dimanche 3 février 2019

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Maman Küsters s'en va au ciel de Rainer Werner Fassbinder (1975).

Hermann Küsters, ouvrier, tue un dirigeant de son entreprise et se suicide. Delaissée par ses enfants, sa femme affronte seule les humiliations de la presse à scandale. Extrait.

28. RASSEMBLEMENT DU DKP (PARTI COMMUNISTE ALLEMAND)

KARL TILLMANN. ...
Car le socialisme ne s'improvise pas, il ne s'instaure pas non plus par un coup d'Etat ou une conspiration. Il ne peut être que le résultat de la lutte de la classe ouvrière et du peuple lui-même. Les expériences personnelles des travailleurs dans les conditions actuelles de la crise générale créent de nouvelles opportunités pour développer la conscience de classe et les luttes des travailleurs. Plus le DKP est proche des masses des travailleurs et du peuple actif, plus ces opportunités deviennent une réalité.
Nous exigeons donc la sécurité de l'emploi par l'augmentation du pouvoir d'achat des masses. Nous devons nous battre dans les entreprises, dans les communes, dans les rues et sur les places.
Nous dénonçons les grands groupes et tous ceux qui manipulent les prix.
A bas le chantage des multinationales pétrolières, qui pillent notre peuple et détruisent des emplois par leur diktat des prix. Ce n'est pas le salaire qui fait le prix, ce sont les monopoles. A bas le chômage partiel et les fermetures d'entreprises.
Nous exigeons l'interdiction des licenciements collectifs. Les suppressions de postes sans reclassement doivent être interdites par la loi.
Le DKP propose à tous, ouvriers, employés, syndicalistes, socio-démocrates et jeunesses socialistes l'action commune contre les responsables de la crise sociale qui menace. Nos adversaires ne sont pas les paysans et les ouvriers, nous avons tous un ennemi commun qui nous pille: le grand capital!
Les licenciements et la vie chère n'épargnent personne. Agissons ensemble. Aujourd'hui plutôt que demain. Tout de suite!

PRESIDENT DE SEANCE. Merci au camarade Tillmann pour son discours passionnant.
Nous avons aujourd'hui la chance de pouvoir illustrer sa réflexion théorique par la description d'un cas concret. Je salue parmi nous maman Küsters, elle est membre de notre parti depuis quelques semaines.
Je suis sûr que vous connaissez tous le cas tragique de son mari, Hermann Küsters, et elle s'est portée volontaire pour vous parler.

MAMAN KUSTERS. Bonsoir, tout le monde. C'est la première fois de ma vie que je parle devant tant de monde. Je ne parle pas aussi bien que les autres.
Mais je peux expliquer, je crois, pourquoi, à mon âge, j'ai adhéré au parti.
Je l'avoue, ce n'est pas à cause de la politique, car je n'y connais pas grand-chose encore, mais à cause des gens que j'ai rencontrés chez vous. Ces gens m'ont dit qu'il ne faut pas tout accepter comme si ça tombait du ciel. Tout ne dépend pas du destin. Je l'ai cru. C'est pourquoi je suis ici.
J'ai compris qu'il y a une raison à tout. A tout ce qui arrive d'affreux dans le monde.
J'ai été mariée pendant quarante ans à mon mari. C'est long, mais aussi bien trop court. Qu'est-ce que j'ai fait, pendant toutes ces années? Ce qu'on attendait de moi, ce qu'on attend de toutes les femmes. Avoir des enfants, tenir la maison, etc. Et Hermann a fait ce qu'on attendait de lui. Il est allé au travail, il est allé à la guerre, et tout était à sa place.
Mais je me demande aujourd'hui: est-ce que c'est ça, la vie? Est-ce que c'est vraiment ça? Ou avons-nous seulement vécu comme les autres voulaient qu'on vive? Etait-ce vraiment notre vie? Je ne sais pas. Quand on est dans la vallée, on ne voit que la montagne devant soi, mais du sommet de la montagne, on voit beaucoup d'autres vallées et de montagnes.
Quarante ans, c'est long, quand deux êtres sont ensemble. Je croyais que je le connaissais, qu'on n'avait pas besoin de parler, qu'on savait déjà tout de toute façon. Mais c'est faux. C'est complètement faux. On ne sait rien du tout.
Mon mari a tellement dû souffrir avant de faire ce qu'il a fait, et moi je n'en savais rien. Est-ce que c'est ça, la vie? Les soucis des autres, oui, il en parlait. Mais tous les deux, nous n'avions pas appris comment vivre ensemble ou... nous ne savions pas nous parler.
Comme il a dû être désespéré, comme il a dû être perdu. Il ne connaissait pas des gens comme vous, à qui il aurait pu parler. Qui lui aurait dit ce qui était juste. Tout se serait passé autrement. Et il ne serait pas le mort qui sert de prétexte aux magazines pour remplir leurs pages de mensonges.
Mon mari n'est pas un assassin, et il n'était pas fou non plus. C'est un homme qui a rendu les coups, parce qu'il a pris des coups toute sa vie. Il a été battu et piétiné.
Si ce que j'ai entendu ici est vrai, si un pour cent de notre peuple possède quatre-vingt pour cent des richesses, alors il a essayé à sa manière de lutter contre cette injustice. Sa manière de faire n'était pas la bonne. Mais je veux réparer ça. Moi, Emma Küsters, je vais lutter avec vous pour la justice.

Bonjour.

KNAB. Félicitations. C'était très beau, ce que vous avez dit.

MAMAN KUSTERS. Oui? J'ai dit ce qui m'est venu à l'esprit sur le moment.

KNAB. Oui, c'était très bien comme ça. Le reste du temps, les gens ne font que blablater ici.

MAMAN KUSTERS. Je ne sais pas - je me sens bien ici.

KNAB. Oui, parce que vous croyez que les gens ici s'occupent vraiment de vous. Mais vous vous trompez.

MAMAN KUSTERS. Mais...

KNAB. Vous, vous parlez avec tout votre cœur. Mais ceux qui sont ici? Regardez-les bien. Vous croyez vraiment qu'ils prennent au sérieux ce qu'ils racontent, comme vous?

MAMAN KUSTERS. Oui. C'est pour ça que j'ai adhéré au parti.

KNAB. Parce qu'on vous a joué la comédie. Ils parlent, ils parlent mais ils ne font jamais rien. Et ça fait des années que ça dure. Et ils finissent par oublier les objectifs qu'ils s'étaient fixés.

MAMAN KUSTERS. Mais... ils veulent m'aider, à laver la réputation de mon mari...

KNAB. Vous croyez vraiment ça? Oui, oui, je crois que vous y croyez. Mais eux, là, ils s'en moquent complètement, de votre mari.

MAMAN KUSTERS. Quand vous parlez comme ça, ça me rend malheureuse.

KNAB. Ce qu'il vous faut, madame Küsters, c'est une action. Quelque chose qui frappe l'opinion publique. Qui réveille les gens!

MAMAN KUSTERS. Une action? Quel genre d'action?

KNAB. Il faut y réfléchir. Mais on peut faire quelque chose. On peut toujours faire quelque chose. Si vous avez besoin de moi, je m'appelle Knab, Horst Knab, et j'habite dans la Westendstrasse, 24.
On ne sait jamais.

(R.W. Fassbinder, Maman Küsters s'en va au ciel, trad. Alban Lefranc)

[ajout du 04-02-19]

Vu Green book de Peter Farrelly. Bof... Film à statuettes, labellisé, au message lourdement appuyé, filant tout droit ("eyes on the road" répète Dr Shirley à Tony) vers son finale "merry christmas"..., c'est aussi digeste que les hot-dogs, pizzas et autres fried chicken dont s'empiffre Viggo Mortensen tout le long du film (en plus l'acteur en gros beauf italien surjoue un max...). On ne parlera pas de "bien-pensance", ça va énerver les défenseurs du film qui préfèrent, eux, parler de "bons sentiments" et ainsi évoquer certaines comédies hollywoodiennes des années 30-40, alors que, hein... Green book c'est simplement Driving Miss Daisy (le film aux quatre Oscars) à l'envers, en plus grave (où tous les clichés clignotent), en plus chiadé (manque pas un bouton de guêtre à la reconstitution historique, celle de l'année 1962)... du "cinéma filmé" (pourtant pas très bien filmé - les champs/contrechamps c'est n'importe quoi), surligné, "prêt à penser"... bref, pas ma tasse de thé.

PS. Ceci n'est pas la "critique" du film, juste un "post-scriptum" à l'accueil dithyrambique dont il bénéficie, comme "un coup de klaxon à la fin de la 7e symphonie de Chostakovitch". (hé hé)

[ajout du 06-02-19]

Retour sur la Mule de Clint Eastwood. Qu’est-ce qui me gêne dans le film? L’histoire de base (un papy passeur de drogue pour un cartel mexicain), traitée de manière plutôt paresseuse, avec tous ces personnages très stéréotypés de mafieux, donnant aux scènes un côté sketch (la répétition des "runs", la quantité de drogue transportée, à chaque fois plus importante...), ce qui rend l’ensemble amusant mais peu excitant... déplaçant du coup l’intérêt du film sur son versant intimiste: les rapports difficiles qu'a le papy avec sa famille? C’est ce que j’ai cru au début. En fait, non. Le problème ne vient pas de là - cette histoire "en roue libre" d’un vieux smuggler gentiment réac est finalement ce que le film a de mieux -, mais de la façon dont Eastwood se met en scène, plus précisément de sa façon d’occuper le devant de la scène... Non pas qu’il concentre sur lui tout l’intérêt du film, puisque c'est toujours le cas quand Eastwood joue dans ses films, mais que cette focalisation, ici, soulève quelques grincements. Je m’explique. On sait que les personnages campés par Eastwood sont toujours plus complexes qu’il n’y paraît; dans la Mule, le réalisateur intègre à la figure fictionnelle du vieil horticulteur (Earl Stone, inspiré d'un personnage réel), une sorte d’autoportrait, genre "portrait de l’artiste en vieil homme", ce qui en soi n'a rien d'extraordinaire, sauf que là le mixte fonctionne mal. Pourquoi? Pas facile à expliquer, c’est d’abord une simple impression, venue gâcher le plaisir du film, mais qu’aujourd’hui je rattacherais volontiers au fait que les deux "personnalités", Eastwood et son personnage, réunies sous les traits d’un seul, ne vont pas bien ensemble. Que ce qui devrait apporter une forme d’ambiguïté (le point fort d’Eastwood habituellement), quant aux rapports à la loi et à la famille, est dans la Mule plutôt source d’ambivalence. Comme si Eastwood ne vampirisait qu'une partie de son personnage, de sorte qu'on a le sentiment d'avoir affaire à deux personnages différents, et même opposés, l'un cool et généreux, l'autre plus poseur et égocentrique. Et que la partie finale, autour du deuil, ne résonnerait pas comme elle le devrait, que l’émotion attendue ne marcherait que pour les "clintomaniaques", touchés par ce qui fait écho au cinéma d’Eastwood comme à son propre passé (à ce niveau on peut parler de roublardise), au détriment de l’histoire proprement dite, celle d’Earl Stone, cette histoire de famille qui dès lors n'apparaît plus comme la sienne. Allons plus loin. La présence d’Alison Eastwood, la propre fille du réalisateur dans le rôle de... sa fille, de retour vingt ans après Minuit dans le jardin du bien et du mal (un des plus beaux films d’Eastwood), crée une sorte de spasme spatio-temporel qui s’accorde avec le "retour" d'Earl Stone au sein de sa famille. Cette dimension typiquement eastwoodienne rappelle le caractère spectral, fantomatique, qui sied aux personnages généralement incarnés par Eastwood et que le cinéaste continuerait ainsi de véhiculer, sous une forme certes plus triviale, sans cet halo mystérieux dans lequel baignaient autrefois les personnages, mais suffisamment marquée pour qu'on la ressente encore avec force. Sauf que cet aspect s’oppose (plus qu’il ne contribue) au culte de l’éphémère qui caractérise le personnage d’Earl Stone, à travers notamment sa passion pour les "lis d’un jour". D'où cette impression que celui qui a toujours vécu, et continue de vivre, au jour le jour, dans le présent, ne serait être le même que celui qui subitement "fait retour", porteur de tout un passé, non pour régler ses comptes avec lui-même mais endosser une nouvelle fois le rôle de l'ange terminal et (auto)rédempteur... Qu'en déduire? Eh bien qu'il n’est pas certain qu’Eastwood s’amuse ici à se dépeindre en vieux bonhomme "sans filtre", imprévisible, anti-moderne et un brin voltairien, ne jurant que pour ses fleurs, son petit jardin personnel... ça il le laisse à l’"autre", préférant, de son côté, nous rappeler avec une certaine nostalgie son image de "héros solitaire", certes trop vieux aujourd'hui pour les habituelles prouesses salvatrices, mais suffisamment vivace pour continuer d’entretenir le mythe. Et ça, moi, ça me fatigue...

PS. Ceci n'est pas la "critique" du film, j'essaie juste de comprendre pourquoi je ne l'aime pas tant que ça.

17 commentaires:

Bobby a dit…

Bien-pensance c'est ce que les gens de droite répètent tout le temps quand ils n'ont rien d'autre à dire. Quant aux bons sentiments ils sont mal vus et utilisés comme argument critique et contre un film, d'habitude. Pas convaincant, mais on sent que vous n'étiez pas taillé pour la route.

Buster a dit…

J'entends... mais "bons sentiments" est moins péjoratif et permet d'inclure un certain type de comédies "optimistes".

Anonyme a dit…

Green Book est une merveille absolue.

Anonyme a dit…

Bienvenue à Marwen, c'était aussi les "bons sentiments", non ?

Buster a dit…

Ah mais moi j'aime bien les "bons sentiments" quand c'est écrit avec finesse, et pas comme ici de façon édifiante et démonstrative...

Anonyme a dit…

Et La Mule ? On n'est pas dans les bons sentiments.

Buster a dit…

La Mule, j’en ai déjà parlé, j’y reviendrai peut-être... en tout cas je ne suis pas aussi convaincu que la plupart des gens autour de moi, mais bon c’est bien meilleur que Green Book qui est lui-même bien meilleur que le Bi Gan dont je sors à l’instant (une vraie purge).

David Lynch a dit…

Ceci n'est pas le film.

Buster a dit…

Je sais.

Anonyme a dit…

Quoi ? Le Bi Gan une vraie purge ?!? Buster vous déconnez complètement en ce moment

Buster a dit…

Peut-être mais je maintiens... le Bi Gan = un grand voyage vers l’ennui

Anonyme a dit…

Est-ce que La Favorite a les faveurs de valzeur ?

Buster a dit…

Hé hé, voilà qui est joliment dit...

Bobby a dit…

Tous les films que Nevers détestent, valzeur adeure, La Favorite est aussi brillant et passionnant que Suspiria, cqfd.

Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anonyme a dit…

https://next.liberation.fr/cinema/2019/02/05/la-favorite-odieuses-mes-concubines_1707577

Anonyme a dit…

Vous avez supprimé quoi Buster? Encore des esprits frappeurs?