vendredi 2 novembre 2018

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Je crois que j'ai encore dormi. J'ai beau tâtonner, je ne trouve plus mon cahier. Mais j'ai toujours le crayon à la main. Il va falloir que j'attende l'aube. Dieu sait ce que je vais faire pendant ce temps. (Samuel Beckett, Malone meurt)

En liberté! "Oh putain..." répètent à l'envi Adèle Haenel et Pio Marmaï. Eh oui, oh putain, quel film! ou plutôt, quelle pêche!... la punchline, les gags à gogo, ça fuse, ça pulse, le film est au taquet du début à la fin, quasiment sans répit... C'est sûrement pour ça que Pierre Salvadori a changé le titre qui au départ était "Remise de peine", un titre qui ne collait plus avec le régime du film... Et c'est un peu dommage. D'abord parce que je préfère "Remise de peine" à "En liberté" - Modiano c’est quand même mieux que Montagné (hé hé) -, surtout parce que le film aurait gagné par moments à être davantage sur le frein, à prolonger les modes "pause", à casser la belle mécanique pour qu'on puisse non pas souffler mais ressentir plus fortement l'émotion provoquée par ce que vivent les deux personnages: pour Yvonne, la femme flic, la découverte que l'homme qu'elle a aimé, flic lui aussi, le père de son enfant, n'était pas un héros mais un salaud; pour Antoine, prisonnier tout juste libéré, le fait d'être devenu complètement asocial (à tendance psychopathe) après huit années passées en prison, à cause dudit flic, alors qu'il était innocent. Je ne dis pas qu'un tel bouleversement, on ne le ressent pas, mais que les deux personnages, emportés qu'ils sont par le rythme endiablé du film, ne laissent pas le temps au spectateur de s'émouvoir de leur situation (1)... dès que l'émotion affleure elle s'envole aussitôt, pas de temps mort, on est déjà dans la séquence suivante. De sorte que l'émotion se trouve pour l'essentiel déléguée aux deux autres personnages, incarnés par Damien Bonnard et Audrey Tautou (moins drôles mais plus touchants). Si cette répartition des rôles assure une forme d'équilibre, entre énergie et indolence, folie et sagesse, rire et tendresse... elle crée aussi, à travers la symétrie de certaines scènes, les effets de répétition (la scène qui ouvre le film, qui n'est autre que l'histoire que raconte Haenel le soir à son fils - sur le papa superhéros -, en la modifiant à chaque fois en fonction de son ressentiment, le running gag que constituent les apparitions du serial killer...) et les effets de miroir, une structure beaucoup plus rigoureuse qu'il n'y paraît, un travail d'écriture qui s'apparente à celui du stand-up que Salvadori a lui-même pratiqué dans le passé... du two man and woman show, spectacle survolté qui voit les scènes et les gags s'enchaîner, ce qui fait qu'on rit, et on rit même beaucoup (cf. le braquage de la bijouterie, en costume SM, latex et vocoder pour trafiquer la voix), c'est le plus important -, mais qui, en même temps, finit par saturer le film, l'empêchant d'atteindre le dérèglement narratif (déchaînement n'est pas dérèglement) qui faisait la force des premiers films de Salvadori (notamment ...Comme elle respire, son plus beau), j'allais dire des premiers "Antoine", vu que c'est le prénom que portent presque tous les héros de Salvadori. Cette profondeur qui manque, inhérente au style voulu par l'auteur, n'a évidemment rien à voir avec ce qui au contraire plombe la plupart des comédies françaises: le scénario-béton, les personnages types, la caricature, la surécriture... comme dans le Grand bain, l'autre comédie à succès du moment (dont l'intérêt se limite à ce qui se passe dans la piscine - 2). Non, ce qui manque ici c'est juste un supplément de flamme, ce petit plus qu'ont les meilleures comédies romantiques, même les plus déjantées, manque que l'on peut regretter si on y est comme moi sensible, sans que cela entame, pour autant, la réussite du film.

(1) A la manière de la jolie scène des retrouvailles entre Marmaï et Tautou, qu'il faut rejouer parce que le premier ayant été libéré plus tôt que prévu, la seconde, sous l’effet de la surprise, n’a pu vivre pleinement, en termes d'intensité, cet instant de bonheur que devaient être les retrouvailles, le film, lui aussi, "libère" trop vite ses deux héros, ce qui produit cette impression de surrégime, comme si les personnages étaient dopés. Sauf que là, on ne peut pas demander à Salvadori de recommencer le film.

(2) La question éminemment métaphysique que pose le Grand bain, c’est comment faire rentrer un carré dans un rond (et réciproquement)... c’est pas compliqué, il suffit que ce qu’on veut faire rentrer soit plus petit que ce dans quoi on veut le faire rentrer (et pas réciproquement). Pour que le Grand bain fonctionne, il aurait donc fallu retirer tout ce qui a été greffé (les histoires personnelles, surlignées à gros traits, de chacun) sur l’idée de départ (l’histoire collective, full montyesque, d’une équipe masculine de natation synchronisée), autant dire rester dans la piscine, et même, en réduire la taille. Bref que le film ne soit qu’un court-métrage... pas génial mais sympa.

Voilà, maintenant c'est vraiment la pause... reprise je ne sais pas quand.

22 commentaires:

Griffe a dit…

...Comme elle respire, ça respirait, là on étouffe : trop de gags à la minute, et rarement drôles... Problème (quand même aussi) d'écriture (chaque personnage est trop spectateur des bizarreries des autres pour exister en soi) mais surtout de mise en scène : pour être sûr de maintenir la tension, Salvadori joue la carte du plan rapproché permanent, on n'a droit à presque aucune "scène", aucun plan un peu large comprenant deux personnages à la fois, comme dans A Star Is Born, autre film qui s'épuise dans les champs-contrechamps desséchants. Résultat de cette fragmentation : contrairement à ce qui était calculé, une continue baisse d'intensité. C'est ballot.

Buster a dit…

C’est vrai que le film a un côté asphyxiant, et que la mise en scène n’est pas toujours à la hauteur, c’est pour ça que je parle de stand-up, où ce qui compte, ce qui fait la "bonne" scène c’est la réplique, le bon mot... (cela dit j’ai quand même bien ri)

Griffe a dit…

Je vous ai fait revenir ;-)
Ne partez pas trop longtemps, vous avez des lecteurs !

Buster a dit…

D’accord ;-)

Mais je ne suis pas encore parti, je me prépare...

Anonyme a dit…

Partir revenir, comme dirait Lelouch, l'autre

mircea a dit…

En fait mis à part quelques scènes (le cambriolage, les retrouvailles jouées et rejouées (scènes déjà mentionées)) je me suis pas mal ennuyé. Tout va trop vite et du coup rien ne prend vraiment, ni l'histoire, ni les personnages (en particulier Audrey Tautou envers qui j'ai ressenti une sorte de tristesse durant tout le film). Le film est plus dans le gag que dans l'absurde, ce qui fait que certaines scènes : le type qui revient au commissariat plein de fois avec ses bouts de corps ou les gardes qui regardent le cambriolage comme s'ils regardaient la télé ne prennent pas. Bref, c'est au-dessus de la mélée mais ça manque cruellement de saveur et de flamme, comme vous le disiez avec malice Buster.

Buster a dit…

Oui c’est le problème des films qui misent tout ou trop sur le rythme... le risque que la machine s’emballe et que finalement il n’en reste pas grand-chose après coup (ici j’ai déjà oublié la fin). Quand je parle de flamme c’est une façon de regrouper sous un même terme (il y en a peut-être de meilleur) ce qui demeure après la vision d’un film, ce qui s’imprime... Et pour moi ça passe toujours par la question du "récit", pas l’histoire que raconte le film, mais ce que raconte le film à travers aussi sa mise en scène. Et là j’ai du mal à voir. Si le film m’a quand même plu ça se limite au seul plaisir pris à se laisser embarquer dans une comédie, et ce malgré les scènes ratées, souvent parce que pas très bien montées (la filature et le train-fantôme, Pio Marmai au restaurant...). Bref c’est pas "la comédie de l’année"...

Anonyme a dit…

Pas d'accord avec vous Buster et tous les autres rabat joie. " En liberté !" est une comédie extraordinaire qui nous change des comédies planplan habituelles. Des comédies comme celle là qui filent à cent à l'heure, c'est la première fois qu'on voit ça, vous n'êtes pas habitué ou alors si c'est trop rapide pour vous c'est parce que vous êtes trop vieux !

Buster a dit…

Des comédies "comme celle là qui filent à cent à l’heure", ça n’a rien de nouveau. Cf par exemple les films de Peretjatko... Et dans le passé, Rappeneau et surtout de Broca, le grand spécialiste en la matière, qui savait autrement mieux jouer avec le rythme. Je suis peut-être trop vieux mais j’ai encore de la mémoire :-)

Anonyme a dit…

La screwball comedy ?

Buster a dit…

Où ça?

Baptiste Roux a dit…

A cette fin, il aura fallu liquider symboliquement l’élément tiers, feu le capitaine Santi qui, par son vénéneux souvenir, pervertit les relations entre Louis et Yvonne, colonise l’imaginaire de son fils – et dont l’effigie de bronze scande la présence obsédante, lors des chassés-croisés des trois figures principales, dans la cité niçoise. La mise à mort du spectre, effective dans le dernier plan du film, passe par l’érosion de la matière héroïque dudit justicier. Cet épuisement narratif passe par la réexposition d’un même paradigme dramatique (l’assaut de Santi contre les malfrats) peu à peu miné par l’impéritie, la concussion ou le ridicule. Salvadori emprunte ici une autre figure de la métalepse – dont le burlesque est friand – à savoir l’épanchement de la réalité encadrante dans le récit encadré...

Un extrait de mon texte publié dans Positif.

Buster a dit…

Ah merci... Du coup c’est revenu, je me rappelle le dernier plan du film.

(c’est beau la narratologie... métalepse... euh, comment dire...)

Buster a dit…

Un petit tour sur Wikipedia:

Une métalepse, pour la narratologie, est un procédé par lequel un ou des éléments d'un récit franchissent le seuil qui le sépare d'un autre qu'il contient ou qui le contient. Nommée selon la métalepse rhétorique par Gérard Genette dans son ouvrage Figures III, paru en 1972, elle constitue une infraction au pacte fictionnel habituel.

L'un des cas les plus cités de métalepse est celui que l'on rencontre dans Continuité des parcs, une nouvelle de l'écrivain argentin Julio Cortázar. Dans cette nouvelle, un personnage lit dans un livre l'histoire d'une femme adultère dont l'amant s'en va tuer le mari, lequel se révèle être, nous le découvrons à la fin de la nouvelle, le personnage qui justement lit le livre. Ici, le récit enchâssé surgit sans prévenir, violant la frontière entre diégèse et métadiégèse, dans le récit qui l'enchâsse.

Plusieurs années après avoir nommé le procédé, Genette a proposé dans son ouvrage Métalepse, paru en 2004, de nommer « antimétalepse » ce cas particulier de métalepse qui consiste à faire remonter dans un récit-cadre un élément d'un récit interne. Le mouvement inverse, qui voit l'introduction de la diégèse dans la métadiégèse, par exemple l'entrée d'un narrateur extradiégétique en tant que personnage agissant dans une histoire qu'il n'était censé que raconter, conserverait le nom général de « métalepse ».

Salvador rit a dit…

"Mets ta lepse !" Encore un truc sado-maso

Buster a dit…

:-D

Anonyme a dit…

Merde, c'est devenu bien Positif ? Ciment est mort ?

Anonyme a dit…

C'est bien Le Grand Bain

Anonyme a dit…

Le film contient bien plus d'anaphores (que leur recommencement perpétuel tranasforme en un insublimable fantasme : le récit lancé toujours de la même manière par la mère, le sadique du commissariat, le retour de Pio Marmaï) que de métalepses (le réel n'est finalement jamais rattraé par le récit).La statue est par exemple complètement abandonnée, alors que c'est le seul moment où l'institutions de la police est montrée comme un corps politique (revenir dessus aurait été pour le coup un métalepse impliqué un point d evue sur la corruption et l'affairisme de certains flics).

Anonyme a dit…

Chaque personnage développe séparément sa propre figure rhétorique :
- Adèle Haenel, le chleuasme;
- Audrey Tautou, la parrhésie
- Pio Marmaï, l'enallage
- Damien Bonnaard : la conglobation
- Vincent Elbaz : le bathos
Les figures masculines sont morpho-syntactiques, les féminines, plutôt sémantiques.
Le fils lui effectue une palinodie, qui n'est pas une figure de style; c'est le seul personnage dont l'écriture ne porte pas sur du sens mais une histoire).

Buster a dit…

Alors là, chapeau!

(c'est beau la stylistique)

Anonyme a dit…

Oh putain c'est n'importe quoi ce blog !