Quelques notes sur Jacques Tourneur.
L'a-t-on remarqué? Dans le superbe collector DVD des Editions Montparnasse, regroupant les trois films "fantastiques" de Jacques Tourneur produits par Val Lewton (la Féline, Vaudou, l’Homme-léopard), la photographie qui orne la tranche du coffret n’est pas celle du cinéaste, comme on serait en droit de l’attendre, mais celle de son père, Maurice (ndr: l'erreur a été rectifiée lors de la réédition du coffret). Confusion pour le moins étonnante dans la mesure où non seulement le père ne ressemble pas au fils, mais surtout que les films du second ont depuis longtemps effacé, dans la mémoire cinéphile, ceux du premier. Comme si, au-delà de la simple renommée artistique, l’ombre du père continuait de planer sur l’œuvre du fils. Que vient donc trahir ce "lapsus photographique"? Plus que l’omniprésence du père, c’est peut-être la discrétion du fils qu’il faut voir dans cet effacement de son image, ce que d’aucuns interpréteront aussi comme une manifestation de sa croyance aux fantômes (étant entendu que les fantômes, on le sait, n’impressionnent pas la pellicule). Mais encore: n’est-ce pas l’essence même du cinéma de Jacques Tourneur qui nous est ainsi accidentellement (?) révélée par le biais d’une photo erronée, cette façon inimitable de troubler le spectateur en faisant surgir l’inattendu? Car c’est bien de cela qu’il s’agit chez Jacques Tourneur: faire jaillir l’imprévu, à tout moment et sous toutes ses formes. Qu’en est-il alors de ce fameux secret qui alimente tant les exégèses? S’il existe un mystère Tourneur, il existe aussi un "mythe", celui véhiculé par tout ce qu’on a pu dire justement sur ce mystère. La récente rétrospective, organisée par le Centre Pompidou (décembre 2003 - janvier 2004), en permettant à de nombreux cinéphiles, jeunes et moins jeunes, de découvrir des films qu’ils n’avaient fait jusqu’à présent que rêver, fut sur ce point des plus instructives et, en ce qui me concerne, l’objet d’un étonnement d’autant plus profond que rien ne le laissait présager (le présent texte est né de cet étonnement): beaucoup des films découverts ne répondaient pas à l’image attendue d’un Jacques Tourneur grand prêtre de l’invisible. Ce n’est pas que la vision de ces films ait véritablement modifié mon approche de l’œuvre mais, disons, qu’elle a révélé de façon assez violente l’écart qui peut exister entre ce que l’on sait généralement d’une œuvre, à travers les textes - même les plus brillants (ainsi ceux de Lourcelles, Biette ou encore Skorecki) - qui lui ont été consacrés, et l’œuvre proprement dite, à l’instant de sa découverte, écart d’autant plus troublant que s’y trouve reproduit au niveau de la connaissance de l’œuvre, ce que l’on éprouve déjà lors de la vision de chacun de ses films, entre ce que l’on s’attend à voir et ce que l’on perçoit réellement.
Des
visions enrichies de l’œuvre il ressort alors ceci: l’essentiel chez
Tourneur est moins ce que l’on ne voit pas que ce que l’on discerne, malgré
tout; moins dans le non vu, cet art de l’invisible auquel on
assimile un peu trop facilement son œuvre, que dans le perçu, ces images
fulgurantes dont l’apparition, au détour d’un plan, vient littéralement vous
assaillir. Si le cinéma de Tourneur a été défini comme un cinéma en creux,
c’est en référence, bien sûr, au travail effectué par le cinéaste à l’intérieur
du genre, mais c’est aussi parce que son œuvre, en refusant l’univocité des
choses, est appelée à se remplir de tout ce qu’elle convoque de
l’imaginaire. Or ce pouvoir d’évocation touche autant la part "obscure" de l’œuvre que sa part "lumineuse": ce
qui reste en surface, parfaitement visible, parfois si évident qu’on ne s’y
arrête même plus. Un exemple? La scène est connue: derrière
une porte, une jeune fille, poursuivie par un fauve en pleine nuit, hurle à sa
mère de lui ouvrir. En vain. Un filet de sang apparaît sous la porte. De
l’attaque nous n’avons rien vu, bien sûr, puisque nous sommes dans un film de
Tourneur, en l’occurrence l’Homme-léopard, le dernier de la trilogie
lewtonienne. Pourtant quelque chose nous saisit qui dépasse l’horreur de la
situation. Pourquoi la simple vue d’une coulée de sang au bas d’une porte
provoque-t-elle en nous un tel malaise? Certes, le plan s’inscrit dans la
continuité dramatique de la scène - et, à ce titre, ne peut que susciter
l’effroi - mais il semble aussi, paradoxalement, s’en détacher. Le malaise naît
de ce décalage. Au-delà de l’horreur, attendue, autre chose se dégage, inattendu,
en rupture avec la violence de la scène: du sang s’écoule, ténu, à
l’intérieur d’une maison. L’impression de malaise vient de cette image insolite
qui correspond à ce qu’on appelle une aberration, c’est-à-dire à la fois
une altération de la réalité (le sang n’a aucune raison de s’écouler de la
sorte - il devrait plutôt se répandre en tache d’huile) et un trouble du
jugement (a-t-on déjà vu du sang entrer ainsi, comme par effraction, dans une
maison?). Autant dire que si la scène provoque une si forte émotion, ce
n’est pas parce que l’horreur n’y est pas montrée (ce qui se passe derrière la
porte, on ne le devine que trop bien), voire simplement suggérée, mais parce
qu’à la place quelque chose a surgi, là, sous nos yeux. Ce qui saigne n’est
plus seulement le corps d’une pauvre fille terrorisée par le noir, c’est la
nuit elle-même s’infiltrant, sous la forme d’une petite veine noirâtre, dans un
carré de lumière; ce n’est plus uniquement la chair meurtrie d’une
innocente, c’est le mal lui-même pénétrant, sous la forme d’une simple
déchirure, à l’intérieur d’un espace. L’invisible sert aussi (et surtout) à
mieux révéler les puissances du visible. Un art du surgissement qui chez Tourneur
n’est pas que visuel: voir (et aussi écouter), dans Vaudou, la
fameuse séquence où l’héroïne et la femme-zombie traversent un champ de cannes
à sucre pour rejoindre le houmfort. Il y a ce mouchoir blanc égaré dans
la nuit et dont l’apparition soudaine semble inverser les images habituelles de
la peur. Ce n’est plus l’obscurité diffuse de la nuit qui nous inquiète mais la
simple vision d’une petite tache blanche. Mais il y a aussi ce bruit insolite,
sorte de vibration métallique, qui vient se surajouter brusquement, tel un glissando,
au fond sonore que composent déjà le bruit du vent, le crissement des tiges
sous les pas des personnages et, à mesure que l’on se rapproche du lieu de la
cérémonie, le chant vaudou rythmé par les tambours. Le bruit est impossible à
identifier (il est hors-champ) et ce n’est qu’au plan suivant (mais pas un de
plus car le suspense ne dure jamais longtemps chez Tourneur) que sa source nous
est révélée sous la forme d’une petite calebasse trouée, suspendue à une
branche, et résonnant sous l’effet du vent. Là encore, ce n’est plus le silence
de la nuit, ni la stridence d’un cri, qui nous alarme mais simplement le
trémolo d’un petit objet.
Ces deux exemples appartiennent aux
premiers films fantastiques de Tourneur, ceux qui lui ont assuré - avec son
film noir la Griffe du passé - sa réputation de maître des ombres. Ils
jouent un rôle "euphémisant" qui est propre au genre fantastique et
font naître, par cette neutralisation des contraires, un sentiment de douce
violence. Pour autant, ils ne sauraient résumer l’ensemble de l’œuvre. Chez
Tourneur, les émotions sont d’autant plus variées que les formes ne sont jamais
les mêmes. Certes, l’impression d’étrangeté (le mouvement d’un train, dans Berlin Express, révélant que l’image du coupable perçue à travers la vitre n’était
en fait que son reflet; le battement d’une portière de voiture, dans Rendez-vous
avec la peur, créant autour des mégalithes de Stonehenge une atmosphère
menaçante...) représente, avec la réaction de fascination (une "robe" jaune éclairant la jungle où s’aventurent les Révoltés de
la Claire-Louise...), l’affect dominant chez Tourneur, mais à bien y
regarder c’est toute la gamme de l’émotif qui se trouve déclinée dans son
œuvre, et ce jusqu’aux sensations les plus violentes (ainsi l’effet de
sidération produit dans Wichita par la mort de l’enfant, atteint en
plein cœur par une balle perdue). A cet égard, je ne peux résister au plaisir
de citer deux autres types d’émotion tant l’envie est grande de décrire les
scènes qui les génèrent (au point que l’on peut se demander si la meilleure
façon de parler de Tourneur ne passe pas par l’énumération - jeu éminemment
cinéphile - de toutes ces scènes, plus géniales les unes que les autres, qui
jalonnent ses films): 1) l’ahurissement, différent de la fascination par
le côté "scandaleux" qu’il sous-entend, comme dans l’ouverture d’Angoisse,
ce paysage de lande tapissée de marguerites (le
pays d’enfance de l’héroïne), s’animant sous l’action du vent, puis
s’assombrissant sous l’effet des nuages, avant de disparaître, comme irradiée
par l’éclair, pour laisser place à ce plan hallucinant d’un train longeant la
nuit le flanc d’une colline sur des rails gorgés d’eau (anticipation du finale,
où l’on découvre, dans une maison en feu, des aquariums géants exploser et se
répandre au milieu des flammes). L’emboîtement des deux plans est ici d’autant
plus violent qu’il survient à l’entrée du film, surgissant non plus de
l’invisible mais littéralement du néant; 2) l’enjouement - car la bonne humeur n’est pas étrangère, loin de là, au cinéma de Tourneur -,
quand l’élément "irruptif" ne fait qu’ajouter une petite touche
badine à la scène qui le contient. Ainsi dans L’enquête est close,
lorsque le couple se promène dans la lande et se retrouve au bord d’un
lac baigné de silence. Le blanc sonore qui accompagne momentanément la scène
suggère évidemment la naissance de l’amour. Mais l’éternuement de la fille,
allergique au brin de bruyère que l’homme arbore à sa boutonnière, ne vient-il pas,
en rompant brutalement cette pause romantique, évoquer de manière autrement
plus inventive l’émoi amoureux du personnage?
Chez Tourneur, certaines ellipses
apparaissent si incongrues - on parlerait volontiers d’éclipses – qu’il est
impossible de savoir s’il s’agit d’authentiques "ruptures", visant
à briser le rythme du film, ou de la simple volonté, un peu maladroite, de
supprimer tout ce qui ralentit l’action. Je ne pense pas ici à cette façon,
tout aussi caractéristique chez lui, de camper l’action en deux ou trois plans
mais à ce que l’on pourrait appeler des "accrocs" dans la mise en
scène, lorsque la fin d’une scène semble brutalement manquer (conséquence d’une
coupe abrupte) ou que le raccord entre deux plans devient soudainement perceptible
(comme si un plan intermédiaire avait disparu dans la collure), autant de
micro-événements, trop discrets pour rompre la continuité du récit mais
suffisamment marqués pour créer un vrai sentiment d’incertitude. Ce sentiment,
on le retrouve partout chez Tourneur, comme à l’état naturel, jusque dans sa
manière de conduire le récit. Non pas dans les incohérences du scénario, comme
celles qui émaillent la Griffe du passé - ce qui faisait dire à Robert
Mitchum que des pages du script avaient dû s’égarer lorsqu’on l’avait passé à
la photocopieuse - car c’est le propre des films noirs que de cultiver de
telles incohérences (et sur ce plan, la Griffe du passé n’est pas plus
incohérent que le Grand sommeil), mais dans ce relâchement narratif qui
fait le charme des films de Tourneur, même les moins personnels; dans
cette nébulosité, un peu cotonneuse, du point de vue qui empêche souvent de
s’identifier totalement au personnage. Ainsi qui parle dans Vaudou?
D’où vient cette fameuse voix off? Si, au début, c’est bien
l’infirmière qui nous raconte l’histoire, la narration semble, par la suite,
glisser de la première à la troisième personne, passant insensiblement du "je" romanesque - l’infirmière - au "il" documentaire - le chanteur de calypso ou le zombi noir - pour finalement se perdre dans une
sorte de "on" métaphysique où plus personne ne sait vraiment qui
parle. Une incertitude, quant à l’instance narratrice, qui finit par
bouleverser le temps du récit, comme si la narration était initialement
conduite au passé (temps de l’évocation) par l’héroïne, puis au présent (temps
de la relation) par un personnage extérieur à l’action, enfin projetée dans un
temps "non historique" (temps de l’invocation) où le locuteur
semble dialoguer avec les dieux (dans le plan final, la haute stature du zombi
noir, se profilant au-dessus des vagues, dégage une telle profondeur d’âme que
le film rejoint en intensité des œuvres aussi puissantes que Tabou de
Murnau ou le Fleuve de Renoir, œuvres marquées elles aussi par le choc
des cultures et l’humanisme de leurs auteurs).
On dit généralement que l’artiste
est le moins bien placé pour parler de son œuvre. Soit il s’en éloigne par de savantes
digressions, parfois éblouissantes, soit il la banalise par un discours de
circonstance, agrémenté d’anecdotes plus ou moins savoureuses. Ce que dit
Tourneur de ses films relève manifestement de la seconde catégorie. Reste que
l’ingénuité de ses propos n’est pas sans faire écho à l’espèce de candeur que
dégagent ses films. Il existe une incontestable innocence dans le regard de
Tourneur, celle de la voyure enfantine - à ne pas confondre avec
le point de vue du petit garçon dans Stars in my crown -, où se mêlent à
proportions variables (tout dépend du genre abordé) la peur du noir,
l’expérience angoissante de la disparition et surtout de la réapparition, la
croyance en toutes choses et le don d’émerveillement. Peur, angoisse, croyance,
émerveillement: des mots qui résonnent chez Tourneur comme un code
d’accès, permettant d’entrer dans son œuvre et d’en saisir les infinies
subtilités. De sorte que la modernité n’apparaît jamais frontalement. C’est
toujours de biais qu’elle vient nous interpeller par la seule grâce de la chose
artiste, quand le spectateur ressent subitement, à travers la fulgurance d’un
plan, toute la force émotionnelle du geste créateur, soit: la rencontre
de l’artiste et de ses formes. Si Jacques Tourneur partage avec la modernité ce
même goût de l’événement, il le partage presque malgré lui et c’est
cette "inconscience" qui, d’un autre côté, le préserve de tout
maniérisme. Ce qui frappe ainsi dans ses films, c’est qu’on n’y
perçoit jamais le procédé: tout semble guidé par l’émotion des premières
impressions. Comme si le film n’était qu’une suite de "premières
fois". Peu importe alors qu’il s’agisse d’un grand ou d’un petit film,
qu’il ait bénéficié de moyens conséquents ou qu’il n’ait, au contraire, disposé
d’aucun: la chose artiste reste la même. C’est pourquoi il ne saurait y
avoir de films majeurs ou mineurs chez Tourneur - qui se disait lui-même "un cinéaste moyen" - mais simplement des films, des
films dont la simplicité représente, à l’égard de la modernité, une authentique leçon de choses et - surtout - vient révéler de façon exemplaire
en quoi la "fraîcheur" d’une œuvre permet véritablement d’en faire
l’expérience. (La lettre du cinéma n°28, automne 2004)