vendredi 28 décembre 2018

Playlist 2018




Mon Top albums 2018:

Hors concours: The Kinks, The village green preservation society (1968), réédité à l'occasion des 50 ans de l'album, de loin ce que j'ai (ré)écouté de plus beau cette année.

1. Lawrence Arabia, Lawrence Arabia's 2018 singles club
Solitary guys - Everything's minimal (with Tiny Ruins) - One unique creature - A little hate - Everybody wants something - Cecily (+ vidéo) - Meaningless words - People are alright - A walk into the suburbs - (Contagious dream heals the world) - Oppositional democracy (projet conçu sur 12 mois, à raison d'une chanson par mois, de février 2018 à janvier 2019 - manque donc la 12e que je rajouterai lorsqu'elle paraîtra)

[23-01-19] La 12e chanson:  Just sleep (Your shame will keep) (vidéo: Florian Habicht)

2. Beach House, 7
Dark spring (+ vidéo: Zia Anger) - Pay no mind (+ vidéo: Michael Hirsch) - Lemon glow - L'inconnue - Drunk in LA (+ vidéo: Sonic Boom & Nuno Jardim) - Dive - Black car (+ vidéo: Alistair Legrand) - Lose your smile - WooGirl of the year - Last ride (les vidéos sans mention sont signées San Charoenchai)

3. Fugu, Pardon my french (singles 1996-1998)
F31 - Interlude 3 - F1 - F30 - F24 (Instrumental) - F4 (Coypou) - F15 (Alactaga sauteur) - Interlude 1 - Interlude 2 - F24 (Dipodomys) - F22 (Géorhyque de Zech) - F26 (Antéchinomys)

(+ The Last Detail, The last detail)

4. Jeremy Jay, Demons
5. Yo La TengoThere's a riot going on
6. Belle & SebastianHow to solve our human's problems?
7. Mr Twin SisterSalt
8. Baseball Gregg, Sleep
9. Connan MockasinJassbusters
10. Rupert Angeleyes & Joey Joey Michaels, Rupert Angeleyes & Joey Joey Michaels
11. A Beacon School, Cola
12. Breakup ShoesUnrequited love (& other clichés)
13. CastlebeatVHS
14. VansireAngel youth
15.
Ricky HollywoodL'aventure intérieure (EP)

[ajout du 17-07-19: Le SuperHomard, The pomegranate tree, EP]

(et merci à Ludo, l'explorateur, grâce à qui j'ai découvert Baseball Gregg, Rupert Angeleyes & Joey Joey Michaels, A Beacon School, Breakup Shoes...)

jeudi 27 décembre 2018

[...]

Replongé dans la Révolution française, et la masse de documents qui la concerne (procès-verbaux, pétitions, décrets et autres discours...), matériel d’autant plus abondant que la Révolution a été conduite pour l’essentiel par des juristes, tout ça vu à travers non seulement les assemblées mais aussi les clubs et les sections parisiennes... tiens, "Des clubs et des sections", ce serait un bon titre (hé hé)... enfin bref, au milieu de cette importante littérature, demeure le dernier mot écrit par Robespierre, sa signature abrégée: "Ro", inscrite au bas du fameux appel du Comité d’exécution à la section des Piques (section dont faisait partie Robespierre, même s’il ne la fréquentait plus depuis plusieurs mois – le marquis de Sade en fit partie aussi jusqu’en 1793), au soir du 9 thermidor. Pourquoi "Ro"? On ne le saura jamais. La lettre, contrairement à la légende (reprise par de nombreux historiens au XIXe siècle), n’a pas été rédigée au moment où, réfugié - avec son frère Augustin, Saint-Just, Couthon et Le Bas - dans l’Hôtel de ville, siège de la Commune, les troupes de la Convention s’apprêtent à l’arrêter et qu’une balle (perdue ou tirée par le gendarme Merda?) reçue à la mâchoire - d’où la tache supposée de sang sur la lettre, en fait de l'encre tout simplement -, l’aurait empêché d'apposer sa signature... Elle se situe bien avant, au moment où Robespierre vient d’arriver à l’Hôtel de ville et que la Commune est encore en position de force (plus de 2000 sans-culottes et une trentaine de canons sur la place de Grève). La lettre parvint d’ailleurs à destination mais resta sans suite, de la même manière que la place de Grève se vida progressivement dans les heures qui suivirent, faute de décision rapide de la part de Robespierre (incapable de s’engager - idem pour Saint-Just, silencieux et comme paralysé), de sorte qu’à 2 heures du matin, le rapport de forces s’était inversé au profit de la Convention... "On raconte que Robespierre, pressé par ceux qui l’entouraient [les autres signataires: Legrand, Lerebours, Louvet, Payan, par ordre alphabétique, d'où Robespierre en dernier], au nom de leur salut commun, de signer la guerre civile, la mort de la Convention, le renversement d’un principe, se sentit troublé jusqu’au fond de l’âme, prit la plume, commença, et sa conscience protestant, ne put continuer." Sentiment de se trahir soi-même? Possible. Surtout: effondrement chez lui de tout un système de pensée, élaboré et défendu inlassablement depuis 1789, ce qu’on pressentait déjà dans son discours tenu la veille au club des Jacobins ("Frères et amis, c’est mon testament de mort que vous venez d’entendre. Mes ennemis, ou plutôt ceux de la République sont tellement puissants et tellement nombreux que je ne puis me flatter d’échapper longtemps à leurs coups. C’en est assez pour moi, mais ce n’est pas assez pour la chose publique... si vous me secondez les traîtres auront subi dans quelques jours le sort de leurs devanciers, si vous m’abandonnez, vous verrez avec quel calme je saurai boire la cigüe..."), prolongeant celui qu’il venait de prononcer à la Convention et dans lequel il proposait d’épurer le Comité de salut public et de constituer l’unité du gouvernement sous l’autorité de la Convention, tout en concluant: "Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de biens peuvent servir impunément la patrie; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des fripons dominera."

Et Marcel Gauchet de résumer l’énigme qui entourera à jamais la fin de Robespierre:

"De vieux routiers du mouvement révolutionnaire auraient dû savoir à quoi s’en tenir sur la contre-offensive qui allait immanquablement suivre et s’organiser en conséquence. Comment comprendre qu’il n’en ait rien été? Et même dans le désordre d’une mobilisation improvisée tardivement et très inégale selon les sections, bien conduites à temps, les troupes de la Commune auraient parfaitement pu l’emporter. Pour aboutir à quoi, en fin de compte, une fois la Convention subjuguée? C’est une autre question.
Mais l’étonnement n’est pas moindre devant le flottement du petit clan robespierriste, empêtré dans ses scrupules légalistes à un moment où il n’avait plus rien à perdre. Cette indécision témoigne du point d’incertitude extrême où il en était arrivé, Robespierre en tête, qui ne sait manifestement où aller. Passe encore pour les spécialistes de la tribune, mal à l’aise devant l’emploi de la force. Mais Saint-Just, fait au feu des batailles, expert en conduite des armées? Son inertie, sa paralysie au cours de cette journée et de cette nuit ne sont pas leur moindre mystère.
Restent les circonstances troubles de la blessure de Robespierre, qui achèvent d'ajouter à l'obscurité de ce dénouement. L'hypothèse de la tentative de suicide ratée séduit parce qu'elle consonne avec l'atmosphère désespérée de ces derniers temps, mais elle restera éternellement en concurrence avec le récit du haut fait d'un gendarme [futur général d'Empire] venu arrêter "le tyran". Le point final de ce parcours à nul autre pareil est un immense point d'interrogation." (Marcel Gauchet, Robespierre. L’homme qui nous divise le plus, 2018)

samedi 22 décembre 2018

2018




"Cassius Clay", Jean-Michel Basquiat, 1982.

2018 année héroïque... Si pour Basquiat la peinture était un sport de combat c'est parce que la vie l'est aussi.

Le sonneur à ventre jaune.

Les chemins s'ouvrent avec le jour. La pluie des oiseaux - appels, silence, invectives - délivre l'air alentour, et nos oreilles aux aguets. Combien de pas nous serons permis encore dans ce qui n'était plus qu'un pays en sursis, une terre à durcir? Combien en volerons-nous aux uniformes? Dans quelle rage incertaine? Assemblées de pointes et de planches, assemblées rieuses de toutes leurs fenêtres, nos maisons tremblent. Un froid martial les menace, et nos ententes précaires jusqu'ici renouvelées. Mais les chemins s'ouvrent et promettent au vieil orage, à nos idées gorgées de sève, au crapaud fabuleux dit "le sonneur à ventre jaune" un horizon immédiat. Persister. Revenir. Bâtir encore.
Qui sommes-nous pour les herbes que nous admirons? Quels mots, quels chants sont les nôtres? Et quels projectiles? Camarade lune, ta course fidèle et changeante ébauche un appui pour nos heures batailleuses. Face à l'étendue du désastre, malgré les brutes qui nous y conduisent, ne pas faire passer la rage avant la beauté. (David Linkowski, L'Inventaire n°8, automne 2018)

La vie, les "gilets jaunes"... et puis, autre sport de combat, la critique. Pour répondre aux détracteurs de Phantom thread, un extrait (la fin) du texte, admirable, de Brice Matthieussent, paru dans le dernier numéro de Trafic:

Le regard aux aguets.

(...) Il y a un dernier tour d'écrou. L'aiguille poursuit sa navette entre l'endroit et l'envers de la peau, des regards, des piques, des robes, des doublures. Les aiguilles s'activent, non pas pour indiquer l'heure - le temps s'obstine entre la vie et la mort, il est sorti de ses gonds -, mais avec délicatesse pour compléter le motif dans le tapis: Woodcock marié n'est pas à l'abri d'une rechute. Pour qu'il se rende enfin compte que l'éternité pue la mort - "cette maison sent la mort silencieuse", lâche-t-il comme un aveu ou une prémonition -, Alma lui concocte une dernière surprise de la cheffe. Tel le Petit Chaperon rouge, elle arpente d'abord la forêt à la recherche de son ingrédient magique, puis rejoint la cuisine de la maison de campagne de Woodcock. Elle découpe les champignons avec un grand couteau, dont l'acier rappelle celui des aiguilles, des épingles, des ciseaux de couture, de la râpe utilisée précédemment. Crépitement du beurre et des morceaux qui rissolent dans la poêle. Alma et Reynolds sont seuls; elle cuisine, il dessine. Cyril n'a pas été conviée. Ils échangent de légers sourires, des regards peut-être entendus, mais aucune parole. On devine qu'il devine, on acquiesce à son possible acquiescement. Œufs baveux, ciboulette hâchée. Il enfile sa veste, elle ôte son tablier. Ils s'attablent, lui pour manger l'omelette, elle pour le regarder.
Alma dit: "Je veux que tu te retrouves à terre. Sans force. Tendre, ouvert. Avec moi seule pour t'aider. Puis je veux que tu retrouves ta force. Tu ne vas pas mourir." Reynolds: "Embrasse-moi avant que je tombe malade."
Alma a désormais un complice: sa victime. Il connaît et accepte son pharmacon. Non seulement il accepte ce poison qui est sa seule panacée, mais il le désire. Il complote activement avec elle contre lui-même, remplaçant de son plein gré une addiction par une autre. Ainsi survit un couple sur le fil du rasoir, le regard aux aguets. Il lui demande muettement: n'en as-tu pas trop mis? En as-tu mis assez? Je te confie ma vie, je veux que tu m'abattes, je veux qu'à ton tour tu me tiennes corps et âme en ton pouvoir, je veux que ma faiblesse soit notre force. (Brice Matthieussent, Trafic n°108, hiver 2018)

lundi 17 décembre 2018

[...]




Mon Top films 2018:

Hors concours: Anatahan de Josef von Sternberg (1953), ressorti dans une nouvelle copie remasterisée, de loin ce que j'ai (re)vu de plus beau cette année.

1. Huit heures ne font pas un jour de R.W. Fassbinder, série TV (1972-73)
    The other side of the wind d'Orson Welles (1970-76)
    Phantom thread de Paul Thomas Anderson

4. Trois visages de Jafar Panahi

5. La Belle et la belle de Sophie Fillières 
    Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête d'Ilian Klipper
    Contes de juillet / L'Ile au trésor de Guillaume Brac
    Madame Hyde de Serge Bozon

9. L'Ile aux chiens de Wes Anderson
    The spy gone north de Yoon Jong-bin

+ France-Argentine (Coupe du monde de football)

Suivent: Seule sur la plage la nuit de Hong Sang-soo - The lady bird de Greta Gerwig - High life de Claire Denis - les Sept déserteurs ou la Guerre en vrac de Paul Vecchiali - Que le diable nous emporte de Jean-Claude Brisseau - Leave no trace de Debra Granik...

Pas vu la Belle d'Arunas Zebriunas (1969).

samedi 15 décembre 2018

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Bibi Fricotin et Razibus ont le plaisir de vous annoncer que le Top films 2018 c'est (normalement) pour dimanche.

Il me restait à voir Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda et Grass de Hong Sang-soo. C'est fait. Le premier, palme dorée encensée un peu partout, est vraiment pas terrible, empruntant dans sa première partie moins aux drames sociaux de Kurosawa qu'à la comédie italienne des années 60-70, mais sans la vivacité ni le sens du rythme de celle-ci - c'est aussi excitant que le chou chinois que doit ingurgiter tous les jours la famille en question -, quant à la seconde partie (après la séquence de la plage, meilleur moment du film), s'attachant au côté "fait divers" de l'histoire, la révélation des secrets et tout l'aspect socio-politique qui va avec (autour de la question de la famille), ça a beau ne pas être trop démonstratif, c'est quand même très attendu, on est loin d'un Oshima, par exemple.
Le second, Grass, le troisième HSS de l'année, après Seule sur la plage la nuit et la Caméra de Claire, prolongeant la ligne mélancolique de ces deux derniers films, bah c'est le moins convaincant... L'idée était pourtant belle: des scénettes dans un café, une sorte de café-théâtre, sur le thème de l'amour et de la mort, avec du classique en fond sonore (Schubert, Wagner, Offenbach, Pachelbel), le tout commenté par une jeune femme présente sur place, en train d'écrire son journal et qui aime "écouter discrètement"... Tous les ingrédients étaient là, mais bizarrement la petite sauce hongienne ne prend pas. Trop théorique...  On parlera de panne, ou simplement d'une baisse d'inspiration... ce qui n'a rien d'étonnant vu à quel rythme, effréné, Hong Sang-soo empile ses films. Le suivant, Hotel by the river, est d'ailleurs déjà prêt, il devrait être meilleur...

mardi 4 décembre 2018

[...]




Grayson Perry, bon kitsch bon genre: Vanité, identité, sexualité à la Monnaie de Paris. C'est pas beau mais j'aime beaucoup.

Vu, lu, entendu.

Sandrine Rinaldi (qu'a mis le nœud vert) dans Libé:

The other side of the wind. Avec ce titre qu’on dirait piqué à une chanson de Bob Dylan, Orson Welles nous gratifie d’une ultime, et extrême, grimace - accident industriel rafistolé post-mortem comme on raccommode un beau corps retrouvé en charpie. Une grande fête triste et bordélique fut organisée il y a près de cinquante ans par un cinéaste vieillissant, ivre de sa propre mythologie, adulé et haïssable, interprété par John Huston. Jake Hannaford, alter ego au cigare de Welles himself, flanqué du jeune et fringant Peter Bogdanovich dans le rôle du jeune et fringant Peter Bogdanovich, supervise ou feint de superviser la débandade générale, le bruit, la fureur. Il préside à la débauche interminable filmée sous toutes les coutures, effets en surjet, sorte de factory de beautés vieillissantes, d’anonymes qui n’écloront jamais chargés de lâcher des aphorismes à vue, démultipliés, couleur, noir et blanc, joyeux bordel. Fête assommante entrecoupée des bouts psychédéliques grand format d’un film en panne du génial cinéaste. Au petit matin, Hannaford se tue au volant de sa voiture. Suicide ou accident, la fête est finie. Le film non.
Le tournage de The other side of the wind sur plus de cinq ans (1970-1976) fut interrompu trois fois et trois fois repris. Le film est resté inachevé à cause du négatif bloqué par son financier principal, beau-frère du chah d’Iran, après la révolution islamique de 1979, puis plus catégoriquement après le décès de Welles en 1985. Il faut voir, en regard de l’œuvre divulguée par Netflix, They’ll love me when I’m dead, docu qui envisage la genèse chaotique de The wind, le délire, les caprices, sa pagaille érigée en geste artistique total. Vaniteux et tragique.
A se demander si l’idée de "film inachevé" n’a pas été inventée pour Welles et par lui, légende incluse, entre le syndrome du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac - le barbouillis inepte du génie - et l’inachèvement du Requiem de Mozart - œuvre suprême cependant terminée par d’autres. Ce film, on dirait que tout le cinéma lui est passé dessus. Formes disparates libérées (croient-elles) des chaînes hollywoodiennes par la grâce expérimentale des sixties et seventies, dont Welles peut se dire le précurseur, puzzle, récit byzantin chamarré, kaléidoscope de témoins, que The wind engloutit, et expulse avant digestion. C’est un film-gerbe dispendieux et nausée d’images, "explosante fixe" qui s’est gavée aux restes d’un festin dionysiaque à en vomir.
Le film épuise, s’épuise, puis prend. Tard mais sûrement. Au cours de la dernière demi-heure, tout ce que l’œuvre feignait d’ignorer de son imposture nous saute aux yeux et à la figure, dans le feu d’artifice très beau et les tirs de carabine sur des mannequins agonisants, gerbe de couleurs, alcool et mots crachats, tout est là, hyperconscient. A force de faillir à tout, le film en un dernier sursaut parvient à tout "ressaisir". Comme s’il n’avait attendu que ça, ce finale puissant, dont on avait presque oublié que Welles était aussi capable: l’acuité, la méchanceté envers soi-même, l’unisson rapiécé de ses parties, la disparition programmée. Au drive-in, tout est pardonné, abjuré. The wind est l’autoportrait de plus, de trop, auquel Welles s’est consumé - Chronos dévorant tout, laissant la critique "sur le bord de l’assiette" (sous les traits glorieux de Susan Strasberg) et à ses nombreux disciples le soin de se démerder seuls. Avec les miettes.

Olivia. Vingt ans plus tôt, il y avait Jeunes filles en uniforme (Leontine Sagan); près de trente ans plus tard vint Suspiria (Dario Argento): 1951, c’est l’année d’Olivia. Un film de Jacqueline Audry adapté d’un roman "semi-autobiographique" de l’Anglaise Dorothy Bussy (sous pseudonyme, "Olivia" au générique), publié avec retentissement en 1949 par la Hogarth Press et dédié à la mémoire de Virginia Woolf. Olivia appartient à ce sous-genre sulfureux du film de pensionnat. Il est curieux de le comparer à Suspiria - l’héroïne en titre arrivant dans un internat rempli de secrets de jeunes filles et tenu par deux femmes plus mûres, impressionnantes, aux caractères radicalement opposés - et à son remake récent qui est l’aboutissement confus, pudibond, de l’involution du scandale. Chez Argento et Guadagnino, on ne trouve plus aucun lesbianisme, ou alors comme simple virtualité ornementale de la sorcellerie primordiale des femmes. A croire que plus l’époque s’est libérée, plus un certain formalisme surligné, artistique, a pris le pas sur l’audace dramatique et le rendu des caractères.
Crudité. En 1951, un film français relatait ainsi cette histoire d’emprise réelle, de chavirement sentimental derrière les murs, avec un culot effarant, droit au fait et sans omettre l’opacité certaine, les accents équivoques propres à ce genre de passion éprouvée par une élève pour sa professeure de lettres. Sans non plus le besoin de recourir aux simagrées du Mal: Olivia est d’une crudité mystérieuse à faire pâlir les baroques. Il n’y a pas de jugement porté, aucun recours à la moralité. Impossible de réduire le film à un discours, fût-il féministe ou, pour parler de manière anachronique, LGBTQ+. C’est beaucoup plus retors et pervers que cela (on n’adapte pas impunément, comme le fit encore Jacqueline Audry, la comtesse de Ségur, Colette ou cet Olivia). C’est trop cruel et sexuel à chaque fois, entre les personnages, pour servir toute autre cause que celle de laisser une telle histoire advenir, devenir l’affaire du cinéma aussi, dans ses inflexions inédites et son indécence parfaite.
Syncope. Le jeu se trouble entre les jeunes filles et le couple indéchiffrable des deux directrices, Melle Cara (Simone Simon, étonnante de caprices dépressifs dans un rôle marquant, froufroutant et ingrat) et l’impériale Melle Julie: Edwige Feuillère, totalement dévouée à son personnage, se voit ici offrir l’un de ses plus beaux rôles, frappant de sincérité peu à peu débusquée sous la théâtralité altière, jeu de manières et de séduction de maîtresse femme érudite, amoureuse des femmes et tant aimée d’elles. La soirée de Noël, enchaînant danses naïves travesties, est mémorable avec sa chute audacieuse entre syncope amoureuse et brusquerie d’un baiser. Mais cette frontalité sidérante encore aujourd’hui du sujet traité, fidèlement outrée, ne doit pas oblitérer le talent réel de la mise en scène d’Audry, son sens de l’espace, de la caractérisation (les pensionnaires ont des physiques disparates, pas la mignonnerie d’ingénues canoniques), le travail étudié des accents et des tessitures. Ajoutons à cela la partition magnifique de Pierre Sancan, qui donne au film un tour irréel, proche de certains films de Becker ou, côté volière légère, parfois de Max Ophuls. Gardons-nous de faire de l’oubliée Jacqueline Audry une cinéaste soudain culte ou une curiosité genrée, ce serait en faire trop ou à côté. Mais Olivia est un film rare à tous les sens, beau, précieux, secret. Interdit aux moins de 16 ans à sa sortie.

[05-12-18]



Les cavaliers de l'apocalypse, rue Roy, Paris, 1er décembre 2018 © Mathias Zwick.

[06-12-18]

La Fête à Macron (prochainement dans vos salles).

[attention spoiler] Des gilets jaunes, des gilets rouges, des gilets noirs... A bas Macron, à bas les bourgeois... ah ça ira, ça ira... ploum ploum, tralala... la chute du gouvernement, la dissolution de l'Assemblée, des élections anticipées, la mère Le Pen qui rafle la mise (avec Dupont teigneux) et Mélenchon qui fait encore la gueule...

[08-12-18]

Bon aujourd’hui, contexte oblige, je relis les écrits d’Elisée Reclus... cette idée d’anarchie en harmonie avec la nature, c’est beau, c'est poétique, c'est utopique, c'est pour ça que c'est toujours aussi actuel.

[09-12-18]

Leto c'est beau. Trop même. Noir et blanc classieux - dans le grand appartement délabré on se croirait chez Garrel (style les Amants réguliers), sans le côté "sublimé" de la photo -, lumière radieuse et à contre-jour au bord de la Baltique, on n'est pas vraiment dans l'esprit underground que le film est censé incarner. Trop sophistiqué, à l'image de la scénographie, des clips retravaillés à la "palette graphique" et du commentateur brisant régulièrement le quatrième mur ("ceci n'a pas existé")... tout ça pour signifier ce vent de liberté que fut le rock soviétique au début des années 80 (la fin de l'ère Brejnev, encore très cadenassée, avec l'Afghanistan en toile de fond), un rock que je ne connaissais pas (vaguement Viktor Tsoï, de nom), prélude à la perestroïka... La musique y coule à flots, outre les chansons de Zoopark et de Kino (le bien nommé), celles du Velvet et de Lou Reed, de Bowie et de Marc Bolan, de Blondie et de Duran Duran... soit tout un courant du rock, du garage à la new wave en passant par le punk et le glam... Bref un film un peu trop léché, trop conscient de ses effets, mais sauvé, en partie du moins, par le romanesque qu'il y inclut, à l'intérieur de cette communauté en forme de bulle que forment les personnages, tous tournés vers la musique, où règne le sens du partage: des chansons mais aussi de celle qui en est la muse, Natasha/Irina Starshenbaum, magnifique, le vrai pôle attractif du film, davantage encore que Tsoï, l'étoile filante... Premier film de Serebrennikov que je vois.

[10-12-18]



Bon allez, comme il se passe rien en ce moment...
un petit quiz: c'est qui qui lèche et dans quel film?

J+1: un indice qui va vous aider: si la fille donne l’impression de lécher, elle est surtout en train de laper...

Réponse: Catherine Deneuve dans Liza (La cagna, 1972) de Marco Ferreri.

[11-12-18]

Tiens, Manoel de Oliveira aurait eu 110 ans aujourd'hui... s'il n'était pas mort prématurément à 106 ans.

[12-12-18]

La détermination à lutter contre la ploutocratie, la rage devant l’injustice, le discrédit de l’Etat et de son bras fiscal et la méfiance a priori envers la parole politique et l’institution électorale sont là pour durer, politiquement et socialement. Ce ferment-là, déposé par les "gilets jaunes" dans le champ de ruines de la politique française, ne va pas disparaître de sitôt. Il y a quelque chose d’irréversible dans ce que cet automne de feu change à nos habitudes de pensée et à nos pratiques de contestation sociale et de négociation politique. (François Cusset, Les Inrockuptibles)

[13-12-18]

Ah oui c'est marrant, les gilets jaunes bloquant les rond-points... et le sketch de Raymond Devos, Le plaisir des sens (plus connu sous le titre "Le sens interdit"). Hé hé...

[15-12-18]

Ce n’est plus la peine de nous faire le cinéma de l’espoir socialiste. De l’espoir capitaliste. Plus la peine de nous faire celui d’une justice à venir, sociale, fiscale, ou autre. Celui du travail. Du mérite. Celui des femmes. Des jeunes. Des Portugais. Des Maliens. Des intellectuels. Des Sénégalais.
Plus la peine de nous faire le cinéma de la peur. De la révolution. De la dictature du prolétariat. De la liberté. De vos épouvantails. De l’amour. Plus la peine.
Plus la peine de nous faire le cinéma du cinéma.
On croit plus rien. On croit. Joie: on croit: plus rien.
On croit plus rien.
Plus la peine de faire votre cinéma. Plus la peine. Il faut faire le cinéma de la connaissance de ça: plus la peine.
Que le cinéma aille à sa perte, c’est le seul cinéma.
Que le monde aille à sa perte, qu’il aille à sa perte, c’est la seule politique.

Marguerite Duras, Le camion, 1977

samedi 1 décembre 2018

Rouge Ozu




Herbes flottantes de Yasujiro Ozu (1959).

Les couleurs Agfa d'Ozu.

"Il y a différentes variétés de couleurs, mais je ne mets pas de couleur que je n'aime pas. Ce n'est pas parce que le film est en couleurs que je vais introduire diverses couleurs, c'est parce que le film est en couleurs que je compte en enlever. C'est l'esprit de soustraction, je taille les couleurs, je les amenuise. C'est comme si l'image était à la fois colorée et sans couleur. L'image a l'air de ne pas porter de couleur, et pourtant les couleurs sont présentes quelque part." (dialogue entre Yasujiro Ozu, Akira Iwasaki et Shinbi Iida, recueilli dans "Plus le saké est âgé, meilleur est son goût, visite des décors du film Fleurs d'équinoxe, à la découverte de l'art d'Ozu", Kinema Junpo, n°212, 1958, p. 48.

Tel est le discours que tenait Ozu devant les critiques venus le voir dans les studios alors qu'il était en plein tournage de son premier film en couleurs, Fleurs d'équinoxe (1958). Ozu y racontait ce qui avait motivé son choix de la pellicule couleur de la société allemande Agfa, alors que, depuis sept ans, dès le premier long-métrage japonais véritablement en couleurs (Carmen revient au pays de Keisuke Kinoshita, 1951), l'industrie du cinéma tendait vers l'utilisation de pellicules japonaises ou de l'Eastmancolor Kodak. Cependant, on saisit mal l'intention d'Ozu quand il parle "de soustraire les couleurs". S'il utilisait les pellicules Agfacolor au moment de la sortie de ses films, leur mauvais état de conservation ne permet plus d'en apprécier les spécificités. En fait, lorsque nous regardons sur grand écran les copies survivantes des six films d'Ozu en couleurs, chaque plan minutieusement composé présente non seulement des tableaux de peintres de style japonais nihonga, mais aussi des actrices en kimono aux motifs multicolores et chatoyants, et des accessoires aux couleurs pop parsemées çà et là. Plus encore, le rouge spécifique apprécié d'Ozu - qui aimait à dire qu'"Agfa donne un rouge magnifique" - est utilisé avec l'intention évidente de "tourner une scène avec sa présence quelque part dans le plan"; et il est en effet difficile de trouver une scène où le rouge n'apparaît pas. Loin d'être effacées, les couleurs sont présentes jusqu'à envahir tout l'écran. Ainsi, quand le National Film Archive of Japan (anciennement le National Film Center affilié au National Museum of Modern Art, Tokyo) participa comme conseiller technique à la restauration numérique d'Herbes flottantes (1959; projet codirigé par Kadokawa Corporation et la Fondation du Japon), il récupéra l'analyse et les données du rendu des couleurs des films de l'époque, présentés dans l'article "Le rendu des couleurs d'Agfacolor" d'Eiga Gijutu (ingénierie cinématographique) publié avant la sortie du film, afin de réussir à reproduire les intensités et les teintes qu'Ozu avait imaginées à l'époque. Bien sûr, il est possible que la marque de pellicule d'Herbes flottantes soit différente de celle mentionnée dans l'article. Mais, comme il s'agissait d'Agfacolor, nous avons eu recours à ces données et les mêmes formules pour obtenir une gamme de couleurs spécifique uniquement reproductible par celles-ci. Nous l'avons utilisée lors de l'étalonnage, avec le résultat suivant: pour le vert et le bleu, l'intensité de la coloration baisse, ils sont moins saturés et paraissent plus ternes, pour le rouge, la teinte change. Nous avons pu retrouver les couleurs Agfacolor d'Ozu. En conséquence, nous avons reproduit précisément la soustraction des couleurs qu'avait imaginée Ozu, en rendant "la couleur du ciel blanchâtre comme un film en noir et blanc". De même, en baissant l'intensité des couleurs de l'ensemble, le rouge témoigne de sa présence: ainsi nous avons des scènes de dispute entre Komajuro (Ganjiro Nakamura) et Kayo (Ayako Wakao) qui deviennent d'autant plus attrayantes qu'elles se déroulent plusieurs fois devant une affiche à l'encre rouge: "Attention au feu"; tandis qu'à la dernière scène, celle des retrouvailles dans la gare, le lien entre Komajuro et Sumiko (Machiko Kyo) se consolide par l'incandescence de leurs cigarettes. Ainsi, nous nous sommes rendu compte que le rouge et l'univers du film sont beaucoup plus étroitement liés que nous l'aurions pensé. J'espère que cela pourra vous donner un nouvel aperçu sur les œuvres d'Ozu, qui continuent à être l'objet de multiples interprétations. (Masaki Daibo, traduit par Yura Tomoshige, in 100 ans de cinéma japonais, 2018)

PS. Concernant la scène des retrouvailles entre Komajuro et Sumiko, il ne s'agit pas du bout incandescent de leurs cigarettes mais de la petite flamme de l'allumette que tend Sumiko à Komajuro pour allumer sa cigarette. [c'est moi qui précise]