Trois souvenirs de ma jeunesse.
Pour qui connaissait jusque-là le travail de Richard Billingham, ses photographies, qu'on retrouve pour l'essentiel dans le livre Ray's a laugh, ainsi que ses petits films Ray et Fishtank, le décor planté pour son premier long-métrage, Ray & Liz, n'a rien de nouveau, c'est exactement le même: l'appartement social, miséreux, crasseux, poisseux, qu'occupaient ses parents, le père, Ray, alcoolique invétéré, et la mère, Liz, obèse, fumant clope sur clope... cet appartement d'une barre HLM située dans la banlieue de Birmingham où il a vécu, avec son jeune frère Jason, dans les années 80, les années Thatcher, qui laissèrent tant de gens dans le dénuement, suite à la récession, et dont beaucoup ne se relèveront jamais. Drôle d'appartement au demeurant, où s'accumulent déchets et déco merdique, mégots et bouteilles vides, bibelots et pièces de puzzles... ça tient à la fois de la décharge et de la surcharge, faisant de l'appartement un personnage en soi, quelque chose de concentrationnaire, excluant tout hors-champ... impression que vient renforcer la situation du père trente ans après, vivant seul dorénavant, confiné dans sa chambre (scènes au minimalisme terrifiant), où il ne fait plus que boire (la bière-maison que lui apporte un voisin), dormir et, accessoirement, guetter par la fenêtre la venue de Liz. C'est triste à mourir.
Pour qui ne connaîtrait pas le travail de Richard Billingham, on pourrait craindre le pire... moins un film de monstres aux pulsions criminelles (physiquement le couple rappelle les "tueurs de la lune de miel"), ou le énième portrait naturaliste d'une famille défavorisée, que le bon gros brûlot social à la Ken Loach. Il n'en est rien. Et pourtant. Le film est souvent à la limite, en termes de complaisance, Billingham n'hésitant pas à en remettre une couche dans le sordide et le cracra (dégueuli le long du canapé, pisse du chien sur le courrier, crottes de lapin encore sur le canapé...), une sorte de stylisation de la misère, qui fait qu'on n'est pas non plus chez Bill Douglas, au style infiniment plus dépouillé, ni même Terence Davies et ses références radiophoniques, la musique ici se limitant surtout à trois hits de l'époque (Happy house de Siouxsie & The Banshees, Pass the Dutchie de Musical Youth, Good thing des Fine Young Cannibals). Si Ray & Liz échappe à ce qui le menace, c'est parce que le regard que porte Billingham, s'il n'est pas tendre ne se veut jamais polémique, se contentant de retraduire, visuellement (avec les yeux de l'enfance) ce qu'il en était de sa famille, pauvre et "dysfonctionnelle", comme on dit, sans qu'on sache exactement comment tout ça est arrivé. D'où l'importance des animaux dont le souvenir est encore très vivace quand on est adulte. Outre le chien et le lapin (qu'on promène dans une poussette comme un bébé!), cohabitent ainsi un hamster et des escargots, le premier dans sa cage, les seconds dans la boîte en plastique que range le petit frère sous son lit, toute une ménagerie qui accentue l'aspect "tanière" du logement et dont le pendant à l'extérieur, synonyme d'évasion, se trouve être le zoo que va visiter l'enfant.
Mais si le film échappe à ce qui le menace, c'est surtout qu'entre le père et la mère existe un lien extrêmement fort dont on peut croire que c'est cela, plus encore que l'alcool et les cigarettes, qui les fait tenir, ensemble, et fait que finalement ils semblent s'accommoder de leur condition. C'est ce qui se dégageait déjà des photos de Billingham et surtout de ses courts métrages. Passé au long, Billingham y ajoute trois souvenirs, axés cette fois sur Jason, trois épisodes qui permettent de surpasser, progressivement, le naturalisme du film, par la voie d'abord du grotesque (la garde de l'enfant par l'idiot de la famille qui dégénère en beuverie), puis de la comédie (les bêtises de l'enfant, comme de verser du piment en poudre dans la bouche du père en train de dormir) et enfin du mélo, une sorte d'échappée poétique, quand l'enfant après le feu de camp avec d'autres enfants, se retrouve perdu au moment de rentrer chez lui et doit dormir dehors, dans le froid... Là, l'émotion vous gagne définitivement, et de façon suffisamment forte pour accepter, rétrospectivement, tout ce qui a précédé, même les excès.
Pour qui connaissait jusque-là le travail de Richard Billingham, ses photographies, qu'on retrouve pour l'essentiel dans le livre Ray's a laugh, ainsi que ses petits films Ray et Fishtank, le décor planté pour son premier long-métrage, Ray & Liz, n'a rien de nouveau, c'est exactement le même: l'appartement social, miséreux, crasseux, poisseux, qu'occupaient ses parents, le père, Ray, alcoolique invétéré, et la mère, Liz, obèse, fumant clope sur clope... cet appartement d'une barre HLM située dans la banlieue de Birmingham où il a vécu, avec son jeune frère Jason, dans les années 80, les années Thatcher, qui laissèrent tant de gens dans le dénuement, suite à la récession, et dont beaucoup ne se relèveront jamais. Drôle d'appartement au demeurant, où s'accumulent déchets et déco merdique, mégots et bouteilles vides, bibelots et pièces de puzzles... ça tient à la fois de la décharge et de la surcharge, faisant de l'appartement un personnage en soi, quelque chose de concentrationnaire, excluant tout hors-champ... impression que vient renforcer la situation du père trente ans après, vivant seul dorénavant, confiné dans sa chambre (scènes au minimalisme terrifiant), où il ne fait plus que boire (la bière-maison que lui apporte un voisin), dormir et, accessoirement, guetter par la fenêtre la venue de Liz. C'est triste à mourir.
Pour qui ne connaîtrait pas le travail de Richard Billingham, on pourrait craindre le pire... moins un film de monstres aux pulsions criminelles (physiquement le couple rappelle les "tueurs de la lune de miel"), ou le énième portrait naturaliste d'une famille défavorisée, que le bon gros brûlot social à la Ken Loach. Il n'en est rien. Et pourtant. Le film est souvent à la limite, en termes de complaisance, Billingham n'hésitant pas à en remettre une couche dans le sordide et le cracra (dégueuli le long du canapé, pisse du chien sur le courrier, crottes de lapin encore sur le canapé...), une sorte de stylisation de la misère, qui fait qu'on n'est pas non plus chez Bill Douglas, au style infiniment plus dépouillé, ni même Terence Davies et ses références radiophoniques, la musique ici se limitant surtout à trois hits de l'époque (Happy house de Siouxsie & The Banshees, Pass the Dutchie de Musical Youth, Good thing des Fine Young Cannibals). Si Ray & Liz échappe à ce qui le menace, c'est parce que le regard que porte Billingham, s'il n'est pas tendre ne se veut jamais polémique, se contentant de retraduire, visuellement (avec les yeux de l'enfance) ce qu'il en était de sa famille, pauvre et "dysfonctionnelle", comme on dit, sans qu'on sache exactement comment tout ça est arrivé. D'où l'importance des animaux dont le souvenir est encore très vivace quand on est adulte. Outre le chien et le lapin (qu'on promène dans une poussette comme un bébé!), cohabitent ainsi un hamster et des escargots, le premier dans sa cage, les seconds dans la boîte en plastique que range le petit frère sous son lit, toute une ménagerie qui accentue l'aspect "tanière" du logement et dont le pendant à l'extérieur, synonyme d'évasion, se trouve être le zoo que va visiter l'enfant.
Mais si le film échappe à ce qui le menace, c'est surtout qu'entre le père et la mère existe un lien extrêmement fort dont on peut croire que c'est cela, plus encore que l'alcool et les cigarettes, qui les fait tenir, ensemble, et fait que finalement ils semblent s'accommoder de leur condition. C'est ce qui se dégageait déjà des photos de Billingham et surtout de ses courts métrages. Passé au long, Billingham y ajoute trois souvenirs, axés cette fois sur Jason, trois épisodes qui permettent de surpasser, progressivement, le naturalisme du film, par la voie d'abord du grotesque (la garde de l'enfant par l'idiot de la famille qui dégénère en beuverie), puis de la comédie (les bêtises de l'enfant, comme de verser du piment en poudre dans la bouche du père en train de dormir) et enfin du mélo, une sorte d'échappée poétique, quand l'enfant après le feu de camp avec d'autres enfants, se retrouve perdu au moment de rentrer chez lui et doit dormir dehors, dans le froid... Là, l'émotion vous gagne définitivement, et de façon suffisamment forte pour accepter, rétrospectivement, tout ce qui a précédé, même les excès.
4 commentaires:
Bien.
Pas bien.
Bien bien.
...ou bien?
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