Et si on parlait des films du passé, plus particulièrement des films américains des années 50, soit l'âge d'or du cinéma hollywoodien et son chant du cygne. Pour commencer: The river’s edge, un des derniers films d'Allan Dwan, produit par Benedict Bogeaus (1957).
attention spoiler!
L'aventure d'un secret.
A propos de Dwan, on a souvent parlé de secret... "on" c’est-à-dire Biette et Daney... le secret de fabrication (Biette), secret perdu car non transmissible, comme chez Tourneur... le secret qui touche à l’intimité des êtres (Daney), qui fait que chaque film de Dwan serait "l’aventure d’un secret et de sa disparition, soit qu’on l’emporte avec soi dans la tombe, soit qu’on le partage avec les autres"... l’intimité, parce que cette aventure, cette histoire, est aussi "celle de l’amitié comme secret, amitié d’un homme pour un autre, d’une femme pour une autre (les deux rouquines), amitié de l’homme pour ce qui l’entoure, pour le paysage où il est plongé".
Revoyant The river’s edge, et me rappelant vaguement ce qu’avaient écrit Biette et Daney (j’ai relu leurs textes depuis), je me disais qu’en effet il y avait du secret dans ce film (dans le découpage, dans l’utilisation des décors), qu’il y avait de l’amitié aussi... Oui mais où? Le film met en scène un triangle amoureux, deux hommes et une femme, deux hommes pour une femme, encore une rouquine, mais seule cette fois, de sorte que l’amitié ici serait entre la femme (Debra Paget) et celui qui en est follement amoureux (Anthony Quinn), jusqu’à tout sacrifier, mais qu’elle n’a suivi que pour oublier son passé, étant entendu qu’avec l’autre (Ray Milland) qui, lui, l’avait séduite puis abandonnée, il ne saurait y avoir d’amitié, plutôt du désir, un désir subitement réveillé... pour mieux s'évanouir.
Sauf que non. Debra Paget est si terne dans son jeu, si fade, juste bonne à tuer les serpents, comme plus tard à les charmer (chez Fritz Lang), qu’elle s’efface assez vite. C’est pas une vraie rousse... quelque chose ne fonctionne pas dans sa relation avec les deux hommes, au contraire de ce qui se passe entre Quinn et Milland. Entre ces deux-là l'inimitié est totale, chacun rêve de tuer l’autre et d’ailleurs a l’occasion de le faire, à la fin, mais ne le fait pas. Quand Quinn se retrouve bêtement coincé sous un bloc de pierre, alors qu’il maîtrisait la situation, et que Milland l’abandonne, puis que s’offre à celui-ci, imposé par Quinn, le choix entre deux routes, celle qui lui permettrait de gagner la frontière, et donc d’échapper à la police, et celle qui lui permettrait de gagner le village, et ainsi d’alerter les secours (ce que Debra Paget, restée avec Quinn, aurait pu faire tout aussi bien), et que, évidemment (puisqu’on est dans un film de Dwan), il fait le bon choix - ce qui le perdra -, on se dit que cette rédemption dépasse l’entendement, qu’il y a là un mystère non résolu (comme chez Tourneur), d’autant que le personnage incarné par Milland avait tout du psychopathe, qu’il y avait donc un secret, celui qui liait les deux hommes mais dont nous ne saurons rien, qu’eux-mêmes peut-être ne connaissaient pas, en tous les cas que Milland a emporté avec lui, non pas dans sa tombe mais dans le ravin, ne laissant échapper que son argent, tout cet argent volé qu’il transportait dans sa mallette, maigre butin voltigeant dans les airs, jusqu’au bord de la rivière...
[ajout du 25-06-18]
Nightfall de Jacques Tourneur (1956).
Un extrait du texte de Patrice Rollet, "Jacques Tourneur, le faux départ et l'après-coup", paru dans Trafic n°30 (été 1999) et repris dans Passages à vide: ellipses, éclipses, exils du cinéma (2002):
Revoyant The river’s edge, et me rappelant vaguement ce qu’avaient écrit Biette et Daney (j’ai relu leurs textes depuis), je me disais qu’en effet il y avait du secret dans ce film (dans le découpage, dans l’utilisation des décors), qu’il y avait de l’amitié aussi... Oui mais où? Le film met en scène un triangle amoureux, deux hommes et une femme, deux hommes pour une femme, encore une rouquine, mais seule cette fois, de sorte que l’amitié ici serait entre la femme (Debra Paget) et celui qui en est follement amoureux (Anthony Quinn), jusqu’à tout sacrifier, mais qu’elle n’a suivi que pour oublier son passé, étant entendu qu’avec l’autre (Ray Milland) qui, lui, l’avait séduite puis abandonnée, il ne saurait y avoir d’amitié, plutôt du désir, un désir subitement réveillé... pour mieux s'évanouir.
Sauf que non. Debra Paget est si terne dans son jeu, si fade, juste bonne à tuer les serpents, comme plus tard à les charmer (chez Fritz Lang), qu’elle s’efface assez vite. C’est pas une vraie rousse... quelque chose ne fonctionne pas dans sa relation avec les deux hommes, au contraire de ce qui se passe entre Quinn et Milland. Entre ces deux-là l'inimitié est totale, chacun rêve de tuer l’autre et d’ailleurs a l’occasion de le faire, à la fin, mais ne le fait pas. Quand Quinn se retrouve bêtement coincé sous un bloc de pierre, alors qu’il maîtrisait la situation, et que Milland l’abandonne, puis que s’offre à celui-ci, imposé par Quinn, le choix entre deux routes, celle qui lui permettrait de gagner la frontière, et donc d’échapper à la police, et celle qui lui permettrait de gagner le village, et ainsi d’alerter les secours (ce que Debra Paget, restée avec Quinn, aurait pu faire tout aussi bien), et que, évidemment (puisqu’on est dans un film de Dwan), il fait le bon choix - ce qui le perdra -, on se dit que cette rédemption dépasse l’entendement, qu’il y a là un mystère non résolu (comme chez Tourneur), d’autant que le personnage incarné par Milland avait tout du psychopathe, qu’il y avait donc un secret, celui qui liait les deux hommes mais dont nous ne saurons rien, qu’eux-mêmes peut-être ne connaissaient pas, en tous les cas que Milland a emporté avec lui, non pas dans sa tombe mais dans le ravin, ne laissant échapper que son argent, tout cet argent volé qu’il transportait dans sa mallette, maigre butin voltigeant dans les airs, jusqu’au bord de la rivière...
[ajout du 25-06-18]
Nightfall de Jacques Tourneur (1956).
Un extrait du texte de Patrice Rollet, "Jacques Tourneur, le faux départ et l'après-coup", paru dans Trafic n°30 (été 1999) et repris dans Passages à vide: ellipses, éclipses, exils du cinéma (2002):
Un drame de la lumière.
"[...] En un sens, tout film de Tourneur, par-delà les partis pris si immédiatement reconnaissables de sa photographie (contrastée, sombre et suggestive) et quel que soit son chef-opérateur (Nicolas Musaraca, Lucien Ballard, Joseph Biroc, Sam Leavitt et tous ceux, chaque fois différents, avec lesquels il a travaillé), décrit un drame de la lumière. Son entrée en scène présente une entrée en matière dont la matière est affaire d'affect inconscient, de temps suspendu, de blessure lumineuse. Ainsi le prégénérique de Nightfall prend le titre du film (et du roman de David Goodis dont il est tiré) au pied de la lettre: à la fin du jour, la silhouette massive et fatiguée d'un homme pénètre de dos dans un magasin pour y demander, hésitant, le journal local d'une ville qui ne se trouve manifestement pas dans le coin; on a deviné, à sa voix cassée, bouleversante, Aldo Ray dans le rôle de James Vanning; la nuit est tombée, le vendeur s'éloigne, appuie sur l'interrupteur électrique qui allume les néons intérieurs et, comme par contagion, les enseignes lumineuses des rues alentour; sous le coup de cette irradiation trop vive qui lui meurtrit littéralement les yeux, Vanning tressaille, détourne le regard, aperçoit une voiture de police qui passe non loin. On a compris qu'il s'agit d'un homme traqué. La courbe d'ensemble du film, l'un des plus beaux et des plus secrets de son auteur, va alors consister à atténuer la violence pourtant assourdie de cet état initial, pour gagner dans un premier temps la pénombre protectrice du bar où Vanning rencontre Marie (Anne Bancroft), avant de rendre à son héros trop vulnérable sa dignité perdue, au grand jour, dans la blancheur aveuglante de la neige finale.
Le tube au néon qui s'allume tient lieu ici, à l'échelle d'un film, de l'abat-jour que réglait Tourneur pour réunir ses acteurs, trouver leur juste distance, créer l'espace mouvant de leur intimité. La scène d'ouverture lance moins une intrigue qu'elle ne définit une lumière, ne pose une note de musique ou ne met quelques mots en exergue (comme les vers de John Donne au début de Cat people), avec lesquels l'œuvre va devoir s'accorder ou se désaccorder. Et la question qui point(e) alors est non plus comment le film s'articule logiquement à ses propres prémisses, mais comment il répond à la splendeur fulgurante, inquiète ou apaisée de ses premiers plans..."
Le film en VO: là.
[ajout du 07-07-18]
The reluctant debutante de Vincente Minnelli (1958).
"[...] En un sens, tout film de Tourneur, par-delà les partis pris si immédiatement reconnaissables de sa photographie (contrastée, sombre et suggestive) et quel que soit son chef-opérateur (Nicolas Musaraca, Lucien Ballard, Joseph Biroc, Sam Leavitt et tous ceux, chaque fois différents, avec lesquels il a travaillé), décrit un drame de la lumière. Son entrée en scène présente une entrée en matière dont la matière est affaire d'affect inconscient, de temps suspendu, de blessure lumineuse. Ainsi le prégénérique de Nightfall prend le titre du film (et du roman de David Goodis dont il est tiré) au pied de la lettre: à la fin du jour, la silhouette massive et fatiguée d'un homme pénètre de dos dans un magasin pour y demander, hésitant, le journal local d'une ville qui ne se trouve manifestement pas dans le coin; on a deviné, à sa voix cassée, bouleversante, Aldo Ray dans le rôle de James Vanning; la nuit est tombée, le vendeur s'éloigne, appuie sur l'interrupteur électrique qui allume les néons intérieurs et, comme par contagion, les enseignes lumineuses des rues alentour; sous le coup de cette irradiation trop vive qui lui meurtrit littéralement les yeux, Vanning tressaille, détourne le regard, aperçoit une voiture de police qui passe non loin. On a compris qu'il s'agit d'un homme traqué. La courbe d'ensemble du film, l'un des plus beaux et des plus secrets de son auteur, va alors consister à atténuer la violence pourtant assourdie de cet état initial, pour gagner dans un premier temps la pénombre protectrice du bar où Vanning rencontre Marie (Anne Bancroft), avant de rendre à son héros trop vulnérable sa dignité perdue, au grand jour, dans la blancheur aveuglante de la neige finale.
Le tube au néon qui s'allume tient lieu ici, à l'échelle d'un film, de l'abat-jour que réglait Tourneur pour réunir ses acteurs, trouver leur juste distance, créer l'espace mouvant de leur intimité. La scène d'ouverture lance moins une intrigue qu'elle ne définit une lumière, ne pose une note de musique ou ne met quelques mots en exergue (comme les vers de John Donne au début de Cat people), avec lesquels l'œuvre va devoir s'accorder ou se désaccorder. Et la question qui point(e) alors est non plus comment le film s'articule logiquement à ses propres prémisses, mais comment il répond à la splendeur fulgurante, inquiète ou apaisée de ses premiers plans..."
Le film en VO: là.
[ajout du 07-07-18]
The reluctant debutante de Vincente Minnelli (1958).
Brindezingue.
Un régal. Minnelli oppose, aux corps guindés, droits comme des piquets, des jeunes Anglais de la haute société (une jeune fille, du même monde mais qui a été élevée en Amérique, est lancée dans les fameux "bals des débutantes" où elle doit affronter les assauts d’un horse guard à la conversation aussi passionnante que celle d'un "poteau indicateur"), les corps agités, à défaut d’être souples, des parents de l'héroïne (le père, Rex Harrison, toujours un verre à la main, et la belle-mère, Kay Kendall, toujours pendue au téléphone), courant à droite et à gauche pour s’assurer que leur fille n’est pas partie avec le batteur de l’orchestre (présenté comme un effroyable tombeur, en fait un parfait gentleman fasciné par les danses africaines) mais incapables, au moment fatidique, de l’en empêcher car stoppés net dans leur élan par le protocolaire "God save the queen" (séquence hilarante), traînant à quatre pattes pour mieux écouter aux portes, multipliant, jusqu’à l’épuisement, les entrées pour ne pas laisser la demoiselle seule avec son prince charmant... Bref, on imagine une délicieuse comédie sur les moeurs de la society londonienne et on découvre un drôle de ballet complètement brindezingue. Minnelli n’est jamais là où on l’attend.
[ajout du 12-07-18]
Wind across the Everglades (le finale) de Nicholas Ray (1958).
Un régal. Minnelli oppose, aux corps guindés, droits comme des piquets, des jeunes Anglais de la haute société (une jeune fille, du même monde mais qui a été élevée en Amérique, est lancée dans les fameux "bals des débutantes" où elle doit affronter les assauts d’un horse guard à la conversation aussi passionnante que celle d'un "poteau indicateur"), les corps agités, à défaut d’être souples, des parents de l'héroïne (le père, Rex Harrison, toujours un verre à la main, et la belle-mère, Kay Kendall, toujours pendue au téléphone), courant à droite et à gauche pour s’assurer que leur fille n’est pas partie avec le batteur de l’orchestre (présenté comme un effroyable tombeur, en fait un parfait gentleman fasciné par les danses africaines) mais incapables, au moment fatidique, de l’en empêcher car stoppés net dans leur élan par le protocolaire "God save the queen" (séquence hilarante), traînant à quatre pattes pour mieux écouter aux portes, multipliant, jusqu’à l’épuisement, les entrées pour ne pas laisser la demoiselle seule avec son prince charmant... Bref, on imagine une délicieuse comédie sur les moeurs de la society londonienne et on découvre un drôle de ballet complètement brindezingue. Minnelli n’est jamais là où on l’attend.
[ajout du 12-07-18]
Wind across the Everglades (le finale) de Nicholas Ray (1958).
Histoire sans fin.
C'est quoi ces vingt dernières minutes? La mort de Burl Ives, mordu par un serpent et, alors qu’il agonise, "regardant" pour la première fois dans le ciel les oiseaux qu’il avait chassés toute sa vie. Fin magnifique mais aussi très troublante lorsqu’on sait que ce n’est pas Nick Ray (qui avait dû abandonner le film pour des raisons, disons, "médicales") mais Budd Schulberg, le scénariste, qui l’a tournée, à la va-vite, après avoir réécrit la scène (au grand dam de Ray d'ailleurs - cf. Bernard Eisenschitz, Roman américain: les vies de Nicholas Ray). Et si le secret de ce finale proprement halluciné - qui voit Christopher Plummer, debout, complètement hagard, sur son embarcation, poursuivre lentement son chemin à travers les marais (il est censé en sortir, une fois atteint le grand cyprès, mais le film ne le montre pas), laissant son compagnon d’infortune mourir seul au milieu de la mangrove, ainsi qu’il le désirait - et si le secret, donc, résidait justement dans son absence de "mise en scène", laissant les acteurs livrés à eux-mêmes, l’un perdu, l’autre ailleurs, comme si l’effacement de l’auteur parachevait un long processus de décomposition (d’autodestruction?), déjà pressenti dans l'interminable scène de beuverie qui, loin de faire seulement tituber le film, le condamnait à disparaître dans un abîme sans fond... Pour le dire autrement: cette disparition n’est-elle pas la "matérialisation" de ce qu’un film laisse habituellement dans l’ombre, sa part secrète et donc inexpliquée, qui existerait en-deçà du récit, mais qui là, de façon sidérante, se donnerait soudainement à voir, à la manière des romans de Joseph Conrad. Une sorte de lyrisme à l’état pur.
[ajout du 31-07-18]
A time to love and a time to die de Douglas Sirk (1958).
Le plus intime des films de Sirk, hanté par la disparition du fils, A time to love... est aussi un hymne à la beauté, comme aurait dit Baudelaire, et comme l'a bien vu Godard dans son célèbre texte, où il est question d'autruches et de Radiguet, de bons mots ("Douglas... cirque", "Lise, ôte ton pull over") et d'écran large, mais surtout de ce qui fait la beauté du film, du titre modifié (vivre ⟶ aimer) à la "vitesse" particulière que le cinéaste y imprime (ce fameux "temps" d'aimer qui est est aussi celui de mourir). Extraits:
C'est quoi ces vingt dernières minutes? La mort de Burl Ives, mordu par un serpent et, alors qu’il agonise, "regardant" pour la première fois dans le ciel les oiseaux qu’il avait chassés toute sa vie. Fin magnifique mais aussi très troublante lorsqu’on sait que ce n’est pas Nick Ray (qui avait dû abandonner le film pour des raisons, disons, "médicales") mais Budd Schulberg, le scénariste, qui l’a tournée, à la va-vite, après avoir réécrit la scène (au grand dam de Ray d'ailleurs - cf. Bernard Eisenschitz, Roman américain: les vies de Nicholas Ray). Et si le secret de ce finale proprement halluciné - qui voit Christopher Plummer, debout, complètement hagard, sur son embarcation, poursuivre lentement son chemin à travers les marais (il est censé en sortir, une fois atteint le grand cyprès, mais le film ne le montre pas), laissant son compagnon d’infortune mourir seul au milieu de la mangrove, ainsi qu’il le désirait - et si le secret, donc, résidait justement dans son absence de "mise en scène", laissant les acteurs livrés à eux-mêmes, l’un perdu, l’autre ailleurs, comme si l’effacement de l’auteur parachevait un long processus de décomposition (d’autodestruction?), déjà pressenti dans l'interminable scène de beuverie qui, loin de faire seulement tituber le film, le condamnait à disparaître dans un abîme sans fond... Pour le dire autrement: cette disparition n’est-elle pas la "matérialisation" de ce qu’un film laisse habituellement dans l’ombre, sa part secrète et donc inexpliquée, qui existerait en-deçà du récit, mais qui là, de façon sidérante, se donnerait soudainement à voir, à la manière des romans de Joseph Conrad. Une sorte de lyrisme à l’état pur.
[ajout du 31-07-18]
A time to love and a time to die de Douglas Sirk (1958).
Le plus intime des films de Sirk, hanté par la disparition du fils, A time to love... est aussi un hymne à la beauté, comme aurait dit Baudelaire, et comme l'a bien vu Godard dans son célèbre texte, où il est question d'autruches et de Radiguet, de bons mots ("Douglas... cirque", "Lise, ôte ton pull over") et d'écran large, mais surtout de ce qui fait la beauté du film, du titre modifié (vivre ⟶ aimer) à la "vitesse" particulière que le cinéaste y imprime (ce fameux "temps" d'aimer qui est est aussi celui de mourir). Extraits:

Des larmes et de la vitesse.
(...) je félicite à haute voix l'Universal-International d'avoir changé le titre du bouquin d'Erich Maria Remarque qui s'appelait "Le temps de vivre et le temps de mourir": en effet, ces chers vieux bandits internationaux et universels ont embarqué par la même occasion Douglas dans un cirque que Boris Barnett (sic) aurait été prodigieusement content de filmer... parce qu'en remplaçant vivre par le verbe aimer ils posaient implicitement à leur metteur en scène cette question, admirable point de départ du scénario: "Faut-il vivre pour aimer ou aimer pour vivre?"
(...) Je trouve ce film beau parce qu'il me donne l'impression qu'Ernest et sa Lisbeth, les deux héros au si doux visage prémingérien, à force de fermer les yeux avec une ingénuité rageuse dans Berlin sous les bombes, arrivent en fin de compte plus au fond d'eux-mêmes qu'aucun autre personnage de film à ce jour. Ainsi que le dit plus haut Rossellini [Godard fait référence à l'entretien avec Rossellini publié dans le même numéro des Cahiers], c'est grâce à la guerre qu'ils retrouvent l'amour... C'est parce qu'il faut aimer pour vivre qu'il faut vivre pour aimer nous dit Ernest en zigouillant une partisane russe, ou Elisabeth en buvant à petits coups son champagne. Aimer à loisir, nous dit avec eux Sirk à chaque image, en hommage à Baudelaire, aimer donc et mourir. Et son film est beau parce que l'on pense à la guerre en regardant défiler ses images d'amour, et vice-versa.
(...) Douglas Sirk est un honnête cinéaste, au sens classique de l'adjectif. Son ingénuité de bon aloi fait sa force. Techniquement parlant, c'est dans cette mesure que je trouve aussi ce film beau. Parce que j'ai l'impression que les images durent deux fois plus que celles des films habituels, un vingt-quatrième de seconde au lieu d'un quarante-huitième, comme si l'ancien monteur de la UFA, par fidélité à ses personnages, avait cherché à mettre en jeu également le laps de temps durant lequel l'obturateur est fermé.
(...) Avant de parler de la forme, parlons rapidement de celles de Liselotte Pulver. Tout le monde la méprise. Moi, je l'aime. Vous la trouvez maigrichonne. Mais quoi, nous sommes en guerre, et le sujet du film n'est pas: Lise, ôte ton pullover. Et pour ma part, je n'ai jamais cru autant à une jeune Allemande, dans le Troisième Reich qui s'effondre, qu'en voyant cette zurichoise tressauter nerveusement à chaque recadrage. Allons plus loin. Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix... Sirk sait nous faire voir les choses de si près que nous les touchons, que nous les respirons. Le visage d'un mort gelé sous les frimas du front russe, les bouteilles de vin, un appartement tout neuf dans une ville en ruines, nous y croyons comme si c'était une Caméflex de repartage qui les avait filmés, et non une grosse caméra Cinémascope maniée par la main de ce qu'il faut bien appeler un maître.
Il est de bon ton aujourd'hui de dire que l'écran large, c'est de la frime. Moi, à tous ces René qui n'ont pas les idées claires, je dis poliment: mon œil! Que le Cinémascope multiplie d'autant le format normal, il suffit d'avoir vu les deux derniers Douglas Sirk pour en être définitivement persuadé. Il faut bien dire ici que notre vieux cinéaste retrouve ses jeunes jambes et bat tous les jeunes sur leur terrain, panoramiquant à toute volée, reculant ou avançant itou. Et ce qu'il y a d'étonnamment beau dans ces mouvements d'appareil qui s'emballent comme des moteurs, où les flous sont masqués par la vitesse même d'exécution, c'est qu'ils donnent l'impression d'être faits à la main, alors qu'ils le sont à la grue, un peu comme si le crayonnage virevoltant d'un Fragonard était le fait d'une machinerie compliquée. Conclusion: ceux qui n'ont pas vu ou aimé Liselotte Pulver courir sur la berge de je ne sais plus quel Rhin ou Danube, se baisser brusquement pour passer sous une barrière, puis se redresser, hop, d'un coup de reins, ceux qui n'ont pas vu à ce moment la grosse Mitchell de Douglas Sirk se baisser en même temps, puis, hop, se redresser du même et souple mouvement de jarret, eh bien! ceux-là n'ont rien vu, ou alors, ils ne savent pas ce qui est beau.
A venir... (ou pas)
(...) je félicite à haute voix l'Universal-International d'avoir changé le titre du bouquin d'Erich Maria Remarque qui s'appelait "Le temps de vivre et le temps de mourir": en effet, ces chers vieux bandits internationaux et universels ont embarqué par la même occasion Douglas dans un cirque que Boris Barnett (sic) aurait été prodigieusement content de filmer... parce qu'en remplaçant vivre par le verbe aimer ils posaient implicitement à leur metteur en scène cette question, admirable point de départ du scénario: "Faut-il vivre pour aimer ou aimer pour vivre?"
(...) Je trouve ce film beau parce qu'il me donne l'impression qu'Ernest et sa Lisbeth, les deux héros au si doux visage prémingérien, à force de fermer les yeux avec une ingénuité rageuse dans Berlin sous les bombes, arrivent en fin de compte plus au fond d'eux-mêmes qu'aucun autre personnage de film à ce jour. Ainsi que le dit plus haut Rossellini [Godard fait référence à l'entretien avec Rossellini publié dans le même numéro des Cahiers], c'est grâce à la guerre qu'ils retrouvent l'amour... C'est parce qu'il faut aimer pour vivre qu'il faut vivre pour aimer nous dit Ernest en zigouillant une partisane russe, ou Elisabeth en buvant à petits coups son champagne. Aimer à loisir, nous dit avec eux Sirk à chaque image, en hommage à Baudelaire, aimer donc et mourir. Et son film est beau parce que l'on pense à la guerre en regardant défiler ses images d'amour, et vice-versa.
(...) Douglas Sirk est un honnête cinéaste, au sens classique de l'adjectif. Son ingénuité de bon aloi fait sa force. Techniquement parlant, c'est dans cette mesure que je trouve aussi ce film beau. Parce que j'ai l'impression que les images durent deux fois plus que celles des films habituels, un vingt-quatrième de seconde au lieu d'un quarante-huitième, comme si l'ancien monteur de la UFA, par fidélité à ses personnages, avait cherché à mettre en jeu également le laps de temps durant lequel l'obturateur est fermé.
(...) Avant de parler de la forme, parlons rapidement de celles de Liselotte Pulver. Tout le monde la méprise. Moi, je l'aime. Vous la trouvez maigrichonne. Mais quoi, nous sommes en guerre, et le sujet du film n'est pas: Lise, ôte ton pullover. Et pour ma part, je n'ai jamais cru autant à une jeune Allemande, dans le Troisième Reich qui s'effondre, qu'en voyant cette zurichoise tressauter nerveusement à chaque recadrage. Allons plus loin. Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix... Sirk sait nous faire voir les choses de si près que nous les touchons, que nous les respirons. Le visage d'un mort gelé sous les frimas du front russe, les bouteilles de vin, un appartement tout neuf dans une ville en ruines, nous y croyons comme si c'était une Caméflex de repartage qui les avait filmés, et non une grosse caméra Cinémascope maniée par la main de ce qu'il faut bien appeler un maître.
Il est de bon ton aujourd'hui de dire que l'écran large, c'est de la frime. Moi, à tous ces René qui n'ont pas les idées claires, je dis poliment: mon œil! Que le Cinémascope multiplie d'autant le format normal, il suffit d'avoir vu les deux derniers Douglas Sirk pour en être définitivement persuadé. Il faut bien dire ici que notre vieux cinéaste retrouve ses jeunes jambes et bat tous les jeunes sur leur terrain, panoramiquant à toute volée, reculant ou avançant itou. Et ce qu'il y a d'étonnamment beau dans ces mouvements d'appareil qui s'emballent comme des moteurs, où les flous sont masqués par la vitesse même d'exécution, c'est qu'ils donnent l'impression d'être faits à la main, alors qu'ils le sont à la grue, un peu comme si le crayonnage virevoltant d'un Fragonard était le fait d'une machinerie compliquée. Conclusion: ceux qui n'ont pas vu ou aimé Liselotte Pulver courir sur la berge de je ne sais plus quel Rhin ou Danube, se baisser brusquement pour passer sous une barrière, puis se redresser, hop, d'un coup de reins, ceux qui n'ont pas vu à ce moment la grosse Mitchell de Douglas Sirk se baisser en même temps, puis, hop, se redresser du même et souple mouvement de jarret, eh bien! ceux-là n'ont rien vu, ou alors, ils ne savent pas ce qui est beau.
A venir... (ou pas)
Day of the outlaw d'André de Toth (1959)








