Cochons et cuirassés de Shohei Imamura (1961).
Une fille et des cochons.
Nous sommes en 194... disons 1947 (année du cochon), à Yokosuka, célèbre pour sa base navale (devenue américaine), d'où les cuirassés du titre qui sont là, en décor, comme témoins de ce qui se passe en ville. Et ce qui se passe en ville est à l'image du Japon de l'époque, l'après-guerre japonais, sordide, corrompu, dont reparlera Imamura dans d'autres films, qui associe prostitution (GI's oblige) et criminalité (du proxénète miteux au mafieux de seconde zone). On connaît le crédo du cinéaste: "Je veux marier de toutes mes forces ces deux problèmes: la partie inférieure du corps humain et la partie inférieure de la structure sociale sur laquelle s'appuie obstinément la réalité quotidienne japonaise". Bas-ventre et bas-fonds... l'auge à cochons... C'est l'écriture-type d'Imamura, abrupte, mêlant naturalisme et grotesque. Mais il y a autre chose. De ce grand bordel, fait de trafics en tous genres, où circulent argent et faux billets, de cette masse anonyme où s'entrecroisent l'occupé (minable) et l'occupant (dominateur), un personnage progressivement se dégage: Haruko, la jeune femme amoureuse de Kita (le héros, un vrai crétin), qu'on ne remarquait pas au début mais qui émerge inexorablement... pour se détacher, fleur au milieu du fumier, lorsqu'elle se met à danser dans le bar à putes, sous les yeux des GI's, tous enivrés, jusqu'au viol dans la chambre, filmé de haut, en plongée verticale, la caméra se mettant à tournoyer à toute vitesse, tel un avion fou avant de s'écraser. A partir de là, le regard change, Haruko prend le pouvoir (au niveau du récit), on ne verra plus qu'elle... et les cochons, les vrais, ceux qui "alimentaient" les gangsters, quand ils débarquent par centaines dans la ville. C'est pourquoi le titre français du film, Filles et gangsters, est une absurdité (comme souvent avec les traductions, à visée purement marketing - le distributeur dira "informationnelle": on y voit en effet des filles et des gangsters), d'abord parce que Cochons et cuirassés est la traduction exacte du titre original ("Cochons et navires de guerre"), qu'il exprime, par son côté intriguant et provoquant, toute la dimension satirique du film, mais surtout parce qu'il correspond au regard d'Imamura, à travers celui de son héroïne, sur le Japon, le Japon post-atomique, réduit à l'état de cochon, et les Américains, armés de leur toute-puissance... le Japon et ses nouveaux maîtres.
Une fille et des cochons.
Nous sommes en 194... disons 1947 (année du cochon), à Yokosuka, célèbre pour sa base navale (devenue américaine), d'où les cuirassés du titre qui sont là, en décor, comme témoins de ce qui se passe en ville. Et ce qui se passe en ville est à l'image du Japon de l'époque, l'après-guerre japonais, sordide, corrompu, dont reparlera Imamura dans d'autres films, qui associe prostitution (GI's oblige) et criminalité (du proxénète miteux au mafieux de seconde zone). On connaît le crédo du cinéaste: "Je veux marier de toutes mes forces ces deux problèmes: la partie inférieure du corps humain et la partie inférieure de la structure sociale sur laquelle s'appuie obstinément la réalité quotidienne japonaise". Bas-ventre et bas-fonds... l'auge à cochons... C'est l'écriture-type d'Imamura, abrupte, mêlant naturalisme et grotesque. Mais il y a autre chose. De ce grand bordel, fait de trafics en tous genres, où circulent argent et faux billets, de cette masse anonyme où s'entrecroisent l'occupé (minable) et l'occupant (dominateur), un personnage progressivement se dégage: Haruko, la jeune femme amoureuse de Kita (le héros, un vrai crétin), qu'on ne remarquait pas au début mais qui émerge inexorablement... pour se détacher, fleur au milieu du fumier, lorsqu'elle se met à danser dans le bar à putes, sous les yeux des GI's, tous enivrés, jusqu'au viol dans la chambre, filmé de haut, en plongée verticale, la caméra se mettant à tournoyer à toute vitesse, tel un avion fou avant de s'écraser. A partir de là, le regard change, Haruko prend le pouvoir (au niveau du récit), on ne verra plus qu'elle... et les cochons, les vrais, ceux qui "alimentaient" les gangsters, quand ils débarquent par centaines dans la ville. C'est pourquoi le titre français du film, Filles et gangsters, est une absurdité (comme souvent avec les traductions, à visée purement marketing - le distributeur dira "informationnelle": on y voit en effet des filles et des gangsters), d'abord parce que Cochons et cuirassés est la traduction exacte du titre original ("Cochons et navires de guerre"), qu'il exprime, par son côté intriguant et provoquant, toute la dimension satirique du film, mais surtout parce qu'il correspond au regard d'Imamura, à travers celui de son héroïne, sur le Japon, le Japon post-atomique, réduit à l'état de cochon, et les Américains, armés de leur toute-puissance... le Japon et ses nouveaux maîtres.
A suivre: Passion de Ryusuke Hamaguchi.
[ajout du 26-05-19]
Avant de vous parler de Passion, un très beau film, peut-être plus beau encore que les deux derniers Hamaguchi, parce qu'empreint de cet enthousiasme qui est propre aux premiers films, j'ouvre à nouveau une parenthèse (et toujours désenchantée) pour dire quelques mots sur Sibyl, le film de Justine Triet (que j'ai finalement vu, plus tôt que prévu, hé hé). "Ce qui se déroule devant nos yeux, et qu’il faut bien qualifier d’exceptionnel, seul le cinéma le permet : assister au dévoilement des puissances infinies d’une actrice." (Les Cahiers du cinéma). Bah voilà, Sibyl c'est ça: un film de groupie pour groupies. Rien d'autre. Un film où l'auteure ne fait que (sur)écrire ses scènes (et les empiler) pour mieux mettre en valeur son actrice (et du coup faire se pâmoiser le critique idolâtre), un film où l'on prétend célébrer on ne sait quelle revanche de la fiction sur la réalité, et qui sonne faux du début à la fin. Parce que ce n'est pas le personnage qui doit servir l'actrice, mais l'inverse (cf. Gena Rowlands, à qui Triet a sûrement pensé, magnifiant son personnage sous le regard lui-même amoureux de Cassavetes, ou encore Joanne Woodward, les exemples ne manquent pas...), de sorte qu'on n'ait pas comme ici une succession de numéros, sous prétexte que Virginie Efira peut tout jouer et qu'on va donc lui faire tout jouer: la psy à côté de la plaque, l'écrivaine en mal d'inspiration, la mère absente, la femme et son désir, la coach pour acteurs (n'importe quoi), etc., où se greffent souvenirs et fantasmes, bref un truc tellement pesant au niveau du scénario (vaguement égayé par une scène de sexe bien torride, ça aussi Efira sait le faire - mais si vous n'êtes pas branché "cul" elle peut à la place vous chanter une chanson)... que la vaporette, qui accompagne le personnage tout au long du film, et les anxiolytiques, que lui prescrit l'ami psychiatre, finissent par ne plus faire effet... et qu'il n'y a plus dès lors qu'à replonger dans l'alcool (parce que, last but not least, c'est aussi une ancienne alcoolique et qu'elle participe, évidemment, à des réunions d'AA)... Heureusement un autre personnage arrive à ressortir de cette horrible plâtrée, pas celui joué par Adèle E. (au patronyme, Vassilis, toujours grec... ha ha), qui rappelle un peu trop l'Adèle chialeuse, larmoyant de partout, du film de Kechiche, mais celui, plus périphérique, que compose Sandra Hüller, dans le rôle de la réalisatrice, et dont la présence donne un peu de consistance au film. Sinon Stromboli, c'est très beau, mais ça je le savais déjà.
Et puis tiens, histoire d'enfoncer le clou, je sors à l'instant du film des frères Dardenne, le Jeune Ahmed, et... hein? quoi? comment est-ce possible?... après tant de films exaspérants chez eux, j'ai trouvé celui-ci magnifique, comme si le sujet les avait transcendés, leur imposant une certaine "retenue" dans la mise en scène, au point de conférer au film (à travers notamment les gestes du jeune héros, mais aussi certains plans, certaines ellipses...) un petit côté bressonien.
15 commentaires:
100 % d'accord sur Sibyl, film très artificiel et sans intérêt- pas vu Ahmed.
Vous n'y êtes pas du tout. Rossellini donc. En 1950, le réalisateur italien fait une expérience de chimie : précipiter le corps d'une actrice hollywoodienne parmi la réalité des pêcheurs de thon. Et voir. Le film de Justine Triet repense l'expérience ou du moins la renverse. Installer un univers factice (le cinéma, la petite bourgeoisie culturelle parisienne). Puis y plonger le corps d'une actrice, sa chair, son cul, ses larmes. Foutre le dawa dans le mode d'emploi. Installer du désordre. Et observer. C'est de cette confrontation que le film tire toute sa force. Sibyl un film de Justine Triet et Virginie Efira.
Mouais... l'hypothèse est séduisante mais je ne suis pas convaincu. Si c'était ça l'intention de Triet, "renverser l'expérience de Stromboli", c'est raté, en tout cas le résultat est pauvre. Sibyl est aussi loin de Rossellini que Victoria l'était de Hawks... c'est tout juste prétentieux... Le problème du film c'est qu'il est aussi factice que le monde qu'il décrit, à partir de là il ne peut rien advenir au personnage, et Virginie Efira ne pourra rien non plus quel que soit son talent, l'expérience tourne à vide. Stromboli est magnifique parce que l'interprétation d'Ingrid Bergman est en osmose avec le sentiment d'enfermement que dégage l'île, mais aussi parce qui s'y opère un véritable conflit entre le côté tellurique du film et les élans quasi mystiques du personnage... Ici rien, tout reste à plat... Stromboli apparaît là finalement comme pur décor... ça se passerait à Capri, ce serait pareil, on parlerait alors de Godard, du Mépris... et de Brigitte Bardot.
Le tournage du film dans Sybil s'inspire quand même du tournage tumultueux de Stromboli
Le jeune Ahmed meilleur que Sibyl, really ?
Vous y êtes de moins en moins. Sybil est un beau film sur le cinéma, la fiction, le réel, le désir, la répétition. Le film peut souffrir par moment de nous livrer son mode d’emploi mais Virginie Efira est époustouflante.
Blabla tout ça... le scénario est peut-être stimulant (quoique peu original, la fiction, le réel, le désir... c'est l'essence même du cinéma, ça marche à tous les coups) mais le film ne le dépasse jamais, ça reste superficiel et poussif.
Oui le Jeune Ahmed c'est bien mieux...
Vous avez tort Buster, Virginie Efira est absolument géniale
N'exagérons pas... l'actrice est très bien mais largement servie par le rôle qu'on lui a taillé (beau rôle à César)... c'est quoi cette espèce d'Efiramania chez les critiques? c'est peut-être ça aussi le problème, on tend à ramener tout le film à la performance de l'actrice.
Buster, c'est quoi pour vous un bon critique ?
Un bon critique, c'est quelqu'un qui ne supporte pas qu'on critique ses critiques.
"Il y a moins de bons critiques que de bons cinéastes." Jacques Lourcelles
Les bons critiques, ils sont tous morts.
"Sauf moi." Camille Nevers
Tiens, Griffe est repassé :)
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