samedi 22 décembre 2018

2018




"Cassius Clay", Jean-Michel Basquiat, 1982.

2018 année héroïque... Si pour Basquiat la peinture était un sport de combat c'est parce que la vie l'est aussi.

Le sonneur à ventre jaune.

Les chemins s'ouvrent avec le jour. La pluie des oiseaux - appels, silence, invectives - délivre l'air alentour, et nos oreilles aux aguets. Combien de pas nous serons permis encore dans ce qui n'était plus qu'un pays en sursis, une terre à durcir? Combien en volerons-nous aux uniformes? Dans quelle rage incertaine? Assemblées de pointes et de planches, assemblées rieuses de toutes leurs fenêtres, nos maisons tremblent. Un froid martial les menace, et nos ententes précaires jusqu'ici renouvelées. Mais les chemins s'ouvrent et promettent au vieil orage, à nos idées gorgées de sève, au crapaud fabuleux dit "le sonneur à ventre jaune" un horizon immédiat. Persister. Revenir. Bâtir encore.
Qui sommes-nous pour les herbes que nous admirons? Quels mots, quels chants sont les nôtres? Et quels projectiles? Camarade lune, ta course fidèle et changeante ébauche un appui pour nos heures batailleuses. Face à l'étendue du désastre, malgré les brutes qui nous y conduisent, ne pas faire passer la rage avant la beauté. (David Linkowski, L'Inventaire n°8, automne 2018)

La vie, les "gilets jaunes"... et puis, autre sport de combat, la critique. Pour répondre aux détracteurs de Phantom thread, un extrait (la fin) du texte, admirable, de Brice Matthieussent, paru dans le dernier numéro de Trafic:

Le regard aux aguets.

(...) Il y a un dernier tour d'écrou. L'aiguille poursuit sa navette entre l'endroit et l'envers de la peau, des regards, des piques, des robes, des doublures. Les aiguilles s'activent, non pas pour indiquer l'heure - le temps s'obstine entre la vie et la mort, il est sorti de ses gonds -, mais avec délicatesse pour compléter le motif dans le tapis: Woodcock marié n'est pas à l'abri d'une rechute. Pour qu'il se rende enfin compte que l'éternité pue la mort - "cette maison sent la mort silencieuse", lâche-t-il comme un aveu ou une prémonition -, Alma lui concocte une dernière surprise de la cheffe. Tel le Petit Chaperon rouge, elle arpente d'abord la forêt à la recherche de son ingrédient magique, puis rejoint la cuisine de la maison de campagne de Woodcock. Elle découpe les champignons avec un grand couteau, dont l'acier rappelle celui des aiguilles, des épingles, des ciseaux de couture, de la râpe utilisée précédemment. Crépitement du beurre et des morceaux qui rissolent dans la poêle. Alma et Reynolds sont seuls; elle cuisine, il dessine. Cyril n'a pas été conviée. Ils échangent de légers sourires, des regards peut-être entendus, mais aucune parole. On devine qu'il devine, on acquiesce à son possible acquiescement. Œufs baveux, ciboulette hâchée. Il enfile sa veste, elle ôte son tablier. Ils s'attablent, lui pour manger l'omelette, elle pour le regarder.
Alma dit: "Je veux que tu te retrouves à terre. Sans force. Tendre, ouvert. Avec moi seule pour t'aider. Puis je veux que tu retrouves ta force. Tu ne vas pas mourir." Reynolds: "Embrasse-moi avant que je tombe malade."
Alma a désormais un complice: sa victime. Il connaît et accepte son pharmacon. Non seulement il accepte ce poison qui est sa seule panacée, mais il le désire. Il complote activement avec elle contre lui-même, remplaçant de son plein gré une addiction par une autre. Ainsi survit un couple sur le fil du rasoir, le regard aux aguets. Il lui demande muettement: n'en as-tu pas trop mis? En as-tu mis assez? Je te confie ma vie, je veux que tu m'abattes, je veux qu'à ton tour tu me tiennes corps et âme en ton pouvoir, je veux que ma faiblesse soit notre force. (Brice Matthieussent, Trafic n°108, hiver 2018)

19 commentaires:

Griffe a dit…

"On devine qu'il devine, on acquiesce à son possible acquiescement" ?! "Ainsi survit un couple sur le fil du rasoir, le regard aux aguets" !? "Muettement" !?! J'ai compris : avec ses histrions d'acteurs, sa mise en scène m'as-tu-vu et son scénario malin, PTA (P-théâtre ?) a trouvé la recette infaillible pour faire cabotiner ces cabotins de critiques, qui s'en donnent à cœur joie ! "Non seulement ils acceptent ce poison, mais ils le désirent..."

Buster a dit…

En fait il faudrait lire tout le texte, qui est remarquable, je le répète... Mathieussent est davantage écrivain que critique, et ce qu'il écrit, décrit, c'est sa vision du film, nul cabotinage... Sinon j'ai revu Phantom thread il y a quelques mois et mon avis n'a pas changé, il s'est même trouvé renforcé par cette seconde vision... c'est un très grand film, dont les scories sont vraiment peu de choses par rapport à la démesure, stylistique autant que narrative, qui emporte le film jusqu'à sa dernière partie proprement démente... (je sais que le texte de Matthieussent ne convaincra aucun de ceux qui rejettent viscéralement le film et ça n'a pas d'importance)

Anonyme a dit…

Phantom Thread n'est pas si extraordinaire que ça, c'est trop boursouflé, mais à côté de Suspiria, la bouse de Guadagnino, c'est un chef-d'oeuvre.

Anonyme a dit…

"c'est un très grand film, dont les scories sont vraiment peu de choses par rapport à la démesure, stylistique autant que narrative, qui emporte le film jusqu'à sa dernière partie proprement démente..."

C'est marrant, on pourrait écrire exactement la même phrase sur Les Garçons sauvages de Betrand Mandico !

Buster a dit…

On pourrait... comme pour Climax, Suspiria et bien d'autres films, sauf que les scories y sont là beaucoup trop importantes.

Eric Drouet a dit…

Des crapauds en gilets jaunes ? On aura tout lu sur ce blog !

Buster a dit…

Faudrait déjà savoir lire.

La Palice a dit…

Le problème quand on a détesté un film c'est qu'on ne veut plus le revoir et qu'on reste sur cette impression alors que lorsqu'on l'a aimé on le revoit volontiers quitte à moins l'aimer ensuite :)

Buster a dit…

Ha ha... merci La Palice. Je dirais même plus: quand on a détesté un film et qu'on ne veut pas le revoir, on s'enferme dans cette idée de détestation et on l'amplifie de façon complètement irrationnelle (mais c'est vrai aussi dans l'autre sens, quand on a adoré un film et qu'on ne veut pas le revoir de peur d'être déçu).

Cela dit, et je le redis pour la énième fois, l'avis qu'on a sur un film n'engage que celui qui l'exprime, ça n'a dans 90% des cas aucune valeur de vérité, ce qui importe ce n'est pas qu'on aime ou pas un film mais la façon dont on en parle, en bien ou en mal...

Anonyme a dit…

Un bon critique n'a pas besoin de revoir un film pour juger de sa valeur, une seule vision suffit, même les vingt premières minutes.

Buster a dit…

Au bout de 20 mn il saura à peu près si le film lui plaira ou pas... mais il n'est pas nécessaire d'être bon pour ça.

Buster a dit…

En fait non, au bout de 20mn on a une bonne idée du film si celui-ci ne sort pas de ses rails par la suite mais ce n'est pas toujours le cas... beaucoup de films brillants au départ ne tiennent pas la distance, d'autres au contraire comme Phantom thread tirent leur force de leur mouvement d'ensemble. Quelqu'un m'a dit hier qu'il avait vu le PTA, qu'il avait détesté et était parti au bout d'une heure... Bah non mon vieux t'as rien vu, que je lui ai répondu.

Geeke a dit…

N'empêche, JOYEUX NOÊL BUSTER

Buster a dit…

Oui n'empêche :-) Joyeux Noël à vous aussi Geeke

Anonyme a dit…

Et Hard Eight vous l'avez vu ? C'est moins pompeux que Phantom Thread

Buster a dit…

Oui je l'ai vu et plutôt bien aimé, ça ressemble à un exercice de style, dans l'esprit des films de Michael Mann ou de Tarantino (en plus, Samuel L.Jackson...), mais le gros problème c'est qu'il manque la fin...

Je rappelle que je ne suis pas un fan de PTA, Phantom thread est vraiment le seul film que j'aime de lui, alors que je déteste Inherent vice que les détracteurs de PTA ont au contraire tendance à sauver.

Anonyme a dit…

Le rap aussi est un sport de combat :
https://www.youtube.com/watch?v=QcfN5aJ72mU
https://www.youtube.com/watch?v=8kFg8SUK0ms

Buster a dit…

Ha ha... qu'ils sont cons ces deux-là (au vu des vidéos, Booba fait encore plus demeuré que Kaaris)

Anonyme a dit…

https://www.instagram.com/p/Br9nkxrAqLi/