Des flics et des chiens.
Wrong cops est moins bien que Wrong, le précédent Dupieux, mais mieux que les Chiens errants, le dernier Tsai Ming-liang. Niveau connerie, c'est sûr, Wrong cops souffre d'un sacré embonpoint, qui nuit à la dimension burlesque du film, cette dimension qui, véritable poésie de l'absurde, faisait toute la beauté de Wrong, mais bon, je préfère un film trop con à un film excessivement narcissique. Tsai Ming-liang se regarde filmer, pire se regarde en train de regarder filmer, d'où ces plans interminables... c'est beau, c'est osé, et après? Oui je sais, il scrute des visages jusqu'à ce que des larmes apparaissent, puis s'écoulent. Le cinéma de Tsai est un cinéma qui pleut, un cinéma qui pleure. Est-il nécessaire pour autant d'attendre ensuite que le regard se désembue, que les larmes s'assèchent et que le plan se boucle pour passer à autre chose? Dans Wrong il y avait un beau plan à la Tsai Ming-liang (la durée en moins), celui avec toute cette eau qui se déversait dans le bureau où travaillait le héros. OK j'exagère, c'était burlesque, pas tsaien, comme il serait exagéré de dire que dans les Chiens errants (et non kidnappés, ha ha...) il y a une belle scène à la Dupieux (la durée en plus), lorsque le héros se met à dévorer la poupée-chou de sa petite fille. Scène parfaitement grotesque, voracement absurde, où pour la première fois quelque chose se passe, justifiant pour le coup la longueur du plan, faisant surtout bifurquer le film dans une autre direction, plus fantastique, ce que confirme la séquence suivante, nocturne, quasi hallucinée, où la mère, qui jusque-là observait la petite famille, agrippée aux branches d'un arbre, vient récupérer les enfants, grimpés eux dans la barque du père, les sauvant ainsi - j'imagine - de la noyade que celui-ci avait programmée (le climat de la séquence n'est pas sans évoquer la Nuit du chasseur), puis, surtout, après un long noir, comme une rupture spatio-temporelle, tout le passage dans la maison aux murs décrépi(t)s et noircis, stigmates d'un passé douloureux (on pense à la maison au salon noir à Herculanum), où le film devient proprement fascinant, du fait même de son opacité, baignant dans la lumière de son absence d'explication, comme dirait Oliveira. Bref, il y a là quelque chose de réellement magnifique, hélas gâché par le finale, ce plan fixe d'un quart d'heure, horripilant, où se mêlent lourdeur du sens (la déréliction), effet de signature (l'Auteur) et goût de la performance. Ah qu'il est loin le temps des Rebelles du dieu néon...
Wrong cops est donc moins bien que Wrong mais c'est bien quand même. Moins pour sa galerie de personnages, des flics aussi tarés que pourris, quand ils ne sont pas tout simplement défoncés (la palme à Duke, la grande saucisse branchée musique qui vend sa came planquée dans le ventre de rats crevés), que pour le plaisir d'invention qui s'en dégage. Si Dupieux n'est peut-être pas un aussi "grand cinéaste" que Tsai Ming-liang (ou que Lynch auquel son film, comme le précédent, fait écho, le Lynch de la série Twin Peaks, voire de sa petite BD The angriest dog in the world), il n'en reste pas moins un cinéaste singulier, inventif, inspiré, dont les films ne ressemblent à rien de connu. Wrong cops, c'est paraît-il du Z (on pense à un autre Quentin), ça se veut régressif, cradingue, très premier degré, oui mais c'est d'abord du Dupieux - zédifié, si vous voulez, mais d'abord du Dupieux -, où l'on retrouve tout ce qui fait l'originalité de son cinéma, marqué par son sens non seulement du nonsense mais aussi du cadre et bien sûr du rythme. Si le recours aux coupes abruptes, avec arrêt sur image, peut se révéler irritant à la longue, ça reste néanmoins cohérent avec le projet d'un film "amateur", bricolé, à l'image de ce que produit - musicalement - le personnage joué par Eric Judor. On peut voir ainsi le film comme un set de DJ foireux, dans lequel le DJ, faute de savoir bien caler ses mix, préférerait couper bêtement les morceaux. Travail de con, oui mais en apparence seulement, tant il s'avère que ce découpage est, en même temps, parfaitement en phase avec le caractère disjoncté des personnages. Beaucoup voient le film comme un portrait peu amène, c'est le moins qu'on puisse dire, d'une certaine Amérique. Peut-être... l'essentiel n'est pas là. Ce qui fait la force de Wrong cops c'est qu'avec ce film Dupieux réussit le pari d'un film déglingué, ce qui suppose, à l'inverse, de trouver le bon tempo. Et ça c'est vraiment le travail du cinéaste, pas du musicien, quand bien même la structure du film évoque, par ses effets de reprise, celle d'un morceau d'électro. De même qu'il existe des cinéastes-peintres ou des cinéastes-sculpteurs, il existe des cinéastes-musiciens. Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo, est de ceux-là évidemment. Pas au sens où ses films seraient des équivalents cinématographiques de sa musique, mais au sens où se devine, à travers ces films, un dialogue entre le musicien et le cinéaste, les problèmes de rythme (ici la question du beat) qui se posent au premier se transformant pour devenir ceux que tente de résoudre le second... C'est que le Dupieux cinéaste est encore jeune par rapport au Dupieux musicien. Si Tsai Ming-liang se contente de faire du Tsai Ming-liang, Dupieux, lui, est encore dans la recherche, l'expérimentation - peu importe finalement les erreurs (elles seront corrigées la fois d'après) -, c'est ce qui fait que son œuvre vit, et même pleinement. Alors si en plus c'est drôle...