mercredi 31 mars 2010

(remix)

Je reprends mon nettoyage de printemps... En fait, tout est parti d’une sombre histoire de boîte à chaussures. C’était il y a quinze jours... D. rangeait ses chaussures (elle en a moins que moi de disques, évidemment, mais ça prend quand même un pan de mur entier). De mon côté, j’étais allongé sur le tapis, occupé à caresser Polo (Polo c’est le chat), quand soudain un cri a surgi de la penderie (faisant détaler le chat aussi sec). D. venait de découvrir que ses superbes bottines Luca Valentini n’étaient plus dans leur boîte, et qu’à la place s’y trouvait tout un lot de vieux CD... Vous imaginez la scène... Bon, les bottes ont été retrouvées (elles étaient dans la boîte Mellow Yellow qui elle-même... etc., etc.), mais depuis je dois virer de la penderie tout ce que j’avais "discrètement" amassé au fil des mois (la dernière crise remonte à deux ans): albums, DVD, revues diverses... Le plus dur c’est pour les albums, surtout les vinyles. Où les mettre? Pas d’autre solution que d’en faire le tri, pour ne garder à l’étage que l’essentiel, le reste devant filer au grenier (déjà bien encombré), où je pourrais toujours monter, histoire d'en récupérer quelques uns en douce, ou à la cave pour ceux, au contraire, que je ne compte pas réécouter avant longtemps. Le bilan des années 2000, ça vient de là... sachant que les deux tiers de ma discothèque sont constitués d’albums des sixties et des seventies, et que de ça aussi il faudra bien que je m’occupe un jour.

J'ai calculé que pour les noughties (c'est comme ça qu'on dit), il faut que je conserve une cinquantaine de disques, maxi. Donc, après réécoute (de pratiquement tous mes albums de cette période, tenant compte aussi de l'avis des commentateurs), je garde finalement près de moi, bien au chaud:

Arcade Fire, Funeral, 2004
A Silver Mt. Zion, He has left us alone but shafts of light sometimes grace the corner of our rooms..., 2000
A Silver Mt. Zion (The Silver Mt. Zion Memorial Orchestra & Tra-La-La Band), Born into trouble as the sparks fly upward, 2001
A Silver Mt. Zion (Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra & Tra-La-La Band), Horses in the sky, 2005
Alain Bashung, L'imprudence, 2002 (j'expliquerai un jour pourquoi j'aime tant cet album si âpre)
Beck, Sea change, 2002
Belle & Sebastian, Fold your hands child, you walk like a peasant, 2002
Belle & Sebastian, Dear catastrophe waitress, 2003
Benjamin Biolay, Rose Kennedy, 2001
Benjamin Biolay, La superbe, 2009
Blur, Think tank, 2003
Boards of Canada, The campfire headphase, 2005
Bonnie 'Prince' Billy (Will Oldham), The letting go, 2006
Broadcast, Tender buttons, 2005
Calla, Televise, 2003
Bill Callahan, Sometimes I we were we an eagle, 2009
Vic Chesnutt, North star deserter, 2005
Daniel Darc, Crèvecœur, 2004
The Divine Comedy, Absent friends, 2004
Ducktails, Landscapes, 2009
Floatation Toy Warning, Bluffer's guide to the flight deck, 2004
Vincent Gallo, When, 2001
Get Well Soon, Rest now, weary head! you will get well soon, 2008
Godspeed You! Black Emperor, Lift your skinny fists like antennas to heaven, 2000
Godspeed You! Black Emperor, Yanqui U.X.O., 2002
Goldfrapp, Felt mountain, 2000
Grandaddy, The sophtware slump, 2000
Grandaddy, Sumday, 2003
Grandaddy, Just like the fambly cat, 2006
PJ Harvey, White chalk, 2007
Jeremy Jay, Dreamland, 2007
Lambchop, Nixon, 2000
Lambchop, Is a woman, 2002
Gérard Manset, Manitoba ne répond plus, 2008
Massive attack, 100th window, 2003
Miracle Fortress, Five roses, 2007
New Order, Get ready, 2001
The Notwist, Neon golden, 2002
Jim O'Rourke, Insignificance, 2001
Radiohead, Kid A, 2000
Radiohead, Amnesiac, 2001
Ratatat, Classics, 2006
Sparklehorse, It's a wonderful life, 2001
Sparklehorse, Dreamt for light years in the belly of a mountain, 2006
Sufjan Stevens, Illinois, 2005
The Streets, Everything is borrowed, 2008
Tindersticks, Waiting for the moon, 2003
The Wedding Present, Take fountain, 2005
Windsor For The Derby, The emotional rescue LP, 2002
Windsor For The Derby, We fight til death, 2004
Robert Wyatt, Cuckooland, 2003
Robert Wyatt, Comicopera, 2007
Yeah Yeah Yeahs, It's blitz!, 2009

A part ça, j'écoute aussi ce qui sort en ce moment, en l'occurrence Tourist history de Two Door Cinema Club, un bon petit groupe de pop adolescente sur lequel je reviendrai...

vendredi 26 mars 2010

Femmes femmes

Clochardes célestes.

Ah Femmes femmes de Vecchiali. Mais c’est quoi ce film? On nous le présente comme un pur chef-d’œuvre (ce qu’il est), salué en son temps comme l’un des plus grands films français (et pas que des années 70), alors qu’en fait il n’a connu, au début, qu’un succès d’estime, tellement il se situait à contre-courant (les Cahiers n’en avaient pas parlé, Positif n’en parlons pas, on évoque toujours son accueil triomphal à Venise, l’émotion de Pasolini qui par la suite fit rejouer dans Salò la scène des clowns par Hélène Surgère et Sonia Saviange, mais parce que le soi-disant plébiscite ne se résume qu’à ça), et ce n'est qu'à partir des années 80 qu’il va commencer à s’imposer, petit à petit, comme un des films phares de l’époque (surtout un film de maître, davantage admiré par quelques cinéastes que réellement défendu par la critique), sous l’impulsion de Biette, son meilleur exégète, qui par exemple, dans la liste des films marquants des années 70 (Cahiers du cinéma n°308), le place parmi ces cinq préférés (avec Leçons d’histoire de Straub/Huillet, Out 1: spectre de Rivette, Quatre nuits d’un rêveur de Bresson et justement Salò de Pasolini). Tiens d’ailleurs qu’est-ce qu’il disait Biette de ces films? "Le cinéma est et devrait être une aventure: qu’on ne sache pas tout à fait, en le faisant où on va aboutir, à quels rivages on aborde, quels paysages on va découvrir. C’est pourquoi j’ai placé en tête des films qui risquent sans précautions cette aventure. Ce sont des films souvent négligés, méprisés ou haïs. Ce qui n’a aucune importance." On est loin de l’unanimité que le film est censé avoir rencontré...
Parce que Femmes femmes c’est d’abord un film complètement fou (et pourtant maîtrisé de bout en bout), qui à ce titre ne ressemble à rien de connu. Certes on peut l’inscrire dans un certain courant - moderne - du cinéma, marqué par la liberté d’écriture, les ruptures de ton et ce goût de l’aventure dont parle Biette. Certes on peut le rapprocher de Rivette, pour les rapports entre la vie et le théâtre et ce que j'appellerais le fantasque féminin, Eustache pour l’aspect "film de chambre" (ça se passe quasi exclusivement dans un appartement, avec vue sur le cimetière de Montparnasse), les dialogues et le noir et blanc, voire Demy pour les scènes chantées, non sans fausses notes (le seul qui chante juste, c’est le livreur, normal c’est Charles Level, un vrai chanteur)... mais il y a quand même deux choses qui rendent ce film totalement à part: 1) la référence très marquée aux années trente, à travers, outre le noir et blanc, la gouaille, par instants, des actrices, les personnages qui se mettent à chanter et la séquence dans la rue (écho au Boudu de Renoir plus qu'à la Nouvelle vague), toutes ces photos d’actrices françaises et américaines qui ornent les murs de l’appartement, laissant penser que pour Vecchiali l'important est moins la tradition du nouveau (aporie par excellence de la modernité) que le renouveau de la tradition; 2) l’incroyable jeu des deux comédiennes, amorcé dès le début par un plan-séquence hallucinant d’une bonne dizaine de minutes (visant à illustrer la citation d'Albert Camus qui ouvre le film: "Oui, croyez-moi, si vous voulez vivre dans la vérité, jouez la comédie"), ce que Vecchiali s’ingéniera par la suite à décliner, presque à satiété (c'est le cas de le dire), jusqu’à ce finale fabuleux, à fins multiples, "happy end" puis "unhappy end" - ah les cris de Sonia, sous le regard persécuteur (?) des actrices postérisées, un des rares moments d'improvisation du film, avec la scène où elle joue Andromaque et fond en larmes quand Hélène critique son jeu et lui dit que la douleur d'Andromaque est celle d'une mère qui a perdu son enfant, ne sachant pas que l'actrice avait vécu le même drame) -, années trente et liberté de jeu qui font de ce film un véritable ovni ("objet vieillot non identifié") dans l'histoire du cinéma, un objet décidément inclassable.
Femmes femmes c'est l'histoire de deux comédiennes sur le retour, qui vivent ensemble après avoir été successivement mariées au même homme, deux femmes qui se complètent plus qu'elles ne s'opposent, Hélène, plus fantaisiste, plus solaire, ne quittant pratiquement plus l'appartement, alors que Sonia, plus tragique, plus sombre, continue de garder un lien - ténu - avec l'extérieur, en acceptant des petits rôles. La force du film vient du double jeu instauré par Vecchiali qui, loin de fixer les personnages dans leur position de départ, pour mieux se les approprier, avec ce que cela suppose de crudité naturaliste et de lourdeur psychologique, préfère les laisser vivre, de façon presque documentaire, enregistrant avec une sensibilité sismographique les petites failles que révèle leur comportement, faussement enjoué et en totale osmose (l'effet "vase communicant" ne se réduit pas à l'alcoolisme), de sorte que le désespoir qu'on ne peut s'empêcher de ressentir à mesure que le film avance finit par se manifester dans toute son horreur. Peut-être que la fin du film vient révéler, comme le suggère Vecchiali lui-même dans un entretien récent (présent sur le DVD), qu'il n'y aurait qu'un seul et même personnage, Sonia n'étant que le double halluciné d'Hélène, dû entre autres à l'alcool (si Hélène passe son temps une coupe de champagne à la main, c'est pourtant Sonia qui s'enivre au rouge et connaît les symptômes du delirium tremens - et le bestiaire: iguane, chauves-souris... qui va avec -, tels que les avait décrits Michel Delahaye, le médecin dans le film). Mais ce n'est pas certain (le film reste ouvert à toutes les interprétations, comme tout grand film), et pour ma part je serais plus enclin à considérer qu'il y a bien deux personnages mais que chacun serait vu à travers le regard, éminemment fluctuant, de l'autre. Femmes femmes et sa structure en miroir (éclaté autant qu'éclatant), c'est une sorte d'anti-Persona. Ici, pas de comédienne vampirisée par son infirmière (à moins que ce soit l'inverse), mais deux comédiennes qui, tour à tour, et sans qu'on en soit vraiment sûr, seraient comme l'infirmière bienveillante de l'autre, naviguant ainsi entre la comédie et la tragédie, le blanc et le noir, le tablier à fleurs et le pyjama à pois, mouvement empreint d'une grâce infinie (il y a une vraie leçon de mise en scène quant à la manière de filmer dans un appartement), magnifié en cela par la photo de Strouvé (qui fait scintiller les bijoux et les verres de champagne) et les trouvailles sonores de Bonfanti (je pense, entre autres, au chant des oiseaux qui accompagne de nombreuses scènes), jusqu'à ce que tout se fonde dans la lumière crue d'un banquet désenchanté (une fois passé la Chantilly, c'est-à-dire quand le jeu est fini), où se réveillent, via le cimetière de Montparnasse, plus présent que jamais, les angoisses de la mort...

PS. Je disais plus haut que même les Cahiers n'avaient pas parlé du film à sa sortie, trop occupés qu'ils étaient, en pleine période mao, à pourfendre le cinéma bourgeois, les fictions de gauche et les films rétro (ce que n'est pas Femmes femmes, évidemment, c'est même tout le contraire). N'avaient d'intérêt que les films militants et anti-impérialistes. Alors la cinéphilie revendiquée de Vecchiali, vous imaginez... Et pourtant, quoi de plus politique (sinon révolutionnaire) qu'un film aussi risqué, tourné sans argent (mais qui n'affiche pas complaisamment sa pauvreté) avec des actrices au chômage qui tout simplement jouent leur vie.

lundi 22 mars 2010

La voix d'Alison

Depuis une semaine, je réécoute mes albums préférés des années 2000. Au départ je voulais les classer, d'abord dans un top 20, puis un top 50, puis un top 100, mais c'est impossible, j'ai vite abandonné. Cela dit, j'ai quand même sélectionné 60 albums, à partir de quoi j'ai constitué quatre listes de quinze albums, me limitant pour chacune à un seul album par groupe ou artiste.

La première liste regroupe les indispensables, ceux que je réécoute régulièrement, toujours avec le même plaisir, la même émotion, comme si c'était la première fois. On remarquera que beaucoup de ces albums sont sortis en 2000 ou 2001, alors que je les croyais plus anciens, datant de la fin des années 90, ce qui explique que je ne les évoquais pas jusqu'à présent quand je parlais des années 2000, une décennie finalement plus riche que je ne le pensais. Comme toute liste, celle-ci se révèle très subjective. Encore plus que pour les films. C'est que la musique est toujours affectée d'une forte valeur sentimentale. Les albums que j'ai retenus correspondent à des périodes bien précises de ma vie, joyeuses ou malheureuses, auxquelles il m'est impossible de ne pas penser quand je les réécoute. Felt mountain de Goldfrapp en est un parfait exemple. Je ne peux l'écouter sans être littéralement submergé par l'émotion, à cause bien sûr de la voix d'Alison, magnifique, mais aussi du visage de S., aujourd'hui "partie", qui lui est définitivement associé:

Arcade Fire, Funeral, 2004
Belle & Sebastian, Dear catastrophe waitress, 2003
Benjamin Biolay, Rose Kennedy, 2001
Bill Callahan, Sometimes I wish we were an eagle, 2009
The Divine Comedy, Absent friends, 2004
Flotation Toy Warning, Bluffer's guide to the flight deck, 2004
Godspeed You! Black Emperor, Lift your skinny fists like antennas to heaven, 2000
Goldfrapp, Felt mountain, 2000
Grandaddy, Just like the fambly cat, 2006
PJ Harvey, White chalk, 2007
Gérard Manset, Manitoba ne répond plus, 2008
Radiohead, Amnesiac, 2001
Sparklehorse, It's a wonderful life, 2001
Sufjan Stevens, Illinois, 2005
Robert Wyatt, Cuckooland, 2003

La deuxième liste n'est pas fondamentalement différente de la première, ce sont aussi des albums qui me sont précieux, mais que je situe légèrement au-dessous des précédents (sans trop savoir pourquoi, d'ailleurs):

A Silver Mt. Zion, He has left us alone but shafts of light sometimes grace the corners of our rooms... 2000
Alain Bashung, L'imprudence, 2002
Benjamin Biolay, La superbe, 2009
Bonnie 'Prince' Billy (Will Oldham), The letting go, 2006
Vic Chesnutt, North star deserter, 2007
Christophe, Aimer ce que nous sommes, 2008
Vincent Gallo, When, 2001
Godspeed You! Black Emperor, Yanqui U.X.O., 2002
Grandaddy, The sophtware slump, 2000
Lambchop, Nixon, 2000
The Notwist, Neon golden, 2002
Radiohead, Kid A, 2000
Tindersticks, Waiting for the moon, 2003
The Wedding Present, Take fountain, 2005
Robert Wyatt, Comicopera, 2007

La troisième liste est composée d'albums que j'aime énormément, eux aussi, les réécoutant souvent, mais quand même moins souvent que ceux des deux premières listes:

Alain Bashung, Bleu pétrole, 2008
Belle & Sebastian, Fold you hands child, you walk like a peasant, 2000
Boards of Canada, The campfire of headphase, 2005
Daniel Darc, Crèvecœur, 2004
Ducktails, Landscapes, 2009
Get Well Soon, Rest now, weary head! you will get well soon, 2008
Grandaddy, Sumday, 2003
Jeremy Jay, Dreamland, 2007
Massive Attack, 100th window, 2003
Jim O'Rourke, Insignificance, 2001
Overhead, Silent witness, 2002
Elliott Smith, Figure 8, 2000
Smog (Bill Callahan), Supper, 2003
Sparklehorse, Dreamt for light years in the belly of a mountain, 2006
Windsor For The Derby, We fight til death, 2004
Yo La Tengo, And then nothing turned itself inside-out, 2000

La quatrième liste est plus hétéroclite. Disons qu'elle regroupe des albums récents mais dont je ne me suis pas encore totalement imprégné, et des plus anciens que j'ai beaucoup aimés à leur sortie mais que je ne réécoutais plus depuis un certain temps. Je ne parle pas de ceux que je ne supporte plus, comme par exemple Is this it des Strokes (déjà à l'époque je me forçais un peu pour l'aimer), Up the bracket des Libertines (curieusement je préfère le Pete Doherty "désexpistolisé" d’aujourd’hui), ou encore Elephant des White Stripes ("Seven nation army" m’est devenu insupportable, peut-être à cause du foot auquel le morceau est maintenant associé, en remplacement du bon vieux "We are the champions" des Queen, hum...), non, je parle de ceux pour lesquels je n'éprouve plus le même engouement, sans doute parce que je les ai trop écoutés à une époque. Ainsi pour la seule année 2000: Thirteen tales from urban bohemia des Dandy Warhols, et les beaux "Sleep" et "Cool scene"; Agætis byrjun de Sigur Rós, une jolie claque la première fois que je l’ai entendu, avec notamment les abyssaux "Svefn-e-englar" et "Starálfur", ce dernier immortalisé par Wes Anderson dans le finale (la rencontre avec le requin-jaguar) de la Vie aquatique; Parachutes de Coldplay, un groupe dont la musique s’est pour le moins "enrobée" avec le temps et qu’il est de bon ton actuellement de mépriser, vu son succès planétaire, mais dont on ne peut nier le talent originel quand on réécoute ce premier album, déjà très efficace, trop peut-être (les accusations de plagiat ne vont pas tarder, un peu comme pour The Horrors aujourd'hui), avec ses dix morceaux quasi parfaits, dont certains, tels "Shiver" ou "Spies", tiennent encore parfaitement la route. Et puis Get ready (New Order, 2001) avec des titres comme "Crystal" et "Primitive notion" (j'aime assez Never cry another tear, le dernier opus du groupe, rebaptisé Bad Lieutenant, qui évoque terriblement R.E.M., à la limite parfois, là aussi, du plagiat, comme dans "Sink or swim"); Sea change (Beck, 2002) et ces petits joyaux pop que sont "The golden age", "Lonesome tears" ou encore "Round the bend", absolument divins; Think tank (Blur, 2003) et l'immense "Out of time", le bien nommé "Good song", le tendre "Brothers and sisters", etc.; Around the sun (R.E.M., 2004) et son sublime "Leaving New York", un souvenir très fort, là encore...

Beck, Sea change, 2002
Blur, Think tank, 2003
Coldplay, Parachutes, 2000
The Dandy Warhols, Thirteen tales from urban bohemia, 2000
Daniel Darc, Amours suprêmes, 2007
Dirty Projectors, Rise above, 2007
Grizzly Bear, Veckatimest, 2009
Arthur H, Adieu tristesse, 2005
The Kooks, Konk, 2008
New Order, Get ready, 2001
R.E.M., Around the sun, 2004
Sigur Rós, Agætis Byrjun, 2000
The Streets, Everything is borrowed, 2008
Scott Walker, The drift, 2006
The XX, XX, 2009
Yeah Yeah Yeahs, It's blitz!, 2009

Evidemment ces listes n'ont rien d'exhaustif. Je compte bien les modifier ou les compléter à mesure de ce que je serais amené à redécouvrir (il faudrait que j'aille faire un tour en haut de ma discothèque), voire tout simplement découvrir, car bien sûr plein d'albums merveilleux me sont encore inconnus. C'est pourquoi j'invite les lecteurs, pour la plupart cinéphiles, mais les cinéphiles sont généralement branchés musique, à me faire part, à leur tour, de leurs albums préférés des années 2000.

vendredi 19 mars 2010

Forever

JLG/Rohmer.

Elle est étrange cette petite vidéo qu’a réalisé Godard en hommage à son ami Rohmer. On a l’impression que des deux, c’est lui qui est mort (ce qui me fait penser au film de Moullet, le Prestige de la mort) tellement sa voix semble venir d'outre-tombe... Ces bribes de souvenirs donnent à l'ensemble un petit côté modianesque, on pourrait même dire beckettien - s'il ne s’agissait d’une conversation entre deux amis - tant le ton confine au soliloque (Godard dialoguant avec lui-même). En plus, on n’y comprend pas grand-chose. Bon d'accord, on a l’habitude avec Godard, et d’ailleurs le plus souvent on s’en accommode. Sauf que là, on aurait bien aimé comprendre... Au départ je pensais faire appel aux Renseignements Généraux (ça ne s’appelle plus comme ça maintenant), mais j’y ai renoncé. C’est que depuis l’affaire de Tarnac j’ai comme un doute sur leurs compétences. Je me suis donc farci le boulot moi-même, me repassant plusieurs fois la bande, l’étirant, jouant sur le volume, pour tenter de décoder le message. Voilà ce que ça donne (il reste encore des trous):

Vous vous souvenez du nom du café? C'était quand? Non... Quoi? Employer le verbe avoir, ça reviendra... Il y avait le Royal Saint-Germain. Le CCQL, Frédéric Froeschel. Non. Anthony Barrier. Non. Parvulesco. Non. Les Esclaves du désir, au Cluny. Oui ça se peut. Zerbi (?) ou chez la comtesse, boulevard Saint-Germain. Non. ...avec la vache dans la salle de bain. Non. On allait taper Kaplan pour... Oui. La Sonate à Kreutzer. Non. Mais les Bérénice, oui. Et ce déjeuner à Tulle, les deux dans la salle à manger, et la mère qui mange dans la cuisine. Hein. Et après, place Monge, la femme qui mange dans la cuisine, les deux amis dans la salle à manger. Hein. Et Adamov, un homme profond. Non. Alors les Petites filles modèles, Josette Sinclair, Guy de Ray, Joseph Kéké. Non. On montait au 5ème de... au 5ème de l'hôtel de... Mais quand? Mais quel nom, cet hôtel? Pour qui aime passer devant... quand il sortait de la Sorbonne et allait vers les "Grands Hommes". Non, c'est quand il descendait à... à droite de la Sorbonne et qu'il tombait sur la Préfecture de Police, en remontant à gauche... Il y avait les premiers tourne-disques... chez Raoul Vidal et il y avait le... 
les noctambules, Henri Pichette, Gérard Philipe, l'homme à la fleur à la bouche, Jean Gruau, Jacques Mauclair, "Libérez Henri Martin". Non, non. Ah ça y est, je sais, j'ai retrouvé, il s'appelait "Le Vieux Navire", ce café. Non, ce café c’était... "Le Old Navy". Oui, avec les deux sœurs à Masciotti (?). Oui, avec les deux sœurs à Masciotti. Oui. Ah, c’est ce qu’on a eu de meilleur, dit Frédéric. Oui, c'est ce qu’on a eu de meilleur, dit Deslauriers.

Quelques précisions: Le CCQL c'est bien sûr le Ciné-club du Quartier latin, et Frédéric Froeschel, celui qui l'avait fondé, un ancien élève de Rohmer (qui en parle dans l'entretien avec Narboni in Le goût de la beauté). Anthony Barrier serait un pseudo de Rohmer. Parvulesco, on connaît... Les Esclaves du désir est un film de Pierre Chevalier (connu aussi sous le titre les Impures) avec Micheline Presle et Raymond Pellegrin. "Zerbi ou chez la comtesse", je ne sais pas... Kaplan: un ami de Rohmer, semble-t-il. La Sonate à Kreutzer et Bérénice sont des courts métrages de Rohmer. Tulle est la ville où il a grandi (il y est même né), la mère est celle de Rohmer, évidemment. Les Petites filles modèles est le premier film (inachevé et jamais montré) de Rohmer, Josette Sinclair y jouait Mme de Fleurville, Guy de Ray et Joseph Kéké en étaient les producteurs. Raoul Vidal était un célèbre disquaire, place Saint-Germain-des-Prés. Masciotti? Inconnu au bataillon. Les deux dernières phrases sont (à peu près) celles qui concluent L'Education sentimentale de Flaubert.

Sparklehorse (fin).

Dreamt for light years in the belly of a mountain est le quatrième et dernier album de Sparklehorse. Quand il est sorti, en 2006, j’avais été déçu. Enfin, déçu n’est peut-être pas le mot. Disons déconcerté. C’est qu’après le génial It’s a wonderful life, tout nouvel album ne pouvait appraître qu’en retrait. Comme il y a de grands films malades, Dreamt for light years... est un grand album malade, le Marnie de Sparklehorse. Visiblement Linkous a souffert pour mener à bien son projet. On sent chez lui l'envie de sortir de son registre neurasthénique, en même temps que cette force qui perpétuellement le replonge dans les affres de la mélancolie... Le résultat n’en est pas moins extrêmement touchant. Les premiers morceaux, plus épurés que d’habitude (je pense à "Shade and honey", déjà utilisé, via Alessandro Nivola, dans la BO du film de Lisa Chodolenko, Laurel canyon) sont teintés de pop, une pop assez inattendue puisque c’est carrément la musique des Beatles qui s’y trouve convoquée (de "Don’t take my sunshine away" à "Some sweet day", très georgeharrisonien, en passant par "See the light" qui semble suivre la ligne de "Dear Prudence")... Pour autant, pas d’envolée, tout ça reste confiné et quand survient "Morning hollow", qui n’est autre que le morceau caché de It’s a wonderful life, celui qu’on entendait, sans qu’il soit mentionné, à la toute fin de l’album, on comprend que le léger enjouement du début n’était qu’illusion. Le dernier morceau, très minimaliste, qui donne son titre à l’album est peut-être ce que Linkous a composé de plus lugubre. Quasi comateux, comme si on se trouvait dans une salle de réa, bercé par le son lancinant des appareils de monitoring, dans l'attente d'une fin qui ne viendrait pas... Terrifiant.

lundi 15 mars 2010

[...]

Vu la Reine des pommes de Valérie Donzelli. Jusqu’à présent, quand on évoquait le titre peu envié de "reine des pommes" je pensais évidemment à la chanson de Lio, c'est elle d'ailleurs qui a inspiré le titre du film (on peut même voir le film comme l’itinéraire d’une jeune femme, passant de la "reine des pommes" à la "brune qui compte pas pour des prunes"), je pensais aussi au polar de Chester Himes et son héros victime d’une arnaque au début du roman (ici l’arnaque ce n’est pas le coup de la "levure", mais celui, autrement plus classique, de "la fille plaquée par son mec" et qui se retrouve seule, sans appart et sans boulot), je pensais enfin à Nicole Kidman, à cause de ce plan magnifique dans Dogville de Lars von Trier, un film qui l'est beaucoup moins, où on la découvrait, vue du ciel, allongée dans une camionnette au milieu des pommes. Dorénavant je penserai à Valérie Donzelli... D'abord parce que son film ne vient pas de nulle part, il affiche ouvertement sa filiation, une filiation que je qualifierai volontiers de truffaldo-roziéro-zuccaienne. Difficile en effet de ne pas penser à Truffaut devant des scènes qui se passent dans un parc, avec une poussette et un homme en imperméable. Difficile de ne pas penser à Rozier devant des scènes aussi insolites et irrésistibles que celles, par exemple, avec le téléphone portable (je n'en dis pas plus). Et difficile de ne pas penser à Zucca, à travers les pérégrinations de l’héroïne, l’évocation allant même jusqu’à son film le moins zuccaien, Roberte, à travers les épreuves klossowskiennes, donc perverses, qu’elle doit affronter pour "désacraliser" son amour perdu, cet amour dont elle n'arrive pas à faire le deuil (belle idée, simple et efficace, que de faire jouer les différents amants - Pierre, Paul, Jacques - par le même acteur, qui incarne l'amoureux du début). Reste que les références n’ont rien de la citation à la Honoré, elles s’inscrivent dans une lignée qui est celle de tout un courant du cinéma français, affilié non seulement à la Nouvelle vague mais aussi à ses héritiers, de sorte que le film embrasse à la fois le cinéma français des années 60 (Truffaut donc, Demy également pour les séquences chantées), celui des années 70/80 (Rozier, Zucca et certains cinéastes de l’école Diagonale, comme Frot-Coutaz, pour les scènes d’intérieur, dont celles, remarquables, avec Béatrice de Staël), et celui, actuel, des années 90/00, symbolisé par un cinéaste comme Dietschy (plus que Mouret malgré le côté saynète de certaines séquences) avec qui d’ailleurs Donzelli a travaillé (Adèle, le personnage qu’elle joue - c’était déjà celui de son court métrage, Il fait beau dans la plus belle ville du monde, un film que je n’ai pas vu mais dont on me dit le plus grand bien - est la petite sœur de Didine, l’héroïne de Dietschy, j’en veux pour preuve que toutes les deux ont un rapport problématique avec le téléphone portable). Or qu'est-ce qui caractérise tous ces cinéastes sinon leur sens du récit. Et donc du rythme. La Reine des pommes est mené tambour battant, non pas au pas de charge, le rythme épousant des vitesses différentes, mais sans temps morts, selon une ligne parfaitement tendue (renforcée par l'aspect symétrique du film, un film au format 4/3, comme les aimait Rohmer), qui voit les séquences s'enchaîner avec une rare efficacité, ni trop longues, ni trop courtes, et ce jusqu'au finale new-yorkais, établissant pour le coup une bien jolie passerelle entre cinéma d'auteur français et comédie américaine...

samedi 13 mars 2010

Le Virginien (3)

Et puis vint It’s a wonderful life (2001), le chef-d’œuvre de Sparklehorse, pour moi, ça fait trois fois que je le dis, le plus grand album des années 2000. La preuve? il n’est pas dans la liste des 100 meilleurs recensés par les Inrocks!, non, non, je ne plaisante pas, j’ai retourné cette liste dans tous les sens, il n’y est pas - quand je vous disais que Sparklehorse était méconnu; bon maintenant qu’il est mort, ça va changer, évidemment, Linkous va devenir un artiste mythique, comme Nick Drake ou Elliott Smith, on va en parler avec des trémolos dans la voix, pfff... It's a wonderful life (titre ironique, il va sans dire), c'est l'album d'un type en train de se noyer, à la fois attiré par le fond et se débattant pour rester à la surface... Ecoutez la chanson-titre, comme on écoute un vieux 78 tours, tout crépitant, d'emblée vous êtes transporté ailleurs, dans un autre temps, un autre monde, l'outre-monde, où rôdent, on l’imagine, les fantômes de quelques soldats confédérés, un monde tout gris, à l’image de leurs uniformes, mais qui brillent aussi, à l’in-star de leurs insignes. C’est ça la musique de Sparklehorse: une étoile qui clignote, au loin, dans un champ de désolation... C'est d'une tristesse infinie mais ça ne vous rend pas triste, car dépressif ne veut pas dire déprimant, ce n'est pas comme Joy Division, à la beauté grave, si grave que c'en est presque effrayant... Ici aussi on nage en pleine mélancolie, pas la douce mélancolie, qui imprègne tant d'albums folk, mais la mélancolie-maladie, celle qui vous exclut du monde, pire vous "néantise", et que Linkous arrive à transcender par la force de sa poésie. Car c'est bien de poésie qu'il s'agit. Si l'album perd en audace par rapport aux précédents (il y a encore un peu de punk zébré, comme dans "Dog door" avec Tom Waits), il gagne en densité (laquelle ne se résume pas à sa pléiade de synthétiseurs). Les textes y sont tout simplement sublimes. Bestiaire halluciné (chevaux bien sûr, et autres équidés - ânes, poneys -, mais aussi chiens, chats, singes, abeilles, oiseaux, grenouilles, serpents...), soleils brûlants, mers sanglantes (il y a du Poe chez Linkous), organes-talismans (os, dents, ongles, cheveux), ceux qui résistent le mieux au temps, il y a là tout un univers, que certains trouveront peut-être un peu chargé, mais pour moi bouleversant parce que le témoin non pas d'une vision artificielle, "valiumisée", des choses, mais bien de ce que ressent Linkous au plus profond de son être. Bon, étant moi-même de nature mélancolique, il est possible que ma perception de l'album, et de Sparklehorse en général, soit légèrement faussée. Il n'empêche... comment résister à des chansons aussi poignantes que "It's a wonderful life", "Gold day", "Piano fire", "Sea of teeth", "Apple bed", "Eyepennies" (avec la merveilleuse Polly Harvey), "More yellow birds", "Little fat baby", "Comfort me" (peut-être la plus belle de toutes), "Babies on the sun" (et son épilogue qu'on oublie souvent car surgissant après un blanc de trois minutes). Non vraiment, cet album que j'ai dû écouter des centaines de fois, avec à chaque fois la même émotion, est une pure splendeur, comme il en existe à peine vingt dans toute l'histoire du rock. Penser qu'on puisse lui en préférer cent autres sur la seule période 2000-2009 est à pleurer de rage...

vendredi 12 mars 2010

Sonate


Jean-Luc Godard, "Hommage à Eric Rohmer", 2010.

mercredi 10 mars 2010

Le Virginien (2)


Sparklehorse, suite. Je disais donc que le premier album avait été pour moi un véritable choc, c’était en 1996 ou 1997, je ne sais plus... Quant au deuxième, Good morning spider (1998), je crois bien l'avoir acheté le jour même de sa sortie. Bon évidemment, à la première écoute, j'ai été déçu, l'attente avait été trop forte, mais ça n’a pas duré, rapidement j’ai retrouvé ce que j’avais aimé dans Vivadixie...: le côté lo-fi, les ballades torturées, la voix chancelante de Linkous, les tonalités aigues, le son saturé et tous ces bidouillages sur les bandes et les fréquences radio... qui font de la musique de Sparklehorse quelque chose d’absolument unique. On dit souvent que ça ressemble à Vic Chesnutt ou à Grandaddy - au fait, comment il va Jason Lytle? parce que Chesnutt et Linkous venant de disparaître coup sur coup, on est en droit d'être inquiet à son sujet - ce qui n'est pas entièrement faux (à cause de la voix sans doute), mais chez Grandaddy, par exemple, la musique est plus ronde, plus douce, moins audacieuse aussi, on est parfois dans une forme de joliesse un peu fade (et pourtant j’adore Grandaddy), alors que chez Sparklehorse ça grince, ça coince même, quand Linkous semble s'acharner à détruire, à coup de larsens et autres bruits parasites, ce qui doit lui paraître trop agréable à l'oreille, mais surtout ça vibre... Il restera comme l'un des plus grands mélodistes de l'histoire du rock, des mélodistes qui, ce n'est pas un hasard, sont souvent aussi de grands mélancoliques (je repense à cette histoire de rêve, à propos du titre Vivadixie... - Linkous nageant vers un sous-marin dans lequel joue un orchestre -, qui me rappelle l’image du "vaisseau spatial voguant quelque part sur une mer déserte", évoquée par Ray Davies, le leader des Kinks, dans l'une de ses chansons, entendu que si les grands mélodistes sont des princes, Davies lui est le prince des princes). Bref, tout ça pour dire que Good morning spider est aussi beau que Vivadixie..., regorgeant de pépites comme l'envoûtant "Painbirds", le déchirant "Saint Mary", l'inquiétant "Good morning spider", le somptueux "Come on in", ou encore l'apaisé "Hundreds of sparrows"... (à suivre)

PS. On connaît les circonstances qui ont présidé à la naissance de l'album: une overdose médicamenteuse (suite à une rupture sentimentale?) qui entraîna un arrêt cardiaque prolongé et condamna Linkous au fauteuil roulant pendant plusieurs mois. Pour le coup on compare souvent l'album à celui de Robert Wyatt, Rock Bottom, album encore plus dépressif, conçu lui aussi après un terrible accident (une chute par la fenêtre lors d'une fête trop arrosée) qui allait laisser Wyatt hémiplégique pour le restant de ses jours, mais la comparaison s'arrête là.





A la demande générale, c'est-à-dire la mienne et celle de mon chat Polo, (re)voici la petite vidéo ("Loft") d'après les Oiseaux d'Hitchcock que j'avais publiée il y a un certain temps déjà. On y entend successivement "Good morning spider" et "Painbirds"...

lundi 8 mars 2010

Le Virginien



"Dark night of the soul" par David Lynch, musique: Danger Mouse & Sparklehorse, 2009.

Bon bah voilà, Sparklehorse c’est fini, Mark Linkous est mort, l’homme-cheval a rejoint les ténèbres, mais sa musique elle - quatre albums en tout et pour tout, peut-être un cinquième si l'on en croit les rumeurs, et quelques participations ici ou là - continuera d’éclairer le rock, comme elle le faisait depuis quinze ans, c’est-à-dire de l’intérieur, loin des néons médiatiques. J'ai découvert le premier album de Sparklehorse, et son titre imprononçable, Vivadixiesubmarinetransmissionplot (né d’un rêve, paraît-il, dans lequel Linkous se voyait nager en direction d’un sous-marin construit par le fameux général Lee, héros sudiste et virginien comme lui), totalement par hasard, lors d’une soirée euh... disons vitamines, chez des amis musiciens. Bien à côté de mes pompes, j'avais été littéralement happé par la voix de Linkous, cette voix incroyable, tremblante et chuchotante, à la limite parfois de l’extinction, conférant à l’album, à travers ses ballades ("Homecoming queen", "Spirit ditch", "Saturday", "Heart of darkness"...), entrecoupées de morceaux plus rock ("Someday I will treat you good"...), sinon punk, au son très saturé, et d'intermèdes bizarres, faits d'enregistrements divers (bribes de conversations, émissions radio, etc.), avec en fond sonore ce grésillement qui deviendra un peu la marque de fabrique de Sparklehorse, un ton d’autant plus mélancolique que les instruments (la guitare mais aussi le banjo et l'harmonica, comme dans "Cow"), et leur rythmique elle-même lancinante, participent à l'impression d'étrangeté. Une véritable expérience, comme on dit, et d'emblée la certitude que la musique de ce grand dépressif que semblait être Mark Linkous, préférant au star system la vie dans son ranch, près de sa femme et de ses chevaux, surtout de ses chevaux, allait m'accompagner un bon bout de temps... (à suivre)

dimanche 7 mars 2010

Ravelomania


Maurice Ravel aurait eu aujourd'hui 135 ans. Pour célébrer l'événement (qui n'en est pas un), voici une très jolie vidéo (AMV) extraite du sublime Tombeau des lucioles d'Isao Takahata (1988), vidéo dans laquelle l'auteur ("the tralala girl"), pour accompagner la séquence, une des plus déchirantes du film, recourt à la fameuse pièce pour piano, Pavane pour une infante défunte, composée par Ravel en 1899.

[ajout] Eh m..., j'apprends à l'instant le suicide de Mark Linkous (Sparklehorse). Je parlais récemment de son album, It's a wonderful life, pour moi le plus grand album des années 2000, d'ailleurs je comptais lui consacrer une note prochainement. Je remets donc à plus tard celle prévue sur la Reine des pommes, le joli film de Valérie Donzelli, et vous reparle de Sparklehorse dans quelques heures...

vendredi 5 mars 2010

Renard mon ami

Le corps beau, c'est le renard. (même sans la queue!)

On a pratiquement tout dit sur Fantastic Mr. Fox de Wes Anderson (un film produit par la Fox évidemment). Je ne reviens donc pas sur l’histoire, adaptée du roman pour enfants de Roald Dahl, un auteur que je n’ai jamais lu, ni sur les thèmes chers à Anderson que sont la famille, la relation père/fils, etc., ni sur la technique de l’animation "image par image", procédé désuet mais qui fait tout le charme du film, renouant avec la poésie archaïque du Roman de Renard (Starewitch) ou de King Kong (Schoedsack et Cooper). En revanche, je voudrais dire quelques mots sur l’articulation du fond et du style, pensant à ce qu’écrivait Rohmer à propos du Déjeuner sur l’herbe de Renoir: "les films novateurs ne proposent rien d’absolument neuf quant au fond ou quant au style, ils font mieux en nous suggérant une idée jusque-là inconcevable des rapports du fond et du style." L’inconcevable ici est la manière dont Anderson croise une technique un peu brute, quasi primitive, sinon sauvage, et un récit foisonnant et parfaitement huilé (comme tout conte pour enfants), là où chez lui c’est d’habitude l’inverse (scénographie riche et dense, remplissant le cadre, qu’il s’agisse de la cabine d’un bateau ou du compartiment d’un train, au service d'un récit toujours inventif mais éparpillé). Cette inversion dans les rapports n’est pas sans conséquence au niveau du récit lui-même qui gagne en puissance, par le contraste ainsi créé entre le côté rough de l’animation et l’aspect peluche des personnages, entre les pulsions animales de ceux-ci (en fait réduites à leur caractère vorace - séquences fulgurantes et très drôles) et la douceur veloutée de leurs expressions, au niveau du regard et surtout de la voix (celle de Clooney est un délice), sans tomber dans l'anthropomorphisme gnangnan (Maître Renard est un chef de famille - c'est aussi un chef de clan, le chef de tous les petits animaux qui habitent les terriers, comme le blaireau, la taupe, le lapin... mais pas l'opossum qui lui vit dans les arbres et accompagne le groupe seulement par amitié! - coincé entre son désir d'ascension "sociale" et son rêve d'être comme le loup, libre et sauvage), bref entre la mécanique de l'ensemble, dont on devine en permanence les rouages, la part artisanale, et la force poétique de toutes ces figurines à fourrure, ce qui confère au film une dimension matiériste et tactile assez extraordinaire; un récit qui gagne aussi en dynamisme (la vitesse de narration varie en fonction des situations alors que la taille des personnages varie, elle, en fonction du décor), et surtout en profondeur, à travers ce que nous dévoile Anderson de son rapport au monde.
Certains n’y ont vu qu’une sorte d’autoréflexion du cinéaste sur son propre système (la fameuse maison de poupée), la miniature poussée à son comble, alors qu’en fait il s’agit d’un véritable dépassement, tant l'univers d'Anderson se trouve ici paradoxalement plus ouvert. Non pas qu'il s’élargisse mais qu’il se creuse, à l’image du terrier et de ses galeries, se propageant, tel un rhizome (au sens deleuzien du mot), vaste réseau de communication (avec l'extérieur) autant que d'isolement. Rien à voir avec Le terrier de Kafka et sa dimension paranoïde, mais quand même, l’idée qu’il y a chez Anderson les mêmes questionnements que chez Kafka quant à ce qu'il en est de la vie lorsque celle-ci vous place à l'écart du monde. Questions posées ici par le biais non pas de l’autobiographie, comme dans Darjeeling Ltd, ce qui finissait par alourdir le film (cf. la dernière partie), mais de l’autoportrait, tant il apparaît manifeste que Wes Anderson et Mr. Fox ne font qu’un - le rapprochement n’est pas que vestimentaire et ne se limite pas au seul dandysme - au point d'ailleurs que derrière l'image traditionnelle du renard voleur de poules, c'est bien, via la rousseur de son pelage, celle de la différence qu'il faut voir. Mr. Fox c’est aussi "Poil de carotte" (la preuve, le roman est de Jules Renard, hum...): il ne m'étonnerait pas qu'Anderson ait été rouquin dans l'enfance, on sait déjà qu'il était le cadet de la famille - cadet roussette? - et qu'à ce titre, il était maintenu un peu à l'écart, comme le sont les enfants trop géniaux, qu'ils soient rouquins ou gauchers, voire les deux (ça me fait penser à John McEnroe, tennisman génial s'il en est). C'est surtout un "grand enfant", et non un "petit garçon", comme le pensent les anti-andersoniens, c'est-à-dire que son univers n'est pas régressif (à l'instar de certaines comédies US), mais projectif, au sens où c'est à partir de schèmes issus de l'enfance que s'est construite sa vision du monde (un peu comme chez Ravel dont il ne viendrait à l'idée de personne de dire de son œuvre qu'elle est régressive). C'est toute la différence entre la nostalgie, celle du passé que l'on cherche à retrouver, dans une quête passéiste d'autant plus douloureuse qu'elle n'est jamais satisfaite et doit être perpétuellement reconduite, et la mélancolie où la douleur repose au contraire sur le fait qu'on sait pertinemment que le passé (et l'enfance, en l'occurrence) est révolu, qu'on ne pourra jamais revenir en arrière, et qu'une des façons de ne pas trop en souffrir est de le recréer, autrement dit, de le rendre à nouveau présent, infiniment présent, ce à quoi s'attelle Wes Anderson avec une constance d'autant plus bouleversante que les formes, elles, y sont sans cesse renouvelées...

PS. Après Bright star de Campion (en janvier) et Fantastic Mr. Fox d'Anderson (en février), le film de mars pourrait bien être Femmes femmes de Vecchiali qui vient de sortir en DVD. J'y reviendrai.

mardi 2 mars 2010

Rosa rosam rosae


Des roses dans la baie de San Francisco, d'après Vertigo d'Alfred Hitchcock (1958).
Musique: Massive Attack (feat. Horace Andy), "Girl I love you", 2009.

jeudi 25 février 2010

Mad men

Ah "Mad men", elle me plaît bien cette série que je découvre après tout le monde. Il est encore un peu tôt pour en parler car je n’en suis qu’à la moitié de la première saison (d’ailleurs il n’est même pas sûr que j’en parle, vu le retard accumulé par rapport aux autres qui en sont déjà à la saison 3 ou 4). Disons seulement que si elle me plaît c’est d'abord à cause de l'époque - autant l'avouer, j'idolâtre complètement l'Amérique des années 55-60, chaque fois que je vois des films américains (surtout en Technicolor) contemporains de cette période, c'est-à-dire dont l'action se passe dans les années 50, qu'il s'agisse des films d'Hitchcock, de Sirk, de Minnelli ou de Nicholas Ray, j'éprouve une vraie sensation de bonheur, c'est pourquoi avec "Mad men", qui revisite cette période, je ne peux être qu'aux anges; c'est aussi parce que l'appât fictionnel, qui permet d’accrocher le spectateur, ne relève pas de l'habituel suspense à tiroirs (style "24", "Lost", etc.), même si le passé de Draper est évidemment traité sur ce mode (sauf que pour l’instant ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse), mais disons, pour aller vite, de ce qu'on appelle la caractérisation des personnages, et, en ce qui me concerne, de tous ces personnages féminins qui gravitent autour du héros, de Peggy, la secrétaire aux talents cachés (et au physique plutôt ingrat, on dirait la petite fille de Lee J. Cobb), à Betty, l'épouse dépressive (January Jones a des faux airs, elle, d'Angie Dickinson), en passant par Midge, la maîtresse, et Rachel Menkel, la troublante femme d'affaire; c'est enfin et surtout à cause de son discours, non pas politiquement incorrect, mais non politiquement correct, loin des formules policées et euphémisées de la bien-pensance, ce qui fait que c'est un réel délice de voir, dans cet univers (forcément impitoyable) de la publicité, célébrant les "bienfaits" de la société de la consommation, des personnages fumer comme des pompiers à longueur d'épisode...

Ce qui m'amène tout droit à la polémique sur la dernière campagne antitabac et cette publicité où, pour accompagner le message "Fumer, c'est être l'esclave du tabac", on nous montre un jeune agenouillé, une cigarette aux lèvres, devant un adulte (on devine un quelconque dirigeant d'une quelconque multinationale du tabac) en train de lui maintenir la tête, ce qui suggérerait un acte sexuel non consenti. N'étant pas moi-même fumeur, et ne pratiquant pas non plus la fellation (bah non), je ne vais pas apporter ici mon témoignage, je voudrais juste dire que si d'un point de vue strictement publicitaire, cette photo est une réussite, puisqu'on en parle (effet buzz) et que cela choque certains (toujours les mêmes: les associations familiales et leur morale nauséeuse, qui ont demandé l'arrêt de la campagne et, une fois encore, ont obtenu gain de cause), du point de vue de la lutte antitabac, ça n'a évidemment aucune efficacité, non pas à cause de ce qu'elle montre (un truc gentiment provoc et vaguement arty, à la Toscani, avec peut-être aussi un clin d'œil, à travers l'image de la fellation, à la "pipe" de Tati), mais parce qu'une pub, Don Draper vous le dirait mieux que moi, c'est fait pour vanter les qualités d'un produit et non pour en dénoncer les méfaits, ça repose sur du désir, pas du dégoût... Toute pub antitabac est par définition contre-productive.

PS. La vidéo d'Yvan Attal est encore plus nulle que la pub.

dimanche 21 février 2010

Ode à l'amour

Fanny ardente, ou la (jeune) femme d'à côté.

Vu Bright star de Jane Campion, une cinéaste que j’avais un peu oubliée, tant son œuvre, suivie dans l’ordre depuis le début, m’apparaissait sur la pente déclinante (même si elle restait intéressante)... Et puis donc Bright star qui, sans égaler Sweetie ou Un ange à ma table, les deux premiers films "schizophiliques" de Campion, renoue avec le meilleur de son cinéma: le sens du cadre, la douceur de la lumière, la fluidité de la mise en scène, la densité des personnages féminins... Il y a quelque chose de profondément sensualiste (au sens anglais du mot) chez Campion dans sa façon de regarder le monde, de sentir la nature, lui permettant d'en saisir toutes les nuances, à l’image du plan où Abbie Cornish (Fanny) se trouve au milieu des jacinthes, incroyable palette de bleus, de verts et de mauves qui évoque les Nymphéas de Monet, écho peut-être à l'épitaphe de Keats: "Here lies one whose name was writ in water"... C’est très beau. Mais qu’est-ce que la beauté aujourd’hui? C’est un peu à cela que le film nous confronte. Peut-on encore être sensible à la beauté, directement, sans le discours qui va avec? Une des plus belles scènes du film est celle où Keats lit un de ses poèmes aux femmes et enfants de la maison (le seul public de l’époque, en dehors des milieux intellectuels). Il y a dans leur regard l’émerveillement devant ce qui est à la fois beau et inintelligible. C’est tout l'enjeu du film. Comment entendre la poésie, comment y être sensible, si on n'en connaît pas les règles... entendu que la poésie procède justement du non-sens. Campion épouse, comme dans tous ses films, le point de vue de la femme (une femme dont le goût pour les étoffes et le point de croix lui permet également d'écrire - le textile est aussi un texte), mais elle montre surtout, à travers les affres du sentiment amoureux, l’impossibilité qu'il y a à vouloir comprendre l'inexplicable (le secret de la poésie). On a beau vivre dans la maison d’à côté, dormir dans la chambre d’à côté, rapprocher son lit de celui d’à côté, il restera toujours une cloison, peut-être assez mince pour y sentir, derrière, le souffle du poète, mais suffisamment étanche pour que la poésie demeure à jamais un mystère insondable...

mercredi 17 février 2010

[...]

Ecouté Heartland d'Owen Pallett (ex Final Fantasy). Bon, c'est inégal, mais il y a des choses vraiment très belles. "Lewis takes action", par exemple, on pense à Sufjan Stevens, bien sûr, pour les cuivres et plus généralement l'architecture sonore, mais aussi à Brian Wilson, ("I just wasn't made for these times" dans Pet sounds), et puis encore, tant qu'à faire, à Erik Satie... une sorte de pop dissonante, toujours à la limite, des fois ça passe, des fois ça casse, mais quand ça passe, c'est magnifique.

Sinon, en cherchant mon texte sur Rohmer "mathématissien", j'ai retrouvé cette jolie note, consacrée au Rayon vert. Au début je pensais en être l'auteur, mais non... Si quelqu'un a une idée (il s'agit semble-t-il d'un cinéaste français):

"Ce soir, le Rayon vert. Impression que jamais Rohmer n’a été aussi classique. Maîtrise absolue de son écriture. Et liberté. Aisance totale. Tout ce que je dis sur l’exécution, c’est là. Le personnage est observé avec une cruauté bouleversante parce que c’est la comprendre encore mieux, avec une empathie totale, que de l’observer ainsi, sans la moindre complaisance, avec un détachement et une objectivité si apparents, et si vrais, que c’est être au plus près d’elle. Et quand elle parle, vers la fin, de ce qu’elle se sent capable de donner, mais qu’elle préfère garder en elle que de le jeter à tous vents, qu’elle sait que c’est une "éthique" (même si c’est un mot un peu fort pour ce qu'on nous a montré qu'elle est, même si l'on sait que c'est Rohmer qui parle par sa bouche à ce moment-là, avec ses mots à lui), c'est pourtant toute la part secrète de ses comportements si agaçants, de ses fuites, qui ne sont après tout que ses exigences. Toutes les scènes sont belles, fortes, admirablement conduites, filmées et jouées, et, en particulier, ce sublime morceau où l'on reste sur la Suédoise qui parle et où, à chaque instant, c'est à l'autre qui écoute et qu'on ne voit pas (ou presque pas) qu'on pense, parce qu'on sait comment elle l'entend. Un chef-d'œuvre vraiment. Un film qui donne envie à un autre cinéaste de faire un autre film, d'essayer de faire aussi bien. Même Bresson ne me fait pas cet effet-là."

[ajout du 22-02-10: la note est de René Allio, elle est extraite de ses Carnets, publiés en 1991]

dimanche 14 février 2010

Massive d'attaque



Massive Attack, "Unfinished sympathy", 1991. Premier grand titre du groupe (il est sur l'album Blue lines), célèbre pour le clip qui en a été tiré, long plan-séquence de cinq minutes où l’on suit Shara Nelson marchant dans un quartier de Los Angeles.

Pas vu beaucoup de films nouveaux ces derniers temps, trop fatigué, je préfère rester à la maison, revoir quelques Rohmer, découvrir la série "Mad men" (il n'est jamais trop tard), et surtout écouter des disques. Plutôt des anciens d’ailleurs (de Gainsbourg à Morrissey, en passant par... Chopin!), parce que jusqu’à maintenant 2010 ce n’est pas terrible. Non pas que je trouve tout mauvais, mais comment dire, il y manque à chaque fois l’étincelle, le petit truc qui fait que l’album va rejoindre, plus ou moins vite, la pile des DEB (disques écoutés en boucle) et non le rayon poussiéreux des albums qu’on n’écoute que deux ou trois fois. Soit parce que c’est trop répétitif, comme le dernier Midlake, The courage of others, un piège évidemment, tant le côté lénifiant invite justement à ce type d’écoute (en boucle), mais comme on abuse de sédatifs, il faut donc savoir dire stop, considérer que si "Acts of man" qui ouvre l’album est très beau, le reste semble n’en être que la déclinaison, à la fois ensorceleuse et doucereuse, donc un peu trompeuse; soit parce que c’est trop précieux, comme le nouvel album de Get Well Soon, Vexations, alors que j’avais adoré le premier, mais là, je ne sais pas, le charme n’opère plus, malgré une indéniable montée en puissance dans la progression des morceaux (jusqu’au point d’orgue que réprésente "Angry young man"), ça navigue en permanence entre Sufjan Stevens et Mercury Rev, ce qui ne serait pas déplaisant si Konstantin Gropper ne cédait, lui aussi, comme ces derniers dans leurs albums les plus récents (surtout Mercury Rev), à une certaine grandiloquence.


Cela étant, j’écoute depuis quelques jours Heligoland de Massive Attack. Sans être un fan de trip-hop, j’ai toujours aimé Massive Attack (plus encore que les autres Bristoliens, Portishead ou Tricky qui collabora aux deux premiers albums), peut-être parce que dans le mélange des styles (hip-hop, reggae, dub...), c’est certainement le groupe qui réussit les dosages les plus subtils, recrée les plus belles trames mélodiques, grâce aussi aux voix exceptionnelles dont il s’entoure - Shara Nelson dans Blue lines, Tracey Thorn (Every But The Girl) dans Protection, Liz Fraser (Cocteau Twins) dans Mezzanine, Sinéad O’Connor dans 100th window (album concocté sans Mushroom ni Daddy G) et le fidèle Horace Andy, présent lui dans tous les albums -, autant de voix sans lesquelles, si l’on excepte le sublime "Weather storm" (Protection) où là, c’est le piano de Craig Armstrong qui fait office de voix, Massive Attack ne serait peut-être qu’un groupe comme les autres. Heligoland, qui voit le retour de Daddy G aux côtés de 3D (ce qui fait dire à certains que l'album renoue avec ses racines noires! quelle connerie!), n’est peut-être pas du niveau des précédents (mais on dit ça à chaque fois, et cette fois plus encore, la déception étant souvent proportionnée à la durée d'attente entre deux albums, ici près de sept ans), c’est en tous les cas, pour le moment, et de loin, le meilleur album entendu cette année. Si je suis un peu réservé concernant Damon Albarn, sauf sur le déchirant "Saturday come slow" où sa voix, fragile et éraillée, s'accorde à merveille avec la guitare acoustique, les nouveaux venus comme Tunde Adebimpe (TV On The Radio), Martina Topley-Bird, l’ex de Tricky, Hope Sandoval (Mazzy Star, Hope Sandoval & The Warm Inventions), sans oublier évidemment Horace Andy (dont l'extraordinaire "Girl I love you" rappelle les plus belles heures du groupe), confèrent à l’ensemble - toutes ces boucles lancinantes de percussions, de cordes et de piano - une puissance émotionnelle que l'on serait bien en peine de trouver chez pas mal de groupes aujourd'hui.



Hum... Et pour finir: le clip sulfureux de "Paradise circus" - un des meilleurs morceaux d'Heligoland, très groovy (c'est Hope Sandoval qui chante) - avec Georgina Spelvin (73 ans), l'immortelle actrice de Devil in Miss Jones, célèbre porno de Gerard Damiano (Deep throat, c'est de lui aussi), qui nous livre ici son témoignage, entrecoupé d'extraits du film. Interdit au moins de 18 ans!

vendredi 12 février 2010

Momologie

Lu dans le dernier numéro des Cahiers, largement consacré à Rohmer (la moitié du numéro, bravo!), l'anecdote suivante, rapportée par Chabrol: A la fin des années 60, Momo appelle Paul (Gégauff): "Il faut que je te voie, c'est important." Ils déjeunent, et là, solennel, Rohmer dit: "Ecoute, je vais te dire quelque chose. Je cesse de subir ton influence." Formidable, non? Gégauff a dû répondre comme à son habitude: "Ça s'arrose!"

L'influence de Gégauff sur Rohmer (et la volonté de ce dernier de s'y soustraire à un moment précis de sa vie) est quelque chose de très important. On a trop tendance à analyser l'œuvre de Rohmer à l'aune de ses écrits théoriques et critiques, délaissant la part intime qui pourtant nourrit toute œuvre. Il ne faut pas chercher ailleurs l'abandon après les Contes moraux du personnage masculin (le séducteur gégauvien) comme personnage principal, non pas qu'il disparaisse complètement par la suite, mais qu'il ne persiste plus que comme personnage excentré, et de plus en plus, à mesure que l'œuvre avance, jusqu'à son ultime avatar, sous les traits du libertin Hylas, dans les Amours d'Astrée... Ce tournant, Rohmer l'a même "mis en scène" dans l'Amour l'après-midi, le dernier des Contes moraux, à travers la fameuse séquence du rêve (cf. ici) dans laquelle le narrateur s'imagine "possesseur d'un petit appareil qu'on suspend à son cou et qui émet un fluide magnétique capable d'annihiler toute volonté étrangère", en l'occurrence celle des femmes qu'il rêve ainsi de posséder. Et la séquence de nous montrer comment, en parfait disciple gégauvien, il séduit en un tour de main Fabienne Fabian, Marie-Christine Barrault, Haydée Politoff, Aurore Cornu, Laurence de Monaghan, soit les principaux personnages féminins des contes moraux précédents, sauf la dernière, Béatrice Romand qui, elle, en ne lui cédant pas, vient signifier de manière explicite que le fluide, autrement dit l'influence de Gégauff, a cessé d'agir... (à suivre)

dimanche 7 février 2010

Pro mod

Pour faire suite au billet précédent, voici le passage d'un texte que j'avais écrit en 2003 sur Mods de Bozon, et dans lequel j'opposais le dandysme du film à l'élégance chic de celui d'Ozon, 8 femmes:

(B)ozon.

Mods est un vrai film dandy. Non seulement parce qu’il ne ressemble à rien de connu - ce qui fait son "exquise originalité" - mais surtout parce qu’il touche au paradoxe du dandy, quand celui-ci se pose au-dessus des règles et, cependant, reste soumis à celles qui le gouvernent (les règles de son propre cercle). C’est ce qui distingue le dandysme de l’élégance, au sens mondain du terme, ce qui sépare par exemple Mods de 8 femmes. Là où le film de Bozon vise à l’unicité, celui d’Ozon ne vise qu’à l’unité. Partant du principe (stendhalien) que "le beau est promesse de bonheur", 8 femmes exalte, à travers l’harmonie de sa composition (cf. le travail sur les couleurs), la magie du beau qui vient reconstituer l’unité édénique du monde. Mais il ne façonne, au bout du compte, qu’un cinéma chic, très haute couture, qui met en avant le savoir-faire de son auteur et revendique, par l’admiration qu’il est censé produire, sa place de modèle. Tout autre est le projet de Mods. Le film de Bozon peut bien être un film mod, il n’est pas un film de mode. Pour rester dans la métaphore vestimentaire, on peut dire que si 8 femmes est porté par son costume, Mods doit sa singularité à la façon dont il le porte. A ce titre, il n’a rien d’exemplaire. Car le film dandy n’est pas là pour faire école même s’il suscite, malgré lui, l’imitation. Si certains ont perçu dans Mods des accents bressoniens, là où d’autres ont vu la théâtralité d’Oliveira, c’est avant tout parce que l’art de Bresson et celui du maître de Porto sont marqués au sceau du dandysme. Ce que l’on retrouve en fait dans le film de Bozon, c’est une sorte de geste aristocratique qui le singularise et, en même temps, l’introduit dans le club (très fermé) des œuvres authentiquement dandy. Quel est ce geste? Difficile à dire, d’autant qu’il vise justement à échapper à tout discours. Disons que c’est un geste d’effacement. C’est le geste qui vient révéler, à travers le mutisme du héros, les paroles insignifiantes des mods et les dialogues souvent absurdes entre les personnages (ainsi ceux avec le médecin ou encore la femme sur la terrasse...), la vanité du discours où chacun, loin de s’adresser véritablement à l’autre, ne fait qu’exprimer son propre désir. Plus exactement, c’est l’impassibilité des personnages, soulignant encore plus le semblant du discours, qui finit par conférer au film cette espèce de détachement qui caractérise le geste dandy. Détachement qui n’est bien sûr qu’apparent. Car si Mods ne se soutient d’aucune autorité, s’il ne délivre aucun message, s’il semble indifférent au monde, c’est qu’il touche, peut-être à l’indifférence stoïcienne, mais surtout à cette forme de sensibilité absolue, quand le dandy, tel le poète, trouve l’accord parfait avec le monde (...).

samedi 6 février 2010

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Tiens, comme en ce moment je ne suis pas à prendre avec des pincettes, j’ouvre une nouvelle rubrique - le blablablog - dans laquelle je pourrai dorénavant exprimer ma mauvaise humeur:

C’est quoi le snobisme? C'est dire qu’on a aimé Ne change rien, le dernier Costa, alors qu’on s’y est ennuyé à mourir (ou qu’on ne l’a pas aimé parce que tout le monde - enfin la critique "sérieuse" - l’a aimé), et non que Costa est, comme n'importe quel cinéaste (excepté Rohmer, ah ah...), capable de rater des films. Le snobisme, c'est se pâmer devant une petite chose insignifiante, parce que Costa c’est le big auteur, qu’il pourrait filmer la porte de sa chambre pendant deux heures que ça serait forcément génial (bon là, je reconnais, c'est le genre de phrase qui fait un peu plouc, mais j'ai une excuse, je suis de mauvaise humeur), et non faire la fine bouche parce que la pose auteuriste, déjà pénible en soi, s’accomode mal, sinon pas du tout, des sujets riquiqui. Balibar chanteuse, c’est pas Ingrid Caven, si vous voyez ce que je veux dire, alors se taper en plus les répétitions, les séances d'enregistrement et tout le tintouin, merci bien... Il s’agirait de théâtre, je ne dis pas, mais la chanson, non franchement... je ne sais pas, c’est comme si on suivait la Grande Sophie sur le tournage d'un film... Quoique ce n'est pas vraiment ça le problème. Ce qui me gêne ce n’est pas la minceur du sujet, ni même le maniérisme de la photo (bel écrin noir et blanc), mais la lourdeur du propos, toute cette componction pour nous faire sentir en quoi le processus de création est quelque chose de lent, de répétitif et bien sûr de douloureux... Non pas que je refuse les films qui nous montrent ainsi l'envers du décor, mais que je commence à en avoir marre de cette image archi-convenue de l'artiste au travail, remettant sans cesse l'ouvrage sur le métier, surtout quand c'est filmé comme ici avec un tel sérieux, une telle gravité, que par moments c'en est presque grotesque... Hé oh Pedro, un peu d’humour, que diable!

Et puisqu'on parle de snobisme, pas trop aimé non plus le petit ensemble dans Chronic'art sur le dernier film de Wes Anderson, Fantastic Mr. Fox (qui n'est pas qu'une "jolie maison de poupée", j'y reviendrai) et ce qu'ils appellent le cinéma branché, limité ici, outre Anderson et sans qu'on sache trop pourquoi, à Spike Jonze, Sofia Coppola, Serge Bozon, Axelle Ropert, Quentin Dupieux, Christophe Honoré et Jim Jarmush. Toujours les mêmes clichés: le cinéma chic, les beaux habits, le goût pour la miniature - et l'amalgame qui va avec: miniature = jouet = enfant = petites manies, petit univers, petit bourgeois -, le goût aussi pour les croisements cinéma/musique, plus lounge que véritablement pop, et enfin cette phrase, réservée à Honoré, mais qui placée en exergue vaut pour tous les autres: "Les vrais snobs le savent bien: rien de plus ringard que de vouloir, à ce point, avoir l'air branché". Hum... Outre le fait que l'auteur reconnaît lui-même que parmi ces cinéastes il y en a qu'il apprécie et d'autres qu'il a en horreur, ce qui limite quand même la pertinence de son propos, on notera qu'une telle phrase, lue dans un des magazines les plus ostensiblement branchés que je connaisse, prête à sourire. Comment l'interpréter? Vaine polémique ou auto-dérision?

Où l'on confond snobisme, dandysme et branchitude...

Et puisqu'on parle aussi d'humour, lu dans le même numéro: "R.I.P. Rohmer, allez voir Avatar comme film-hommage; avec des lunettes 3D, le prix de la place équivaudra peu ou prou au budget d'un de ses films". Ça au moins, c'est drôle...