Notes sur quelques films de septembre (j'ai déjà parlé du Gray et du Dumont, du Serra et du Sciamma):
Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais. 400 films en 6 mois, j'ai fait le calcul, ça fait 2 à 3 films par jour, ce qui finalement n'est pas si énorme, c'est la ration habituelle du rat de cinémathèque... Et dans le cas présent, chez Beauvais, la posologie maximale (à l'instar d'un Déroxat) pour surmonter, autant que ce peut, sa dépression. Le film, lui, en est sa version condensée, concentrée, ou plus exactement compilée, faite de plein de petits bouts de films (des films divers, libérés de leurs droits d'auteurs), comme des miettes du médicament, récupérées après coup au fond du pilulier et assemblées (montées) pour accompagner, au sens poétique, musical, du mot, le texte que Beauvais a écrit durant cette période, son journal, lu en voix off. Le film repose entièrement sur ce défi: faire cohabiter la voix off et toutes ces bribes d'images. D'un côté, le "je", qui va scander le film du début à la fin, créant une sorte de flux dont la longueur tend à vous assoupir; de l'autre, le "jeu", qui vise par le montage à dynamiser l'ensemble, créant comme des flashes dont l'accumulation pousse au contraire à l'excitation... le but étant de maintenir l'équilibre entre les deux "je/jeu", ce qui m'a plongé dans un état de semi-conscience. J'ai bien aimé.
Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles. Là aussi il y avait un défi à relever. Mixer du John Carpenter sur du Glauber Rocha. Et le résultat est loin d'être probant. Peut-être parce que ne sont pas compatibles les deux espaces auxquels renvoient d'un côté Carpenter - espace d'opposition, entre l'intérieur (le pays, l'habitant...) et l'extérieur (l'étranger) - et de l'autre Rocha - espace beaucoup plus mouvant, allogène (l'altérité à l'intérieur même de la nation), à l'image du sertão. Reste que cela crée un affrontement, comme deux plaques tectoniques qui s'entrechoqueraient, selon des mouvements à la fois de verticalité (le village de Bacurau contre le commando américain) et d'horizontalité (Bacurau contre Tony Jr, le politicien véreux). D'où l'aspect chaotique du film, témoignant d'une certaine "dérive" chez Mendonça Filho, au niveau de la forme (Aquarius était mieux structuré, mais aussi moins passionnant), en phase évidemment avec l'état d'un pays (la dérive politique sous "Trumpico")... Du sous-Carpenter, du sous-Rocha, oui sûrement, mais la collision entre les deux fait son effet.
(à suivre)
[ajout du 04-10-19]
A l'encre bleue...
A mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j'éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l'encre sympathique. Quelle est dans le dictionnaire sa définition? "Encre qui, incolore quand on l'emploie, noircit à l'action d'une substance déterminée." Peut-être, au détour d'une page, apparaîtra peu à peu ce qui a été rédigé à l'encre invisible, et les questions que je me pose depuis longtemps sur la disparition de Noëlle Lefebvre, et la raison pour laquelle je me pose ces questions, tout cela sera résolu avec la précision et la clarté des rapports de police. D'une écriture très nette et qui ressemble à la mienne, les explications seront données dans les moindres détails et les mystères éclaircis. Et, en définitive, cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même.
Cette idée d'encre sympathique m'est venue il y a quelques jours en feuilletant de nouveau l'agenda de Noëlle Lefebvre. A la date du 16 avril: "Revu Sancho à La Caravelle, rue Robert-Estienne. Je n'aurais pas dû revenir dans cet endroit. Que faire?" J'étais sûr de n'avoir jamais lu cela précédemment et que la page était blanche. Ces mots étaient à l'encre bleue, beaucoup plus pâle que celle des autres notes, un bleu presque translucide. Et, en examinant de près et sous une lumière vive les pages blanches de l'agenda, j'avais l'impression de voir des traces d'écriture en filigrane, mais il était impossible de distinguer les lettres ou mots. Apparemment, il en était de même à chaque page, comme si elle avait tenu un journal ou mentionné un grand nombre de rendez-vous. Je me renseignerai sur cette "substance déterminée" qu'évoque le dictionnaire. Sans doute s'agit-il d'un produit que l'on peut facilement trouver dans le commerce et grâce auquel tout ce qu'a noté Noëlle Lefebvre sur son agenda remontera à la surface de la plage blanche, comme si elle l'avait écrit la veille. Ou alors, tout se fera de manière naturelle, tout deviendra lisible d'un jour à l'autre. Il suffit de laisser passer le temps. (Patrick Modiano, Encre sympathique, 2019)
Bonus: William Sheller, Le carnet à spirale, 1976.
[ajout du 05-10-19]
Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais. 400 films en 6 mois, j'ai fait le calcul, ça fait 2 à 3 films par jour, ce qui finalement n'est pas si énorme, c'est la ration habituelle du rat de cinémathèque... Et dans le cas présent, chez Beauvais, la posologie maximale (à l'instar d'un Déroxat) pour surmonter, autant que ce peut, sa dépression. Le film, lui, en est sa version condensée, concentrée, ou plus exactement compilée, faite de plein de petits bouts de films (des films divers, libérés de leurs droits d'auteurs), comme des miettes du médicament, récupérées après coup au fond du pilulier et assemblées (montées) pour accompagner, au sens poétique, musical, du mot, le texte que Beauvais a écrit durant cette période, son journal, lu en voix off. Le film repose entièrement sur ce défi: faire cohabiter la voix off et toutes ces bribes d'images. D'un côté, le "je", qui va scander le film du début à la fin, créant une sorte de flux dont la longueur tend à vous assoupir; de l'autre, le "jeu", qui vise par le montage à dynamiser l'ensemble, créant comme des flashes dont l'accumulation pousse au contraire à l'excitation... le but étant de maintenir l'équilibre entre les deux "je/jeu", ce qui m'a plongé dans un état de semi-conscience. J'ai bien aimé.
Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles. Là aussi il y avait un défi à relever. Mixer du John Carpenter sur du Glauber Rocha. Et le résultat est loin d'être probant. Peut-être parce que ne sont pas compatibles les deux espaces auxquels renvoient d'un côté Carpenter - espace d'opposition, entre l'intérieur (le pays, l'habitant...) et l'extérieur (l'étranger) - et de l'autre Rocha - espace beaucoup plus mouvant, allogène (l'altérité à l'intérieur même de la nation), à l'image du sertão. Reste que cela crée un affrontement, comme deux plaques tectoniques qui s'entrechoqueraient, selon des mouvements à la fois de verticalité (le village de Bacurau contre le commando américain) et d'horizontalité (Bacurau contre Tony Jr, le politicien véreux). D'où l'aspect chaotique du film, témoignant d'une certaine "dérive" chez Mendonça Filho, au niveau de la forme (Aquarius était mieux structuré, mais aussi moins passionnant), en phase évidemment avec l'état d'un pays (la dérive politique sous "Trumpico")... Du sous-Carpenter, du sous-Rocha, oui sûrement, mais la collision entre les deux fait son effet.
(à suivre)
[ajout du 04-10-19]
A l'encre bleue...
A mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j'éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l'encre sympathique. Quelle est dans le dictionnaire sa définition? "Encre qui, incolore quand on l'emploie, noircit à l'action d'une substance déterminée." Peut-être, au détour d'une page, apparaîtra peu à peu ce qui a été rédigé à l'encre invisible, et les questions que je me pose depuis longtemps sur la disparition de Noëlle Lefebvre, et la raison pour laquelle je me pose ces questions, tout cela sera résolu avec la précision et la clarté des rapports de police. D'une écriture très nette et qui ressemble à la mienne, les explications seront données dans les moindres détails et les mystères éclaircis. Et, en définitive, cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même.
Cette idée d'encre sympathique m'est venue il y a quelques jours en feuilletant de nouveau l'agenda de Noëlle Lefebvre. A la date du 16 avril: "Revu Sancho à La Caravelle, rue Robert-Estienne. Je n'aurais pas dû revenir dans cet endroit. Que faire?" J'étais sûr de n'avoir jamais lu cela précédemment et que la page était blanche. Ces mots étaient à l'encre bleue, beaucoup plus pâle que celle des autres notes, un bleu presque translucide. Et, en examinant de près et sous une lumière vive les pages blanches de l'agenda, j'avais l'impression de voir des traces d'écriture en filigrane, mais il était impossible de distinguer les lettres ou mots. Apparemment, il en était de même à chaque page, comme si elle avait tenu un journal ou mentionné un grand nombre de rendez-vous. Je me renseignerai sur cette "substance déterminée" qu'évoque le dictionnaire. Sans doute s'agit-il d'un produit que l'on peut facilement trouver dans le commerce et grâce auquel tout ce qu'a noté Noëlle Lefebvre sur son agenda remontera à la surface de la plage blanche, comme si elle l'avait écrit la veille. Ou alors, tout se fera de manière naturelle, tout deviendra lisible d'un jour à l'autre. Il suffit de laisser passer le temps. (Patrick Modiano, Encre sympathique, 2019)
Bonus: William Sheller, Le carnet à spirale, 1976.
[ajout du 05-10-19]
"Salaud, tu oses m'écrire en avril, pour me refouler jusqu'en mai, comme une vieille taupe dans son terrier d'un coup de pied, alors que je disposais pour toi d'un modèle unique.
Il se prénomme Emmanuel et se nomme Pluton. C'est un nègre de la Martinique qui mesure 1,80m, beau comme un dieu de bronze violet, catcheur, boxeur et boucher à la Villette.
Tu ne peux imaginer ce que tu perds.
Regrets éternels."
Marcel Jouhandeau, lettre à Pierre-Yves Trémois, 1966.
Vu au Musée d'Histoire de la médecine: Trémois Rétrospective ("Les Grands Illustrés"), également au Réfectoire des Cordeliers ("Le fou du trait"). L'expo est superbe.






