Le Jeune Ahmed de Luc et Jean-Pierre Dardenne.
L'exposition est rapide, on comprend d'entrée que Ahmed va commettre l'irréparable: une attaque au couteau, au cri d'"Allah akbar", sur sa professeure. La tentative échoue mais le geste est là. Et parce que la tentative échoue, le geste va se répéter. Différent. On quitte l'espace public - l'image bien connue du sujet radicalisé quand il passe à l'acte - pour pénétrer un autre espace, celui plus obscur dans lequel s'est enfermé Ahmed. De ces gestes, contre la professeure, qui ensuite se répètent, seul le spectateur aura connaissance: d'abord au sein de la prison, geste contrarié, annulé avant même d'avoir commencé, et dont il ne reste que la préparation, fabriquer un objet de fortune (le manche rendu pointu d'une brosse à dents); puis à l'extérieur, geste ultime, empêché lui aussi, victime des aléas de l'improvisation: un crochet, récupéré sur place, la nécessité d'escalader un mur pour atteindre l'objectif... Car c'est bien un mur qui, tout au long du film, se dresse devant Ahmed, prisonnier de ses convictions, de son aveuglement, et que son séjour en milieu fermé, puis à la ferme - loin des prêches radicaux de l'imam -, ne suffit à ébranler, déterminé qu'il est à "tuer l'apostat", ce qui fait que la demande de pardon (conditionnée par la rencontre avec sa victime) reste à l'état embryonnaire (à l'image de son éveil à la sexualité)...
Avançons. Il y a quelque chose de bressonien dans la trajectoire d'Ahmed (et son "drôle de chemin" pour aller jusqu'à sa victime). Bresson que l'on retrouve à travers tous ces autres gestes qu'effectue le personnage (les ablutions, les prières... mais aussi les gestes de la ferme), les objets dont il se sert, tout ça en plans serrés, sans compter les ellipses. Moins de flux, plus de coupes... la caméra n'est pas aussi agitée que d'habitude, peut-être parce que la voie choisie par Ahmed, trop mortifère, interdit un tel tremblement. Mais elle bouge. Parce que finalement ce que filment les Dardenne, c'est autant l'opacité du sujet (qui plus est adolescent), ce qui se cache derrière ce regard buté et qu'on ne saura jamais, que ce qu'il y a encore de vie autour de lui, à travers notamment la vie que représente la ferme (et la jeune fille qui y travaille, source de péché), ce fil ténu qui le relie, malgré lui, à sa victime, le pousse à s'enfuir, pour aller vers elle, finir le geste, mais le rater encore, et paradoxalement autoriser la rencontre. De l'acte raté à l'acte manqué, qui voit l'objet prévu pour tuer (le crochet) devenir celui de l'appel au secours. Et la parole, trop longtemps tue, enfin s'échapper: "pardonnez-moi."
2 commentaires:
Beau texte, inspiré
Bof.
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