Alita: Battle angel de Robert Rodriguez. Bon d'accord, c'est un blockbuster, c'est de la SF, genre cyberpunk, et c'est en 3D..., a priori pas du tout ce que j'aime, et pourtant j'ai adoré... Alita, c'est tout simplement ce que j'ai vu de mieux en ce début d'année, avec Asako de Hamaguchi, Glass de Shyamalan et Marwen de Zemeckis (soit deux films de performance capture, hum)... Eh oui. On peut se gausser de cette nouvelle dystopie, adaptée de Gunnm, le célèbre manga de Yukito Kishiro (l'héroïne prénommée Gally est ici rebaptisée "Alita" en référence sans doute au film de Protazanov, Aelita, dans lequel ladite Aelita est une Martienne qui tombe amoureuse d'un humain) (1), pour sa naïveté, le côté très conventionnel du récit (un énième récit d'apprentissage et de quête identitaire - Alita est amnésique - dans l'univers violent et chaotique qui sied au cyberpunk), et toute cette ferraille assourdissante (comme dans Lancelot du lac de Bresson... hé hé, l'analogie s'arrête là), qui culmine dans les courses de Motorball (du "Rollerball" puissance 10), rappelant moins Speed racer des "frères sisters" Wachowski que le début de Ready player one de Spielberg... on peut aussi rigoler de répliques involontairement drôles, par exemple: "les technarques de l'URM" - on croit entendre: "les technocrates de LREM"...), etc., sauf que le film est vraiment une réussite. A quoi cela tient? D'abord à sa lisibilité... Alita épouse une narration relativement simple (par rapport au genre, habituellement noyé dans tout un ensemble de mailles fictionnelles), évitant ainsi la saturation, s'en tenant au contraire au bon gros tuyau narratif, celui des vieux récits de SF, à l'instar de l'énorme tube qui permet à Zalem, la cité suspendue du film, de déverser ses "déchets" sur Iron city, la ville-cloaque (le dispositif est ici réduit par rapport à celui du manga, qui faisait également communiquer, via une colonne spatiale, Zalem à Jéru, une cité supérieure - cf. là)... C'est que le film a lui-même un aspect "décharge", qui dépasse la symbolique qu'on lui associera inévitablement (et le côté convenu que représente la seule opposition entre Zalem, la cité "haut du panier" - vue d'en bas -, et Iron city, la cité-rebut, un peu comme les Gibis et les Shadoks), par tout ce qui s'y trouve déposé, en l'occurrence cette ferraille qui fait d'Alita non seulement un beau film de "ferrailleurs" (Cameron et Rodriguez), mais surtout, par ce à quoi renvoie aujourd'hui toute ferraille, à savoir la récupération et le recyclage, un beau film postmoderne (ça existe, la preuve), recyclant tout un pan de la littérature fantastique, issue de Frankenstein, sur le modèle de l'assemblage, du reboutage, par opposition à l'autre versant, celui de Dracula, qui repose, lui, sur le modèle de la propagation et de la contamination. Or, ce qui participe aussi à la réussite du film c'est que s'ajoute à sa lisibilité, une réelle fluidité dans la manière dont le récit se déroule, épousant pour le coup une structure "draculesque". Le récit se nourrit d'éléments apparemment "disparates" qu'il absorbe sans difficulté. Il y a là une complémentarité extrêmement séduisante, presque harmonieuse, qui résonne avec le personnage d'Alita, la battle angel, mélange de douceur et de puissance, qui surtout s'accorde avec ce qui se joue dans le rapport entre humains (les "tout-viande") et cyborgs (les "tout-métal"), établissant des passerelles - du cyborg humanisé à l'humain robotisé -, soit la coïncidence des contraires, ce qui fait la beauté du fantastique, plus encore que de la SF. Beauté non pas esthétique, que beaucoup rattacheront au seul mérite du numérique, et de la technologie en général. Oui bien sûr, à la base... Encore faut-il pouvoir sublimer tout ça, dans une sorte de poétisation du déchet (l'objet-déchet du capitalisme contemporain) et de la mutilation (forme extrême de disjonction, d'un monde psychotisé), qui fait d'un corps démembré, décapité, et même dépiécé, d'où il ne reste plus qu'un cerveau et une paire d'yeux (ah Jennifer Connelly!), non plus un objet d'horreur, plus ou moins fascinant, mais encore une figure, avec ce que cela suppose d'émouvant.
(1) En fait Alita est le nom de l'héroïne dans la version US du manga. Parce que "gally" en américain, dérivé de "gal", est un terme trop familier (il sert à évoquer une fille). Alita comme équivalent phonétique (+ le côté diminutif du mot): Gally, Galita, Alita...
(1) En fait Alita est le nom de l'héroïne dans la version US du manga. Parce que "gally" en américain, dérivé de "gal", est un terme trop familier (il sert à évoquer une fille). Alita comme équivalent phonétique (+ le côté diminutif du mot): Gally, Galita, Alita...
21 commentaires:
"les technocrates de LREM", très drôle Buster
On a perdu Buster les gars.
Ah ouais pourquoi? Parce que j'aime beaucoup Alita?
Un blockbuster misérable, sans inspiration, d'une pauvreté scénaristique à crever d'ennui, scènes d'action mollassonnes et mal filmées, Waltz ridicule et croulant avec son gros marteau de feu, héroïne sans charisme ni magnétisme, histoire d'amour impossible à gober, esthétique mauvais goût au premier degré... Il est juste indéfendable ce film de Rodriguez !
Pourquoi t'as été voir ça Manuel, t'es trop vieux pour ce genre de film...
(je te conseille le dernier Ozon, celui-là il est fait pour toi)
Tout critique un peu sérieux ne peut défendre un tel film.
Non mais pas besoin du "sérieux" de la critique pour savoir si le film est défendable ou pas, il n'y a rien à défendre, on aime ou on n'aime pas, c'est tout... moi j'aime.
Bah alors Buster, on renie son passé de critique "sérieux", on fait dorénavant bande à part :D
Je renie rien du tout, je n’ai jamais été critique, et encore moins sérieux.
(mais c’est vrai qu’aujourd’hui je vis le cinéma autrement, loin de la "cinéphilie")
Salut Buster,
Rodriguez le tacheron (Desperado, Une nuit en enfer, Spy Kids, Planete Terreur, Machete, Sin City, etc. ) avait-il besoin de Cameron?
Gally, Alita, latina
Pourquoi ne pas avoir utilise, sans le numeriser, le vrai visage de Rosa Salazar qui, avec ses beaux yeux ronds, aurait fait merveille? Tout aussi remarquable pour ses mirettes joliment disproportionnees, Anya Taylor-Joy aurait pu faire des etincelles en Alita (mais elle n’est ni proche de Rodriguez ni latine…) Les yeux d’un ange, ou sont les ailes? (En espagnol, les «alitas», ce sont les les ailettes) Un corps d’«adodroide», conforme aux canons de la venuste moderne (Gallywood), un esprit amnesique traverse de fulgurantes reminiscences, et elle est sujette aux emotions car son cerveau est biologique.
Tantot ange dechu, tantot ange exterminateur.
Devenue berserker, Alita pratique le panzer-kunst, un art martial autrefois invente par les Vikings Berserker qui, au combat, entraient dans une transe rageuse. Effectivement, Alita est une petite furie provocatrice (au bar des Guerriers-Chasseurs) des que la situation est ou dangereuse, ou pas a son goût.
Les autres personnages, Grewishka, Hugo et Ido en tete, sont cliches, un peu fades. Waltz incarne a peine le Dr Dyson Ido, body hacker et pere de substitution, qui baptise Alita du prenom de sa fille decedee. Et c’est lui qui donne a Alita son corps-arme (ou est-ce une arme en forme de corps?). Fort heureusement, son rôle de Guerrier-Chasseur le sort de ses operations chirurgicales. Quant a son ex-femme, Chiren, elle vaut pour la scene ou elle etete Hugo sans le tuer. Quant a Vector, n’en parlons pas.
Ludovic
Visuellement, de la SF a grand spectacle filmee a l’economie. L’experience de Rodriguez dans les microbudgets est bien la. Et meme si c’est de la 3D, je ne me suis pas pris une bouillie visuelle en plein visage, comme ca arrive encore.
J’ai beaucoup aime certains cadrages (le baiser d’Alita sur la joue de Waltz, apres l’operation qui donne a celle-ci son second cybercorps, le fameux berserker), peut-etre copies du manga mais bien penses pour l’ecran de cinema.
2563. Hollywood Chewing Gunnm. Iron City, l’underworld d’ABA, est insalubre, perilleux, resolument inhospitalier. Cet underworld comporte aussi plusieurs niveaux d’underground. La vie apres la guerre: The Fall, l’effondrement, avec ses contrecoups. Soit une tentaculaire favela de composants robotiques, epaves que Zalem laisse volontiers tomber. Alita est une «tombee» justement, un ange dechu sans elytre, une retombee dont personne, pas meme elle, ne semble mesurer les consequences. Sauf Nova l’omnivoyant?
Et Zalem, pinacle, zenith, apogee, presque en hors-champ, qui nous intrigue, mais dont on devine trop vite que ce n’est pas le Mont Olympe tant vante. ABA2 devrait s’y derouler en grande partie. Zalem surplombant Iron City, c’est l’elite se croyant superieure a la plebe. Telle Fondation foudroyee, Zalem s’ecrasera.
C’est l’esprit, pas le corps, qui fait de nous des etres vivants et conscients. Ce n’est pas tout neuf, mais c’est dit d’une facon assez particuliere, revigorante. L’esprit explose la matiere, a ecrit le poete.
Le corps-dechet est le point de depart du film: recuperable, recyclable, et, surtout, hackable. A defaut de pouvoir changer d’esprit, on change de corps. C’est Barbie-tronique, une poupee cyborgisee. D’ou l’esthetique du fragment: moignons, lambeaux et membres.
Ludovic
Pas de doute, la patte Cameron est bien la: une romance cisgenre malmenee par un environnement inaccueillant, des societes separees par des murs arbitraires, un visuel metallique qui en jette, et des questions existentielles exposees sur fond d’entertainment. Et une autre ferraille, sonnante et trebuchante, dans ses poches.
Speed Racer et Ready Player One pour le fun, Ghost in the Shell pour la reflexion, Rollerball et Death Race 2000 pour la course, Artificial Intelligence pour l’emotion, I Robot pour le robot emotif unique, Fenetre sur cour pour la vision a travers les yeux d’un autre, Total recall pour l’amnesie et les flashes, etc. le truc a bien piger, c’est que ABA donne l’impression de les avoir plagies, alors que c’est l’inverse (sauf pour le Hitchcock, bien evidemment).
Malgre les defauts susmentionnes, j’ai beaucoup aime ABA. Ce texte en est la preuve. J’apprehendais le rendu visuel d’Alita avant d’aller voir le film, et puis rien, tout s’est bien passe. Rodriguez transcende par Cameron. Il faut voir comment l’evolution corporelle d’Alita, a grands coups de combats ultra-violents, fait progresser son ascension memorielle. Les rares flashes sont saisissants. Le premier, la guerre lunaire, m’a fait l’effet d’une vision tres forte. Le fait qu’il n’y a que 3 flashes est bien vu, au regard de la duree du film et de tout ce qu’il faut y caser, et de la necessaire distribution de l’information (il n’y en a jamais trop). Autre question de dosage: la vitesse, ce qui implique l’acceleration. Je me souviens de peu de films ou l’acceleration est a ce point en adequation avec l’assurance que le protagoniste acquiert. C’est pourtant du bon sens.
Pied de nez aux technoptimistes, ABA transpire de l’idee que la science va engendrer une catstrophe, la creation de deux humanites evoluant differemment pour la premiere fois dans l’histoire de l’espece. Le solutionnisme technologique en amene certains a croire que la science pourrait un jour reparer tous les problemes de la planete. ABA arrive a point nomme pour leur rappeler que la science n’est que ce que l’on decide d’en faire. L’hybris, le crime supreme chez les Grecs anciens. Exiger plus que la juste mesure du Destin. S’approprier les meilleurs parts: le bonheur, la fortune et la vie. Zalem. Dans cette course folle, l’hybris technologique repousse les limites du possible, meme la frontiere de la mort. Or, sociologues et ehtnologues nous ont appris que la fixation de limites est toujours constitutive de la culture. *Dites Buster, je me trompe ou on ne voit pas un seul livre dans ABA?*
Alita devra choisir la finitude, refuser l’hybris de l’immortalite, pour sauver son identite. C’est-a-dire aller a Zalem, affronter Nova, et se reapproprier son identite.
«Jamais la situation n’est obstruee au point de fermer tout espace a une action vertueuse.»
De la tranquilite de l’ame,
Seneque
Ludovic
Salut Ludovic,
Bah merci pour ce nouveau texte très complet encore une fois (et j’ai pris soin de ne pas le supprimer par inadvertance).
Vous semblez connaître le manga de Kishiro... Le film n’est pas sans défaut, vous pointez les principaux, c'est quasi inévitable dans ce genre de film, mais la façon dont le récit toujours très complexe à la base a été ici concentré, sans perdre de sa cohérence (même si la fin ouverte appelle évidemment une suite) est vraiment remarquable.
Et puis il y a tout ce côté inventif (trouvaille ça rime avec ferraille) qui fait d'Alita un film passionnant.
Salut Buster,
Merci a vous d'avoir attire mon attention sur ce film. Avant de lire votre opinion, il ne m'interesait pas plus que ca. Et merci d'avoir publie mon texte (j'ai une copie).
J'es pere que le box-office US n'empechera pas le film d'avoir la suite qu'il appelle et merite.
Sinon, pour reprendre ma question du dernier paragraphe: avez-vous vu un seul livre dans le film?
Ludovic
Je n’ai pas le souvenir d’un livre... et je serais tenté d’ajouter que vu l’époque et l’univers dans lesquels se déroule le film, ça n’a rien d’étonnant... mais peut-être y a-t-il un piège dans votre question :-)
Hé Buster (et Ludovic), vous avez quel âge ?
Moi j'ai 12 ans, Ludo je sais pas...
Non, Buster, je ne connais le manga que de reputation. Et il n'ya aucun piege dans ma question sur l'absence de livres: il y a une quasi-absence de culture dans ABA, qui participe d'un dessechement de l'esprit, une deshumanisation. Pas etonnant... comme vous dites.
Les personnages utilisent des especes de smartphones, et pourtant, aucune reference a Internet, au Web ou aux telecoms.
@Anonyme: j'ai environ 300 ans...
Ludovic
Oui, ça se passe au XXVIe siècle, soit la même époque que Le meilleur des mondes d’Huxley, époque où l’envie de lire des livres ayant disparu il ne serait même plus besoin de les interdire...
Salut Buster. Il y a encore 2 ou 3 trucs qui me passionnent.
Chiren reparant Grewischka:
Chiren: "Grewischka est equipe d'un transducteur dans son cerveau."
Vector: "Beaucoup d'yeux ont un double regard dans cette ville. Il y a des observateurs partout."
Nova intervient alors, pour la 1re fois du film, en prenant le controle de Grewischka grace audit transducteur: "Qui a fait ca a Grewischka?"
Chiren: "Une petite cyborg, meme si des impacts pareils supposent une force exceptionnelle. Je ne comprends pas qu'un corps aussi petit ait une force aussi phenomenale."
Nova: "En l'occurrence, elle n'a pas tant utilise la puissance de son corps que celle de son mental.Et surtout elle maitrise l'art martial du panzer-kunst. Renforcez Grewischka, qu'il m'amene cette fille... morte."
A la fin du film, Vector face a Alita:
"Je tiens toujours mes promesses. [...] Nova exige qu'on lui livre des organes pour ses experiences. Surtout de personnes qu'il admire.Ca a toujours ete le seul moyen de monter a Zalem."
-) Dans ses flashes d'Alita se voit tjs avec sa coequipiere.
1er flash: sur la Lune, elle met en garde Alita, alors prenommee "99" ;
2eme flash: elle se bat avec Alita, en apesanteur, dans une salle d’entrainement, baignee d’une lumiere bleue;
3eme flash: sur le tube, elle sauve Alita apres le passage d’un anneau de defense.
-) Alita est-elle allee a Zalem? Elle aurait tres bien pu chuter du tube, son corps dechiquete par un autre anneau de defense.
-) A la toute fin, pourquoi Alita participe-t-elle au tournoi de Motorball? Elle pourrait monter seule a Zalem, elle semble en avoir les capacites, puisqu'elle saute au-dessus de l'anneau de defense. Elle pourrait probablement grimper jusqu'en haut du tube.
-) Zalem: Jerusalem, ville cosmopolite (ca correspond plus a Iron City, qui aurait aussi pu etre multiconfessionnelle). Le Mont Sion, haut perche, lieu de la demeure royale. Le nom Jerusalem viendrait du culte d’un dieu Shalem/Shalimu, divinite de la creation…
Ludovic
Oui les références abondent dans ce film... la Bible avec entre autres Zalem (dans le manga il y a aussi Jéru, l’autre cité...) et le tube qui fait communiquer la ville-décharge et la cité céleste rappelle l’échelle de Jacob... l’univers des chasseurs-guerriers évoque le hard-rock (le metal, évidemment)... Zapan porte sur le front le sigle de Blue Oyster Cult (il paraît que Kishiro est un grand fan de rock). Le motorball évoque Rollerball bien sûr (coïncidence, le film de Jewison était censé se passer en 2018) mais aussi Rome et les jeux du cirque... le panzer kunst et le berserker, là on est davantage dans la mythologie nordique... il y a une volonté d’universalisme, plus sensible certainement dans le manga, à travers notamment le personnage de Nova... il y est question d’un logiciel, Ouroboros, symbole même de l’éternel retour, peut-être le thème central de la série.
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