dimanche 7 octobre 2018

The wire




The Wire de David Simon et Ed Burns (2002-2008).

Extrait du dernier livre de Gérard Wajcman consacré aux séries:

(...) Toute grande œuvre d'art manifeste l'âme du monde et l'âme du sujet universel, de tous les sujets, de chaque sujet. Il en va ainsi de toutes les grandes œuvres. De sorte qu'on dira de toute grande œuvre, de quelque nature qu'elle soit, qu'elle est un tableau.
Il en va de même des grandes séries. C'est ainsi que la série devient tableau du monde où chaque sujet a à se repérer comme tel. Les séries, comme ce par quoi les sujets spectateurs du monde viennent à se repérer dans le monde. Mais dans quel monde?

Nouvelle civilisation

Nous avons connu une mutation du monde. En vérité, nous sommes entrés dans une nouvelle civilisation.
L'ancienne civilisation - pas si vieille que ça - est celle qu'on pourrait orner du titre d'une série américaine infinie au point de paraître sans âge: Law and Oder (diffusée en France sous les titres New York District ou New York, police judiciaire, avec l'inaltérable Sam Waterson dans le rôle de Jack McCoy, Executive Assistant District Attorney). Le policier et le procureur sont les personnages centraux. Figures traditionnelles des histoires policières, c'est-à-dire ni experts de la police scientifique sachant faire parler les bouts de ficelle, ni médecins anatomopathologistes sachant faire parler les cadavres, ils cherchent les criminels vivants pour les mettre hors d'état de nuire. Ce sont les gardiens de la société, des institutions, de la loi, d'une civilisation de droits et d'interdits. C'est du coup ce qui donne à cette série son style et son charme un peu old fashioned. Parce qu'on est déjà au jour d'après. La loi et l'ordre font figure d'idéaux d'un temps révolu. Je l'ai dit, on en est au temps où on déplore une perte générale du sens de l'autorité et des valeurs, où on vitupère les désordres et l'irrespect, où le regret d'un monde de principes et de règles est chez certains si fort qu'ils prient chaque matin pour sa restauration. Mais ce monde a gravement pris l'eau. De fait cette civilisation-là n'est plus. La longévité de la série Law and Order pourrait bien tenir à ce qu'elle serait le refuge de cette nostalgie du bon vieux temps de l'ordre et de la loi, dans un style plutôt "républicain", sans pour autant être réactionnaire (un des acteurs récurrents de la série, Fred Dalton Thompson, s'est d'ailleurs présenté comme candidat républicain aux primaires de 2008).
Si on cherche un remède à la nostalgie, un réveil brutal, il suffit de regarder certaines séries de la West Coast, et, s'agissant des policiers, de mettre simplement côte à côte l'image de la paire réglo proprette des détectives Lennie Briscoe et Reynaldo Curtis de Law and Order et la figure du détective Vic Mackey de la LAPD, dans la série The Shield (interprété par le déménageant Mickael Chiklis), flic plus que douteux et figure de chef de bande, violent, menant des affaire troubles dans le chaos des quartiers de Los Angeles devenus zones de non-droit, livrés aux trafics en tous genres. Territoires redevenus sauvages, la seule autorité y est celle des armes et de l'argent, le seul pouvoir celui des réseaux et des gangs. Et la loi qui a déserté les rues ne fait même plus loi chez ceux qui ont mission de la faire respecter. New York à côté paraît une gentille cité de l'ancien temps, où le crime surgit encore comme une rupture, où il fait tache sur le fond d'un ordre maintenu, d'une vie paisible, comparée à ces quartiers de Los Angeles où la permanence de la violence et de la mort fait du crime un quasi-non-événement.
Passer ainsi de New York à Los Angeles dans ces séries, c'est quitter une capitale du XXe siècle pour celle du XXIe, et comme changer de monde. Les Western Territories n'ont pas pour autant le privilège de représenter le monde nouveau face à la côte est des pères fondateurs de l'Amérique. Ce qu'une série comme The Wire montre de Baltimore (ville où le taux de criminalité est un des plus hauts du pays et qui se trouve située à mi-chemin entre Philadelphie et Washington, les deux capitales historiques des Etats-Unis) suffit pour en faire un spécimen de la nouvelle civilisation.
Récit d'un monde déglingué, livré au libre jeu des marchés de toutes natures, zone de non-droit, hors la loi où la police sombre non pas ici dans la corruption mais dans l'impuissance. C'est là que The Wire démontre l'acuité politique dont le genre qu'est la série télévisée américaine peut faire preuve à l'occasion. En se donnant comme fil, comme wire au long de ses cinq saisons, le parcours d'une cellule de la police, constituée de membres de la brigade criminelle et d'agents des stups, chargée de la lutte contre le crime organisé à Baltimore, en composant ainsi, de saison en saison, du port à la presse et de l'école aux élections municipales, le portrait singulier d'une ville singulière (certains auteurs ou acteurs viennent eux-mêmes de Baltimore, certains flics, certains anciens voyous), la série, en dénudant les fils des pouvoirs dans une ville, dévoile l'essence du pouvoir aux temps hypermodernes.
La récit raconte comment le pouvoir, impuissant à faire la loi, se réduit au regard. Sa devise serait en somme: surveiller, faute de punir. Mais quand la surveillance est non seulement sans effet (peu d'arrestations et d'inculpations), mais devient elle-même surveillée par les "surveillés", elle perd tout sens. Un regard déjoué, qui voit mais ne contrôle plus rien. D'où le sentiment d'une mission de surveillance de plus en plus folle, qui rend les policiers eux-mêmes de plus en plus fous. The Wire est sans doute une série sur l'échec de la surveillance. Dégénérescence maculaire de l'œil absolu.
Il ne faut pas se méprendre, il n'y a là rien d'une déploration du manque de moyens de la police - ce qui est toujours un appel en sous-main à accroître son pouvoir. L'état des lieux que dresse la série est d'une autre nature et d'une autre ampleur, en un sens infiniment plus sombre, parce que irrémédiable. Ce ne sont pas tant les faiblesses du pouvoir qui sont mises en évidence, ce qui est plus ou moins gérable, qu'une faille essentielle, révélatrice d'une transformation profonde de la société. Cet envahissement des rues par le deal, sous le regard impuissant des flics, cela pourrait se penser comme un déclin de la loi face à la montée sauvage du commerce.
Que le monde se réduise à une ville et toute l'économie au commerce de la drogue n'est ni une dramatisation d'un problème local et marginal, ni une nécessité scénaristique de genre, ni une métaphore altermondialiste, c'est mettre à vif le ressort de l'économie nouvelle et l'essence de notre société.
Nous sommes au temps où l'objet-marchandise règne sur le monde. Tel est l'état commun des choses. L'objet triomphe de tout, autant dire que la jouissance triomphe de tout, de la loi, des règles, des idéaux. N'est-ce pas ce qui est nouveau? Parce que dans le temps - que certains qualifient de "bon vieux temps" -, c'est au contraire sur l'interdit que la société s'édifiait, avec son solide appareil de lois, de censure, de répression et de refoulement en tous genres. Interdit de jouir. Et parce que ce régime rendait malade, certains, tel Freud, ont appelé à la libération des pulsions. Or voilà qu'aujourd'hui non seulement la jouissance n'est pas interdite, mais elle est devenue quasi obligatoire. Consommez! Enjoy! est le mot d'ordre, l'impératif catégorique de ce temps.
La consommation obligatoire sonne donc la fin des interdits. C'est très bien, la fin des interdits, mais ça a donc pour contrepartie un pousse-à-jouir, une injonction à la consommation, voire à la débauche, voire à l'addiction - qui dans une société vouée à la jouissance semble après tout un mal structurel. Nous sommes entrés dans l'ère de l'objet. Jacques-Alain Miller a souligné que Lacan en avait prophétisé le règne dès 1970. Les années soixante l'avaient préparé. Bob Dylan le chantait en 1963: The times they are a-changin'. En effet les temps ont changé. Et d'une certaine façon ils ont changé dans le sens que Bob Dylan attendait: la jouissance a été libérée, elle est même au pouvoir. Simplement, le bizarre, c'est que c'est le capitalisme et non la contestation qui a pris en charge de changer le monde, en le transformant en temple de la jouissance ouvert 24/24 et 7/7. Enjoy unlimited!
(...) Loin de constituer un moyen d'échapper à la réalité, l'addiction serait finalement la règle commune, une conduite normale. Même si l'addiction est une jouissance hors la loi, c'est-à-dire à la fois illimitée et sans limite. L'appel à la consommation engendre la consumation. C'est un appel à une jouissance sans loi, y compris la loi naturelle, une jouissance au-delà de la loi de la vie. C'est ce qui nécessite de rappeler sans cesse à une loi vitale, que manger mal ou fumer tue. Dans cet espace addictif, les laboratoires pharmaceutiques occupent une place à la fois éminente et éminemment paradoxale, poussant par la logique commerciale à la consommation, ils tendent à créer une addiction qui serait bonne, au nom du bien et pour la santé. La société du pousse-au-jouir est naturellement une société du pousse-au-crime.
Entre autres choses, The Wire regarde les effets de ça dans le dernier cercle de l'enfer social, dans les quartiers les plus pauvres, parmi les petits dealers et les homeless, là où les "questions de société" ne sont pas des discours mais des enjeux vitaux. Et on voit comment dans cet univers où tous sont démunis de tout, le commerce pourtant est roi. Commerce du déchet, de mauvaises drogues, d'objets de récup', de téléphones jetables, d'armes, il organise la vie sociale, il est la vie. Les jours et les nuits passent à vendre et à acheter. On consomme. Ici on se nourrit pas, on ne vit pas, on consomme.
Ainsi va la vie, ainsi va le nouveau monde.

[ajout du 08-10-18]

La série, topographie de la jouissance

La série est l'âme du monde, c'est-à-dire qu'elle expose la crise du monde. Mais où localiser l'âme, où loge-t-elle dans le grand corps du monde?
La série est une forme du monde mondialisé, et une forme mondialisée dans ce monde. C'est-à-dire qu'elle ne connaît pas de frontières. Elle tend par définition non seulement à envahir le monde mais encore à l'occuper, à créer une position de monopole. C'est vrai de chacune d'elles. On n'est pas dans la configuration d'une offre diversifiée, ouvrant au spectateur un choix possible, le zapping général de la télévision. Comme produit, les séries aspirent à conquérir le monde, c'est-à-dire à s'imposer dans un marché universel. Toute série vise à saturer les écrans du monde entier. Non seulement elles sont, certaines d'entre elles, vues par des dizaines de millions de spectateurs, mais la tendance est qu'elles le soient par tous partout en même temps. On ne tolère même plus un délai d'attente. La diffusion d'un épisode doit désormais être réellement mondiale, c'est-à-dire simultanée sur toute la surface de la terre. Afin de compresser le temps, de réduire au maximum l'écart entre le moment de la diffusion originale dans un pays donné et celle dans les autres pays, les autres fuseaux horaires et donc les autres langues, des chaînes se sont dotées d'un système J+1, le temps le plus réduit pour pouvoir diffuser un épisode sous-titré. La série semble accomplir pour son compte et par elle-même la globalisation. C'est-à-dire que les distances, les frontières, le temps et les langues en tant que plusieurs tendent à être abolis. Par là elle confronte à quelque chose d'absolument inédit. La volonté de puissance de la série, des chaînes qui les produisent, est liée au numérique qui rend possible non seulement une diffusion planétaire, mais quasi extemporanée. La puissance de la série s'impose de la puissance de la technique et témoigne pour elle. Au cinéma, le support film ne permettait même pas de concevoir un tel pouvoir à une telle dimension. Ne parlons pas du livre. Quand on sait que les épisodes des Experts ont pu être regardés par 25 à 30 millions de spectateurs en moyenne, on peut imaginer que bientôt une série soit vue par tous les spectateurs du monde quasi en même temps.
Mais dans sa fragmentation essentielle, la série semble répondre d'une globalisation d'un monde non global. Etonnant finalement comme on parle de mondialisation dans un monde pas réellement mondialisé, unifié, pas un, mais infiniment multiple. Le monde globalisé d'aujourd'hui, c'est la globalisation d'une infinitude de microsphères. Les microsphères, c'est nous. C'est ce que figure à l'évidence le nuage mondial des spectateurs des séries, chacun à consommer des images devant son écran, mais bien sûr aussi, d'abord, le réseau de la Toile qui ne relie sur toute la surface du globe que des uns séparés. Le monde est une pluralité de mondes, une sphère éclatée, fragmentée et indénombrable, un globe de sable, un immense organisme composé d'une infinité de cellules et l'humanité une ruche sans reine produisant un bourdonnement de uns-tout-seuls, quand chaque sujet bat des ailes dans sa minuscule alvéole - en un mot, ce que j'ai évoqué comme un monde Sloterdijk, un agrégat de bulles, structuré comme une écume. Le monde, c'est l'écume du monde.
La mondialisation de la série nous met donc sur la voie du marché. Parce qu'elle y est. On pourrait dire qu'elle nous met sur la voie de l'universel parce que, à y penser, le marché pourrait bien être la seule forme vraie de l'universel aujourd'hui. Ne serait-ce que par ses moyens de production et de diffusion, la série ne s'excepte pas, elle appartient au marché. Elle est même un produit vedette du marché. Autant dire en passant qu'un autre trait marquant de la série est que la frontière entre culture, commerce et industrie y est effacée, quel que soit le degré de qualité d'une série. Elle est un produit. C'est un fait, tout objet, toute production aujourd'hui est un produit. Les discours indignés et autres protestations vertueuses qui se font entendre autour du rapport de l'art et de l'argent ne sont plus de saison. Non seulement c'est trop tard, mais quand on parcourt l'histoire de l'art et des artistes, en remontant y compris assez loin, on peut vraiment se demander s'ils l'ont jamais été, si art et argent ont jamais été opposés ou simplement séparés.
Quoi qu'il en soit, la série est clairement un produit industriel, en cela aussi elle est une forme de ce temps.
Aussi, dans un monde soumis à l'impératif de la consommation, livré à la loi de la jouissance obligatoire, quand tout pousse à acheter, autant dire quand, loin des censures et des interdits d'autrefois, tout nous pousse à jouir, la série, comme tous les objets du marché, s'impose sur un mode addictif. La publicité dont l'importance croissante tient à ce qu'elle est l'agent de la consommation intensive, le pousse-à-jouir quotidien, se montre finalement une vaste incitation à l'addiction. Dans ce monde de consommation obligatoire, où tout tend à prendre un style addictif, comme le soulignait Jacques-Alain Miller, la série n'y échappe pas.
Cela manifeste d'une autre manière ce qui de la série résonne avec l'époque, au-delà de la sérialité ou plutôt avec elle, à savoir par sa production et ses modes de consommation. Parce que la série n'est pas seulement accordée à ce temps par la forme fragmentée, elle l'est encore par sa nature de produit. Comme produit, la série suppose une production de masse. On produit des séries en grandes séries. Cela implique une saturation possible du marché. Et comme objet, la série prend cette dimension addictive qui frappe toute consommation. Soit la conduite des regardeurs de séries. Non seulement il y a une addiction aux séries, mais il faut remarquer que c'est la série elle-même comme forme qui pousse à l'addiction. Le cinéphile peut voir beaucoup de films, le cinéma crée du désir, il n'engendre pas d'addiction. Avec la série, on est au bord de la crise toxicomaniaque.
Que la drogue soit un motif récurrent des séries n'est donc pas étonnant, les séries étant elles-mêmes élaborées comme des produits addictifs, combinant avec soin principe actif et excipient, engendrant une dépendance et susceptibles d'être consommés quotidiennement à haute dose. Il est notable que si la fascination de l'image préoccupe sociologues et psychologues depuis un moment, ce n'est que récemment, avec les séries et pour les séries, qu'on est venu à penser la consommation d'images en termes cliniques, comme une addiction spécifique, à quoi on a pu donner le nom de binge-watching, ou binge-viewing (calqués sur binge-drinking), ou encore marathon-viewing ("visionnage boulimique", selon la francisation officielle). La sériephilie se trouve ainsi diagnostiquée comme une conduite pathologique alimentaire par les yeux. Une toxicomanie visuelle. (...)
La série apparaît à l'évidence un produit phare de l'époque hypermoderne, répondant en tout point aux caractéristiques des objets en ce temps d'hyperconsommation, où tous les comportements sont susceptibles de prendre un tour addictif. Regarder des séries comme on mange du chocolat - ce qui peut d'ailleurs se faire en même temps. Et au-delà même d'être un objet-paradigme, la série est manifestement pensée comme un produit d'appel, savamment composé et diffusé avec une posologie calculée par les chaînes télé pour engendrer une addiction générale à l'ensemble des produits télévisuels - dont la publicité.
De nombreuses séries mettent en effet la drogue en scène. (...) De Weeds à Narcos Queen of the South, de la comédie au drame politique ou policier et à la tragédie, la récurrence du thème de la drogue dans les séries, pour refléter historiquement et sociologiquement l'extension réelle du trafic, l'existence d'une économie parallèle mondiale gigantesque, s'éclaire en même temps du fait que, dès lors que dans la société actuelle tout prend un caractère addictif, elle apparaît finalement comme le paradigme de tous les objets, le produit d'appel de tous les commerces, voire ce qui donne la matrice de toute l'organisation sociale. Dans The Wire, les réseaux de trafiquants deviennent une image de la vie sociale normale et du marché capitaliste officiel. Tout cela décrit autant de crises. Crise de l'objet qui se multiplie infiniment et nous appelle à une consommation effrénée, à une jouissance illimitée.
La jouissance pose un sérieux problème de limite, à de nombreux égards.
La jouissance modifie les espaces, les redistribue, elle transforme y compris la ville elle-même, la faisant éclater, disloquant les quartiers et dispersant les lieux de la socialité et leurs habitants. Il est notable que David Simon et Ed Burns, les créateurs de The Wire, avaient réalisé auparavant, en 2000, une mini-série de six épisodes de soixante minutes nommée The Corner, adaptée de leur livre-enquête sur la vie quotidienne des habitants de Lafayette Square, quartier pauvre de West Baltimore rongé par la drogue. J'ai parlé de la topographie nouvelle de la ville, du corner, du coin de rue, le lieu du deal comme centre. Mais en lui-même le propre de ce centre est qu'il est partout, comme Dieu. Le corner est un lieu multiple, mobile et éphémère, et le lieu d'un lien plus que furtif, réduit au plus ras de l'échange commercial, passage silencieux de la main à la main de la drogue et de l'argent. Le corner est finalement en lui-même un lieu de rencontre, d'échange, sachet contre billet, mais où personne ne se rencontre, où rien ne se dit, où rien ne se lie, où chacun vient seul chercher sa dose d'une jouissance définitivement solitaire. Le corner est dans la ville le lieu absolu d'une déliaison sociale, de dénouage des sujets parlants et des corps, comme aussi de non-rapport amoureux.
Devant cette incessante déliaison, cet émiettement et l'errance des sujets, face à la liquéfaction des villes et à la décomposition sociale, les pouvoirs tentent de rétablir leur pouvoir en mettant en œuvre ce qui est la seule logique du pouvoir, soit celle du un. Cela se traduit dans des stratégies de regroupement, il s'agit toujours de fixer, d'enclaver, de construire des pôles et de tracer des frontières, d'assigner les sujets, ainsi, par exemple, dans des projets comme les salles de shoot. Unir, unifier, créer un lieu unique, délimiter et fixer un centre est d'ailleurs le thème d'un épisode de The Wire, quand un chef de la police imagine répondre à la multiplication sauvage et ingérable des corners en proposant de regrouper tout le deal de la ville en un seul lieu, un bloc d'immeubles condamnés qui serait consacré ouvertement et officiellement au trafic, et mis ainsi, au moins, sous regard, si ce n'est sous contrôle. Fantasme du un, rêve du pouvoir qui aspire au un et agit en brandissant l'arme du un, il s'agit d'imaginer un lieu unique. Baptisé Hamsterdam, ça se présente comme un vaste corner, un mall à l'américaine, un genre de supermarché permanent de la drogue où chaque réseau dispose d'un espace assigné, une boutique, son espace de vente. Cette tentative de mettre le deal sous contrôle sera regardée au niveau fédéral comme un premier pas sur la voie d'une légalisation, et pour cela rapidement et fermement condamnée.
Faisant le portrait de la ville de Baltimore, ce que The Wire raconte, c'est la crise de la pulsion qui s'ensauvage. Rien ne vient plus la borner, la fixer, rien ne l'arrête, tout au contraire y pousse, tout l'appelle, tout la suscite, tout y invite et provoque à une jouissance sans limite, sans fin, sans frein... (Gérard Wajcman)

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour Buster,
Je ne maîtrise pas entièrement les termes du débat, mais cet article paraît très inspiré par les thèses de Milner, non?

Je trouve dingue que les personnages de la série, représentants de la partie la plus reléguée, la plus pauvre de la population américaine, deviennent, selon GW, les symboles de la consommation illimitée, de la jouissance débridée du commerce. Quel drôle de renversement des choses...

Buster a dit…

Wajcman est un lacanien... ce qu’il dit c’est que même dans les quartiers les plus pauvres des grandes villes, c’est l’objet et son commerce qui règnent (cf. la fin du § "Nouvelle civilisation"), cette frénésie dans le trafic de toutes choses, et en particulier de la drogue, c’est ça la jouissance illimitée, monde d’hyperconsommation (le pousse-au-jouir pour parler lacanien), qui englobe tout, jusqu’au coin de rue des quartiers défavorisés, sans faire du pauvre un symbole, c'est seulement que cette "nouvelle civilisation" a fini par toucher même les plus démunis... trafiquer, c'est pour eux la seule façon d'exister... Wajcman étudie la série américaine en tant que forme, forme qui serait structurée comme le monde d’aujourd’hui, monde en crise et de l'addiction. C’est très théorique bien sûr mais pas inintéressant...