dimanche 31 mars 2019

Synonymes

Le coq israélien.

C'est quoi les synonymes de "synonyme"? Equivalent, approchant, paraphrasant?... C'est vrai qu'à sa manière Synonymes paraphrase, à l'instar de son héros Yoav (étonnant Tom Mercier) chez qui tout se bouscule - le corps, les mots - pour fuir un passé (l'armée, la patrie, la langue maternelle), un certain virilisme nationaliste, celui de l'Etat d'Israël, tel Hector, le "bon" héros troyen, cherchant à échapper à Achille, le grand guerrier grec, cette histoire que lui racontaient ses parents quand il était enfant... Et de fantasmer un pays qui serait l'exact contraire du sien, un pays d'accueil idéalisé... soit la France, belle, douce, élégante, cultivée, etc., ce qui fait de Synonymes un film protéiforme, passant par tous les états - des états d'urgence -, souvent inspirés (les souvenirs militaires, comme l'exercice de tir, exécuté au rythme de Pink Martini... la rencontre "musclée", proche du krav maga, entre Yaron, l'ami agent de sécurité, et un membre du Betar... les cours de "formation civique"...), où l'humour n'est pas sans rappeler celui du cinéaste palestinien Elia Suleiman. Parfois c'est moins inspiré, et à un moment donné c'est même franchement détestable, je veux parler de la scène chez le photographe (1), qui voit Yoav en position dégradante obligé de reparler hébreu, sauf que c'est aussi la scène-synonyme de tous les qualificatifs jusque-là réservés à Israël (obscène, abject, répugnant...), autant dire que cette scène, volontairement provocante, fait sens, qu'il s'agit, dans son extrême trivialité, d'une forme de représentation (voire une performance) de tous ces mots/maux qui assaillent Yoav, celui-ci prenant conscience que sa fuite relève de quelque chose de beaucoup plus profond: un symptôme, qui ne se résoudra pas en changeant de pays - un symptôme ça s'exporte -, et dont il n'est même pas sûr d'ailleurs qu'il guérisse un jour...
Mais Synonymes apparaît aussi, via la propre histoire de Nadav Lapid, comme une façon inattendue d'interroger tout un pan du cinéma français, cinéma qui irait, disons, de Godard (l'appartement bourgeois) à Carax (les ponts de Paris), de Garrel - on retrouve l'actrice de l'Amant d'un jour - à Desplechin - on retrouve l'acteur de Trois souvenirs de jeunesse -, le couple d'amants fraternels évoquant même les Enfants terribles de Cocteau... Et pour cela: repartir à zéro, à travers ce qui serait la naissance d'un personnage, se retrouvant nu dans un appartement vide, avec comme seuls bagages ses histoires, son histoire (la fiction), où tout est à recréer, à partir de ce que le cinéma français a jadis produit de meilleur (j'ai rêvé ou Bonitzer a participé à l'écriture du film?), autant dire à répéter, la répétition marquant aussi bien la litanie des synonymes qu'une forme de compulsion: Yoav en tant qu'objet de désir, inaccessible aux deux autres personnages (le couple), et surtout comme sujet, en quête de savoir, à travers la langue, mais pas celle du dictionnaire (et des synonymes), qui appartient à l'idiome... non, son propre langage, une sorte de lalangue, pour parler lacanien, la langue qu'on parle dans une autre langue, qui renvoie à un même savoir, celui de l'être parlant - qu'il parle hébreu ou français, peu importe - et qu'on essaie de dire, ou d'écrire, ici sous une forme zébrée, tout en striures, mais en vain, parce que touchant à un impossible (chez tonton Jacques on appelle ça le "réel"), d'où la répétition, à l'image de cette porte que Yoav, à la fin du film, cherche désespérément à ouvrir, à coups d'épaule, et contre laquelle il ne peut que se cogner. C'est tout ça que le film charrie, scories comprises, qui le rend aussi irritant qu'attirant.

[ajout du 08-04-19] (1) Dans cette scène, il est difficile de faire la part entre ce qui relève de l'épate-bourgeois et, à l'inverse, une sorte de geste anti-bourgeois, via cette position qui peut être interprétée comme une critique violente de la... psychanalyse, en tant que celle-ci, dont le nom "semble associer psyché et anus", comme disait Karl Kraus, associe surtout, historiquement, juif et bourgeois... et de voir alors dans la position allongée, le sexe exhibé, un doigt dans le cul, où la langue, l'hébreu, qu'on cherchait à refouler fait retour, quelque chose peut-être pas de cathartique (quoique) mais qui expliquerait l'antisémitisme apparent du film: moins ce qu'on appelle "l'antisémitisme juif" que le rejet, à travers ce que symbolise la psychanalyse, de la bourgeoisie juive et de la politique qu'elle soutient. C'est sûrement faux, mais bon...

Sinon le meilleur film du mois: Racing 92 - Stade toulousain 21-22.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Et Dumbo ?

Anonyme a dit…

La presse est unanime, l'acteur de Synonymes a vraiment un très gros sexe !

Michel Ciment a dit…

Je préfère les grandes oreilles de Dumbo à la grosse queue qu'on voit dans Synonymes.

Buster a dit…

Merci Michel, vous avez bien fait de passer...

Mircea a dit…

Synonymes, le genre de film qui m'agace tellement que j'ai envie d'en dire deux ou trois mots... Après mes provinciales et plaire, aimer et courir vite.. Un nouveau film d'auteur autobiographique. L'écart avec son précédent film, l'institutrice, est assez sidérant.
ici je ne suis senti un peu chez bozon, avec ses scènes volontairement caricaturales et denonciatrices de la norme : la séance photo, les cours de français) et par l'aspect arbitraire de la construction, où on se dit que telle scène aurait pu tout aussi bien être montée ici ou là.. Je me suis aussi un peu senti chez ostlund avec de personnage demiurgique, tout comme l'est le film en lui même, cette espèce de volonté se détruire toute convention, de dépasser l'horreur de l'existence.
Bref, je trouve que le film passe à côté de son ambition autobiographique et constitue un espece de condensé de pleins de choses qui ne tiennent pas ensemble. Un film de premier de la classe arrogant et prétentieux. J'aurais pu aussi citer comme influence Perec. La scène de la composition du repas et de son coût unitaire fut ma préférée du film...

mircea a dit…

que de fautes... c'est bof d'écrire depuis le téléphone.. bon ...

Buster a dit…

C'est vrai que le film n'est pas aimable (et visiblement n'a pas vocation à l'être), je reste mitigé, il y a beaucoup de choses irritantes mais aussi pas mal de scènes qui fonctionnent... surtout il reste suffisamment intriguant pour que finalement je ne le rejette pas.