samedi 12 mars 2016

Do ré mi do

Vu Deux Rémi, deux de Pierre Léon. Son film le plus coloré (à dominantes rouge orangée et bleue), chaleureux et mélancolique, le plus enjoué (enfin je pense, je ne les connais pas tous, une rétro est d'ailleurs à venir: "Pierre Léon, le mystère s'épaissit"...), c'est une comédie, et comme souvent dans les meilleures comédies, traversée d'inquiétude, que le cinéaste pointe par petites touches tout du long. Mais par où commencer? Les chats? Pourquoi pas, il y en a plein le générique. Et plein le film. Un qui ronronne, quand il est en bonne compagnie (Bernard Eisenschitz), un qui ronchonne, parce qu'il se fait du souci pour les autres (Jean-Christophe Bouvet), un qui "brahmsonne", au piano une pièce à quatre mains avec sa maman (Serge Bozon)... Il y a aussi une jeune et jolie féline (Luna Picoli-Truffaut) qui se déplace, silencieuse, sur la pointe des pieds (ce qui lui donne un côté "Panthère rose") quand elle espionne (à la manière de sa mère - ou de sa tante je ne sais plus - dans l'Amitié, le premier film de Bozon) le double, très sûr de lui, de son petit chat à elle, Rémi (Pascal Cervo), qu'elle aime d'amour tendre bien qu'il soit du genre renfrogné, autant dire peu sociable. "Il a pas l'esprit d'entreprise" dit le gros matou Bouvet à propos de celui qui refuse d'aller boire un verre avec ses collègues du "Chat va bien" - une boîte de counseling pour chats! -, préférant se promener dans la ville, anonyme (la nuit tous les chats sont gris), pour finalement, une fois rentré chez lui, se mettre à chanter du Bruant. Bref, un drôle de chat, pas drôle du tout mais très attachant, parce que plus vrai, plus sincère, alors que bien sûr, aux yeux de la société, celle d'aujourd'hui qui prône la performance, c'est l'autre Rémi, le double, visiblement plus efficace (son regard est plus malicieux), qui s'impose, occupant la place et, dès lors, reléguant encore plus l'original dans la marge.
Donc les chats. Avec ce que cela suppose de grâce et d'élégance, ce dont le film ne manque pas... on peut même dire qu'il en regorge. C'est la part musicale (ou mystérieuse, c'est pareil) du cinéma de Pierre Léon. D'aucuns parleront de sa part biettienne, qui ne se limiterait pas aux jeux de mots et autres plaisirs de la langue. Oui forcément. Quoique. Si l'on compare Deux Rémi, deux et par exemple Saltimbank, le dernier film de Biette, auquel on pense inévitablement, la musicalité n'est pas la même. Chez Léon, c'est plus souple, plus mélodieux, j'allais dire plus russe, de sorte que les pas de côté (je n'ai pas dit les entrechats) restent équilibrés, fragiles mais équilibrés, alors que chez Biette, c'est en même temps, et paradoxalement, plus relâché et plus nerveux, les pas de côté ont quelque chose de l'à-coup, ce qui rompt parfois l'équilibre. Ecrivant cela je pense à l'image du lapin dont recourt Léon (Bozon parlait lui d'écureuil) pour évoquer la façon chez Biette de conduire un récit, qui favorise les arrêts, aux aguets, et les fuites, par la tangente, qui fait qu'on ne repasse pas à l'endroit prévu. Chez Léon non plus - ça reste imprévisible - mais l'écart est moins grand et, quel que soit le saut, on retombe toujours sur ses pattes. Comme les chats.
Quant à la musique... Do ré mi do... à la fois une ouverture (une entrée de gamme), simple comme une comptine, et, déjà, contenue dans ces quelques notes, toute la portée du film (au sens musical), avec ses respirations, ses silences, ses "hauteurs", contraints bien sûr (du point de vue économique mais pas que, il y a un vrai choix esthétique), qui donne au film ce côté doux et apaisé, à l'image des petites boîtes à musique qu'on y entend ou du "combat" final entre les deux Rémi, mélange de judo et de tango. C'est ce qui rend le cinéma de Pierre Léon si rare et si mystérieusement évident, comme si le cinéaste, à l'instar de Bozon sur le miroir d'eau (ça se passe à Bordeaux), pénétrait dans son film, lui aussi, les pieds nus dans la brume, le regard rafraîchi, prêt à s'émerveiller, à la manière d'un enfant - c'est l'aspect Arrieta, un autre cinéaste-oreille, la différence étant que pour Léon il lui faut en plus abandonner ses bagages (sur le cinéma, la littérature, Dostoïevski et son Double...), les déposer au seuil du film, oublier toute cette culture qui, à l'heure de tourner, vous encombre plus qu'autre chose, pour n'en garder que des traces, des empreintes (de chat?), qui vont parcourir le film, en pointillé et sans véritable direction, au sens fléché du mot. C'est à ce prix qu'on fait les plus beaux films. Est-il besoin d'ajouter que Deux Rémi, deux est de ceux-là...

mercredi 9 mars 2016

The Field Mice


Michael Hiscock, Annemari Davies, Mark Dobson,
Bobby Wratten et Harvey Williams (de g. à d.)


Ah! The Field Mice... le plus beau fleuron du label Sarah Records (1987-1995) qui fut en matière d'indie pop (on y trouve également St. Christopher, Another Sunny Day, Heavenly, East River Pipe...) l'équivalent anglais du célèbre Postcard Records (1980-1981) d'Alan Horne, établi à Glasgow. The Field Mice, cinq "mulots" trop vite disparus, même si l'aventure continua avec Northern Picture Library puis Trembling Blue Stars, les deux autres projets de Bobby Wratten...

Best of The Field Mice: (par ordre alphabétique)

Bleak, The autumn store part two (single), 1990
- Canada, Skywriting, 1990
ClearerSkywriting, 1990
Five momentsFor keeps, 1991
- Freezing point, For keeps, 1991
Holland streetSo said Kay (EP), 1990
I can see myself alone forever, 1989
Indian oceanSo said Kay (EP), 1990
- I thought wrong, 1990
It isn't foreverSkywriting, 1990
- Let's kiss and make up, Snowball, 1989
- Letting go, Snowball, 1989
- Loveless love (The Feelies cover), 1989
Missing the moon, 1991
- Other galaxies, Waaaaah! (compilation), 1991
QuicksilverSo said Kay (EP) 1990
Sensitive, 1989
- Song sixThe autumn store part two (single), 1990
This is not hereFor keeps, 1991
- Tilting at windmills, For keeps, 1991
TriangleSkywriting, 1990
The world to me, The autumn store part one (single), 1990

Bonus 1: John Peel session ("Anoint", "By degrees", "Fresh surroundings", "Sundial") diffusée à la BBC le 23 avril 1990.

Bonus 2: The Field Mice au Dome Tufnell Park (21 novembre 1991).


samedi 20 février 2016

[...]

Vu Right now, wrong then, le dernier Hong Sang-soo (son 17e long en 20 ans). Peut-être son film le plus limpide pour ce qui est de la disjonction. Parce que le cinéma de HSS est un cinéma de la disjonction. Et en cela parfaitement contemporain. La disjonction en tant que structure masquée, désarticulée, qui fait d'une même histoire deux histoires ressemblantes et différentes. D'un même personnage deux personnages, l'un pas tout à fait honnête, l'autre peut-être trop. Qui fait surtout de la rencontre, thème hongien par excellence, et spécialement la rencontre amoureuse (il y a une affiche de Boy meets girl dans le café que tient l'amie de Heejeong), autre chose que la classique adresse à l'Autre, via la parole (c'est ce qui distingue Hong Sang-soo de Rohmer, même si le film ici n'est pas sans rappeler le chapitre "Mère et enfant, 1907" des Rendez-vous de Paris). Car si le sexe se fait de plus en plus rare chez Hong, le soju, lui, coule toujours à flots. Signe que la parole se résume aujourd'hui à un pur blablabla, autant dire à une forme de jouissance, celle de l'idiot auquel équivaudrait le sujet saoul (ivresse de la jouissance/jouissance de l'ivresse). Sauf qu'il y a deux histoires. Dans la première ("Wrong now, right then"), la jouissance prime (on boit jusqu'à plus soif et Ham triche avec Heejeong), la rencontre est ratée; dans la seconde ("Right now, wrong then"), la parole joue encore de sa fonction signifiante (qui pousse Ham à se mettre littéralement à nu), la rencontre a lieu...

Vu Right now, wrong then, le dernier Hong Sang-soo (son 17e long en 20 ans). Peut-être son film le plus limpide pour ce qui est de la disjonction. Parce que le cinéma de HSS est un cinéma de la disjonction. Et en cela parfaitement contemporain. La disjonction en tant que structure masquée, désarticulée, qui fait d'une même histoire deux histoires ressemblantes et différentes. D'un même personnage deux personnages, l'un pas tout à fait honnête, l'autre peut-être trop. Qui fait surtout de la rencontre, thème hongien par excellence, et spécialement la rencontre amoureuse, autre chose que la classique adresse à l'Autre (via la parole). Car si le sexe se fait de plus en plus rare chez Hong, le soju, lui, coule toujours à flots. Signe que la parole se résume aujourd'hui à un pur blablabla, autant dire à une forme de jouissance, celle de l'idiot auquel équivaudrait le sujet saoul (ivresse de la jouissance/jouissance de l'ivresse). Sauf qu'il y a deux histoires. Comment les faire tenir ensemble, au-delà même du blablabla? Par le regard. Dans la première, la rencontre est ratée parce que c'est vu du côté de l'homme, avec ce que cela suppose de pragmatique (séduire une jeune femme pour occuper sa journée - Ham est arrivé à Suwon un jour trop tôt); dans la seconde, la rencontre a lieu parce que c'est vu du côté de la femme (et de sa solitude) avec ce que cela suppose de transcendant (faire de l'éphémère - que représente la rencontre - une véritable expérience, promesse d'avenir).

mardi 9 février 2016

Prefab Proust

Les disques rayés de François Gorin: Prefab Sprout et Paddy McAloon, je me souviens...

2010.

J'ai rencontré Paddy McAloon en 1985 et vu tout de suite en lui une sorte de frère. Pas génétique (j'en ai déjà un): spirituel, musical et par chance, musicien. Mais ce sentiment confus de fraternité, je l'avais déjà ressenti en écoutant le premier single de Prefab Sprout trois ans plus tôt. Comment pouvait-on se présenter avec un nom pareil, sous une pochette assez bizarre, évoquant l'équilibre instable en blanc et noir? Ici la presse musicale anglaise, dévorée chaque semaine, avait son rôle à jouer. Il suffit d'un coup de trompette et j'achetai "Lions in my own garden (Exit someone)" sans faire attention à ce que faisaient les premières lettres de chaque mot du titre (y compris les deux entre parenthèses). Plus tard j'ai appris que Limoges était le nom de la ville où vivait l'ex de Paddy après la rupture évoquée par la chanson. Hey, I'm sorry to dwell on the past... I'd rather say nothing at all... Ah, cette manie de s'excuser de parler, si touchante (et assez costellienne). Le chant et l'harmonica de McAloon sont du genre fiévreux. Mais le morceau n'est pas vraiment de porcelaine. Donc un petit caillou dans mon jardin, exit Limoges. Le jeu sur les mots dénote un jeune homme aussi tortueux qu'ingénieux - dans la conception. La manière dont il délivre son aubade est au contraire d'une franchise désarmante. Et voilà déjà tout le charme ambivalent que va développer sa musique. Sur le trot d'essai de "Lions", McAloon, son frère Martin et sa copine Wendy (le groupe est alors un trio), joue un folk-rock sucré-salé, poids léger, dont on ne saurait prédire la suite. On peut juste apercevoir ce que Paddy tient de son père (Bacharach) et de sa mère (Dylan, à moins que ce ne soit l'inverse). And I'm pounding out messages loud on a drum... the rumours have started that we are both young... L'envie de crier d'un côté, la bonne éducation de l'autre et toutes les tournures de style entre deux. Prefab est né, j'étais là, c'est toujours aussi émouvant.

Il m'est facile de sortir Swoon de l'étagère en faisant glisser la tranche grise et luisante, révélant peu à peu son brouillard vert gazon et chair (il faut ensuite déplier la pochette verticalement pour retrouver cette image troublante, une tête de femme en extase, une autre d'homme plus bas). Mais le contenu de l'album reste, lui, obstinément collé à l'année où j'ai passé des heures, des jours, des semaines, à emprunter ses chemins sinueux, à me demander parfois où ils menaient, et pourquoi on ne les avait pas débroussaillés pour en faire un jardin plus net... Une fois admise l'absence de pop-songs roulantes et bien huilées, on pouvait s'enivrer jusqu'à plus soif de ses formes, tours et contorsions. Quand Paddy McAloon vous faisait l'effet de trop se tortiller dans le costume encore un peu grand pour lui de petit maître du musical (on apprenait alors à écrire le nom de Stephen Sondheim et à le répéter d'un ton désinvolte alors qu'on n'avait pas entendu une traître note de ce monsieur), quand le tempo donné par les rebonds d'un ballon de basketball (idée juvénile, assez drôle) finissait par vous agacer les nerfs, il y avait toujours le refuge de "Ghost town blues". Pas vraiment la carte d'identité du premier Prefab Sprout. Un genre de country-ska, piano bastringue et pedal-steel. J'y entendais l'écho de "Barrytown", le joyau de la couronne Pretzel logic. Mais aussi près des Specials (ou du "My Girl" de Madness) que de Steely Dan. Oh Anne... Garla-a-and... you can't call this heartbeat a man... Qui donc était Anne Garland? Un nom qui sonnait bien. I know the mayor of this hysterical town... De quelle ville parle-t-il? Prefab Sprout s'est formé à Newcastle. En 1984, il n'y avait pas de scène à Newcastle. Dans cette Angleterre-là, les nouveaux groupes arrivaient des nuages. La période n'est pas réputée pour avoir produit du mouvement, c'est pourtant celle dont les disques enfin me collaient tout de suite à la peau, et n'en partiraient plus jamais.

La préciosité congénitale des chansons de McAloon serait sans doute insupportable si ne s'y mêlait à tous les coups un son venu des tripes - et tant pis si ce même son retentit parfois en sourdine, ou qu'on ne veut pas l'entendre. A tous les coups, je dis bien. Même ses ballades anachroniques de troubadour genou en terre ne sentent pas l'eau de rose. La fleur, il l'a cueillie à mains nues et sa tige épineuse lui blesse le gras du pouce et les phalanges. Pas assez pour ceux qui aiment le goût du sang et des larmes? Cruel is the gospel that sets ourselves free... then takes you away from me... Quand Paddy compare sa complainte à un blues de Chicago, il est parfaitement sincère. Tant mieux si sa gêne l'oblige à le dire, le rouge au front: there is no Chicago urban blues... more heartfelt than my lament for you... Je le croyais. Il parlait avec ses mots, ne faisait pas semblant d'être ce qu'il n'était pas. Comment un gars de la moyenne bourgeoisie blanche de Witton Gilbert (comté de Durham) peut-il exprimer son vague à l'âme? Avec des ronds de jambe: I'm a liberal guy, too cool for the macho ache... with a secret tooth for the cherry on the cake... et un vocabulaire désuet: but Lord, if he's smooching with you... Je connaissais "Cruel" par cœur et ses phrases me reviennent sans effort, coquetteries incluses. Qui portait encore des jupes plissées en 1984? Ces confessions d'un autre âge, poésie candide et perverse, me retenaient par le bras, la voix n'avait rien de remarquable, elle sonnait juste, en s'adressant à l'auditeur de la chanson plus qu'à la destinataire du message. McAloon avait trop de réserve et de distance pour se voir en pop-star. Mais il a dû en rêver, tout de même, et cet adolescent-là, cet enfant curieux qui voulait être de son siècle et s'en abstraire aussi, va hanter durablement les albums de Prefab Sprout. Son langage était heurté, plein de cailloux dans la bouche. Il offrait sa contribution to urban blues, la paume ouverte.

Ce que me fait "Bonny", cinquante groupes de trash metal alignés en bataillon peuvent toujours essayer, ils n'y arriveront jamais. Allez, plus fort, les gars, je n'entends rien. Dans "Bonny", j'entends tout depuis le début et ça va durer toujours. I spend the days of my vanity... I'm lost in heaven and I'm lost to earth... Paddy McAloon dit avoir écrit ça à 17 ans, c'est-à-dire en 1974. Dix, onze ans après, bien des vagues ont passé, la chanson verte a mûri, sans doute à peine changé, et elle sonne au-delà de ce que l'adolescent devait imaginer. Thomas Dolby, ce n'est pas le premier nom qui venait à l'esprit pour faire équipe avec Prefab Sprout. Qu'allait faire le Professeur Nimbus du synthé new wave chez les hobereaux pop de Newcastle? Réponse: l'architecte d'intérieur. Sans lui, Steve McQueen serait le meilleur album du groupe. Avec lui aussi. "Bonny" est une folk-song à étages. Dolby lui donne de l'espace, ouvre des fenêtres et la voix de McAloon n'a jamais porté comme ça. Quand il la tend, les veines du cou se voient, les poings se serrent, all my silence and my strained respect... missed chances and the same regrets... kiss the thief and you save the rest... all my insights from retrospect... Toujours ce goût des aspérités sonores, des phrases qui claquent comme des élastiques et tordent un peu les boyaux. Pendant que Paddy bat la campagne des sentiments, mine de rien, Thomas Dolby lui fait la courte échelle. On ne sait plus si les mots portent la mélodie ou l'inverse. Le jeune homme n'en finit pas de découper le temps, I count the minutes since you slipped away... I count the hours that I lie awake... I count the minutes and the seconds too... all I stole and I took from you... Et lui, le temps, ne trouve rien d'autre à faire que s'arrêter. Peine perdue, Bonny n'habite plus ici. Les mots ne nous tiennent plus, soldats brisés. Un jour, j'arrêterai peut-être avec les montagnes russes de "Bonny". Trop dangereux pour le cœur, ces petites choses-là.

Sony s'appelait CBS à l'époque et ils ont tout essayé avec "When love breaks down": single, maxi, double EP, re-single, etc. Ils y croyaient, à Steve McQueen, même s'il avait fallu le rebaptiser Two wheels good pour les Américains, qui ne reconnaissaient pas du tout l'acteur de Bullitt sur la pochette de l'album. Prefab Sprout (mais ce nom, bon sang!) devait faire partie des objectifs maison, comme on le dit poétiquement. Posant en marcel et chapeau sur fond vert-de-gris, Paddy McAloon a l'air de sortir d'un film russe des années 20. A sa deuxième tentative, "When love breaks down" a fait n°25 dans les charts britanniques. Pourquoi n'est-il pas monté plus haut? Mystère et bubblegum. D'autres mèches en vogue balayaient tout cela, sans doute. Il y a pourtant là du souffle, une mélodie solaire, un refrain pour la mémoire. C'est le premier tribut de McAloon au songwriting classique. Il aspire au confort douloureux du paradis pop. Chatouiller les chevilles de Bacharach, de Brian Wilson. Coudoyer un jour, qui sait, Stevie Wonder ou Paul McCartney. Pourquoi pas tout de suite? C'est dans la tension vers l'idéal qu'il excelle et touche au-delà de ce qu'on pouvait attendre alors d'un groupe pop anglais des années 80. Le son bien sûr est irrémédiablement daté. Ce petit mot ne sent jamais très bon dans la bouche d'un critique, mais la nostalgie lui donne une autre saveur. C'était le son du moment, la chanson appartient aussi à ce moment, comme les choses vécues, partagées, les gens qu'on rencontrait, aujourd'hui souvenirs en désordre. When love breaks down, the things you do... to stop the truth from hurting you... Ces mots jetés au ciel gris parlaient si bien pour nous. The sweet september rain... Dolby fait des trous d'air là où le synthé pouvait plomber le mouvement. Pour l'anecdote, les Sprout ont désormais un batteur, Neil Conti. Le frère Martin joue de la basse. Les vocalises de Wendy font de la buée. Pour la suite de l'histoire, on patientera un peu.

2015.

Il y a quelques années, Paddy McAloon, devenu presque aveugle, s'est laissé pousser une longue barbe blanche. Il mutait alors en Moondog et on s'est souvenu qu'il y avait une chanson de ce nom sur Jordan: the comeback, sa formidable pièce montée de 1990. On peut réécouter dans tous les sens "Moon dog" (en deux mots) et décortiquer le texte imprimé sur le livret: les références à Louis Hardin ne sont pas flagrantes. Si notre viking favori est présent c'est en creux, au même titre que Laïka, la chienne envoyée dans l'espace par les Russes. Il y a des bip électroniques et des plages de synthé pareilles à celles qu'on avait appris à détester dans les années 80, celles de l'invasion de la pop par le Fairlight. Mais tout cela appartient désormais à l'histoire. J'ai du mal aujourd'hui à comprendre le mouvement de recul ressenti aux premières écoutes de Jordan. Le fait que d'autres embouchaient les trompettes pour Prefab Sprout y était-il pour quelque chose? L'attente exagérée? L'ambition démesurée de l'album, peut-être. Mais c'est ainsi qu'il fallait aussi aimer Paddy: dans la grandeur parfois dérisoire de ses lubies. Il y avait beaucoup sur Jordan, il y avait trop, sous une jaquette aquatique et moche. Mais que de splendeurs! En y replongeant, je réalise que j'ai dû, toutes réserves à part, l'écouter en entier des dizaines de fois. De la tension palpable dans "Looking for Atlantis" au chœur élégiaque de "Doo-wop in Harlem"... Les temps faibles aidant juste à respirer. Quelques perles ruissellent comme au premier jour. En équilibre au bord du kitsch. "We let the stars go"... l'importance qu'avait encore la voix susurrée de Wendy Smith. Et ce "Moon dog", donc. Nouvel épisode de la quête d'apesanteur qui occupait les jours et les nuits de Paddy McAloon. The world was younger then - in bed asleep by ten... Oui, le refrain remet les pieds dans le plat. Mais quelle odyssée en quatre minutes! Et juste après vient le manifeste ultime du romantisme prefabesque...

J'essaie encore de me souvenir de quoi j'en voulais à Paddy McAloon. De péter dans la soie? De rêver d'un impossible cross-over, entre Christopher Cross et Stevie Wonder, faute de tutoyer Cole Porter et Gershwin? Jordan: the comeback est manifestement conçu comme un musical, où l'enchaînement des titres est aussi soigné que la musique elle-même. On serait pourtant bien en peine d'y trouver un fil narratif, encore moins une histoire. Il y a des thèmes, avoués par l'auteur himself: Dieu, l'Amour, la Mort, Elvis. Et pourquoi pas la voix de Jacques Chancel dans tout ça? A défaut, McAloon trafique la sienne pour annoncer: Hi... this is God here... Voilà un garçon qui ne manquait pas d'air. C'est au début de "One of the broken". Celle-là, elle ne m'a jamais lâché. Longtemps après, en panne de came Prefab, j'ai racheté Jordan en vinyle – et constaté avec surprise que c'était un simple et non un double, comme je le croyais. Puis j'ai trouvé un EP où cette chanson languide, avec son passage en faux blues, se détachait mieux encore. Je me suis remis à l'écouter frénétiquement. Comme personne, le jeune duc de Durham manie l'humour catholique: talking to me used to be a simple affair... Moses only had to see a burning bush and he'd pull up a chair... pour l'instant d'après, s'arracher la chemise à la place du cœur: sing me no deep hymn of devotion... sing me no slow sweet melody... sing it to one, one of the broken... and brother, you're singing it to me... Bizarre comme c'est cet air-là, non son "Wild horses", qui me fait penser au "Wild horses" des Stones, si peu biblique en surface. Bon, c'est malin, je jouais hier du suspense avec "All the world loves lovers", qui me tire une larme à chaque fois, et voilà que je l'oublie en route. A elle seule, avec les promesses habituelles mises à l'envers dans une quête illusoire d'absolu, mais extatique et la voix alors se casse, elle engloutissait, magnanime, les faux pas et pas de côté faits de Langley Park à Memphis.

On ne peut pas dire que Prefab Sprout ait jamais été à la mode. Leur moment d'exposition maximale a coïncidé avec les singles "Cars and girls" et "King of rock'n'roll", qui faisaient faire la grimace (le second surtout) aux fans de la première heure. L'aile de la gloire pop les a effleurés en Grande-Bretagne, mais le passage à la Cigale en tournée Jordan, cinq ans après l'Eldorado (deux concerts seulement, une misère!), de ce groupe d'ailleurs pas franchement taillé pour la scène, était encore une aimable curiosité. Quand McAloon refait surface après sept ans d'une absence cachant deux ou trois grands projets tués dans l'œuf, plus personne ne l'attend. Les plus bienveillants, les plus aventureux, glissent un orteil dans l'eau bleu nuit d'Andromeda heights, la trouvent tiédasse et passent leur chemin. Tant pis pour eux. Le malentendu guettait depuis un bail, tapi dans l'ombre. "Electric guitars", en ouverture, accrédite l'idée d'un songwriter piégé par le démon de la méta-pop, effaçant sa propre expérience derrière la légende des aînés pour signer sans malice une chanson d'ex-Beatle (mieux que "When we were fab"). Le trompettant "A prisoner of the past" vise les charts et trouve autre chose. La production ronflante de Calum Malcolm lisse l'ouvrage et le pare de dorures. Et pourtant... une fois dans le bain, on n'en sort plus. Sa mousse violonneuse, limite easy listening, masque la même quête de perfection pop qui dévore littéralement Paddy McAloon. Elle n'a que faire des fautes de goût, et ses saxos trop suaves (comme parfois chez Van Morrison) ne gâchent rien. La magie perce aux moments improbables et sous des titres dissuasifs: "Life's a miracle" et son pont lumineux (and if the dead could speak I know what they would say...), "Avenue of stars" levant longuement son rideau de velours simili-Broadway pour éteindre ensuite trop tôt ses volutes clignotantes... Chez McAloon, un pâtissier viennois cohabitait avec un barde irlandais. Leur alliance me fascine à jamais...

Plus rien à perdre au point où on en est. "Swans", neuvième titre de l'album Andromeda heights, est une chanson simplement sublime. A peine écoutée elle a glissé vers ailleurs, le lac de beauté pure où vivent les parfaites chansons pop, le reflet du couchant sur ses plumes. Au point où j'en étais alors avec le rock et ses raideurs dogmatiques, il n'y avait plus rien à cacher. "Swans" en fondant révélait mon cœur de midinette - il n'était pas très loin caché. 1997-98. Un printemps bien arrosé. La raison, l'expérience, la vie, s'opposent absolument à cette vision d'un monde partagé entre les cygnes et les renards. Swans and their partners... stay faithful forever... or die on the water... Mais c'est une chanson, elle a tous les droits, y compris celui d'être irréaliste, idiote et symbolique. A peine a-t-on réalisé ce qu'elle nous racontait, que sa tournure mélodique emporte tout. Swans, effortlessly beautiful, take care... you ought to be aware of foxes hiding... go on, there's time for you to get back to his side... while I forget I ever saw you gliding... Cette élégance pâmée au bord du ridicule me tue. Coïncidence troublante, j'étais en mode renard. Bien que n'ayant nullement l'impression de mener quelque agneau que ce soit à la boucherie. Peut-être avais-je précisément besoin de ce refuge idéal, de cette utopie mielleuse, de frotter le cruel ordinaire de la trahison au plumage trop blanc de ces cygnes au ralenti. "Swans" suffirait à faire du mal-aimé, mal-connu, Andromeda heights, une étoile de plus dans la constellation Prefab Sprout. Il y a encore le regain d'énergie de "The fifth horseman" et la suspension spatiale de "Weightless" (I feel like Yuri Gagarin...). Pour finir par ce curieux morceau qui donne son titre à l'album, château en Espagne ou dépliant immobilier. McAloon tel qu'en lui-même, à la fois hermétique au succès et au culte, n'ayant ardemment souhaité ni l'un ni l'autre, et perpétuellement tendu comme un fil trop humain dans sa quête sans fin ni mesure.

vendredi 5 février 2016

[...]




C'est bō le sumo. Hakuhō (à gauche) contre Terunofuji, le 20 mars 2015, lors du tournoi de printemps (Haru basho) d'Osaka.

"Ces lutteurs forment une caste; ils vivent à part, portent les cheveux longs et mangent une nourriture rituelle. Le combat ne dure qu'un éclair: le temps de laisser choir l'autre masse. Pas de crise, pas de drame, pas d'épuisement, en un mot pas de sport: le signe de la pesée, non l'éréthisme du conflit." (Roland Barthes, L'Empire des signes, 1970)

Il y a aujourd'hui en activité trois yokozuna (rang le plus élevé que peut atteindre un lutteur de sumo), tous originaires de Mongolie. Le plus connu c'est Hakuhō, promu en 2007, l'un des plus grands "sumos" de l'ère moderne (avec les célèbres champions de l'île d'Hokkaido que furent Taihō - le plus grand de tous? - dans les années 60, Kitanoumi dans les années 70 et Chiyonofuji dans les années 80), les deux autres étant Harumafuji (promu en 2012) et Kakuryū (promu en 2014)Hakuhō détient le record de victoires (35) dans les six grands tournois de l'année (honbasho), le dernier à Nagoya en juillet 2015. Les tournois suivants ont été remportés par Kakuryū (tournoi d'automne, en l'absence de Hakuhō et de Harumafuji) et Harumafuji (tournoi de Kyūshū, qui vit les défaites de Hakuhō face non seulement à Harumafuji mais aussi à l'étoile montante du sumo, vainqueur du tournoi d'été, l'ōzeki Terunofuji, d'origine mongole lui aussi, lequel l'avait déjà battu en tant que sekiwake - rang inférieur à ōzeki - lors du tournoi de printemps (cf. vidéo) finalement remporté par Hakuhō). En janvier 2016, le tournoi du Nouvel an, le premier de l'année des grands tournois, a été remporté par l'ōzeki Kotoshogiku (grâce entre autres à sa victoire sur Hakuhō, battu également par Harumafuji, alors que Terunofuji, blessé, était absent), premier Japonais à gagner un grand tournoi depuis dix ans. Bref... qui sera le prochain yokozuna? Terunofuji ou Kotoshogiku?

PS. Merci à Jacques Chirac pour ses conseils avisés.

Aucun rapport mais à lire: le mystère du triangle des Bermudes expliqué par les bulles de méthane?

Et puis Is the is are, le second album de DIIV, trop long mais pas mal quand même.

mardi 2 février 2016

(Blackstar)


David Bowie (1947-2016)





POP EYE # 07

★, David Bowie.

Pochette et livret noirs sur fond noir... pour son dernier (et ultime) album Bowie aura fait fort. On connaissait son goût pour la mise en scène - avec les clips qui accompagnent Blackstar et Lazarus, on est servi -, on connaissait aussi son goût pour le grand art... et là pareil, avec tout ce jeu sur le noir, question sensation, on est servi, même si ce noir n'a rien de malevitchien (tiens, à propos de Malevitch et son fameux Carré noir, lire ). On est moins dans l'abstraction que dans une sorte de surlignage, mieux, de surbrillance, celle d'une étoile noire, très noire, qui continuerait de briller par-delà les ténèbres, ténèbres d'ici, le monde d'en-bas, ou de l'au-delà, l'outre-monde. C'est dire si pour apprécier (Blackstar) à sa juste valeur, il faut dépasser l'aspect mortifère de l'album, aspect que le décès de l'artiste a forcément renforcé, conférant à l'ensemble un côté too much (typique de Bowie, à vrai dire), et même pompeux (les textes, pour certains très mystiques - "in the villa of ormen", waouh... -, y contribuent pas mal aussi). Ce qui compte c'est la musique, et seulement la musique, malgré là encore une tendance à la surcharge (la voix scottwalkérienne de Bowie mêlée au jazz expérimental du pianiste Jason Lindner, avec grosse batterie hip-hop et bons vieux solos de saxo -, c'est pas toujours digeste), mais traversée aussi de vrais moments d'émotion, comme si l'album, objet massif, obscur et plutôt monstrueux, était par endroits déchiré, laissant échapper quelques petits bouts de rock graciles, pour le coup plus gracieux: les dernières notes de "Blackstar" (on pense à Robert Wyatt), la basse féerique/fenderique de "Lazarus" (on pense à Robert Smith), la voix réverbérée de Girl loves me (on pense à Peter Gabriel), les touches d'harmonica de I can't give everything away (on pense à Paddy McAloon)... c'est que l'art de Bowie a toujours été celui de la synthèse. Bon ici ça se résume à pas grand-chose, le reste, le plus important, semblant inaccessible, déjà trop loin à l'instant où l'on écoute l'album pour la première fois. Je dis "semblant" car en même temps je ne peux m'empêcher de penser que le secret est là - caché dans le tapis noir de l'album (à l'image de l'étoile-titre et du dernier morceau) - et que d'autres écoutes sont nécessaires pour non pas le découvrir (peine perdue) mais l'approcher de plus près...

jeudi 28 janvier 2016

Phnom Penh




Phnom Penh [extrait]. Le PPMRH il y a deux ans. Et le petit Sinn (en hommage à Sinn Sisamouth? le "Sin Atra" cambodgien, un des grands noms - avec Ros Sereysothea, Pan Ron, Yol Aularong et quelques autres - de la scène rock phnompenhoise des années 60-70, tous disparus entre 1975 et 1979, exécutés par les Khmers rouges. John Pirozzi a retracé l'histoire du mouvement dans son documentaire Don't think I've forgotten: Cambodia's lost rock & roll. Voir aussi la compilation Cambodian rocks).
ខ្ញុំនឹងត្រឡប់មកវិញក្នុងពេលឆាប់

Ma playlist de janvier: (par ordre alphabétique)

- Dove, Pillar Point
- Florida, The Range
Girl loves me, David Bowie
- Here come the rattling trees, The High Llamas
I can't live without your love, A Sunny Day in Glasgow
- I'm not going (feat. Oh Land), Tricky
- In heaven, Japanese Breakfast
- Life of pause, Wild Nothing
- Ordinary pleasure, Port St. Willow
- Were we once lovers?, Tindersticks

[ajout du 29-01-16: le Coup du berger de Jacques Rivette]

dimanche 24 janvier 2016

[...]




Zita Hanrot est lumineuse dans Fatima de Philippe Faucon, un des plus beaux films de l'année 2015. Là, cinq ans plus tôt, pour un casting... Lovely Zita.

Quelques mots sur Carol de Todd Haynes que toute la critique couve d’un œil énamouré. Mouais... Si le Tarantino, c’est pas ma tasse de café (trop corsé, trop gringo... trop Jacques Vabre quoi, en moins drôle), le Haynes, lui, c’est pas ma tasse de thé (trop raffiné, trop apprêté, malgré les efforts de Haynes pour casser, en douceur, cet aspect nickel chrome du film, un film à l’arrivée peut-être plus chrome que nickel, plus chromatique, avec ces demi-tons à foison pour créer un climat sans climax, le tout noyé, dilué, dans un beau, faux, mélodrame, du mélo modernisé, bien pensé pour pointer le bien-pensant, sous le regard de Rooney Mara, regard de photographe, en accord avec l’image du film, bien photographié pour rappeler le New York des années 50, celui de Vivian Maier et de Ruth Orkin... Souci de la perfection (il est loin le Haynes de Poison et de Safe) pour mieux (?) sublimer la rencontre amoureuse et la passion qui s'ensuit, comme n’importe quelle grande histoire d’amour, qu’elle soit homo ou hétéro, rejetant le reste en périphérie (la tante Abby, au saphisme affiché, jouée par Sarah Paulson, ce qui réduit son personnage à une sorte de plaidoyer pro domo; le mari Harge, beau personnage sirkien, voire lupinien - Kyle Chandler, avec son regard de chien battu, m'a fait penser à Edmond O'Brien dans The bigamist de Lupino -, hélas sacrifié lui aussi). Se concentrant ainsi sur l'opposition, qui se veut complémentaire, entre Cate Blanchett (Carol, la blonde classieuse au visage d'albâtre, telle la couverture d'un magazine de mode) et Rooney Mara (Therese, au petit minois audreyhepburnien, celle qui fait les photos, moins des couvertures que des rues de New York)... Richard Avedon vs Saul Leiter. C'est à ce niveau que le film est plutôt réussi. Le côté Harper's Bazaar (à la fois la couverture et l'intérieur du magazine). Parce qu'au niveau du récit, ça pèche pas mal, la faute à cette espèce de narration plan-plan, limite transie (qui nous ferait presque regretter Kechiche... non là, j'exagère), dans lequel s'enferme le film - même dans sa partie road movie -, pas aidé par le jeu un peu juste, et pas toujours juste, de Cate Blanchett, qui promène tout au long du film, sans vraiment évoluer (alors qu'elle finit par faire fi des conventions), la même image sur papier glacé qu'au début, comme si, pour Therese, elle restait jusqu'au bout un fantasme, défaut peut-être accentué par l'inexplicable coupure que représente dans le scénario le temps qui sépare la rupture entre les deux amantes et leurs retrouvailles, résumé en trois phrases par le personnage d'Abby. Carol, on le sait, est tiré du roman de Patricia Highsmith, The price of salt, écrit juste après Strangers on a train. Du sel, bah c'est un peu ce qui manque au film...


Le dernier Hong sans-le-sou Right now, wrong then sort le 17 février, peut-être le jour d'avant... Hâte de le voir, parce que pour le moment j'ai l'impression que l'année n'a pas encore commencé. La structure du film en deux parties qui se répètent, avec les variations que cela suppose (principe même de la répétition en termes de musique), n'est pas sans évoquer, certes HSS lui-même (on pense évidemment à ses premiers films comme le Pouvoir de la province de Kangwon et la Vierge mise à nu par ses prétendants, sauf qu'ici le dispositif semble plus radical), mais aussi Resnais: le diptyque "Wrong now, right then"/"Right now, wrong then" rappelle Smoking/No smoking, sauf que chez Hong, ce n'est pas "ou bien... ou bien" mais "peut-être... peut-être pas". La différence est grande.

samedi 16 janvier 2016

[...]

QT, coterie et autres cuteries.

Résumé des épisodes précédents (anciens billets sur le sujet).

Tarantino c'est quoi? Un style, unique en son genre (et ses sous-genres), machine infernale, prompte à tout recycler, mais sans tri sélectif, d’où ces mix improbables, déclenchant des réactions plus ou moins violentes chez le spectateur, en l’excitant positivement ou négativement, peu importe. Tarantino ne cherche pas à plaire, mais d’abord à se faire plaisir, en retravaillant tout ce qu’il a aimé au cinéma depuis l’adolescence, mais vraiment tout, des films d’exploitation (blax, kung-fu, grindhouse...) à ceux de quelques maîtres comme Leone, Kurosawa, Aldrich, Fuller, Godard (première période), De Palma, etc., en passant par le polar, la série B, le chambara, le wu xia pian, le western spaghetti et autre bis italien... sans oublier Tony Scott, bien sûr. C’est en cela que le cinéma de Tarantino est dit jouissif, au sens le plus large, extrême, du mot: qui provoque plaisir féroce chez certains, profond déplaisir chez d'autres, les deux sensations étant liées en termes d'intensité. Le cinéma de Tarantino est sans limites (pour ce qui est non pas de la violence proprement dite - plutôt "choré/graphique" chez lui - mais du sadisme, d'autant que l'humour n'y est pas toujours associé et que, quand bien même il le serait, il y manque souvent la bonne distance), c’est aussi sa limite. Ad libitum et (parfois, souvent, toujours - selon la sensibilité de chacun) ad nauseam...
Interroger l'œuvre de Tarantino - puisque œuvre il y a, c'est même ce qui conditionne son travail (construire une œuvre), il le dit lui-même -, c'est dépasser le débat stérile qui oppose depuis le début les thuriféraires de Tarantino, voyant dans ses films une lecture politique du monde (là où il ne s'agit que d'une relecture pop des genres et surtout, via ce qu'on pourrait appeler son ultra-post-modernisme, la célébration de toute une sous-culture - c'est son grand mérite, on ne peut le nier, même si cela s'accompagne d'une évidente dénaturation des produits en question - au risque aujourd'hui, puisque, ça y est, la sous-culture a acquis ses lettres de noblesse, d'être condamné à relire son propre cinéma), qui oppose, donc, les thuriféraires de Tarantino et ses détracteurs, lui reprochant à l'inverse la vacuité de ses films, sinon leur crétinerie, un cinéma de la gratuité qui, question culture, se contenterait simplement, bêtement, de cultiver les images-chocs et les blagues potaches, sans se poser de questions (alors que ce n'est pas si creux que cela, au sens où il y a une toujours une idée chez Tarantino, derrière chaque plan, le problème étant que celle-ci n'est pas toujours bonne, qu'elle est même parfois douteuse...). Bref, si Tarantino n'est pas le grand maître du cinéma contemporain que certains veulent voir (son regard n'est pas suffisamment à la hauteur), il n'est pas davantage ce petit garçon auquel d'autres l'assimilent volontiers, à travers sa façon irresponsable, immature (pour ne pas dire perverse), de faire joujou avec le cinéma, et plus encore, la violence au cinéma... il est seulement le pur produit de son époque, soit une modernité, post ou hyper, peu importe, dominée par l'exagération de tout, des formes comme des concepts, sans hiérarchie aucune, l'objet tarantinien ne reposant, pour le coup, sur aucun fond esthétique ou moral solide (en ce sens il n'est pas baroque). D'où une réelle difficulté à l'appréhender, surtout si l'on s'en tient aux généralités... Interroger l'œuvre de Tarantino, c'est donc s'intéresser non pas aux grands sujets qu'il aborde (les femmes et le machisme, les Juifs et le nazisme, les Noirs et l'esclavagisme, à travers le motif de la vengeance) mais sur ce qui fait saillie dans chacun de ses films, offre une vraie prise, où l'on puisse s'accrocher.
Dans le cas de Django unchained, c'était l'idée que le destin héroïque d'un Noir, Django, esclave affranchi métamorphosé en superhéros black (genre Power Man), ne pouvait s'accomplir sans l'aide d'un Allemand, à la fois distingué, cynique et sans scrupules, comme si la vengeance (plat qui se mange toujours froid chez Tarantino), pour bien s'exprimer, c'est-à-dire le plus complètement possible, nécessitait une certaine éducation, une certaine culture, mais pas n'importe laquelle, puisque représentée par un Blanc de la vieille Europe, prétendument plus civilisée que l'Amérique de l'époque, sauf qu'il s'agissait de l'Allemagne, dans sa vision, disons, wagnérienne, avec ce que cela suppose de décadent et de prémonitoire... Très bien. L'ennui est que Tarantino ne se confrontait pas à cet aspect historique du film (ou très peu, à travers quelques ponts jetés ici et là, histoire de conférer au film une dimension mythique - comme à son œuvre?), se contentant de s'en servir pour, au mieux, enrichir son récit et ses dialogues, au pire, satisfaire son goût pour la violence (plus que pour le sacré, dirait Girard), sinon ses fantasmes (à travers les "combats de nègres", pour parler koltésien - il y a aussi des chiens -, organisés par DiCaprio, le film revisite le Mandingo de Fleischer mais de façon totalement délirante, ce n'est plus "Mandingo" mais "Dingoman"!). D'où une réelle distorsion entre ce qu'il cherchait à montrer (la réalité barbare des Etats du Sud au temps de l'esclavage) et ce qu'il finissait par révéler (un regard assez condescendant sur les Noirs), inconsciemment ou par simple inconséquence (de par ses excès, ce goût de la caricature, un vrai manque de discernement).

Intervalle QT.














Avec le temps, le cinéma "systolique" de Tarantino tend à se dégrader de plus en plus. Le QT s'allonge (étirement excessif des dialogues), entraînant de sérieux troubles du rythme (syncopes scénaristiques). Surtout l'onde T finale devient si grossièrement démesurée, si furieusement grotesque, bloquant toute irrigation, que du récit il ne reste plus grand-chose sinon des bouts mortifiés d'anecdotes. 

8.

The hateful eight prolonge, tout en l'inversant, Django unchained. Il le prolonge en allant encore plus loin, non seulement dans l'autoréférence, de sorte que, si on inclut le sketch de Four rooms dans le décompte des films de Tarantino, on peut voir The hateful eight comme son 8 ½ (oui je sais, normalement ça fait 8 ¼), mais surtout dans ce qui se manifestait de plus en plus chez lui, son désir du théâtre et du théâtral, longtemps résumé à cette appétence pour les dialogues à rallonges, incarnée ici par Samuel L. Jackson, personnage tarantinien par excellence, sauf que, bizarrement, et comme déjà dans la seconde partie de Django, ça ne fonctionne pas vraiment, la faute à des répliques souvent poussives, la tchatche habituelle de Tarantino prenant la forme d'une logorrhée pour le coup peu jouissive.

The hateful eight, ça sonne comme The Grateful Dead, célèbre groupe californien de musique psychédélique. Ils étaient huit (si on compte les Godchaux qui n'étaient pas des gauchos). Bon, rien d'affreux ni d'horrible chez eux, ils carburaient gentiment à l'acide, mais quand même, de longues improvisations, véritables tunnels sonores, à l'instar de "Dark star", jusqu'à l'explosion finale, aussi orgasmique que peut l'être pour Tarantino un bon gros bain de sang.

Mais c'est surtout sur le versant "sadien" que The hateful eight prolonge Django à travers là encore le personnage joué par Jackson (il ne s'appelle pas Marquis pour rien), conjuguant à la fois la figure du justicier que représentait Django et celle du pervers qu'incarnait DiCaprio (on notera d'ailleurs que, comme dans Django avec la scène de l'esclave dévoré par des chiens, Tarantino se croit obligé d'accompagner par l'image le récit que fait Jackson, ancien soldat de l'Union et ami de plume (?) de Lincoln, à Bruce Dern, le vieux général sudiste, où il décrit dans ses moindres détails, afin de le provoquer, comment il a contraint son fils à marcher nu dans la neige puis à lui lécher le sexe en échange d'une couverture qu'il ne lui donnera jamais, preuve s'il en est du sadisme du personnage et, plus encore, de cette fascination complaisante de Tarantino pour les scènes de torture). La différence avec Django, c'est qu'ici le sadiste croise la route d'une drôle de créature en la personne de la prisonnière (Jennifer Jason Leigh), seule originalité du film (étant entendu que le 70mm c'est pour le folklore: filmer quelques paysages enneigés et faire ressortir une cafetière du décor). Au Noir, jaqueteur impénitent qui aime torturer les Blancs, Tarantino oppose la femme (l'autre grande opprimée du film, historiquement parlant - le Mexicain compte pour du beurre) qui, elle, n'arrête pas de se faire taper dessus (par Kurt Russell qui visiblement avait des comptes à régler depuis Death proof - je rigole), le tout avec un certain plaisir, vu la manière dont elle provoque les coups et comment elle s'en délecte. Or s'il est clair que ce "masochisme" n'est ici que la traduction d'un fantasme masculin (la jouissance de la femme à se faire objet de l'homme, que celui-ci soit noir ou blanc), tant les scènes relèvent du burlesque, un burlesque laborieux (à l'image de la porte qu'il faut reclouer avec des planches à chaque fois qu'elle a été ouverte, tempête de neige oblige) mais réel, il apparaît assez vite que ce fantasme n'est pour Tarantino qu'un énième prétexte pour assouvir le sien, sous couvert d'imagerie gore. Ainsi le finale [attention spoiler] où l'on voit les deux derniers salopards, à l'article de la mort, le Blanc, sudiste, raciste, sexiste, et le Noir, unioniste et tout aussi raciste et sexiste, unir leurs forces pour pendre la femme - qu'il s'agisse d'une hors-la-loi ne change rien à l'affaire - et jouir du spectacle ainsi offert ("elle a bien dansé"). Si la scène vaut comme symbole d'une Amérique dégénérée dans son ensemble (aussi bien le Sud que le Nord, le Blanc que le Noir), il n'en demeure pas moins qu'à cette image filmée en plongée, donc du point de vue de la pendue, Tarantino n'a rien d'autre à opposer qu'un contrechamp, le plan en contreplongée sur la pendue se tortillant au bout de la corde, comme si les deux plans étaient, peut-être pas équivalents (quoique... un changement d'axe aurait été quand même bien venu), mais qu'ils signaient chez lui son incapacité à dépasser cet imaginaire de bissophile dont il se repaît depuis plus de vingt ans sans se questionner plus avant sur ce qu'il met en scène.

[ajout du 24-01-16: 8 c’est aussi 4+4, les quatre de l’extérieur rencontrant les quatre déjà à l’intérieur, un double carré, dispositif éminemment sadien]

vendredi 15 janvier 2016

Beau oui


David Jones pas encore Bowie en 1965



Best of David Bowie (à dominante 70's, bien sûr):

- Space oddity, 1969
- Changes, 1971
Oh! you pretty things, 1971
- Life on Mars?, 1971
- Andy Warhol, 1971
The Jean Genie, 1972
Starman, 1972
- Soul love, 1972
- Aladdin sane, 1973
Time, 1973
- We are the dead, 1974
1984, 1974
Right, 1975
- Station to station, 1976
Word on a wing, 1976
Stay, 1976
- Warszawa, 1977
- Heroes, 1977
- Ashes to ashes, 1980
- The wedding, 1993
- Jump they say, 1993
- Hallo spaceboy, 1995
- I'm deranged, 1995
- Dead man walking, 1997
- Where are we now?, 2013

Bonus: David "beau oui" et John "laid non" (ha ha):

vendredi 8 janvier 2016

[...]

The hateful eight est le huitième film de Tarantino et pour la huitième fois on retrouve dans la sonorité du titre ce que j'avais déjà pointé chez QT (cutie? hum...) quant aux titres originaux de ses films, à savoir deux termes qui se répondent (par effet de contraste, jeu de rimes ou simple association), l'un étant généralement très bref, monosyllabique (dogs, pulp, kill, proof...), tel une onomatopée sortie d'un comic strip. Rappel:

Reservoir dogs (RD) = blabla intarissable (re-ser-voir...) brutalement interrompu (dogs!), comme si la violence était la seule façon de mettre fin au discours.
Pulp fiction  (PF) = détonation (pulp!) suivie d'une onde de choc (fiction...) qui se prolongerait sur plusieurs niveaux (récit, personnages) et selon des intensités diverses.
Jackie Brown (JB) = une première exception, pour ce qui reste à mes yeux, encore aujourd'hui, le meilleur film de Tarantino, hommage amoureux à la blaxploitation, et pour le coup, pure jouissance à prononcer, en détachant bien les syllabes (jac...kie...brown), le nom d'un personnage fétiche.
Kill Bill (KB) = coup de sabre tranchant l'histoire en deux parties-miroir (kill/bill).
Death proof (DP) = crissement de pneus (death...) + vrombissement de moteur (proof).
Inglourious basterds (IB) = l'autre exception, de par sa longueur (5 syllabes) et sa drôle de prononciation, évoquant le défilement d'une bande-son au ralenti (inglooouuurious basteeerds...), comme si Tarantino levait le pied par rapport à ses précédents films, toujours plus speedés.
Django unchained (DU) = coup de fouet (django!) accompagné d'une sorte d'éternuement (unchained), suggérant quelques grippages (volontaires?) dans la mécanique jusque-là bien huilée du récit chez Tarantino.

Et The hateful eight? Je n'ai pas encore vu le film. Disons seulement que, outre le jeu de rime (hate/eight), écho lointain à Kill Bill, c'est surtout la structure du titre (3 syllabes + 1 syllabe) que l'on retient, rappelant celle de Reservoir dogs, soit un retour aux sources pour Tarantino, bien qu'il ne les ait jamais vraiment quittées, le plaisir du baratin, les dialogues étirés (the-hate-ful, hate avec un "h aspiré" - et non "muet" comme le "D" de Django -, petite bouffée d'air avant de se lancer dans de longues tirades à tiroirs), le tout glissant avec délectation, tel un gros nœud coulant qu'on serrerait tout doucement, lentement mais sûrement, pour maintenir la tension, jusqu'à ce que ça fasse "couic" (eight!). Tarantino plus tarantinien que jamais.

[ajout du 09-01-16: Bon j’ai vu le film: théâtre de boulevard et Grand-Guignol, Tarantino vise l’énorme, tel Aldrich - même cruauté -, mais ne produit qu’un truc épais, très lourd, pas généreux du tout. Sa leçon d’Histoire, sur l’Amérique, la femme et les Noirs, se réduit à une leçon de cinéma sur Tarantino et ses fantasmes. C’est un peu son 8 ½ - si on ajoute le sketch de Four rooms... Et le 70mm, à quoi bon? s’il est aussi difficile de voir le film dans ce format. En plus ça vaut surtout pour les extérieurs – on notera le superbe générique d’ouverture avec la musique de Morricone - soit seulement 1/5e du film, même si pour le reste - le huis-clos dans le refuge - Tarantino fait preuve d’un réel sens de l’espace... Bref un film pour tarantinophile pur et dur... Pas ma tasse de thé, ni de café, hé hé]

lundi 4 janvier 2016

Real Lies


Kev Kharas, Tom Watson et Pat King





POP EYE # 06

Real life, Real Lies.

C'est fou ça, personne ne connaît Real Lies à part We music music? A l'heure des bilans, le jeune groupe londonien d'electropop n'apparaît nulle part. Pourtant Real life (lire ), son premier album, aux titres impeccables - on en connaissait déjà certains -, compte parmi les plus belles réussites de l'année. On évoque Joy Division, oui peut-être, pour les paroles, la noirceur, le sentiment de vide, la morosité urbaine, toute cette réalité que la nuit, chimère festive, fait oublier durant quelques heures... parce que sinon, question musique, on est quand même plus près de David Morales et Rui Da Silva, et que s'il fallait remonter plus loin, à l'époque justement de Joy Division, dans l'esprit c'est davantage à The Clash que l'on pense, pour le goût du brassage, le mélange des genres (et des sous-genres), ici house, grime et autre jungle, rehaussé de talk-over, dans un style éminemment populaire, un style pop, quoi. Et c'est top.

Blackmarket blues (vidéo: James Blann) - Dab housing (vidéo: Joe Alexander) - World peace (vidéo: Joe Alexander) - Deeper (vidéo: Joe Alexander) - One club town - North circular (vidéo: Joe Alexander) - Lovers' Lane - Seven sisters (vidéo: Jonnie Craig) - Naked ambition - Gospel - Sidetripping.


Real life (suite): Pasolini, la poésie, la musique, la vie.

[...] Tu sais, je te l'ai dit, vieil ami, père
un peu intimidé par le fils, hôte
allophone puissant aux humbles origines
que rien ne vaut la vie.
C'est pourquoi je ne voudrais que vivre,
même en étant poète,
parce que la vie s'exprime aussi par elle-même.
Je voudrais m'exprimer avec des exemples.
Jeter mon corps dans la lutte.
Mais si les actions de la vie sont expressives,
l'expression, aussi, est action.
Non pas cette expression de poète défaitiste,
qui ne dit que des choses
et utilise la langue comme toi, pauvre, direct instrument;
mais l'expression détachée des choses, 
les signes faits musique,
la poésie chantée et obscure,
qui n'exprime rien sinon elle-même,
selon l'idée barbare et exquise qu'elle est un son mystérieux
dans les pauvres signes oraux d'une langue.
Moi, j'ai abandonné à ceux de mon âge, et même aux plus jeunes,
une telle illusion barbare et exquise: je te parle brutalement.
Et, puisque je ne peux revenir en arrière,
et me faire passer pour un garçon barbare
qui croit que sa langue est la seule langue au monde,
et perçoit dans ses syllabes des mystères de musique
que seuls ses compatriotes, pareils à lui par caractère
et folie littéraire, peuvent percevoir
- en tant que poète, je serai poète des choses.
Les actions de la vie ne seront que communiquées,
et seront, elles, la poésie,
puisque, je te le répète, il n'y a pas d'autre poésie que l'action réelle
(tu trembles seulement quand tu la retrouves
dans les vers ou dans les pages de prose,
quand leur évocation est parfaite).
Je ne ferai pas cela de bon cœur.
J'aurai toujours le regret de cette poésie
qui est action elle-même, dans son détachement des choses,
dans sa musique qui n'exprime rien
sinon son aride et sublime passion pour elle-même.
Eh bien, je vais te confier avant de te quitter,
que je voudrais être compositeur de musique,
vivre avec des instruments
dans la tour de Viterbe que je n'arrive pas à acheter,
dans le plus beau paysage du monde, où l'Arioste
serait fou de joie de se voir recréé avec toute
l'innocence des chênes, collines, eaux et fossés,
et là, composer de la musique,
la seule action expressive
peut-être, haute, et indéfinissable comme les actions de la réalité.

(Pier Paolo Pasolini, Qui je suis - Poeta della ceneri [1966-1967], nouv. trad. Jean-Pierre Milelli)

vendredi 1 janvier 2016

2016




Gene Tierney en 1941, sur le plateau de Sundown (Crépuscule) d'Henry Hathaway.

Happy new year to all my friends!