samedi 31 octobre 2015

Beach House (2)




Best of Beach House: (par ordre alphabétique)

- 10 mile stereoTeen dream
- Astronaut, Devotion
- Bluebird, Depression cherry
- Childhood, Beach house
- Common girl, Thank your lucky stars
- D.A.R.L.I.N.G., Devotion
- Elegy to the void, Thank your lucky stars
- Gila, Devotion
- IreneBloom
- Myth, Bloom
- New year, Bloom
- Norway, Teen dream
- On the sea, Bloom
- PPP, Depression cherry
- Real love, Teen dream
- Saltwater, Beach house
- She’s so lovely, Thank your lucky stars
- Somewhere tonight, Thank your lucky stars
- Space song, Depression cherry
- Take care, Teen dream
- The traveller, Thank your lucky stars
- Troublemaker, Bloom
- Used to be, single
- Walk in the park, Teen dream
- Wedding bell, Devotion
- White moon, iTunes session
- Wild, Bloom
- Wishes, Bloom

Bonus: les concerts de Beach House sur Arte (Soirée de poche) et avec Pitchfork (Special presentation: , ,  et  + Forever still).

dimanche 25 octobre 2015

Twilight zone

Vu The visit de M. Night Shyamalan. Pas mal du tout, très bien même, une fois accepté le principe (propre au petit film d'horreur) du found footage, pas ma tasse de thé, surtout quand il s'agit d'un film faussement amateur, la maîtrise déployée pour faire amateur accentuant paradoxalement les défauts inhérents à ce genre de procédé, ce que n'arrange pas non plus le jeu très pro des deux jeunes comédiens... Mais bon, ça passe, très bien même (je me répète), le mérite à Shyamalan, qu'on nous disait perdu depuis The village, alors que Lady in the water, The happening (peut-être son meilleur film) et After earth, loin de traduire une réelle perte de vitesse chez lui - je n'ai pas vu sa série (qui n'est pas la sienne) "Wayward Pines" -, témoignaient surtout de sa volonté, plus ou moins entravée, de renouvellement, ce qui bien sûr expose à quelques errements (The last airbender, que je ne déteste pas pour autant)... Si The visit emprunte à la série B, mais là encore une fausse série B du fait de sa dimension parodique, il lorgne aussi du côté expérimental, qui n'est pas sans rappeler le meilleur von Trier, celui non seulement de Riget (le sépia en moins), pour son mélange, caméra à l'épaule, de "surnaturel" et d'humour, mais aussi, forcément, des Idiots (d'une démence à l'autre...), faisant du film une sorte d'épisode TV, genre "The twilight zone", tourné dans l'esprit du Dogme 95. Sauf que Shyamalan n'est pas von Trier. Aussi retors, capable des mêmes excès (il y a toujours du "cru" chez lui, ici la scatologie), il s'en différencie par son art consommé du récit qui lui permet, le plus souvent, de nous faire avaler, moins son goût pour les twists (ici très pauvre et c'est tant mieux) que sa part de férocité, parfois très acerbe, surtout quand ça touche à son thème de prédilection, la famille, dans son décor de prédilection, la Pennsylvanie... Et dans The visit, on peut dire qu'on est servi: un père absent, une mère défaillante, deux enfants névrosés (l'une, apprentie cinéaste, qui ne peut se regarder dans un miroir; l'autre, rappeur en herbe, qui a la phobie des microbes) et des grands-parents qui, sous leurs allures au départ rassurantes, bien que déjà marquées de l'unheimliche (mamie ressemble à Lilian Gish dans la Nuit du chasseur, soit la grand-mère idéale; papy fait penser à Jack Klugman, l'acteur-type des séries américaines des années 70, "Quincy" par exemple, soit un personnage familier) cachent la plus commune - et en même temps la pire - des terreurs, celle liée à la sénilité, qu'elle soit mentale ou physique (du syndrome crépusculaire, qui vous pousse à gratter les murs la nuit, à poil, à l'incontinence fécale, qui vous fait entasser des couches souillées dans la remise... Shyamalan n'y va pas de main morte, il se lâche, si je puis dire)... et ce d'autant plus que cette décrépitude est vue à travers le regard (intrusif) d'adolescents et qu'elle se confond avec la folie meurtrière qui sied au film d'épouvante. Cela dit, réduire le film à sa dimension scato-horrifique n'est pas lui rendre justice, c'est même prêter le flanc aux sempiternelles attaques des anti-MNS... Si The visit est une réussite, c'est que Shyamalan arrive à dépasser les limites du genre, quitte à les bousculer sans ménagement, pour gagner une sorte de plus-value narrative, à travers le cheminement des deux ados. A un moment du film, qui marque aussi un tournant, les enfants font une partie de Yams (jeu familial par excellence) avec les grands-parents. Papy prend le jeu très au sérieux (il est dans la stratégie), alors que mamie s'en fout (et pour cause), mais c'est elle qui réalise le "Yatsé". Les enfants sont hors-jeu, d'abord parce qu'ils ont découvert, horrifiés, le vrai visage de la vieillesse, ensuite parce qu'ils ont compris, terrifiés, le danger qu'ils courent à rester auprès d'elle. Leur salut passe par l'évitement (non pas de la peur mais de ce qui la nourrit), comme celui du fils Smith passait par l'effacement dans After earth. Il y a, là aussi, quelque chose de l'initiation. Et dans le cas de Shyamalan, de la ré-initiation, tant The visit respire la croyance en un cinéma différent, mineur, loin d'Hollywood, la grosse industrie (la chose blanche aux yeux jaunes?), devenue aujourd'hui aussi maboule et effrayante qu'un vieillard sénile.

jeudi 22 octobre 2015

Beach House


Victoria Legrand et Alex Scally





POP EYE # 04

Depression cherry et Thank your lucky stars, Beach House.

Bah voilà. Beach House nous avait habitué à un album tous les deux ans, et là, paf, il nous en sort deux d'un coup, la même année, à deux mois d'intervalle (passant ainsi du bisannuel au biannuel, ha ha). Cela dit, on peut aussi estimer que Depression cherry aurait dû sortir en 2014 et Thank your lucky stars en 2016, ce qui aurait maintenu le rythme... mais que le timing a dû être modifié, sortie retardée pour le premier, du fait de son caractère plus somnolent que d'habitude (un besoin "dépressif" de prolonger les rêves?), avancée pour le second (empressé qu'on serait de "remercier sa bonne étoile"?), de sorte que les deux albums semblent se répondre, formant une sorte de diptyque, de même tonalité, celle qu'on connaît depuis toujours chez Beach House, mais aux couleurs différentes, blanche en ce qui concerne Depression cherry, le rouge cerise relevant de l'antiphrase, plus rose en ce qui concerne Thank your lucky stars, avec des pointes de bleu ici et là. Ecoutant le premier, sans connaître le second, je me demandais à quel moment l'album, planant dans les hautes sphères ("Space song", "PPP", "Bluebird"), allait atterrir, ce qu'il ne faisait pas vraiment - en dépit de quelques "étincelles" pour le moins incongrues -, restant même accroché très haut sur la fin, d'où le côté éthéré, pas désagréable, loin de là, mais un peu frustrant... Sauf qu'il y avait ce second album, resté caché, dont l'écoute aujourd'hui vient redistribuer les cartes. Non seulement par sa richesse ("She's so lovely", "Common girl", "The traveller", "Elegy to the void"...), rappelant le meilleur de Beach House, mais aussi parce qu'il permet de réécouter autrement le précédent, celui-ci se révélant finalement comme un long (et beau) préambule, très aérien, et en même temps parfaitement autonome, avant la descente sur terre, tout en douceur, que représenterait le suivant, descente d'autant plus douce que c'est sur la pointe des pieds que se fait l'atterrissage, à l'instant du slow final ("Somewhere tonight"). Magique.

Depression cherry: Levitation - Sparks - Space song - Beyond love - 10:37 - PPP - Wildflower - Bluebird - Days of candy.

Thank your lucky stars: Majorette - She's so lovely - All your yeahs - One thing - Common girl - The traveller - Elegy to the void - Rough song - Somewhere tonight.

samedi 17 octobre 2015

[...]




La séquence du mois: le 2e essai de Bernard Foley, l'ouvreur australien, contre l'Angleterre. Un régal! Je ne sais pas si ce type de combinaison, rappelant le rugby champagne d'autrefois, est monnaie courante dans les matchs du Four Nations et du Super 15, mais chez nous, c'est-à-dire dans l'hémisphère Nord, je n'en avais plus vu depuis des lustres. Rien que pour ça, l'Australie mériterait de gagner la Coupe du Monde...

J'aime beaucoup Depression cherry, le dernier album de Beach House, mais peut-être pas autant que les précédents, Teen dream et Bloom... Quoique.

[ajout du 19-10-15: On ne me dit rien à moi, je viens seulement d'apprendre - merci valzeur - la sortie il y a trois jours, en loucedé, d'un nouvel album de Beach House, Thank your lucky stars, enregistré en même temps que Depression cherry... et plus beau encore!]

Une de mes chansons préférées du moment: "Be small" sur l'album éponyme de Here We Go Magic. Très steelydanien.

Belle & Sebastian: Perfect couples (extended version), une vidéo d'Oscar Sansom, parodiant le célèbre Tango de Zbigniew Rybczynski.

Sinon, quelques mots sur les Mille et une nuits de Miguel Gomes. Préféré, et de loin, à Tabou (trop chichiteux). Le volume 1 est long à démarrer, j'étais inquiet (haha), mais l'attente est récompensée: avec l'histoire du coq et du feu, Gomes retrouve le charme de Ce cher mois d'août et les "Magnifiques" sont vraiment... magnifiques. Le volume 2 prolonge dans un premier temps l'émotion ressentie à la fin du volume 1, à travers la fugue de Simão "Sans Tripes", avant de s'égarer quelque peu, lors d'un passage nettement moins inspiré, j'étais désolé (haha), puis de retrouver sa veine, miraculeusement, grâce à Dixie et ses maîtres, dans une tour de banlieue (qui n'a rien d'un donjon). Quant au volume 3, si le début - marseillais - marque le pas, la suite est un ravissement (c'est le plus beau du film): quarante minutes merveilleuses sur le chant enivrant des pinsons... à côté de l'aéroport de Lisbonne et sa piste d'atterrissage!, j'étais enchanté (haha). Bref un film hybride, sinusoïde, pasolinoïde, à l'imaginaire foisonnant, "poélitique" comme disait je ne sais plus qui, sur... sur quoi au fait? un pays en crise, oui bien sûr, des hommes et des femmes affligés, oui bien sûr... mais encore, la question du récit, en crise lui aussi, qui voit son auteur, faussement démissionnaire, chercher (et le plus souvent trouver), en toute liberté, quelques parades nouvelles à son propre cinéma, à mille (et une) lieues des formats d'aujourd'hui... Et ce par l'entremise, outre Schéhérazade et les gens de peu, d'un coq, d'un chien, de pinsons... d'une baleine également. Prodigieux bestiaire.    

vendredi 9 octobre 2015

Destroyer


Dan Bejar





POP EYE # 03

Poison season, Destroyer.

Assurément un des plus beaux albums de l'année. Et comme No song, no spell, no madrigal de The Apartments, totalement à contre-courant. Ici à travers une orchestration d'un autre âge (ah le saxo de Joseph Shabason!), conférant à l'ensemble un côté music-hall, mieux: cabaret, digne du meilleur glam, celui des années 70 (Bowie, Roxy Music, Reed), que Bejar combine à d'autres genres musicaux: pop, soul, jazz, funk... pour nous offrir un album d'une richesse sans pareille: "Dream lover", "Forces from above", The river", "Archer on the beach", "Solace's bride"..., à l'image aussi de ces trois versions du même morceau ("Times Square"), signe que l'art béjarien est d'abord un art de la variation, et des plus subtils. De Bowie (période "plastic soul") à Springsteen (époque E-Street Band), de Paddy McAloon (Prefab Sprout) à Neil Hannon (The Divine Comedy), en passant par Mick Head (The Pale Fountains) et Roddy Frame (Aztec Camera), c'est tout un passé qui ressurgit à l'écoute de Poison season. La mélancolie pointe, douce et souveraine. Et c'est magnifique. 

Times Square, Poison season I - Dream lover - Forces from above - Hell - The river - Girl in a sling (vidéo: David Galloway) - Times Square (vidéo: Shayne Ehman) - Archer on the beach - Midnight meet the rain - Solace's bride - Bangkok - Sun in the sky - Times Square, Poison season II.

Bonus: de Vancouver à Toronto: Do we all feel it, Laser (Lisa Lobsinger), 2015.

jeudi 8 octobre 2015

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Toute une nuit (la fin) de Chantal Akerman (1982). [via arcilsota's channel]

jeudi 10 septembre 2015

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Il est magnifique le dernier album de Destroyer. J'y reviendrai.

Je reviendrai aussi sur le "Gomche" et le "Chapi Chapo".

A bientôt.

[ajout du 18-09-15]:

"La vicomtesse leva ses beaux yeux vers la corniche à laquelle sans doute elle confia tout ce que ne devait pas entendre un inconnu. Une corniche est bien la plus douce, la plus soumise, la plus complaisante confidente que les femmes puissent trouver dans les occasions où elles n'osent regarder leur interlocuteur. La corniche d'un boudoir est une institution. N'est-ce pas un confessionnal, moins le prêtre? En ce moment, madame de Beauséant était éloquente et belle; il faudrait dire coquette, si ce mot n'était pas trop fort. En se rendant justice, en mettant, entre elle et l'amour, les plus hautes barrières, elle aiguillonnait tous les sentiments de l'homme: et, plus elle élevait le but, mieux elle l'offrait aux regards. Enfin elle abaissa ses yeux sur Gaston, après leur avoir fait perdre l'expression trop attachante que leur avait communiquée le souvenir de ses peines." (Honoré de Balzac, La Femme abandonnée, 1832)

mercredi 22 juillet 2015

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Les Amours d'Astrée et de Céladon [la fin] d'Eric Rohmer (2007).

Astrée ne prit pas garde que ces caresses étaient un peu plus serrées que celles que les filles ont accoutumé de se faire. Elle lui rendait ses baisers tout ainsi qu'elle les recevait, non pas comme à une Alexis mais comme à un portrait vivant de Céladon.

Bon, à part ça, je repars... il le faut. Vraiment. Bye...

dimanche 19 juillet 2015

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"Cream on chrome", Ratatat, 2015.

Il y a toujours un détail incongru dans un film de Hong Sangsoo, un truc bizarre qui vous poursuit tout le long du film bien qu'il n'ait aucune importance, de sorte qu'on finit par l'oublier une fois la projection terminée. Dans Hill of freedom il s'agit des chaussures de Mori, le personnage japonais (Ryo Kase, vu entre autres dans Restless, le beau film de Gus Van Sant, où il incarnait le fantôme d'un kamikaze), plus précisément du bruit que font celles-ci (des baskets montantes) lorsqu'il marche, comme si elles étaient trop grandes ou mal lacées, donnant l'impression qu'il traîne les pieds. Non pas que les Japonais, en plus d'être "très gentils, très polis et très propres" (dixit la logeuse), traîneraient les pieds - comme les Chinoises -, mais parce que ces chaussures ne semblent pas suivre le même rythme que celui qui les porte. On peut certes y voir une forme de paresse (à l'image de la langue anglaise à laquelle recourent les personnages, puisque Mori ne parle pas coréen, ce qui simplifie les échanges), quelque chose de la fatigue aussi, marqué par un besoin irrépressible de dormir pour mieux rêver de celle qui n'est pas là. On peut encore y voir une sorte d'oblomovisme, en accord avec la pureté morale du héros. Reste que c'est le film lui-même qui traîne les pieds. Comme s'il était à la traîne du récit, un récit qui, lui, progresse, imperturbable, au gré des lectures désordonnées qu'en fait la femme aimée (les pages ont été mélangées accidentellement et l'une d'elles a même été oubliée, d'où certaines ellipses et la brièveté du film - 66 minutes). Comme si, dans le fond, la présence de Mori, l'auteur des lettres, relevait d'un autre espace (espace que la femme du café ne saurait partager même s'il finit par coucher avec), d'un autre temps (en écho avec sa propre lecture d'un livre sur le temps), qui fait que pour lui "il y a longtemps" veut dire "deux ans", qui fait surtout que le temps de l'amour, non seulement c'est long et c'est court, comme le chantait Françoise Hardy, mais, plus encore, ne se rattrape jamais si d'aventure on l'a laissé filer.

mardi 14 juillet 2015

Le voeu à l'amour




Ida Lupino dans The bigamist (1953).

"Mais voyez encore Ida Lupino renouer avec le style de la Triangle, comme Gide, naguère, renoua avec celui de Mme de La Fayette; les aventures de ses héroïnes (...) me touchent autant que les espiègleries de Bebe Daniels, la grâce mutine de Carol Dempster, elles s’entravent de cruelles étourderies, puis, brusquement, ennuyées de la prudence, elles délaissent toute précaution et se livrent au bonheur d’aimer." (Jean-Luc Godard)

My own private Ida.

Ecrire sur des films vus il y a déjà longtemps est un exercice à la fois périlleux et merveilleux. Périlleux, parce qu’on travaille alors sur un matériau fragile - fragments d’images, bouts de récits, coulées d’émotions - où, bien souvent, ce qui persiste du film est plus l’impression ressentie lors de sa vision que le film lui-même. Merveilleux, parce qu’on s’appuie malgré tout sur la trace laissée par un film, mélange de souvenirs et de réminiscences, sinon de purs fantasmes, empreinte faite de climats et de couleurs, gravée au fond de notre mémoire et, dès lors, moins sensible aux effacements du temps. Reste que parfois il est bon de revoir les films, autant par souci de rigueur que pour réactiver le processus, réalimenter la machine, dépoussiérer les circuits, pour retrouver la trace originelle, l’éclat de la première fois. Le dernier festival d’Amiens (1) fut ainsi l’occasion de revoir certains films d’Ida Lupino - et de découvrir les autres que je désespérais de voir un jour -, occasion que tout cinéphile ne pouvait manquer, qu’il soit ou non lupinien, tant ces films sont rares, quasi invisibles, faisant de chacune de leurs projections un événement, mieux: un miracle, où le sentiment éprouvé serait celui de la révélation, le sentiment d’assister à quelque chose que l’on croyait perdu et qui, subitement, là sous nos yeux, ressurgirait, brouillant notre regard d’un petit voile lacrymal.

La première chose qui frappe lorsqu’on revoit les films d’Ida Lupino, surtout les trois premiers (Not wanted, Never fear, Outrage), c’est l’espèce de beauté virginale qui s’en dégage, une sorte de blancheur, assez mystérieuse, imprégnant les films d’une véritable aura. En cela, l’œuvre de Lupino semble bien s’enraciner dans le cinéma muet des années 20 et non dans le cinéma social produit par la Warner dans les années 30, comme on l’avait un peu trop rapidement avancé (la filiation entre les films joués par Ida Lupino et ceux qu’elle réalisa par la suite apparaît finalement assez mince). Godard, qui bien avant les mac-mahoniens fut le premier à crier son admiration pour le cinéma de Lupino, avait donc raison lorsqu’il rapprochait le style de celle-ci de celui de Griffith. Pour preuve, la séquence dans Outrage où l’on voit Mala Powers s’enfuir, affolée, après avoir assommé lors du bal l’homme qui cherchait à flirter, réactivant en elle le traumatisme du viol subi au début du film. Elle se précipite d’abord vers l’objectif, comme si elle voulait se blottir dans les bras du metteur en scène, puis s’en éloigne, dévalant les routes, traversant les champs, dans une succession de plans larges, plus magnifiques les uns que les autres, avant de s’effondrer, épuisée, au pied de l’arbre où venait se réfugier, enfant, le jeune pasteur lorsqu’il avait fait une bêtise. C’est bien Griffith, le Griffith de Way down east, qui est convoqué ici (certains y verront Sjöström ou encore Stiller, ce qui n’est pas faux non plus). Voir aussi la fin de Never fear, quand Sally Forrest quitte le centre de rééducation et qu’elle aperçoit sur le trottoir Keefe Brasselle l’attendant, une fleur à la main. C’est à Chaplin cette fois que l’on pense, à City lights bien sûr, film qui appartient encore à l’art du muet, bien que sonorisé. D’ailleurs, c’est un peu ce qui définit les premiers films de Lupino: du muet sonorisé, parfois même terriblement sonore. Never fear est sur ce point caractéristique, qui "voit" la musique céder souvent à l’emphase mélodramatique. Or cet excès, loin de pénaliser le film, vient au contraire, et paradoxalement, lui conférer un supplément d’âme, celui justement des films muets, à la manière, là encore, des films de Chaplin. Ce que l’on pourrait dire également des autres "effets" chez Ida Lupino, ceux purement cinématographiques (effet de flou, jeu sur la profondeur de champ...) dont elle usait sans abuser lors des scènes de trauma (accouchement, attaque de paralysie, viol...), ces petites intempérances au niveau de la forme, pour traduire les blessures du réel, et qui n’avaient rien de démesuré - contrairement à ce que soutenait Rivette - tant le cinéma de Lupino est marqué au sceau de l’évidence. Un cinéma que je qualifierais volontiers d’élémentaire, mais dans tous les sens du terme, à la fois primaire et fondamental, basique et essentiel, liminaire et définitif. Un cinéma dont les effets, pour le coup, s’avèrent impossibles à définir avec certitude: faut-il y voir l’abc du métier - une sorte de b.a.-ba des effets au cinéma -, l’enfance de l’art ou sa cristallisation en quelques plans d’une parfaite transparence? Des effets qui, en tous les cas, étaient animés par un vrai désir, toujours le même, celui de faire "parler" les images. La force du cinéma de Lupino réside bien, en premier lieu, dans ce pouvoir accordé aux images, ce que la cinéaste reconnaissait elle-même en se déclarant "contre les dialogues". C’est tellement vrai que les scènes les plus bavardes dans ses films, les scènes qui se passent dans un bureau de police ou au tribunal, seule trace finalement de son passage à la Warner (à relativiser toutefois: les scènes sont beaucoup moins didactiques chez Lupino), seraient aussi les plus faibles.

Mais si le cinéma d’Ida Lupino s’origine dans le muet, il ne se réduit pas non plus à cela. Prenez dans Outrage l’autre grande séquence du film, celle du viol, tournée elle aussi sans dialogue. Moins expressionniste que véritablement langienne, la séquence évoque par sa construction M avec ces cadrages en plongée sur des espaces désaffectés, faits de lignes et de blocs, qui emprisonnent le personnage suivant un mouvement crescendo, lui-même ponctué par la stridence d’un klaxon - ironie suprême, c’est la jeune fille qui sifflote au début de la scène et non son agresseur, contrairement au film de Lang - et brutalement interrompu par la fermeture d’une fenêtre qu’un travelling arrière et ascendant est venu dévoiler. Or ce dernier mouvement n’est pas langien à proprement parler, il serait plutôt fordien: le travelling arrière comme geste de pudeur (devant l’horreur de l’acte), que l’on retrouvera... quinze ans plus tard dans le finale de Seven women, et le travelling ascendant comme geste de surpassement, conférant à la scène une dimension sacrificielle (le sacrifice de la jeune fille, offerte aux instincts d’un homme que la société a déjà puni mais n’a pas su guérir - c’est le film qui le dit), rappelant cette fois le finale de Mary of Scotland, réalisé... quinze ans plus tôt. Et ce n’est pas tout. J’ai parlé ailleurs (2) de correspondances possibles entre les films de Lupino et ceux de Rossellini tournés avec Ingrid Bergman, comme par exemple Stromboli. On pourrait également évoquer Tourneur par cette manière qu’a Ida Lupino de conduire un récit ou encore Cassavetes par sa façon d’inscrire un personnage dans le décor d’une grande ville, anticipant le cinéma faussement documentaire de l’école new-yorkaise. Bizarrement, alors que l’on s’accordait jusque-là à reconnaître chez elle surtout l’influence de Walsh (à partir de critères il est vrai plus biographiques qu’esthétiques - si la forme est souvent celle du film noir, est-elle spécifiquement walshienne?), il apparaît que c’est aussi à d’autres cinéastes que son œuvre renvoie, des cinéastes très différents les uns des autres et dont, pour la plupart, Ida Lupino ne connaissait pas, ou ne pouvait pas connaître, le travail. Elle-même se plaisait à dire que ses connaissances tenaient "sur une tête d’épingle", sans qu'on sache d’ailleurs si elle parlait de cinéma ou de culture en général. Qu’en déduire, si ce n’est la position à la fois centrale et périphérique - donc totalement inassignable - d’Ida Lupino dans l’histoire du cinéma, carrefour "inconscient" des multiples courants qui ont traversé le cinéma, des origines à, disons, la Nouvelle Vague. Pour autant, il ne s’agit pas de voir en elle on ne sait quel chaînon manquant entre classicisme et modernité. Sa position, qui finalement n’en est pas une, nous montre avant tout le caractère unique d’une œuvre, absorbant des pans entiers de l’histoire du cinéma, passés comme à venir, sans que cela change quoi que ce soit au cours de l’histoire. De sorte qu’il n’existe, à l’inverse, aucun cinéaste dont on peut dire qu’il est lupinien. Le cinéma de Lupino est beaucoup trop vaste pour qu’on puisse s’en réclamer. Il embrasse tout le cinéma, il l’embrase même. Et on ne m’enlèvera pas de l’idée que ce pouvoir d’embrasement, Ida Lupino le devait autant à ses conceptions d’artiste - au demeurant hors pair, elle était aussi musicienne - qu’à ses convictions de femme. Le vrai mystère Lupino, qui rend son œuvre élémentaire et immense à la fois, c’est que chez elle il est impossible de dissocier ce qui relevait d’une attitude purement artiste de ce qui appartient réellement à la position féminine. Cela tient peut-être à l’étrange alchimie qui existe dans ses films entre l’audace des sujets et l’élégance de leur mise en scène, mais surtout à la puissance créatrice d’une artiste, réinventant ni plus ni moins le cinéma, au sens où elle ne cherchait ni à imiter ni à innover mais simplement à retrouver l’émotion du geste créateur, dévoilant ainsi ce qu’il en est du désir - de l’artiste comme de la femme -, et ce, quelles que soient les formes (muet/parlant, mélodrame/film noir, classique/moderne...) que ce geste épousait, sans le savoir.

Ce minimalisme grandiose chez Ida Lupino, on le retrouve dans la structure de ses récits, d’une simplicité confondante, presque arithmétique, et en même temps d’une portée sans limites. C’est manifeste dans les premiers films: une jeune femme subit un choc (un premier amour qui tourne mal, une attaque de poliomyélite, un viol), aux conséquences terribles (une grossesse non désirée, une carrière brisée, un mariage impossible), la poussant à fuir pour trouver refuge en un lieu (une institution pour mères célibataires, un centre de rééducation pour paraplégiques, un petit village uni autour de son pasteur) où elle pourra se reconstruire psychiquement et physiquement, avant de repartir puisque la "vraie vie" est, lui dit-on, à l’extérieur, là où l’attend celui qui l’aime. Si le récit se développe de manière linéaire et somme toute logique, le refuge étant la réponse adaptée, voire pragmatique, au traumatisme et à ses répercussions, le dernier mouvement est, lui, beaucoup plus complexe. Dans Not wanted, Sally Forrest doit passer par la prison (pour avoir enlevé un bébé), bénéficier de la clémence du juge et surmonter son désespoir, avant de rejoindre l’homme qui l’a toujours aimée. La fin n’est qu’un compromis: celui dont elle tomba amoureuse, l’artiste sans attaches qui l’avait séduite puis abandonnée (histoire classique), est en partie oublié, mais si elle accepte d’aller vers l’autre, ce n’est pas parce qu’elle l’aime véritablement (elle apprendra peut-être à l’aimer), mais parce qu’il représente l’antithèse du premier et qu’à ce titre il lui assurera une certaine stabilité, soit le modèle parental qu’elle voulait fuir au départ. Dans Never fear, c’est bien celui qu’elle aime que Sally Forrest retrouve à sa sortie de l’institut. Pourtant, là aussi, la fin est un compromis: l’homme qui l’attend n’est plus celui du début. Si elle a pu progressivement quitter sa chaise roulante, abandonner ses béquilles et, on l’espère, remarcher normalement, rien ne dit qu’elle pourra danser de nouveau. L’homme qu’elle retrouve à la fin, avec sa petite fleur et son air benêt, c’est peut-être son futur mari, le futur père de ses enfants, mais pas le séduisant danseur, le complice des premières heures avec qui elle partageait désir et passion (il a, entre-temps, trouvé une autre partenaire). Dans Outrage, Mala Powers, après avoir écorché au piano quelques notes de musique, vient s’agenouiller aux pieds du pasteur, assis dans son fauteuil, scène qui renvoie à la séquence de l’arbre et où Ida Lupino conjugue dans le même plan la loi morale, représentée par la figure paternelle du pasteur, le principe de loyauté, symbolisé par son image d’homme juste (c’est lui qui a obtenu par son plaidoyer l’abandon des poursuites à l’encontre de la jeune fille), et surtout l’impossible rapprochement qui existe dorénavant entre le personnage féminin, à jamais meurtri, et l’homme, tout homme, quel qu’il soit. L’amour qu’éprouve la jeune femme pour le pasteur (le seul qui la comprenne) n’est possible que parce qu’il est exempt de toute sexualité, ce qui permet à ce dernier de lui prendre la main, de la serrer dans ses bras, et même de l’embrasser (sur le front). Mais le fiancé, qu’elle est censée retrouver par la suite, pourra-t-il se satisfaire de rapports si platoniques? Dans Hard, fast and beautiful (qui est l’adaptation d’un roman), la fin est tout aussi ambiguë. Ce qui servait d’exposition dans les films précédents - l’innocence originelle du personnage féminin -, se trouve ici déployé sur toute la première partie (l’ascension d’une championne de tennis dans un milieu rongé - déjà - par l’affairisme), le film ne commençant, pour ainsi dire, qu’à partir du moment où Sally Forrest prend conscience qu’elle est "exploitée" par sa mère (et son coach). Le match n’est pas tant alors sur le court qu’à l’extérieur, dans les coulisses, entre la mère (Claire Trevor prodigieuse) et sa fille, Ida Lupino mettant en scène ce que Lacan appelait le "ravage" de la relation mère-fille, cette relation passionnelle dont l’issue, toujours différée (d’où finalement le long développement de la première partie), ne peut être qu’une rupture. La fin est sublime, comme toujours chez Lupino, qui montre la mère, seule au milieu des gradins, après que sa fille lui a remis la coupe qu’elle vient de gagner, accompagnant son geste d’un méprisant: "Tiens, tu l’a bien méritée". Le fiancé est là cette fois (c’est le même que dans Outrage), prêt à ramener "sa" championne à la maison. Mais pour lui offrir quoi? La même vie ennuyeuse dont a cruellement souffert la mère, petite vie bien rangée où toute ambition serait elle aussi rangée, au fond des placards, où l’on ne "jouerait" plus que le dimanche, au tennis en l’occurrence, et encore, pour laisser gagner les autres.

Comme on le voit, les jeunes héroïnes d’Ida Lupino font l’épreuve de leur incomplétude, à travers les différents traumatismes qu’elles subissent, de cette incomplétude qui les fait tant souffrir mais avec laquelle elles doivent apprendre à vivre. Encore qu’Ida Lupino ne nous dit pas si cette "acceptation" finale est le résultat d’une transformation progressive du personnage, que d’autres appelleront maturité (la compréhension que la vie, c’est avant tout fonder un foyer, avoir des enfants, etc.), ou la marque d’une certaine résignation (l’impossibilité au bout du compte d’échapper au modèle parental). Autrement dit, l’aspiration au bonheur connaît-elle des limites qu’on ne saurait franchir, ou n’est-elle qu’une chimère dont il faut, tôt ou tard, s’affranchir? Quelle que soit la réponse, il apparaît surtout que ces héroïnes n’accèdent pas, à la fin de leur itinéraire, à un stade supérieur. C’est pourquoi on ne peut parler chez elles d’initiation, comme beaucoup l’ont fait. L’initiation, même dans sa version moderne, dégradée, suppose toujours un passage qui permette à l’individu de passer d’un état à un autre, plus élevé. Dans l’initiation, la souffrance fait partie du rite, elle assure la transformation du sujet. C’est par le traumatisme du passage que le sujet advient, différent. Tel n’est pas le cas de l’héroïne lupinienne: le chemin emprunté - ce trajet en forme de boucle, où le personnage fuit un modèle, celui des parents, pour finalement le retrouver - ne lui permet pas de s’élever véritablement, mais d’éprouver simplement ce manque qui lui est propre. Certes, la société, à travers ses différentes structures, évite le pire en maintenant l’individu en détresse dans le lien social, mais ce lien est fragile et souvent transitoire. Il faut autre chose, qui ne relève ni de la communauté des hommes ni de la volonté individuelle, mais de l’autre, pour que le sujet fasse l’expérience de son manque. Dans le finale si bouleversant de Not wanted, qu’est-ce qui arrête Sally Forrest dans son élan suicidaire, si ce n’est la compréhension soudaine par la jeune femme que celui qui est là, à terre, frappant le sol de ses poings, ne peut vivre sans elle. Par ce geste, qui conjoint rage et désespoir (et que reproduira d’ailleurs Sally Forrest dans Never fear), l’homme exprime autant son amour que son refus d’être abandonné. En inversant les rôles, il permet à la jeune femme de trouver in extremis sa place dans le dispositif amoureux. La question n’est donc pas tant pour la femme de se "libérer" (on ne saurait grossir exagérément la portée sociologique des films de Lupino) que de se situer idéalement par rapport à l’homme (discours qui, on le comprend, ne pouvait qu’agacer les féministes). Il y a là en définitive une démarche plus dialectique qu’initiatique, où l’autre apparaît moins comme l’objet aimé, inaccessible, que comme un substitut au manque, ce à quoi l’héroïne finit par se raccrocher à défaut de s’identifier. Pour Ida Lupino, le plus important n'est pas que la femme soit l’égale de l’homme (en cela, elle n’est pas féministe), mais qu’il existe un équilibre entre les deux (ce qui fait qu’elle n’est pas non plus anti-féministe). Et le meilleur équilibre, c’est quand l’homme vient combler, par son amour, ce qui peut manquer à une femme: un enfant dans Not wanted (l’homme est un éclopé qui joue encore aux trains électriques), des épaules solides dans Never fear (c’est le sens du dernier plan qui voit l’homme se substituer, en recueillant la femme dans ses bras, à la canne que celle-ci abandonne).

Not wanted et Never fear se concluent ainsi de façon symétrique - c’est la femme qui soutient l’homme dans le premier, et l’inverse dans le second -, les deux films formant une sorte de diptyque. Mais pour les autres? Dans Outrage, les retrouvailles entre Mala Powers et son fiancé restent hypothétiques, Ida Lupino préférant conclure sur l’image du pasteur resté seul. La fin de Hard, fast and beautiful n’a rien d’un happy end non plus, et il n’est pas sûr, on l’a vu, que le sort de Sally Forrest soit plus enviable que celui de sa mère, abandonnée de tous. Il est d’ailleurs symptomatique que ces deux films se terminent sur un personnage esseulé. Aux couples "raccommodés" des deux premiers films, Ida Lupino oppose dans Outrage et Hard, fast... la solitude d’un homme, le pasteur, et celle d’une femme, la mère. Comment l’interpréter? Ces deux personnages ne font-ils qu’asseoir le bon déroulement de l’Œdipe, à travers l’amour qu’éprouve une fille pour son père - ou toute autre figure équivalente - et le rapport pour le moins conflictuel qu’elle entretient avec sa mère? Jouent-ils simplement le rôle de médiateur dans la mécanique si complexe du désir, entendu que l’objet du désir est toujours celui d’un "autre" que le sujet admire, envie ou bien hait farouchement? Pas seulement, car en assurant la fin du récit, ces personnages acquièrent aussi une sorte de plus-value narrative. Ils se révèlent chacun, et après coup, comme le personnage central du film (à ne pas confondre avec le personnage principal qui reste évidemment l’héroïne), celui autour duquel s’est organisé le récit, soit pour favoriser le retour de la jeune femme à la norme (le pasteur), soit au contraire pour l’en écarter (la mère). Figures œdipiennes, médiateurs du désir, moteurs fictionnels, les deux personnages sont tout ça à la fois. Mais ce sont aussi de vrais personnages, en l’occurrence tragiques, portant en eux tout le poids du drame qui les accompagne (l’homme a un temps perdu la foi, la femme n’a jamais pu concrétiser ses désirs), de sorte que le "recadrage" final donne à leur solitude des allures de déréliction. On ne comprend pas très bien, en effet, cette mission que le pasteur dit devoir accomplir et qui ne lui permettrait pas de garder la jeune femme près de lui (puisqu’il est justement pasteur et que vivre avec une femme n’est pas incompatible avec les devoirs de son ministère). On ne comprend pas non plus cet acharnement chez la mère à demeurer dans l’ombre de sa fille, se contentant de vivre par procuration la réussite de celle-ci, sans chercher à s’épanouir elle-même (puisqu’elle est encore jeune et belle et que rien ne lui interdit de refaire véritablement sa vie). Ou plutôt, on ne le comprend que trop bien. Quelque chose résiste en eux, de trop longtemps refoulé, pour qu’ils puissent saisir la chance que leur offrent, ici une jeune femme égarée, là le talent de sa propre fille. Il y a une forme de masochisme chez le pasteur à laisser partir la jeune fille, comme chez la mère à ne pas vouloir qu’elle parte, sachant dans les deux cas qu’ils finiront seuls et ne pourront qu’en souffrir. Amour trop charitable dans Outrage, trop possessif dans Hard, fast and beautiful, on peut voir l’épilogue de ces deux films comme l’antithèse de ce qu’avançaient Not wanted et Never fear dans leur finale.

Il y aurait donc un mouvement dans l’œuvre d’Ida Lupino (comme dans toute œuvre, d’ailleurs) qui verrait les films se répondre en écho: Outrage serait la réponse à Not wanted - dans les deux films, la ville que quitte au début l’héroïne porte le même nom: Capitol City - à travers la question du désir sexuel; Hard, fast and beautiful serait, lui, la réponse à Never fear à travers la question plus générale de l’ambition. Quant à The bigamist, il serait la réponse à tous les films, y compris The hitch-hiker (3). Ah, The bigamist! Ce n’est peut-être pas le plus émouvant de tous les films de Lupino (encore que le regard d’Edmond O’Brien, aussi déchirant que déchiré...) mais c’est assurément le plus parfait. Ida Lupino y reprend la construction en flash-back de Not wanted: un homme raconte à un enquêteur, qui a découvert son "crime", comment il en est arrivé à épouser deux femmes. Les fameux déplacements géographiques qui caractérisaient jusque-là les films de Lupino - et trouvaient leur point d’orgue dans The hitch-hiker, véritable road movie - se réduisent ici à de simples allers-retours entre San Francisco et Los Angeles. Soit les deux foyers entre lesquels l’homme doit constamment naviguer. Car bien sûr il y a deux femmes dans The bigamist: d’un côté, Joan Fontaine, la blonde ambitieuse qui a longtemps fait passer sa carrière avant son rôle d’épouse et de mère (ne pouvant avoir d’enfant, elle souhaite après huit ans de mariage en adopter un), ce qui nous renvoie aux héroïnes de Never fear et de Hard, fast and beautiful; de l’autre, Ida Lupino, la brune plus modeste dont on devine les blessures secrètes, rappelant les personnages meurtris de Not wanted et d’Outrage, et qui aspire enfin à fonder une famille (elle ne tarde pas, elle, à tomber enceinte). La maturité qu’on cherchait à tort dans le finale des précédents films serait donc plutôt dans The bigamist, le dernier film qu’Ida Lupino réalisa pour les Filmakers. Pour autant, la fin n’est pas plus explicite. Au contraire même, au point de laisser le film littéralement en suspens. Comme dans Outrage et Hard, fast..., The bigamist se conclut sur la solitude d’un personnage. Sauf qu’ici, il s’agit non seulement du personnage central mais aussi du personnage principal. Autant dire que ce personnage ne peut être que l’organisateur de sa propre fiction (normal, il est bigame et vit en permanence dans le mensonge). Le film est ainsi dédoublé en deux parties bien distinctes, la séparation des deux par le héros assurant la solidité de l’artifice. Les deux femmes s’opposent mais Ida Lupino, elle, ne les oppose pas, jouant plutôt sur leur complémentarité. Car si c’est l’ambition, l’intellectualisme et une certaine sophistication chez la première femme qui poussent l’homme à en épouser une seconde, en tout point différente, cette dernière ne se substitue pas à la première, chacune ne faisant qu’apporter à l’homme ce que l’autre ne peut lui offrir. C’est pourquoi il aime pareillement ces deux femmes, lesquelles d’ailleurs le lui rendent bien. Mais ce qu’il aime plus que tout, c’est la "femme" que représentent les deux réunies, une sorte de femme-toute, femme qui évidemment n’existe pas. C’est ce tout de la femme, impossible, qui fait "trou" pour le héros lors du procès lorsqu’il voit à la fin les deux femmes ensemble. Il semble égaré (on n’est pas sûr qu’il entende réellement ce que lui dit le juge, se refusant à le condamner puisqu’il l’a déjà été en ayant tout perdu et qu’on ne condamne pas deux fois un homme pour la même faute), face au vide que constituera désormais sa vie, mais aussi pétrifié, devant ce qui lui apparaît là, soudainement, par l’intermédiaire des deux femmes: le réel de son fantasme - la femme idéale -, la fusion de deux réalités qu’il avait jusqu’à présent soigneusement dissociées, quelque chose en définitive qui ne peut que le précipiter dans un abîme terrifiant.

Reste une interrogation. Comment interpréter le fait qu’Ida Lupino tienne elle-même le rôle d’une des deux épouses dans The bigamist? Choix purement "économique" ou volonté d’affirmer un point de vue? La question mérite d’être posée d’autant qu’ici la part autobiographique du film est renforcée par la présence de Joan Fontaine qui, à l’époque, était l’épouse de Collier Young, co-scénariste et co-producteur du film, et lui-même ancien mari d’Ida Lupino (4). On peut même aller plus loin en ajoutant qu’Ida Lupino s’était de son côté remariée (avec l’acteur Howard Duff) et qu’elle venait d’être mère d’une petite fille (on voit toute la famille dans Private hell 36 de Don Siegel). Une part autobiographique qui d’ailleurs ne concerne pas que ce film. C’est toute l’œuvre de Lupino qui est placée sous le signe de l’autobiographie, tant les blessures de ses héroïnes font écho à ses propres blessures. Dans l’entretien qu’il a accordé pour le festival d’Amiens, Pierre Rissient rapporte que, selon Howard Duff, "l’une des raisons pour lesquelles Ida Lupino était une personne meurtrie, c’est qu’elle aurait été, à l’âge de dix-huit ans, très amoureuse de Lewis Milestone [elle joua dans Paris in spring et Anything goes] qui était - malheureusement - marié". On sait par ailleurs qu’Ida Lupino fut elle-même victime de poliomyélite dans sa jeunesse. Et l’on veut bien croire que le portrait qu’elle dresse dans ses films du couple parental (père bienveillant mais souvent dépassé, mère très présente et parfois possessive) soit à l’image de ses parents. Amours impossibles (l’artiste dans Not wanted, le pasteur dans Outrage...), corps "martyrisé" (la polio, donc, dans Never fear), refus du modèle parental, etc., autant d’épreuves qu’Ida Lupino (mais aussi toute jeune fille, non?) a dû surmonter dans sa vie à défaut de pouvoir les effacer. Vu sous cet angle, le parcours de Sally Forrest dans Hard, fast and beautiful peut être comparé à celui de Lupino actrice, bataillant pour décrocher des rôles (l’entraîneur du film s’apparente pour beaucoup à un agent artistique), supportant de moins en moins les contraintes du système, au point finalement de s’en détacher. Aussi, et pour enfin (ne pas) répondre à la question, on dira simplement du rôle qu’interprète Ida Lupino dans The bigamist qu’elle y adhère totalement. Car, des deux personnages féminins, c’est évidemment celui dont elle est le plus proche. Mais cela ne veut pas dire qu’elle condamne nécessairement l’autre, ce personnage qu’en tant que femme elle n’a jamais pu assumer complètement. Rien ne serait plus faux que de voir dans The bigamist une sorte d’apologie de la femme au foyer. L’essentiel est ailleurs. Où exactement? Disons, dans le regard que porte Ida Lupino, ou plutôt qu’elle pose (car il n’y a aucun jugement chez elle), sur l’homme à la fin du film, un regard à la fois douloureux et tendre, attentif et inquiet. Bref, un regard amoureux. Et c’est très beau.

(1) Rétrospective Ida Lupino, Festival d'Amiens, 10-20 novembre 2005.
(2) La lettre du cinéma n°31, octobre-novembre-décembre 2005.
(3) The hitch-hiker est un peu le vilain petit canard dans la filmographie d’Ida Lupino, du moins en ce qui concerne les films qu’elle réalisa pour les Filmakers. Il est classique de voir dans cette histoire de psychopathe terrorisant deux automobilistes un simple exercice de style, une sorte de défi relevé par Lupino pour prouver qu’elle pouvait faire un "film d’hommes". Or le film n’est pas si mineur que cela, et moins atypique qu’il n’y paraît dans son œuvre. On se gardera toutefois de s’extasier, comme certains, sur le haut degré d’abstraction du film qui semble surtout lié à son sujet (trois hommes dans une voiture traversant le désert, on peut difficilement faire plus dépouillé), comme sur sa thématique "castratrice" (les deux automobilistes ne sont pas plus dévirilisés que n’importe qui dans les mêmes circonstances). Ce qui en revanche est lupinien, c’est le personnage du tueur, élément central du film (c’est d’ailleurs lui qui est abandonné à la fin) et, à ce titre, équivalent narratif du pasteur dans Outrage et de la mère dans Hard, fast and beautiful, soit le moteur du récit (cela va de soi, il "trace" l’itinéraire du film), un médiateur du désir (il le dit lui-même: c’est l’attachement qui lie affectivement les deux automobilistes entre eux qui les empêche de s’enfuir séparément) ou encore un motif œdipien (sorte d’instance surmoïque, donc castratrice mais uniquement par ce biais, il rappelle finalement les deux automobilistes à leurs devoirs d’époux en les "punissant" de leur escapade, une virée en célibataires qu’ils avaient déguisée en partie de pêche).
(4) Ce télescopage avec la réalité n’a en tous les cas rien à voir avec les "clins d’œil" dont s’amusait parfois Ida Lupino, ainsi le cameo dans Hard, fast and beautiful où elle apparaît dans les tribunes aux côtés de Robert Ryan, ou encore l’autocitation comme ici lors de la visite en bus des movie star homes à Beverly Hills (moment irrésistible - on pense à McCarey - de la rencontre entre Ida Lupino et Edmond O’Brien, pas un seul instant intéressés par ce qu’ils visitent) où, parmi tous les grands noms énumérés par le chauffeur, on entend celui... d’Edmund Gwenn! (c’est lui qui dans le film joue le rôle de l’enquêteur).

vendredi 10 juillet 2015

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"Headbanging in the mirror", Ducktails, 2015.

Comme un avion de Bruno Podalydès. La beauté du film vient de sa ligne. Ligne claire, bien sûr, hergéenne: d'abord géométrique, quasi abstraite (l'ouverture infographique), se matérialisant sous les traits d'un kayak - qu'on parcourt dans les deux sens, de façon palindromique -, puis relâchée, bachelardienne, invitant à la rêverie, une rêverie de rivière, paresseuse autant qu'hédoniste, qui réveille les sens. Ligne douce-amère, imprégnée de mélancolie et d'absinthe, qui fait qu'on ne va pas bien loin (le voyage est surtout intérieur), précipitant les rencontres (de la patronne de guinguette à la fille qui pleure quand il pleut, en passant par les deux hurluberlus, qui peignent tout ce qu'ils trouvent en bleu, et le sosie d'Arditi, en moins sympa), multipliant les trouvailles, burlesques et poétiques (merveilleuse idée de la planche comme split-screen du pauvre), tout ça sous le regard lointain d'une épouse bienveillante - Kiberlain dont la présence-absence contribue au charme indéfinissable distillé par le film. Charme qui est aussi celui du temps, pour parler jankélévitchien, de ce temps comme "presque-rien", quand, enfin dégagé de notre rapport utilitariste aux choses (le "matos" du film), on accède à la vérité de l'instant - cette "fine pointe" disait Jankélévitch -, nous engageant dans une sorte d'au-delà du temps, à l'image du dernier plan...

Benedict Bogeaus


La cynéphilie c'est beau...



Les 28 films produits par Benedict Bogeaus entre 1944 et 1961:

1. The bridge of San Luis Rey de Rowland V. Lee, 1944
2. Dark waters d'André De Toth, 1944
3. Captain Kidd de Rowland V. Lee, 1945
4. Le Journal d'une femme de chambre de Jean Renoir, 1946
5. Mr. Ace d'Edwin L. Marin, 1946
6. The Macomber affair de Zoltan Korda, 1947
7. Christmas Eve d'Edwin L. Marin, 1947
8. On our merry way de Leslie Fenton et King Vidor
(+ John Huston et George Stevens), 1948
9. Lulu Belle de Leslie Fenton, 1948
10. The girl from Manhattan d'Alfred E. Green, 1948
11. The crooked way de Robert Florey, 1949
12. Johnny One-Eye de Robert Florey, 1950
13. My outlaw brother d'Elliott Nugent, 1951
14. One big affair de Peter Godfrey, 1952
15. Count the hours de Don Siegel, 1953
16. Appointment in Honduras (les Révoltés de la Claire-Louise)
de Jacques Tourneur, 1953: 123, 4, 5, 6, 7, 89
17. Silver lode (Quatre étranges cavaliers) d'Allan Dwan, 1954
18. Passion (Tornade) d'Allan Dwan, 1954
19. Cattle queen of Montana (la Reine de la prairie) d'Allan Dwan, 1954
20. Escape to Burma (les Rubis du prince birman) d'Allan Dwan, 1955
21. Pearl of the South Pacific d'Allan Dwan, 1955
22. Tennessee's partner (Le mariage est pour demain) d'Allan Dwan, 1955
23. Slightly scarlet (Deux rouquines dans la bagarre) d'Allan Dwan, 1956
24. The river's edge d'Allan Dwan, 1957
25. Enchanted island d'Allan Dwan, 1958
26. From the Earth to the Moon de Byron Haskin, 1958
27. Jet over the Atlantic de Byron Haskin, 1959
28. Most dangerous man alive d'Allan Dwan, 1961

jeudi 9 juillet 2015

[...]




Vues de Saint-Pétersbourg [musique: "Duck and cover", The Brian Jonestown Massacre].

Au commencement de juillet, par un temps extrêmement chaud, un jeune homme sortit vers le soir de la mansarde qu’il sous-louait, ruelle S..., descendit dans la rue et se dirigea lentement, comme indécis, vers le pont K...

[...] Plus tard, quand il se souvint de tout ce qui lui était arrivé ces jours-là, de minute en minute, de point en point, il fut toujours saisi d’un étonnement superstitieux en souvenir d’une certaine circonstance, du reste nullement extraordinaire, mais qui lui sembla alors comme quelque prédétermination de son destin: il ne comprit jamais pourquoi, harassé comme il l’était, et ayant toutes les raisons de rentrer en droite ligne chez lui, il passa par la place Sennoï où il n’avait que faire. Le crochet n’était pas long, mais absolument inutile. Evidemment, il lui était arrive des dizaines de fois, de rentrer chez lui sans se souvenir du chemin qu’il avait pris. Mais pourquoi, se demanda-t-il toujours, la rencontre si décisive et au plus haut point fortuite qui eut lieu place Sennoï, où, encore une fois, il n’avait que faire, pourquoi cette rencontre se produisit-elle précisément à cette heure, à cette minute de son existence, quand son esprit était ainsi disposé et quand les circonstances étaient telles que seule cette rencontre pouvait produire l’effet le plus décisif et le plus définitif sur toute sa destinée? Comme si elle l’y avait attendu!
Il était près de neuf heures lorsqu’il passa place Sennoï. Les marchands des échoppes et des étalages en plein air, ainsi que les commerçants qui tenaient les grandes et les petites boutiques, fermaient leurs établissements, enlevaient et rangeaient leurs marchandises et s’en allaient chez eux, comme les clients, d’ailleurs. Il y avait une foule de loqueteux, de gagne-petit de toute espèce qui se tenaient près des gargotes, dans les sous-sols, à l’intérieur des cours sales et puantes des maisons de la place Sennoï et surtout près des tavernes. Raskolnikov avait une préférence pour cet endroit et pour les ruelles avoisinantes, quand il sortait sans but déterminé. Ici, ses guenilles n’attiraient pas de regards méprisants et l’on pouvait y circuler vêtu de n’importe quoi sans scandaliser personne. Au coin de la ruelle K..., un bourgeois et sa femme étalaient, sur deux tréteaux, de la mercerie. Ils y vendaient des fils, des rubans, des mouchoirs d’indienne, etc... Ils allaient partir également, mais s’était attardés en causant avec une personne de leur connaissance qui s’était approchée... (Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment, 1866)

dimanche 5 juillet 2015

The fawn




The fawn, The Sea And Cake, 1997. [via Pepi Villalba]

mardi 30 juin 2015

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Le Baiser à la dérobée (détail) de Fragonard et Marguerite Gérard. Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.

Un mot sur l'Ombre des femmes de Philippe Garrel. Le film est beau mais d'une beauté étrange, on peut même dire dérangeante, qui vous maintient en permanence à distance. A quoi cela tient-il? Lorsque Elisabeth (la maîtresse) amène Pierre pour la première fois dans sa chambre, Garrel, pour suggérer l'acte sexuel, nous gratifie d'un travelling vers la fenêtre, métaphore des plus archaïques, que le cinéma d'hier a souvent utilisée, le cinéma d'avant la Nouvelle vague, bien avant même, dans les années 30-40. Le film est à l'unisson. Abrupt, qui va à l'essentiel, plus bressonnien que godardien, et en même temps très daté, comme prisonnier de ses principes - esthétiques, thématiques... -, de sorte qu'on n'y retrouve pas le côté incandescent, brûlant, sinon cramé, des plus beaux Garrel. Le noir et blanc fait très "noir et blanc", là où jadis chez Garrel il s'agissait plutôt de noir et de blanc. Moins de contraste, et plus d'ombre, qui favorise secrètement les passages. D'une forme à l'autre, d'un regard à l'autre... Qui fait que le point de vue change. Celui d'un homme sur les femmes. Via l'ombre donc, l'ombre des femmes. Sans pour autant aller de l'autre côté, du côté de la femme. Garrel n'est pas Ophuls ni Grémillon (pour rester dans le cinéma français de cette époque). Si Pierre finit par comprendre la misogynie qu'il y avait en lui, à travers entre autres sa conception pour le moins phallocentrique de la fidélité conjugale, et peut ainsi envisager - avec le sourire, le seul du film en ce qui le concerne! - de vivre à nouveau avec sa femme, rien ne dit que dorénavant cette femme il la comprend mieux. La résistance à laquelle fait écho le film est aussi celle-là.

Sinon je ne faisais que passer... Blog toujours en mode "pause".

samedi 20 juin 2015

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Drôle d'endroit pour une rencontre.

Vu Valley of love de Guillaume Nicloux. Oui le scénario est ultra-mince, minuscule même, et alors? ça nous change de tous ceux, surécrits, dont nous gave le cinéma français à longueur d'année. Valley of love est un film minimaliste, qui de fait ne cède pas à la pompe, quant à la dimension mystique et/ou spirituelle de son sujet, même si le projet, lui, de par son dispositif de départ (deux comédiens parmi les plus grands du cinéma français - Gérard Depardieu et Isabelle Huppert - parachutés dans le désert américain), n'est pas sans démesure. Un dispositif qui rappelle celui du premier film de François Dupeyron, Drôle d'endroit pour une rencontre, avec Catherine Deneuve et déjà Gérard Depardieu, sauf qu'ici il ne s'agit plus d'une aire d'autoroute, mais de la Vallée de la mort, un lieu plus mythique (trop peut-être), plus lumineux, à l'échelle de ces acteurs, alors que chez Dupeyron (où la mise en abyme jouait moins, évidemment, mais jouait quand même), le décor, anonyme, trivial, servait surtout de contrepoint, la grisaille de l'endroit rehaussant encore davantage, par contraste, le pouvoir d'attraction exercé par Deneuve et Depardieu, ainsi réunis. Dans Valley of love la banalité ne vient plus du décor et de la situation mais des dialogues, volontairement pauvres (en même temps, souvent très drôles), échangés entre deux stars parfaitement antinomiques (je n'insiste pas), le film s'attachant alors, via une incursion par petites touches (et quelques stigmates) dans le fantastique (ou plutôt l'étrange), via surtout le jeu même des deux acteurs, à créer des points de contact - on pourrait parler de cristallisation - qui voit Depardieu et Huppert faire couple, au sens de la complémentarité. C'est ça vraiment qui rend Valley of love si passionnant et par moments bouleversant; et permet d'oublier le dispositif (et ses différentes "stations"), la Vallée de la mort se réduisant à ce qu'elle est originellement, dégagée de sa puissance symbolique et des interprétations fumeuses qu'elle engendre inévitablement, un pur espace, sauvage, immense, dans lequel viennent s'engouffrer, non seulement le corps obèse de Depardieu (pour le coup moins envahissant que dans ses derniers films), transpirant et grognant, sous la chaleur plombante qui est propre à cette région, mais surtout une autre histoire que celle du film (ce truc de rendez-vous post-mortem avec le fils suicidé, je n'insiste pas, là non plus), une autre histoire d'autant plus troublante qu'elle reste à la charge du spectateur - sauf à certains moments (quand Depardieu et Huppert jouent leur propre rôle de façon trop explicite) -, et qu'elle touche au passé des deux comédiens, surtout celui de Depardieu (d'où peut-être cette impression de déséquilibre par rapport à Huppert), à sa filmographie, qui fait par exemple que par instants c'est Danton ou le Depardieu de chez Ferreri qui semble resurgir, étonnant phénomène de réminiscence, mais plus encore à ce qui a marqué sa vie, moins d'ailleurs la mort de son fils Guillaume, à laquelle on pense forcément, qu'à quelque chose de plus vague, de plus subjectif, qui permet de réintroduire le personnage d'Huppert, lorsque le visage de celle-ci, on ne sait trop comment (l'étrangeté vient de là aussi), change de physionomie, qu'on ne le reconnaît plus, et qu'à la place on croit voir Elisabeth, le premier grand amour de Depardieu. Une autre façon, plus émouvante, de dire la rencontre et la perte, autrement dit l'amour... car Valley of love ce n'est que cela finalement: un beau film d'amour.

Sur ce je me sauve... A bientôt.

jeudi 18 juin 2015

Waterloo


Waterloo, morne plaine...


Les habits rouges.

Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le retenait. Hé bien, soit! se dit Fabrice.
Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel, étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à une hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la nappe d’eau, et s’écria en jurant: Au diable la f... bête! Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. Puis-je en demander raison? se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds. Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir; par cette pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il fut le premier homme de l’escorte qui y parut; il se mit à trotter fièrement le long du bord; au fond du canal les hussards se démenaient, assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d’endroits l’eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l’air si peu militaire.
— Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu à peu tous passèrent.
En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s’il entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille:
— Où as-tu pris ce cheval?
Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien:
L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)
— Que dis-tu? lui cria le général.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
— Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards de l’escorte, et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore; ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice, qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.
— Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis.
Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin:
— Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?
— Pardi, c’est le maréchal!
— Quel maréchal?
— Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici?
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait suivre les autres: le sang coulait dans la boue.
Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. A ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines; il n’y comprenait rien du tout... (Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839)

Bonus (pour A. qui ne connaît pas le film - là c'est le déshabillé jaune): Appointment in Honduras (les Révoltés de la Claire-Louise) de Jacques Tourneur: 123, 4, 5, 6, 7, 89.