Tetro de Coppola appartient à la catégorie des films-monstres et à ce titre je comprends qu’il déroute, voire qu’il rebute. Pour autant il ne faudrait pas confondre boursouflure et dépense. Coppola est comme ses personnages, mégalomane et solitaire, égocentrique et torturé, obsessionnel et prodigue, c’est un cinéaste comme il n’en existe plus, assez fou pour aller jusqu’au bout de ses rêves, même les plus fous. J’ai revu le film dernièrement, par un soir d’hiver, je l’avais vu une première fois, il y a six mois, par un soir d’été, et en avais gardé un souvenir paradoxal. A la fois subjugué et intrigué. Comment un film qui cumule autant de handicaps, aussi bien esthétiques (je suis plutôt réfractaire au noir et blanc numérisé, c’est trop net, trop classieux, trop "artistique", ce que n’arrange pas ici l'emploi du Cinémascope, les cadrages wellesiens - plutôt tolandiens -, les jeux de miroirs, très ruiziens eux, et les effets de lumière) que thématiques (une histoire à l’Œdipe trop gros, comme disait Guattari à propos de Kafka, mais incontournable - la mort du Père - sans quoi il n’y a pas de bonnes histoires, selon Barthes, celles qui racontent, comme dans tout grand roman, les démêlés du héros avec la Loi), bref, comment un tel film peut-il séduire? Justement parce qu’il ne cherche pas à séduire, qu’il va au contraire au bout de sa folie, convoquant toute une imagerie (flash-backs en couleurs, genre petits films de famille, pièces de théâtre ringardes, extraits de films - les Chaussons rouges et les Contes d’Hoffmann de Powell et Pressburger -, spectacles de danse autour de la figure de Coppélia, finale patagonien, horriblement esthétisant - le road-movie ressemble à une pub pour la Renault Mégane - et parfaitement grotesque quant au Festival de théâtre et son "prix des parricides"(!) - est-ce pour cela que Frémaux ne voulait pas du film en compétition à Cannes?), mais toujours au service du récit, le vrai, non pas l’intrigue (on devine assez vite le secret de famille, à la différence de la psy du film) mais ce qui l’excède, justifiant le recours final à l’opéra, forme grandiloquente mais inévitable pour faire tenir ensemble tous les éléments du film, des miniatures aux grandes envolées, faisant de Tetro une sorte de patchwork in progress absolument génial, car bien sûr, et c’est dit dans le film, Coppola est incapable de finir une histoire, d’autant qu’il s’agit de sa propre histoire, à travers cette quête des origines, où se mêlent confusément événements autobiographiques (je n’insiste pas, c’est rappelé un peu partout) et souvenirs d’enfance, à la manière du conte d’Hoffmann, L’Homme au sable, dont un des personnages, faut-il le rappeler, se nomme Coppola (il s’agit du mystérieux marchand de baromètres - Coppola cinéaste barométrique?), ce qui libère le film de sa dimension trop lourdement œdipienne pour quelque chose de tout aussi freudien mais beaucoup plus léger, à savoir l’Unheimliche, l’"inquiétante étrangeté", ce qu'il y a d'inconnu dans le familier - ou, pour rester au niveau de l'œuvre: la démesure et le kitsch comme formes exogènes, encombrantes mais nécessaires pour surpasser le penchant naturel de Coppola pour les histoires familiales un peu lénifiantes, sans quoi on resterait dans la fadeur des petites choses insignifiantes (style Life without Zoe) ou, à l'inverse, le pur plaisir des défis technologiques (cf. les chromos de Coup de cœur), s'interdisant toute montée émotionnelle, comme celle ici, qui culmine dans le dernier plan, où l'on saisit, via l'étreinte entre les deux personnages, l'artiste enfin réconcilié avec lui-même...
PS (réservé aux initiés). Tetro prolonge davantage l’Homme sans âge qu’il ne ressuscite Rusty James. Est-ce le séjour en Argentine, deuxième pays lacanien après la France, mais, à travers cette histoire de manuscrit codé que l’on ne peut déchiffrer que grâce à un miroir, Coppola va encore plus loin que dans son précédent film où déjà, en inversant le cours du temps, il explorait les mondes courbes de l’espace-temps. Ici, il y a un manuscrit, pas n’importe lequel, c’est le récit du sujet. Mais il est crypté, via un code militaire, et surtout écrit à l’envers, de sorte que pour le comprendre il faut le lire dans un miroir. Soit une double opération: décodage du texte et retournement de surface, signant la "transformation" du récit. Et par-là même du sujet. Car il est évident que le récit/sujet ainsi déchiffré/révélé n’est plus celui du début. Le passage par le miroir n’est pas que lewiscarrollien où tout s’inverse sur le plan imaginaire (mais pas sur le plan mathématique, cf. L’univers ambidextre de Gardner), c’est aussi l’accession, par la topologie et la quatrième dimension qu’elle représente (d’où le titre Tetro?), à une forme de réel, qui n’est pas la réalité bien sûr, dans ce qu’elle a de visible, mais ce qui échappe, au contraire, à la représentation. Sous ses dehors faussement rétro, Tetro ne serait-il pas un vrai film cubiste?
Allez, bonne année 2010...