérémy Clapin (adapté du roman de Guillaume Laurant, Happy hand), c'est l'histoire d'une main qui a donc perdu son corps et celle d'un corps, appelé à perdre la sienne. Et par-là, l'histoire d'une greffe possible. La greffe surtout des deux histoires: d'un côté, les péripéties de la main à travers la ville; de l'autre, une sorte de boy meets girl, la rencontre d'un jeune livreur de pizza, dont les parents sont morts accidentellement quand il était enfant, là-bas au Maroc, à l'époque où il rêvait d'être à la fois pianiste et astronaute, et d'une jeune bibliothécaire, fan du Monde selon Garp, qui, après sa journée, s'occupe de son oncle malade, un vieux menuisier... Le premier tombe amoureux de la seconde: d'abord de sa voix, à l'occasion d'une livraison ratée, par le biais de l'interphone et d'une porte restée désespérément fermée (la jeune fille habite au 35e étage d'une tour); puis en la côtoyant après s'être fait embaucher comme apprenti chez l'oncle... jusqu'à l'instant fatal, ce pourquoi une main déambule dans la ville, exposée à tous les dangers, à la recherche éperdue de son corps.
Si la greffe a du mal à prendre, c'est que les deux histoires ne relèvent pas du même registre. D'abord au niveau temporel, puisque la seconde (elle-même assortie de nombreux flash-backs) est en quelque sorte le prequel de la première, conduite au présent, et que la réunion des deux - la rencontre de la main et du membre amputé - ne peut se faire que par la jonction des deux temporalités. Ensuite, et surtout, au niveau formel: la première histoire s'inscrit dans l'air du temps, qui mêle virtuosité technique et vitesse d'action, là où la seconde s'inscrit davantage dans la tradition, disons poétique, du cinéma d'animation, dont Clapin est d'ailleurs l'héritier (cf. ses "courts", infra). Le réalisateur joue de ce différentiel, mais en l'accentuant peut-être un peu trop, le film tendant à s'enivrer de sa propre virtuosité, ce qui donne aux aventures de la main un petit côté "je-vous-en-mets-plein-la-vue", à la longue épuisant. Un écueil qui va à l'encontre de la greffe attendue, mais bon, pas de "rejet" pour autant, ça reste un beau film.

Bonus: Les "courts" de Jérémy Clapin: Une histoire vertébrale (2004) - Skhizein (2008) Good vibrations (2009) - Palmipédarium (2012) - Hundred Waters: Innocent (2015).