jeudi 14 février 2019

Fiction(s)

"Le champ de ceux qui réfléchissent sur les personnages de fiction peut grossièrement être divisé en deux groupes opposés.
Le premier groupe - que l'on pourrait appeler celui des "ségrégationnistes (1)" - est composé de ceux qui nous refusent toute forme de vie réelle. Ses membres ne croient pas en notre existence, et, au-delà de ce déni de réalité, en arrivent même parfois à contester l'idée qu'il soit possible de tenir à notre sujet des énoncés valides.
Le second groupe - celui des "intégrationnistes (2)" - est plus accueillant envers notre différence. Ceux qui en relèvent considèrent qu'il est tout à fait possible de parler de nous comme d'êtres vivants, étant donné qu'il est difficile d'établir une séparation nette entre le monde "réel" et celui de la fiction, puisque ces deux univers ne cessent de s'entrecroiser.
A l'intérieur de ce second groupe les plus tolérants considèrent même que non seulement il est possible de parler de nous comme de personnes véritables, dont rien ne nous sépare fondamentalement, mais que nous sommes dotés d'une forme d'existence, même si elle est d'un ordre différent de celle dont disposent les habitants du monde "réel".
Les plus radicaux, à l'instar du critique Pierre Bayard, vont jusqu'à affirmer que nous possédons une certaine autonomie, laquelle s'exerce dans deux directions (3). La première est interne à l'œuvre. Selon cet auteur, les personnages ne se contentent pas d'avoir une forme d'existence, ils bénéficient d'une marge de liberté qui les conduit à prendre des décisions différentes de celles que l'auteur avait prises à leur sujet et qu'il croyait sans appel. Cette autonomie d'action, qui implique un certain état de conscience, peut en particulier les inciter à commettre des meurtres à l'insu de leur créateur, alors même que celui-ci a accusé un autre personnage en toute bonne foi.
L'autre aspect de cette autonomie concerne la frontière entre l'œuvre et le reste du monde. Les intégrationnistes radicaux postulent qu'il existe une circulation entre les deux univers et que celle-ci se fait dans les deux sens. Ainsi est-il possible à un lecteur d'entrer dans l'œuvre et d'en devenir un personnage (4), ou bien, à l'inverse, arrive-t-il que certains personnages s'échappent de celle-ci pour se promener dans le monde "réel".
La reconnaissance de cette double autonomie d'action et de conscience conduit ses défenseurs à réclamer un statut du personnage littéraire, sur le modèle de celui d'autres minorités persécutées, un statut qui préciserait nos droits et nos devoirs, et ferait de nous, en nous assurant une véritable reconnaissance, des citoyens de plein droit de la cité." (Pierre Bayard, La vérité sur "Dix petits nègres", Les Editions de Minuit, 2019)

(1) Voir Thomas Pavel, Univers de la fiction, Seuil, 1988.
(2) Ibid.
(3) Voir en particulier L'affaire du chien des Baskerville, Les Editions de Minuit, 2008.
(4) Voir, du même auteur, Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer?, Les Editions de Minuit, 2015.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Pierre Bayard, critique sans peur et sans reproche.