dimanche 10 février 2019

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Quelques mots sur deux films que tout oppose: The favourite de Yorgos Lanthimos et Une intime conviction d'Antoine Raimbault. D'un côté, la grosse machine à Oscars, filmée n'importe comment, de façon tellement ridicule (du plan-aquarium monochromé au steadicam kilométré en passant par les visages en contre-plongée - jamais vu autant de plafonds et de trous de nez) qu'on finit par en rigoler; de l'autre, le petit film à "sujet" (la présomption d'innocence), filmé simplement, à la hauteur des personnages, avec une telle justesse qu'on finit par se croire réellement dans une cour d'assises. Le distinguo est d'ordre purement "cinéphile". Pour la majorité du public et des pseudo-critiques, ça n'entre pas en ligne de compte. Seules importent, dans l'appréciation d'un film, l'histoire par elle-même (dès l'instant qu'elle est compréhensible et rendue captivante) et la force des personnages (dès l'instant qu'ils ont du relief et sont "magistralement" interprétés). Exit la forme. Ce qui me fait penser à la fameuse "règle de trois" édictée par Biette il y a vingt ans, pas une théorie, juste un outil de travail, mais qui garde toute sa valeur aujourd'hui; cette règle qui veut que, dans tout film, il y ait conflit entre trois forces (le récit, la dramaturgie et le projet formel), deux majeures et une mineure, approche qu'on pourrait qualifier de dialectique et qui échappe généralement au public comme à ceux qui "commentent" les films, parce que les questions de forme ne les préoccupent pas, leur vision du film se limitant (au mieux) au rapport, binaire, entre dramaturgie et récit. On voit l'aspect bancal d'une telle approche mais jouons le jeu, laissons tomber la forme et considérons le film de Lanthimos et celui de Raimbault sous le seul rapport récit/dramaturgie, même si le projet formel et la dramaturgie sont les deux forces dominantes de The favourite (mais c'est la dramaturgie qui l'emporte) et que dans Une intime conviction, ce sont le récit et la dramaturgie qui sont majeurs (sans qu'on puisse établir lequel des deux gouverne). A première vue, la différence entre les deux films serait moins significative puisque délestée de ce qui fait quand même le grotesque de The favourite: son formalisme outré et complètement toc. Et pourtant, c'est bien aussi du côté dramaturgique (et du récit) que l'aspect "tape-à-l'œil" du Lanthimos se manifeste, dans la façon notamment dont le réalisateur orchestre la rivalité entre les deux favorites, qu'il surligne lourdement, de la même manière qu'il concentre son récit sur les turpitudes d'un ménage à trois, résumé par cette formule bêtement sexiste (et non féministe), concernant les femmes de pouvoir: femme phallique = plaisirs saphiques, avec la butch et la fem qui se battent pour obtenir les faveurs d'une grosse reine hideuse, goutteuse et impotente... et en marge, la gente masculine, emperruquée, fardée, mouchetée, soumise aux caprices de la reine, les plus vieux, eux, se contentant de jouer aux courses, en l'occurrence à des courses de canards, faute de pouvoir encore jouer un rôle politique... bref des personnages sans véritable épaisseur, pauvres caricatures. Alors que de l'autre côté, le film de Raimbault ramifie son récit, via Nora, le personnage fictif joué par Marina Foïs, à la fois spectatrice du procès et agent de la fiction qu'elle alimente par sa passion "addictive" pour l'affaire (comme on est accro à une série télé) et sa conviction inébranlable en l'innocence de Jacques Viguier, opposée en cela à l'avocat de ce dernier, pour qui l'imagination ne saurait avoir sa place dans une affaire criminelle, pour qui, surtout, l'acquittement d'un accusé ne peut être obtenu qu'en faisant triompher le doute (et non la vérité) à partir du moment où, comme ici, il n'y a ni cadavre, ni aveu, ni preuve, ni mobile... Certes le film n'est pas sans quelques défauts (ce qui touche à la vie privée de Nora, trop convenu, ou encore le fait que le film, épousant le point de vue de la défense, et surtout de Nora, ne laisse pas suffisamment planer de doute quant à l'innocence de Viguier, à ce niveau le film aurait pu être plus langien, même si l'histoire peut aussi rappeler Hitchcock, ainsi que le souligne malicieusement le juge au début du procès), mais ce n'est rien comparé à ce qu'offre par ailleurs le film, cette incroyable force narrative, autant que dramaturgique, qui tient aussi à la mise en scène, permettant une montée en puissance jusqu'au climax final, là où chez Lanthimos on nage en pleine esbroufe, l'auteur étant décidé à nous en mettre plein la vue du début à la fin.

PS. Quant aux acteurs, on dira qu'ils sont très bons, aussi bien dans le Lanthimos que dans le Raimbault... Et pas seulement Olivia Colman dans le rôle de la reine, rôle taillé lui aussi pour l'Oscar, ou son équivalent français, Olivier Gourmet, en gros ours mal léché (Dupond-Moretti), dont la plaidoirie finale est un vrai morceau d'anthologie... les autres aussi sont convaincants, jusqu'à Laurent Lucas en Viguier sans vigueur, enfermé dans son mutisme. Mais le jeu des acteurs est-ce encore un critère pour juger de la qualité d'un film, tant ceux-ci sont rarement décevants, de par leur expérience et leur implication, même dans un mauvais film.

PPS. Sur Une intime conviction, lire l'excellente critique de Marcos Uzal dans Libération. Et sur The favourite, la critique, excellente elle aussi, de Camille Nevers, toujours dans Libération.

20 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonsoir Buster,

Merci pour les critiques et les liens. Libe, en ce moment c'est chronique d'une mort annoncee... mais macrontoutpuissant va les sauver, nest-ce- pas?

Pavo Pavo "close to your ego": https://hooktube.com/watch?v=VqMLCA-2vt0

Ludo

Anonyme a dit…

Et puis ca aussi:

Menm I Trust feat. Helena Deland "Stay True": https://hooktube.com/watch?v=SUOPC0QBV0A

Ludo

Buster a dit…

Salut Ludo, merci pour la zique...

Libé, ah bon, eux aussi?... vous ne confondez pas avec L'Huma?

Anonyme a dit…

Si Ludo le Zicos enfile à son tour un gilet jaune, ce blog est vraiment foutu...

Buster a dit…

:-D

Anonyme a dit…

Ah zut!, oui, j'ai confondu Libe et L'Huma... pour me faire pardonner, voici 2 ou 3 trucs bien :

Vampire Weekend, "Harmony Hall": https://hooktube.com/watch?v=yfGEq0JWxGM
!!! "2021": https://hooktube.com/watch?v=ZWmnjkZEkiA

4 Guys From The Future, "Everything Matters [2018]: https://hooktube.com/watch?v=z4FCK28de80
!!! "Reason Of Man": https://hooktube.com/watch?v=Q2-7eOTS79Q
!!! "Sotha Raiced" [2018]: https://hooktube.com/watch?v=_SrGq7k_IZ4
"Right In Time " [2019]: https://hooktube.com/watch?v=xVdfR7lr6Uc

PS: !!! signifie que j'aime bien.

Ludo

Buster a dit…

4 Guys From the Future j'adore, surtout leur premier album Under the new morning sun, le second Adagio était moins brillant mais à redécouvrir peut-être... Là tous ces nouveaux morceaux c'est de bonne augure...

Jacques Pradel a dit…

Toujours pas de nouvelles de Griffe et Valzeur, il faudrait peut-être commencer à s'inquiéter.

Suzanne Viguier a dit…

Jacques c'est lui le coupable, malgré tout.

Anonyme a dit…

Salut Buster, un peu de lecture... https://blogs.mediapart.fr/danielle-simonnet/blog/120219/ne-joue-pas-avec-l-antisemitisme

"On ne joue pas avec le feu sous peine de le propager. Les actes antisémites doivent être condamnés et non instrumentalisés. Après avoir eu besoin de la présence de Marine Le Pen au 2nd tour pour accéder au pouvoir, pour mieux le conserver, la macronie amalgame honteusement l’insurrection citoyenne à l’oeuvre à un mouvement d’extrême-droite."

Buster a dit…

Ouh là là... quelle profondeur d’analyse, je suis admiratif... pfff Simonnet comme beaucoup d’insoumis n’en a rien à foutre de l’antisémitisme, son combat c’est Macron, la Macronie, et rien d’autre... C’est vrai que Castaner surjoue l’indignation et se sert des actes antisémites, comme des actes de violence en général, pour fustiger les gilets jaunes, du moins ceux qui continuent de manifester chaque samedi... cela dit c’est le ministre de l’Intérieur, tout ce qui peut faire du tort à un mouvement qui lui est ennemi, il ne va pas s’en priver... mais le billet de Simonnet c’est du même niveau, elle surjoue aussi l’indignation, et elle est dans son rôle, celui de l’opposition bien frontale qui fait feu de tout bois pour discréditer le pouvoir... c’est l’habituel règlement de comptes politicien, tout ça n’a aucun intérêt...

Si on veut lire quelque chose d'intelligent sur le sujet, cf le texte de Delphine Horvilleur, là au moins il y a de la réflexion...

Anonyme a dit…

Les Cahiers sont à vendre.
On attendrait plutôt le retour de Biette pour nous éclairer que certains zigotos au rire jaune.
Vous avez raison dans vos appréciations sur ces deux films, Buster, comme Jean-Claude B. Vous ne rachèteriez pas Les Cahiers ?

Buster a dit…

Pour l'instant j'attends de voir qui seront les candidats :-)

Anonyme a dit…

On dit que "Jacquie et Michel" serait prêt à racheter les Cahiers

Buster a dit…

Si c’est le cas, adieu Biette... on reparlera de B. Root.

Stéphane Delorme a dit…

On ne veut pas de toi, Buster.

Buster a dit…

;-(

John B. par la racine a dit…

Les Cahiers, les chômeurs de la Ligue du LOL vont se cotiser pour les racheter. Ils gardent Delorme bien sûr, un homme de gauche, mais remanieront la rédaction de fond en comble. Plus de femmes à des postes stratégiques. Ah il semble qu'il n'y en ait jamais eu. Encore mieux alors. Peut-être Jacquie en graphiste pour les nouvelles couvertures. Bonne idée. On va demander à Michel.
Mais Macron démission.

Buster a dit…

Voilà. Et des grands textes théoriques, signés Benjamin Castaldi.

Anonyme a dit…

Et plus d'articles sur "La Mule", SVP, parce qu'il n'y en a pas assez dans le dernier numéro.