mardi 27 décembre 2016

Playlist 2016




Mon Top albums 2016:

1. Lawrence Arabia, Absolute truth
A lake (vidéo: Lawrence Arabia et Anns Taylor) - Sweet dissatisfaction - The old dancefloor - I waste my time - Brain gym - O heathcote - Another century (vidéo: Florian Habicht) - The palest of them all - Mask of maturity - What became of that angry young man?

2. John Cunningham, Fell
Vanishing twin syndrome (vidéo: Elliott Arndt) - Telescope - Floating heart - Eggs - Under the water - The conservation of energy (vidéo: Catherine Lucas et Elliott Arndt) - Choose your own adventure - Truth is boring - It sends my heart into a spin

4. The Divine ComedyForeverland
Napoleon complex - Foreverland - Catherine the Great (vidéo: Raphaël Neal) - Funny peculiar -  The pact - To the rescue - How can you leave me on my own (vidéo: Raphaël Neal) - I joined the Foreign Legion (To forget) - My happy place - A desperate man - Other people - The one who loves you

5. Adrian YoungeSomething about april II
Sittin' by the radio - Winter is here - Sandrine - Step beyond - Sea motet - Memories of war - Psalms - Magic music - Ready to love - La ballade - April sonata - Hands of God - Hear my love

6. Marconi UnionGhost stations
7. The RangePotential
8. GoGo PenguinMan made object
9. DIIVIs the is are
10. A Sunny Day in Glasgow,
Planning weed like it's acid / Life is loss
11. WoodsCity sun eater in the river of light
12. LaserNight driver
13. TindersticksThe waiting room
14. Death in VegasTransmission
15. Get Well Soon, Love
      The High Llamas, Here come the rattling trees

+ AquasergeGuerre EP (EP) - Julien GascKiss me you fool! - Dorian Pimpernel, Julien Gasc, Forever Pavot, Moonshine vol.1 (EP) - Eddy CrampesEddy Crampes

Bonus: (par ordre alphabétique)

- Can't see at all, Woods
Disco night driver, Laser
Five four, The Range 
- I can't give everything away, David Bowie
I can't live without your love, A Sunny Day in Glasgow
Léger léger, Julien Gasc
- Sleeper, Marconi Union
Were we once lovers?, Tindersticks

dimanche 25 décembre 2016

[...]




Les moaï, l'émoi et moi (oui, c'est Pâques à Noël).

Mieux voir, moins dire.

Paul Klee disait que ce sont les tableaux qui nous regardent, et non l'inverse. En est-il de même pour les films, du moins pour ceux qu'on voit en salles? Pas exactement. Le cinéma n'est pas la peinture. Si les films nous regardent, c'est d'abord pour des raisons techniques, liées à la projection, qui fait que l'image, déjà réfléchie, nous est aussi renvoyée. Le mouvement est double. En un sens, si les films nous regardent, ils nous regardent les regardant. Et la croyance commence là: oublier qu'on est en train de regarder un film, de sorte que, comme dans la peinture, il ne reste plus que le regard du film, sur nous, en nous, qui nous parle, sans discours, juste quelques mots, bien précis et agencés de telle sorte que l'émotion soit là - une émotion vraie, pas des larmes - qu'elle surgisse, simplement, on pourrait dire miraculeusement (je pense évidemment à Paterson de Jim Jarmusch). Puis fermer les yeux. Oublier les images, oublier ce qu'elles nous ont dit, oublier l'histoire. Les films n'en continuent pas moins de nous regarder. Aussi intensément. Et de nous parler. Autrement. Ils nous disent ce qu'on n'a pas vu, ce qu'on n'a pas su voir, ce que de toute façon on ne pouvait pas voir, parce que relevant de la croyance. Non pas que celle-ci finisse par disparaître mais qu'elle se transforme, qu'elle devient connaissance, sur l'amour, la vie, le monde, sans discours, juste quelques idées, bien précises et évoquées de telle sorte que l'interrogation soit là - une interrogation pleine, pas des formules - qu'elle demeure, durablement, on pourrait dire inexorablement (je pense toujours à Paterson).

PS. Vu Manchester by the sea de Kenneth Lonergan. Le film est beau, mais tout de même laborieux dans sa construction (mélodramatique), la première partie, autour de la mort du frère, se traînant pas mal, côté mal-être et ancrage social, de sorte qu'on se croirait dans un film anglais (hé hé), un film pour le coup vraiment "mancunien", on s'y ennuie presque, jusqu'à la révélation du drame originel que Lonergan traite de manière sensible et juste tout en s'y attardant un peu trop, le temps d'y entendre tout l'adagio d'Albinoni, ce qui fait que l'émotion s'en trouve forcée. Dommage. Reste la seconde partie, beaucoup plus réussie, dans la relation entre Casey Affleck et le jeune Lucas Hedges, le film allant ainsi crescendo, dans un registre plus "sundancien", autant dire codifié (le genre indie), mais bon, sympathique, voire même schatzbergien sur la fin.

samedi 24 décembre 2016

[...]




Come together de Wes Anderson (2016).

vendredi 23 décembre 2016

Ah ah...

Juste un mot.

Si vous aimez le minimalisme, genre Kaurismäki et les haïkus, la musique répétitive et les poèmes en forme de notes, comme celles qu'on laisse sur une table de cuisine (This is just to say), les cupcakes, les tartes au cheddar et aux choux de Bruxelles, l'odeur de la bière, comme celle qu'on ramène chez soi le soir après s'être arrêté au bar du coin, les bouledogues anglais qui vous "promènent" jusqu'au bar en question (sans y entrer) et malmènent régulièrement votre boîte aux lettres, les balades en bus et le noir et blanc (qu'il s'agisse de rideaux, de gâteaux ou d'un bon vieux film d'horreur), Lou Costello et William Carlos Williams, l'auteur de Paterson, le recueil de poèmes qui célèbre Paterson, la petite ville de Paterson où habite Paterson, Adam Driver, bus driver et lui-même poète, grand admirateur de William Carlos Williams, des poèmes tout simples, très beaux - c'est Ron Padgett qui les a écrits -, qu'il consigne dans son "carnet secret", sur les petits détails de la vie et son amour pour Laura, sa fiancée, aussi fantasque que lui est réglé comme une pendule... bref si vous aimez Jarmusch, celui de Mystery train et de Coffee and cigarettes, ce qu'on appelle "la petite forme", dans ce qu'elle peut avoir de parfaite, au niveau de la métrique, comme la poésie et ses "rimes internes" (ici le motif du double et de la gémellité, forcément répété sinon ça rime à rien), comme la musique, notamment électronique, une ligne et ses modulations, alors... alors oui, comme moi, vous aimerez Paterson. Ah ah...

jeudi 15 décembre 2016

10 Ferré



Hé Martine, t'as vu le Top films de Balloonatic? Il est gratiné c't'année!

- Ouh là là oui... Et le Top albums, je te dis pas. C'est n'importe quoi!

OK on verra ça... d'ici là, en attendant les différends, voici mes dix Ferré, essentiellement des chansons d'amour, conjuguées à tous les temps, passé, présent, futur: (par ordre chronologique)

La vie d'artiste, 1954, version 1972
- Mon camarade, 1958
- L'étang chimérique, 1958
- On s'aimera, 1966
- Le bonheur, 1967
- La nuit, 1969
- Pépée, 1969
- La lettre, 1970
L'amour fou, 1970
Cette blessure, 1970
- Je t'aimais bien, tu sais..., 1973

(oui je sais, ça fait onze)

NB. Il y a aussi les chansons engagées (une autre fois).

L'Amérique réelle

L’atout et le Un.

L’atout Trump affole décidément les compteurs des évaluateurs. Il a d’abord affolé les sondages. Même le prodige des statistiques politiques, Nate Silver, le 8 novembre sur son site FiveThirtyEight, donnait Hillary Clinton gagnante à 71,4%. Au cours de la nuit, et à mesure que les résultats arrivaient, ce sera cependant lui qui prédira le premier la victoire de Trump. Celui-ci a aussi affolé les fact-checkers, vigiles de l’exactitude, en proférant, tout au long de la campagne et après, les déclarations les plus saugrenues. Leur répétition et la constatation qu’il était vain de rappeler les faits ont conduit les médias à parler de notre entrée dans une époque de "post-vérité".

Trump et le chiffrage
Il a réussi à ce que personne ne s’y retrouve dans le montant de ses dettes et de sa fortune en ne publiant pas sa feuille d’impôt. Plus encore, il a réussi à déjouer la merveille des merveilles, le système hyper expert, l’algorithme de calcul politique ultime, appelé "Ada", présenté en grande pompe aux médias le 8 novembre par l’équipe Clinton. Ada était nommé en l’honneur d’Ada Byron, comtesse Lovelace, fille de Lord Byron, et mathématicienne émérite comme sa mère - elle fut la collaboratrice de Charles Babbage, inventeur vers 1850 d’une machine à calculer, qui se proposait d’utiliser des cartes perforées avec un mécanisme proche des métiers Jacquard.
L’algorithme clintonien, procédait à 400000 simulations par jour en intégrant en temps réel toutes les données possibles. Il décidait de tout, "où déployer les ressources et les publicités, où envoyer JayZ et Beyoncé, et même Hillary Clinton elle-même" (1). Ada a cependant détecté trop tard l’importance des comtés ruraux dans les swing states. Il n’a pas vu ce qu’avait aperçu Michael Moore dès le mois de juin. Le Wisconsin, Etat industriel qui vote démocrate depuis toujours et qui avait voté Sanders, n’a pas eu la visite d’Hillary. Au dernier moment, les votants se sont tournés vers Trump. 40000 personnes, qui avaient voté Obama, ont voté Trump. Dans le Michigan, la candidate écologiste, Jill Stein, demande le recomptage des voix. Hillary a perdu le Michigan de 10704 voix selon le décompte actuel. Ce pourrait être intéressant, mais le recomptage a peu de chances d’aboutir à un changement du résultat final selon les dernières appréciations.
Du point de vue des chiffres, il reste difficile de savoir ce qui s’est vraiment passé. Hillary a finalement remporté 2,2 millions de voix de plus que son adversaire. C’est une victoire plus nette que celles de Kennedy en 1960 et de Nixon en 1972. Mais cela fait peu, 2% des votants, dans des chiffres de participation globalement stables. Cette stabilité n’a été touchée qu’en 2008, lors de la première élection d’Obama en pleine crise économique et alors que le désarroi de McCain devant les mesures à prendre était évident pour tous. En fait, les démocrates ont perdu deux millions de voix en quatre ans, alors que les voix républicaines sont restées globalement stables. Dans les grandes mégapoles américaines et leurs banlieues, les démocrates ont renforcé leur présence. L’exemple-type en est Orange County, grande banlieue de Los Angeles - qui autrefois votait Reagan. Par contre, tous les swing states ont été perdus, Trump gagnant d’une courte tête, avec souvent moins de la majorité absolue. Un rédacteur en chef du magazine The Atlantic a pu écrire dans un tweet "Si ce n’était le collège électoral, l’histoire de cette élection serait: Trump est si impopulaire que Clinton l’a battu avec deux millions de voix de moins qu’Obama en 2012." (2)

Trump et le surmoi
L’enjeu est bien au niveau du storytelling de l’élection et non du chiffrage. Quel est vraiment le récit qu’elle engendre? Devant l’évidence du nombre de voix pour Hillary, Trump ne reste pas sans ressources, il parle de millions d’immigrants illégaux inscrits frauduleusement sur les listes électorales ou encore des morts qui ont voté. Ses électeurs comptent sur lui pour continuer à fabuler. En anglais, "to trump up things" veut dire inventer de toutes pièces et Trump s’est fait un nom là-dessus. Comme l’avait noté Alice Delarue dans Lacan Quotidien n°610, il parle lui-même de l'"hyperbole véridique" par laquelle il énonce ce que ses auditeurs veulent entendre. Ses vérités sont souvent haineuses, sexistes, racistes, islamophobiques, mexicanophobiques, bref "déplorables", comme l’a dit Hillary.
Comment qualifier la position d’énonciation où se tient Trump? Est-ce un tyran autoritaire, un pervers narcissique manipulateur, un enfant hyperactif capricieux? Ou simplement un politicien centriste libéral ordinaire camouflé sous des plaisanteries salaces, des énormités et des âneries comme le pensait Zizek (3) en avril dernier? En tout cas, c’est l’occasion de mettre en valeur combien la définition du surmoi par Lacan comme pousse-au-jouir a du mal à être entendue. Pour Marcel Gauchet, l’élection de Trump prouve que "nous assistons à la disparition du Surmoi qui encadrait la vie politique dans les démocraties occidentales, tant du côté des candidats que de celui des électeurs. La vie démocratique a perdu toute obligation de respectabilité" (4). Il reste à écrire "Les pousse-au-jouir du général Trump" (5) pour tenter de remettre la chose sur ses pieds.

Trump et le pire
Zizek, qui voyait Trump comme un politicien ordinaire en avril, le voit plutôt en novembre comme une figure du pire "pour le tournant droitier qu’il nous réserve et la décomposition de la moralité publique qu’il engage". Mais, pour lui, Hillary en est une autre guise, celle du surmoi qui interdit le changement et donc l’espoir. "On imagine aisément, si Hillary avait gagné, le soulagement de l’élite libérale [...]. La victoire d’Hillary aurait été la victoire du statu quo, assombri par la perspective d’une nouvelle guerre mondiale (elle est définitivement la démocrate belliqueuse type), statu quo dans une situation où nous nous enfonçons pourtant, peu à peu mais sûrement, dans d’innombrables catastrophes, écologiques, économiques, humanitaires, etc." (6) Pour Zizek, la politique du pire a finalement de bons côtés puisque "là où il y a péril, croît aussi ce qui sauve" et Trump pourra incarner l’espoir d’un choc salutaire de réveil. Il n’est pas sûr que l’éloignement de "la perspective d’une nouvelle guerre mondiale" soit mieux assuré par celui qui s’entoure de généraux bellicistes et veut nommer Secrétaire à la défense le général James "Mad dog" Mattis. Ne parlons pas de ses premiers coups de téléphone aux présidents de l’Ouzbékistan, du Pakistan et de Taïwan. Par ailleurs, le déni du changement climatique affiché en bandoulière présage mal des remèdes apportés à la catastrophe écologique en cours.

Les deux modes du pousse-au-jouir
Le couple Hillary-Trump donne chair à deux modalités d’un pousse-au-jouir illimité. Selon Zizek, l’ordre contemporain dont se fait gardienne Hillary est le résultat de la décomposition de l’Un du monde garanti par le Nom-du-Père. Les nouveaux droits civiques conquis par les minorités LGBT ne sont que la pluralisation des droits à la jouissance dans un ordre nihiliste post-patriarcal où "aucun cadre de vie digne de ce nom ne nous permet plus d’accéder à une existence qui ne soit pas simple reproduction hédoniste" (7). L’idée que la jouissance soit hédoniste est curieuse à moins de ne réduire à rien la différence entre "principe de plaisir" et "au-delà du principe de plaisir". Cette "reproduction hédoniste" sans limite est mise du côté féminin. L’hédonisme sans frontières permet de ne pas mettre à sa juste place le caractère sans limite de la jouissance telle qu’elle s’inscrit du côté de la sexuation féminine. Les femmes se retrouvent du côté principe de plaisir. Elles ne sont pas du côté de l’angoisse, mais de la loi. Dans un grand écart lacanien, Zizek considère que les figures du pousse-au-jouir contemporaines sont celles du couple formé par l’homme adolescent asocial et la femme "responsable". "L’image paradigmatique que véhiculent quotidiennement nos institutions sécuritaires est celle d’une femme professeur/juge ou psychologue s’occupant d’un jeune homme délinquant, immature et asocial [...]. Une nouvelle figure de l’Un est en train de s’imposer, [celle d’une femme comme] celle d’un agent de pouvoir compétitif et froid, séduisant et manipulateur. (8)"
Il ne vient pas à l’idée de Zizek de soupçonner que cette nouvelle figure féminine est plus proche de la mère que d’une femme. Cette invention par le capitalisme contemporain de "sa propre image idéale de la femme" est en fait un remake de la "femme mystifiée" de Betty Friedan, dont l’ouvrage paru en 1963 a en fait pour titre anglais The Feminine Mystique. La nouvelle assignation mystique féminine convoquerait les femmes à se dévouer pour tempérer l’illimité de la jouissance côté masculin, qui se produit quand le sujet n’a plus l’appui du Nom-du-Père et sa promesse de "jouis-sens" (9) phallique. L’illimité du pousse-au-jouir masculin, c’est la rupture avec le phallus entendu en ce sens. La femme de la nouvelle mystique n’est plus celle qui se dévoue à son foyer, c’est celle qui se réduit aux soins maternels et incarne la loi, comme les pionnières puritaines qui ont tant marqué l’imaginaire américain. Devant cette figure de la soccer mom manipulatrice, se croise l’angoisse devant le surmoi maternel et devant les femmes phalliques.

Pluraliser le surmoi, le séparer de la rencontre avec une femme
Selon Zizek, "Trump est l’éternel adolescent, un jouisseur irresponsable sujet à des accès violents qui peuvent lui jouer des tours, tandis que Hillary est le nouvel Un féminin, une redoutable manipulatrice, toujours dans le contrôle, qui ne cesse d’exploiter sa féminité pour se poser comme seule capable de prendre soin des marginaux et des victimes - sa féminité rend la manipulation d’autant plus efficace" (10).
Là encore, l’atout Trump affole me semble-t-il cette invention par Zizek du nouvel Un de jouissance. On gagnerait plutôt à séparer le surmoi maternel, le pousse-au-jouir féminin illimité de la surmoitié et la position féminine comme telle. L’enjeu de la rencontre avec la Nouvelle Eve n’est pas de craindre les "redoutables manipulatrices", mais de savoir se défaire des angoisses devant les nouvelles figures de l’émancipation des femmes. L’égalité des droits entre hommes et femmes, l’effondrement du système machiste, fait surgir des terreurs nouvelles et met au jour des angoisses de castration masculines réveillées. La figure de l’adolescent jouisseur est une pantomime de la jouissance sans limite, une imitation mimétique, comme celle du drogué qui veut s’affranchir de la retombée phallique. Très vite, il peut se transformer en agent manipulateur d’un sadisme sans limites. L’adolescent jouisseur devient le père fouettard, l’impossible Père Ubu, avec sa pompe à phynances et sa machine à décerveler. Il passe au-delà de l’angoisse de castration.
Le véritable enjeu est de pouvoir déchiffrer l’énigme qui fait que malgré l’égalité des droits, une femme reste toujours radicalement Autre pour un homme. C’est alors qu’elle peut être sinthome et non surmoi infernal et mortifère. La jouissance selon Lacan n’est décidément pas du côté de l’hédonisme. Elle se sépare entre, d’une part, ce qui est la jouissance au-delà de la limite phallique, celle de la Gidouille, et d’autre part, cet illimité qui se civilise par son inscription du côté féminin de la sexuation. Il n’y a pas de chiffrage pour ça, quelle que soit la forme du Un considérée.

Eric Laurent, Lacan Quotidien n°615

(1) Lesnes C., "Les démocrates américains en plein doute", Le Monde, 11 novembre 2016.
(2) On trouve cette citation et tous les chiffres dans la très claire analyse de Thomas Cantaloube, "Comment Donald Trump a remporté la Maison Blanche", Mediapart, 17 novembre 2016.
(3) Cf. Browne M., "Slavoj Zizek: "Trump is really a centrist liberal", The Guardian, 28 avril 2016.
(4) Gauchet M., "Nous assistons à la disparition du surmoi en politique", Le Point, 18 novembre 2016.
(5) Cf. Miller G., Les Pousse-au-jouir du Maréchal Pétain, Paris, Seuil, 1975, éd. revue et augmentée 2004.
(6) Zizek S., "Etats-Unis: la chance d’une gauche plus radicale", Le Monde, 11 novembre 2016.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) Lacan J., "... ou pire. Compte rendu du Séminaire 1971-1972", Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 551.
(10) Zizek S., "Etats-Unis: la chance d’une gauche plus radicale", op. cit.

vendredi 9 décembre 2016

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Je suis un abstrait avec des souvenirs (Paul Klee): "Der blühende Garten", 1930, Zentrum Paul Klee Bern.

Pour A. et les amoureux du krautrock (je le suis quand c'est du bon, même mâtiné de techno): Transmission, le dernier album de Death In Vegas, dans la lignée de Cluster et de Chris & Cosey, avec Richard Fairless, dorénavant seul aux manettes, et Sasha Grey, l'ex-star du X, au chant:

Metal box - Consequences of love (vidéo: Richard Fairless) - Transmission - Mind control - Flak - Sequential analog memory - Arise - You disco I freak - Strom - Transwave.

mercredi 7 décembre 2016

Le bon Sully

Vu Sully, ce bon Sully comme disait Henri IV... Et c'est vrai qu'il est bon le dernier Eastwood. Simple mais pas simpliste, une trame toute simple, tricotée simplement, avec ce maillage au niveau du temps qui est devenu la marque de fabrique d'Eastwood, permettant de maintenir, question récit, non pas une tension, nul suspense ici, mais une forme d'accrochage, autour d'un événement qui n'a pourtant duré que quelques minutes (on connaît l'histoire, je n'insiste pas, à lire sinon sur Wikipedia: vol 1549 US Airways). Un bon film donc, très bon même, serré dans sa mise en scène, généreux sur le fond, qui se révèle assez proche du dernier Spielberg (le Pont des espions, pas le Bon gros géant), lié en partie à la présence de ce brave Tom "Thanks" Hanks - THANKS/T.HANKS parce qu'on a toujours envie de lui dire merci - dans son rôle de good person, héros malgré lui, qui n'a fait que son job, fort de son expérience (et d'un sacré sang-froid)... De sorte que Sully apparaît comme l'envers d'American sniper, le versant positif de l'american hero, du côté des bons sentiments - une façon aussi d'exorciser la tragédie du 11-septembre auquel les cauchemars de Sully font inévitablement penser -, évoquant alors certains films de Capra (Eastwood en "bon docteur"?)...
Mais si la force du film (qui pour le coup me réconcilie avec son auteur) tient pour l'essentiel à sa part d'humanisme (que cet humanisme soit libertarien importe peu), à travers l'opposition que le film met en scène entre d'un côté l'humain, un pilote de ligne confronté au réel - l'arrêt en plein vol des deux moteurs de son avion après avoir percuté un groupe d'oies sauvages, événement inédit -, et de l'autre, l'expertise scientifique, faite de simulations, reproduisant l'accident sans tenir compte du facteur humain, pierre angulaire du film: les quelques secondes qui se sont nécessairement écoulées avant qu'une décision soit prise, quant à l'atterrissage en urgence sur une piste alentour ou l'amerrissage en catastrophe sur le fleuve Hudson... elle tient aussi à la manière dont Eastwood, à l'instar du capitaine Sully et de tous ceux qui ont œuvré au sauvetage des passagers, a construit son film, sans temps morts (évidemment), mais surtout avec un sens aigu du "timing", qu'il s'agisse des scènes de l'accident (revues plusieurs fois sans effet de redondance) ou de celles de l'audition (semblables aux grands films de prétoire), faisant de Sully un modèle d'efficacité, dans sa mécanique même, à la fois clair, net et précis, ce qui, en ces temps de boursouflure généralisée, qu'elle soit esthétique ou fictionnelle, est plus qu'appréciable, je dirais salutaire.

vendredi 2 décembre 2016

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Nellie (aka Marvin) dans Paterson de Jim Jarmusch.

2016, année de merde... le Brexit, Trump, Alep, toutes ces morts (dont la mienne), de David Bowie à Leonard Cohen, en passant par Prince et George Martin, Mohamed Ali et Johan Cruyff, Jacques Rivette et Abbas Kiarostami, R2-D2 et Louis XIV... Paul Tourenne, le dernier des Frères Jacques, une pelletée de Michel aussi (Delpech, Galabru, Rocard, Cimino, Delahaye), sans oublier le clown Popov (qui ne s'appelait pas Michel)... Et maintenant le Toblerone anglais qui perd ses dents!

[ajout du 26-12-16: mort de George Michael le jour de Noël, encore un Michel qui disparaît...]

Malgré cela, mes 10 bonheurs de l'année, en attendant les Top: (par ordre alphabétique)

Le 400m record de Wayde van Niekerk aux JO de Rio
- Absolute truth de Lawrence Arabia
- Deux Rémi, deux de Pierre Léon
- Envoyée spéciale de Jean Echenoz
- Fell de John Cunningham
- Julieta de Pedro Almodóvar
- Love & friendship de Whit Stillman
- "Paul Klee, l'ironie à l'œuvre" au Centre Pompidou
- Right now, wrong then de Hong Sang-soo
- Le Titanic fera naufrage de Pierre Bayard

mercredi 30 novembre 2016

Lawrence Arabia


James Milne, alias Lawrence Arabia



POP EYE  # 11

Absolute truth, Lawrence Arabia.

En matière d'artistes, la Nouvelle-Zélande ne produit pas que des joueurs de rugby, elle produit aussi, et ce dans le domaine de la pop (la sunshine pop des antipodes), de vrais petits génies. Connan Mockasin, nº1 de mon Top 2011 avec Forever dolphin love, en est un. Lawrence Arabia, nº1 l'année suivante avec The sparrow, en est un autre (il y a aussi Liam Finn, moins connu, du moins chez nous, auteur en 2014 de The nihilist, découvert récemment, et qui avec Mockasin, Milne + deux autres amis constituent, parallèlement à leurs projets solo, le groupe BARB:  et ). Lawrence Arabia, lui, nous revient quatre ans après avec Absolute truth, un album absolument magnifique, une sorte de cartographie de l'intime, à l'échelle 1:25000 avec tous les dénivelés, et, de fait, bien parti pour occuper là encore la première place dans ma playlist de l'année. Lawrence Arabia double champion olympique? (à moins que Fell de John Cunningham...). Plus riche que The sparrow, au niveau de l'orchestration (cordes, cuivres, chœurs et synthés) comme des arrangements, toujours imprégné de cette douce mélancolie qui est propre à Lawrence Arabia, lequel se risque avec bonheur au falsetto (ce n'est pas nouveau), Absolute truth, au registre varié, sans parler des ponts, atteint par endroits des sommets de beauté dignes du meilleur Harry Nilsson. C'est dire à quelle hauteur la barre est placée...

A lake (vidéo: Lawrence Arabia et Anns Taylor) - Sweet dissatisfaction - The old dancefloor - I waste my time - Brain gym - O heathcote - Another century (vidéo: Florian Habicht) - The palest of them all - Mask of maturity - What became of that angry young man?

dimanche 27 novembre 2016

[...]

De quoi j'me mêle.

Sait-on à gauche que les deux euros que chaque électeur doit débourser pour voter à la primaire de la droite (et du centre) ne servent pas qu'à couvrir les frais d'organisation de ladite primaire. Que le surplus, dû à une forte participation (ce qui fut le cas lors du premier tour et le sera encore lors du second), ira directement au vainqueur en vue de la présidentielle de 2017. Autrement dit, sait-il l'électeur de gauche qu'en allant voter il finance en partie la campagne du futur rival de son candidat.

Juppé + Fillon: Amicalement vôtre


dimanche 13 novembre 2016

[...]

Ce qui traîne sur mon bureau: des photos de Los Alamos, quelques bouquins sur le cinéma: Mister Everywhere de Pierre Rissient, A la fortune du beau de Michel Delahaye, Wes Craven, quelle horreur? d'Emmanuel Levaufre, un DVD: Love & friendship de Whit Stillmanune liste de films Pré-Code à découvrir (parmi lesquels Ladies love brutes de Rowland V. Lee, Laughter d'Harry d'Abbadie d'Arrast, Lady and gent de Stephen Roberts, Blood money de Rowland Brown...), des albums: Ghost stations de Marconi Union, You want it darker de Leonard Cohen (l'album était là avant), Bullitt et Mission: impossible... and more! de Lalo Schifrin, les premières pages de "Fosbury" et Nous trois de Jean Echenoz, relu cet été, un livre tout simplement génial, sismique et cosmique (je me comprends), que je verrais bien en film...

PS. Il y a aussi Le Titanic fera naufrage de Pierre Bayard.

lundi 7 novembre 2016

Marconi Union


Richard Talbot, Jamie Crossley
et Duncan Meadows (de g. à d.)



POP EYE  # 10

Ghost stations, Marconi Union.

Marconi Union ne se réduit pas à Weightless, chanson soi-disant la plus relaxante du monde (ce qui n'est pas un compliment, mais c'est vrai qu'il fait très "muzak" ce morceau - dans le genre il y a aussi Sleepless), c'est surtout un des meilleurs groupes d'ambient actuels (Different colours figurait dans mon Top albums 2012). Car Marconi Union (MU comme Manchester Utd) c'est surtout des paysages et des couleurs, autant dire des émotions, à l'image de ce dernier album, qui mêle electro, jazz et krautrock, leur plus beau peut-être (je ne les connais pas tous), quatre titres magnifiques, envoûtants, mieux: hantés, univers déshabités dans lesquels se révélerait, en mode crescendo, une présence: le ghost?

Sleeper (avec Giorgio Li Calzi à la trompette, dans l'esprit de Blue lights) - Remnants / Shadow scheme - Abandoned / In silence - Riser.

mardi 1 novembre 2016

In bed with Léaud



Jean-Pierre Léaud dans la Mort de Louis XIV d'Albert Serra.

Au cinéma Léaud s'est souvent retrouvé au lit, notamment chez Godard, Truffaut ou encore Eustache... lieu privilégié pour bavarder, badiner, bouquiner... faire l'amour... ou simplement dormir.


C'est peut-être ce qu'a cherché Serra avec son dernier film et son goût mystique de l'expérience, à la limite des limites: remettre Léaud au lit, une bonne fois pour toutes... (le film sort le jour des morts).

vendredi 28 octobre 2016

L'objet regard




Fenêtre sur cour (Rear window) était un des films préférés d’Alfred Hitchcock. Le film met en scène James Stewart dans le rôle de Jeff, un photographe de presse cloué chez lui avec une jambe dans le plâtre et qui passe ses journées à observer ses voisins. [...] 

Lever de rideau sur le théâtre du couple

Hitchcock invente ce dispositif de regard que j'ai appelé "Fenêtre sur couples". Comme si le cinéma lui-même était une fenêtre par laquelle regarder comment les hommes vivent, comment hommes et femmes font pour se conjoindre. Le cinéma est un art du couple. Voir comment l’humanité s’en sort, ou ne s’en sort pas, avec l’absence de rapport sexuel, c’est comme une essence du cinéma.
Hitchcock plante son regard chez Jeffey. De l’autre côté de la cour, celui-ci découvre un échantillon de presque toutes les figures de relation de couple. Jusqu’au meurtre, qui n’est pas disjoint de tout ce que Jeff observe. Comment les hommes vivent, ou meurent. La nouvelle de William Irish, dont le scénario est tiré, ne contenait ni ces histoires de couples à espionner, ni l’histoire d’amour entre Jeff et Lisa (la petite amie de Jeff, incarnée par Grace Kelly). Il s'agissait seulement d'une histoire de meurtre et d'un voyeur. L’exploration des figures de l’amour est ici une invention de Hitchcock. Si c’est un film policier, l’enquête porte sur ces figures du théâtre du couple.
Un détail frappe au début du film: la présence des oiseaux. Il y a des pigeons sur le toit et puis cette femme qui rentre une cage avec deux petits oiseaux. Lorsque Hitchcock réalisera les Oiseaux, dix ans plus tard, il fait se rencontrer Mélanie (Tippi Hedren) et l'avocat Mitch Brenner chez un marchand d'oiseaux. Brenner fait semblant de la prendre pour une employée et lui demande un couple d'oiseaux, des "inséparables". Le lendemain matin, Mélanie se rend à l'appartement de Mitch avec un couple d'inséparables. Elle apprend qu'il est parti pour le week-end à Bodega Bay, et elle décide d'y aller en voiture, avec les oiseaux. Le couple d'inséparables semble incarner pour Hitchcock la figure même du couple légitime, au regard de quoi l'invasion des oiseaux sera le châtiment d'un péché du désir qui fait naître un couple illégitime (Mélanie est présentée comme une femme assez libre, voire, comme on disait, assez légère). Quoi qu'il en soit, dans Fenêtre sur courle générique est une levée de rideau, comme au théâtre, une levée du rideau de la fenêtre sur le théâtre du couple.

Au grand bazar du non-rapport sexuel

Dans un premier temps, Fenêtre sur cour apparaît simplement comme une histoire policière. [...] Pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit du meurtre d’une femme, d'une femme mariée, de l'épouse par son mari, Thorwald. Rappelons que Hitchcock tourne Fenêtre sur cour l’année même (1954) où sort son précédent film, le premier où il a fait tourner Grace Kelly, Le crime était presque parfait (Dial M for murder), qui raconte comment un mari échafaude un plan pour tuer sa femme! Je me demande comment Alma Reville, l’épouse de Hitchcock qui fut sa collaboratrice, regardait son mari le soir à la maison...
Mais Fenêtre sur cour raconte aussi une autre histoire selon Hitchcock, celle de l'homme immobile qui regarde. Un homme immobile, immobilisé chez lui, regarde au-dehors. Hitchcock a conçu le film et le décor du point de vue de Jeff, c’est-à-dire de la fenêtre de son appartement. Ce point de vue unique, l'appartement et la fenêtre de Jeff, est un espace dont les limites ne sont pas franchies - à part une scène qui est filmée dans la cour, au moment de la mort du petit chien, où tout le monde est à sa fenêtre et regarde la scène. Même lorsque, à la fin, Thorwald balance Jeff par la fenêtre, la caméra filme sa chute de l’intérieur (génie de Hitchcock - s'il filme par une fenêtre, il faut qu'à un moment quelque chose passe par la fenêtre).
Le film a été tourné dans un décor très construit et sophistiqué sur le plateau de la Paramount à Los Angeles (douze appartements sur trente-et-un avaient l'eau et l'électricité), Hitchcock donnant ses indications aux acteurs à distance, par des écouteurs de couleur peau qu'ils portaient durant les prises. [...]
Immobilisé sur sa chaise, James Stewart en est réduit à voir ce qui se passe dans la cour de l’immeuble, sans entendre. Une pure fonction du regard est à l’œuvre, une pulsion muette qui stimule Hitchcock dans sa mise en scène et qui l’oblige à des trouvailles, sans passer par le dialogue - ainsi l'accident qui a conduit Jeff à cette immobilisation forcée n'est pas raconté, mais figure en images dès le début. Dans ses entretiens avec François Truffaut, Hitchcock va jusqu'à dire: "Le dialogue doit être un bruit parmi les autres, un bruit qui sort de la bouche des personnages dont les actions et les regards racontent une histoire visuelle." [...]
Fenêtre sur cour, c’est l’homme qui regarde. C’est un film sur le voyeurisme, dit Hitchcock. C’est vrai. Mais ce qui est encore plus vrai, je crois, c’est que ce voyeur regarde le faire couple et découvre le défaire couple. Finalement, c'est un voyeur du non-rapport sexuel. C'est drôle que Truffaut ne voie pas complètement cela. Dans sa conversation avec Hitchcock, il note bien que Jeff, "sur le mur d'en face, [...] ne voit que des actions qui illustrent le problème de l'amour et du mariage et que cela lui pose problème, car il ne veut pas épouser Grace Kelly". Mais il en conclut ceci: "Quand j'ai vu Fenêtre sur cour la première fois, j'étais journaliste et j'avais écrit que c'était un film très noir, très pessimiste et même très méchant. A présent il ne me semble plus méchant du tout et j'y vois même une certaine bonté dans le regard. James Stewart voit de sa fenêtre non pas des horreurs, mais le spectacle des faiblesses humaines." Truffaut demande à Hitchcock: "Est-ce votre avis?" Roublard, Hitchcock répond: "Absolument, oui." Les faiblesses humaines? En fait, ce sont les efforts des hommes, touchants, pitoyables, misérables ou monstrueux, pour arriver tant bien que mal à faire couple ou à se défaire du couple - ce qui peut s’accomplir par le crime.
Contrairement au Voyeur (Peeping Tom), le film de Michael Powell (1960), Fenêtre sur cour n’est pas un film sur le voyeurisme pervers, c’est un film sur le voyeurisme humain normal: comme tout un chacun qui regarde les émissions animalières, en un sens, Jeff cherche à voir le rapport sexuel, au sens où il cherche a se confirmer qu’il n’y en a pas. Et, dans l’immeuble d’en face, ce qu’on voit, ce qui crève les yeux, c’est le grand bazar du non-rapport sexuel. Nous en sommes tous là. Donc Fenêtre sur cour est évidemment un film lacanien. [...]

Le non-mariage, entre comédie et drame

Si le moteur de l’histoire de Fenêtre sur cour tient bien sûr à l’invalidité de Jeff et à son immobilisation forcée, il tient peut-être plus encore à un trait affirmé qui anime sa relation à Grâce Kelly, à savoir son refus du mariage, ou plutôt son refus de se marier avec elle.
Stella, l’infirmière, est la grande philosophe du film.
- Jeff: Elle veut que je l’épouse.
- Stella: C’est normal.
- Jeff: Mais, moi, je ne veux pas.
- Stella: C’est ça qui est anormal. Et elle ajoute: Tout homme est prêt à se marier quand il croise la femme qu’il faut.
Évidemment, la femme qu’il faut est un point d’énigme, c’est pourquoi elle commente: "Quand j’ai épousé Miles, nous formions un couple mal assorti de deux inadaptés. Nous sommes toujours des inadaptés mal assortis, mais nous avons aimé chaque minute de notre vie commune."
Le couple n’est pas rationalisable ni programmable. Les sites de rencontre sur internet prétendent rationaliser les rencontres, mais le bon sens ou le hasard font aussi bien les choses, voire mieux. C’est en quoi Stella est lacanienne quand elle dit qu’il n’y a pas de rapport sexuel.
Jeff, lui, croit en partie au rapport sexuel. S’il ne veut pas parler de mariage, ce n’est pas par principe d’hostilité à cette institution - même s’il évoque le mariage comme le bruit de la machine à laver qui vous accueille quand on rentre chez soi -, c'est parce qu’il voit un rapport entre deux personnes fondamentalement "mal assorties", comme dirait Stella. Entre Jeff le baroudeur et Lisa la mannequin, il y a quasiment un problème de classe. Pour le reporter, Lisa est l’image même de la fille de luxe, la fille chic de la haute, genre descendante d’une grande famille de la côte Est (le film, tourné en studio à Los Angeles, se passe à New York, à Greenwich Village). Son nom dit beaucoup: Lisa Carol Fremont, très chic. [...] Il suffit de voir comment Hitchcock filme Grace Kelly, allongée sur le lit en train de feuilleter Harper's Bazaar (le plus important magazine féminin américain de l'époque): elle est elle-même filmée comme une photo de mode de Harper's Bazaar.
Le problème de James Stewart, selon Hitchcock, est qu’il n’a pas envie d’épouser Grace Kelly. Et, dans l’immeuble d’en face, tout ce qu’il voit derrière les fenêtres des douze appartements de l'autre côté de la cour, ce sont autant de scènes simultanées de toutes les figures du couple, autant dire des problèmes infinis du couple, du mariage et de l’amour, comme aussi du non-mariage et du non-amour. "De l'autre côté de la cour, vous avez chaque genre de conduite humaine, un petit catalogue des comportements", dit Hitchcock à Truffaut. Le musicien célibataire d'âge moyen tourmenté qui s'enivre; le vieux couple sans enfant qui dort sur l'escalier de secours durant les grandes chaleurs et qui a reporté toute son affection sur un petit chien [...]; le couple de jeunes mariés qui fait l'amour toute la journée; la femme seule, "Miss Lonelyhearts", tragique quarantenaire, mademoiselle Cœur solitaire qui rêve d'aventures; l'artiste abstraite qui travaille jour et nuit; la jeune danseuse sexy en bikini, "Miss Torso" qui danse seule chez elle le jour et qui invite des hommes de tous âges le soir; et puis il y a le couple qui ne cesse de se disputer, la femme malade acariâtre, alitée, et son mari grincheux, jusqu'à la mystérieuse disparition de la femme - Jeff apprendra plus tard qu'il s'agit de Lars Thorwald, un représentant de commerce, et de son épouse Anna.
Derrière chaque fenêtre, une scène décline une figure de la relation hommes-femmes. Chabrol décrit le décor comme un clapier à lapins. Ce que l'homme immobile observe dans l'immeuble d'en face est le petit théâtre du couple qui va de la comédie au drame. Jimmy Stewart participe par le regard à la vie de ses vis-à-vis. Ainsi quand Miss Lovelyhearts, dans son dîner romantique pour deux toute seule, lève son verre pour porter un toast à son amant imaginaire, Stewart lève lui aussi son verre. Mais le nœud de l’histoire tient à ceci que Jeff observe le théâtre du couple de chez lui, c’est-à-dire là où se joue ce que j’appellerais la comédie du non-mariage (qui va devenir le drame du non-mariage). Je fais ici allusion à Stanley Cavell, le philosophe américain qui, dans son livre A la recherche du bonheur, a inventé la notion de comédie du remariage, qu'il décrit et analyse comme un genre hollywoodien, dont Indiscrétions (The Philadelphia story), le génial film de George Cukor avec Katharine Hepburn et Cary Grant (et aussi James Stewart) serait le paradigme.
Un mot sur Cavell. Sa question est: pourquoi passer sa vie à deux plutôt que tout seul? Pour Cavell, la question est philosophique, métaphysique même. Dans A la recherche du bonheur, consacré à la comédie hollywoodienne du remariage, il s'agit de démontrer que non seulement la question du couple et du mariage est une question philosophique (cela, d'autres l'ont dit), mais qu'elle est LA question philosophique, rivalisant avec les questions traditionnelles: que puis-je connaître? pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Cavell constate que le cinéma hollywoodien s'est, pour la majorité de sa production, centré sur la question du couple. Je l'ai dit, le cinéma est le lieu privilégié de l'invention du couple. Cavell voit une étape cruciale de cette invention qui s'opère à la période classique de Hollywood (1934-1947), dans des films qui sont tous construits sur le même schéma - un couple se sépare au début du film, et se réconcilie à la fin. C'est bien l'histoire de Philadelphia story, de 1940, modèle du cinéma classique qui reste très actuel [...].
Fenêtre sur cour n'est pas exactement construit sur ce schéma. Il raconte comment le couple illégitime du début, un couple en crise, va devenir un couple légitime. Ce sera à l'occasion d'un crime. Il faut qu'un homme assassine sa femme pour que Jeff consente au mariage. Le traitement est fort! Au départ, James Stewart subit la pression d'une jeune fille du monde qui l'aime et veut se marier avec lui. Tout est lié à ce problème, et Jeff évite de discuter de mariage avec elle.

Yarienavoir, y'a que le regard comme mode de jouissance

Si Jeff ne veut pas se marier, n'est-ce pas parce qu’il est déjà marié à son "gros zizi optique" branché sur son œil? Il branche et il se branle l’œil. Lacan parle de l’alcoolique en disant qu’il est marié à son petit zizi, mais Jeff le photographe est marié au gros zizi qu’est le téléobjectif. Avec Hitchcock, ce n’est pas tombé dans l’œil d’un aveugle, le téléobjectif est un œil qui bande.
Jeff ne fait pas que bander, il jouit. Il jouit de regarder. Hitchcock dit qu'il est un voyeur, comme tout le monde. Posons la question: quand Jeff jouit-il? Jeff et Lisa ne passent jamais à l’acte sexuellement. Le seul truc raide de Jeff en dehors du téléobjectif, c’est son plâtre. Et la seule scène torride du film, c’est quand Jeff se gratte sous le plâtre, jouissance hautement masturbatoire.
C'est le meurtre de Thorwald qui va changer la relation entre Jeff et Lisa. De plusieurs manières. Comme Hitchcock le relève, il y a d’abord une relation symétrique inverse des deux couples: "Dans le couple Stewart-Kelly, lui est allongé avec sa jambe dans le plâtre et elle est libre de ses mouvements, tandis que, de l’autre côté de la cour, la femme malade est clouée dans son lit et le mari fait des allées et venues."
Le meurtre de la femme de Thorwald apparaît dès lors non plus comme un thème criminel, un sujet en soi, mais comme une des figures du théâtre du couple. Hitchcock dit sa sympathie pour Thorwald. Finalement, le crime serait vu ici par Hitchcock comme le seul acte qui puisse réussir dans un couple. L'acte sexuel, la relation sexuelle s'épuise vite, c'est ce que montre le couple de jeunes mariés.
[...] Il est amusant de voir Hitchcock confier qu’il éprouve quelque sympathie pour Thorwald, qui ne s’occupe que de sa petite mais meurtrière entreprise, avant que Jeff vienne y mettre son nez ou son œil, et le fasse arrêter par la police. Hitchcock ajoute qu’il espérait que le public partage cette sympathie à la fin du film où, lors de la confrontation, celui-ci demande à Jeff: "Que voulez- vous de moi?" Che vuoi? A la question de savoir pourquoi fait-il cela, Jeff reste silencieux. Hitchcock dit à Truffaut qu’il ne trouve rien à répondre parce que son action est sans justification, il a agi par pure curiosité. D’une certaine manière, Thorwald pointe la jouissance de Jeff. Dans cette scène, Jeff laisse à penser qu’il est un sale type, conclut Hitchcock.
Je veux bien considérer Jeff comme un sale type, un dégoûtant voyeur-jouisseur, mais pas qu’il n’y ait chez lui que de la simple curiosité. Il ne s’agit pas simplement d’un passe-temps pervers, il est sérieusement, entièrement impliqué dans ce qu’il regarde. Sa relation à Lisa, la question du mariage est ce qui soutient son intérêt de regardeur.

"Elle veut, il peut enfin fermer l'œil"

De fait, après la découverte du meurtre, la situation du couple change. A cause des soupçons de Jeff, à la recherche de preuves, Lisa va visiter l'appartement de Thorwald en son absence. La femme ayant disparu, Thorwald explique qu'elle est partie en voyage. Partie visiter l'appartement, Lisa devient le bras armé de Jeff, réduit à l’impuissance. Elle fait preuve d’un drôle de courage, ce qui n’échappe pas à Jeff. La mannequin devient d’un coup une aventurière. Ni timorée, ni tremblante, elle fait preuve de bravitude. Elle va aussi y trouver son compte.
Tout tient dans une histoire d’alliance, de cette bague symbolique qu’est une alliance. La situation est celle-ci: Grace Kelly veut se faire épouser par James Stewart qui, lui, ne le veut pas. S'introduisant dans l'appartement de l'assassin pour trouver une preuve contre lui, ce qu'elle trouve, c'est l'alliance de sa femme. Il y a là une certitude, une conviction féminine: si la femme était réellement partie en voyage, elle aurait emporté son alliance. Jeff la regarde. Et voilà que Thorwald revient. Suspens haletant. Tenue par Thorwald, Lisa ne panique pas, elle met l'alliance à son doigt et place sa main derrière son dos afin que, de l'autre côté de la cour, James Stewart, avec ses jumelles, voie cette alliance. Pour Grace Kelly, c'est une double victoire: d'un côté, elle trouve une preuve et réussit son enquête; de l'autre, elle montre à Jeff qu’elle a la "bague au doigt", une façon de lui dire qu’elle réussira à se faire épouser. Hitchcock commente cela sobrement: "Oui, c’est l’ironie de la situation".
Le résultat, c'est le plan de la fin. Jeff est toujours immobilisé, mais il a cette fois les deux jambes dans le plâtre. Il dort. Il n'est pas branché sur son appareil photo, il a les yeux fermés et dort paisiblement. C'est qu'il est sous la protection de cette terrible aventurière de Lisa, exquisement allongée dans une robe de rêve, à lire. Manifestement un livre que lui a passé Jeff, Beyond the High Himalayas, un vrai livre d'aventure, publié en 1953. L'ironie finale est que, tandis que Jeff dort comme un bébé, Lisa pose Beyond the High Himalayas et reprend Harper's Bazaar. A quoi rêve le bébé qui dort? A quoi rêve Lisa? Elle veille un homme deux fois immobilisé: une jambe dans le plâtre à la suite d'un accident, une jambe dans le plâtre du mariage. Scène du triomphe tranquille de Lisa. Ce qu'il y a au-delà de l'Himalaya? Le pays des oiseaux en cage, le pays du couple marié. Quand on a vu Fenêtre sur cour, ça ne fait pas franchement rêver. (Gérard Wajcman, "Fenêtre sur couples", La Cause du désir n°92, 2016)

dimanche 16 octobre 2016

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"Léger léger" de Julien Gasc, extrait de Moonshine EP vol. 1, sorti au printemps dernier, des collaborations croisées avec Dorian Pimpernel et Forever Pavot. En attendant le deuxième album solo de Gasc, Kiss me you fool!, prévu en novembre, alors que vient de sortir Guerre EP, le dernier album (mini) d'Aquaserge. Ça va, vous suivez?

vendredi 7 octobre 2016

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Clara et les pas chics types (attention spoilers!).

Vu Aquarius de Kleber Mendonça Filho. Mouais... Il y a de bonnes choses dans ce film mais aussi des choses moins bien. Et comme tout le monde a aimé - à deux ou trois exceptions -, je vais m'attarder sur les choses moins bien. D'abord je trouve que le film n'est pas exempt d'une certaine démagogie, le terme est peut-être un peu fort, d'autant qu'il ne touche pas qu'à son contenu politique, mais il est indéniable que Mendonça Filho a fait là un film qui caresse le spectateur (autant que le critique) dans le bon sens (le sens du poil, je dirais même du cheveu)... Une femme seule, un peu égoïste mais pas trop, un peu fantasque mais pas trop, contre de vilains promoteurs immobiliers, métaphore de la société brésilienne et de son délabrement, en même temps que symbole de résistance face à un capitalisme dérégulé (c'est celui des Illuminati), cynique et donc prêt à tout pour arriver à ses fins... Bon évidemment c'est plus subtil que dans un film de Ken Loach, il n'empêche, un peu plus d'ambiguïté dans les rapports entre l'héroïne et les Bonfim n'aurait pas fait de mal, empêchant le film de dérouler implacablement son discours, quand bien même on y adhère, forcément ajouterais-je, avec ses gros effets au niveau scénario: une orgie juste au-dessus de l'appartement, de la merde dans les escaliers et, pour finir, une termitière, rien que ça, toujours au-dessus... Parce que c'est pas joli-joli ce qu'on lui fait à l'héroïne, et ce d'autant plus que c'est pas n'importe qui, c'est Sonia Braga, star du cinéma brésilien des années 70-80 (Dona Flor, Gabriela, la femme araignée...) - à qui le film rend hommage en convoquant dans sa première partie la période en question, comme en attestent les références à Queen ("Another one bites the dust"...), Gilberto Gil ("Toda menina bahiana"...) ou encore Kubrick (Barry Lyndon) - Sonia Braga dans le rôle de Clara, devenue ici critique musicale - elle a écrit un bouquin sur Villa-Lobos -, femme de goût, qui a aussi du bagout, personnage auquel on est censé s'attacher, sauf qu'on ne s'y attache pas vraiment, peut-être parce que là encore, comme pour les méchants promoteurs, KMF appuie un peu trop le côté méritant du personnage, lui collant un passé de victime du cancer, et pas n'importe lequel, un cancer du sein, ayant nécessité l'amputation, et les conséquences que cela entraîne lors des relations sexuelles (en l'occurrence avec un veuf puis un gigolo, chacun réagissant différemment à la situation, le premier préférant abandonner, quand le second, lui, changera de côté). Tout ça tend à surcharger le film, de façon assez complaisante (du sexe et de l'étrangeté, voire de l'horreur, ça marche toujours) que n'effacent pas les moments (plus réussis) où le film navigue, au gré de la mémoire de Clara, entre passé et présent, sans recourir aux artifices. Car c'est bien là le problème: Aquarius est un film un peu trop lisible, à la mise en scène un peu trop voyante (ah le coup de la commode), ce qui serait acceptable s'il y avait comme par exemple chez Glauber Rocha un vrai souffle, qui libère le film de ses petits tours de passe-passe scénaristiques, le dégage de son aspect déceptif (cette histoire d'immeuble n'a finalement pas grand intérêt, KMF aurait gagné à faire de l'Aquarius, l'immeuble, un vrai personnage), alors que là, bah non...

PS. Il faudrait que je voie les Bruits de Recife.