dimanche 28 octobre 2018

La métamorphose

Il y a exactement un siècle, le 28 octobre 1918, naissait la Tchécoslovaquie. Ah ce mot "Tchécoslovaquie"... il m'a toujours rempli de joie, et je regrette aujourd'hui que le pays n'existe plus, du moins comme tel... Enfin bref, ce n'est pas de ça dont je voulais parler mais de Kafka, dont je relis en ce moment les œuvres (enfin, quelques unes), dans la nouvelle édition de La Pléiade, une nouvelle traduction signée Jean-Pierre Lefebvre... Plus précisément, parler de La Métamorphose (Die Verwandlung) et de sa célèbre première phrase, ainsi traduite par Lefebvre:

"Quand Gregor Samsa se réveilla un beau matin au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde."


Je rappelle la phrase originale: "Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sich in seinem Bett zu einem ungeheueren Ungeziefer verwandelt."

Et les trois principales traductions connues jusque-là (j'écarte à dessein les élucubrations prétentieuses du sarcopte Yann Moix):

"Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine." (Alexandre Vialatte, 1928, traduction qui a longtemps fait autorité, d'autant que Vialatte, puis ses ayants-droit, s'étaient opposés à toute nouvelle traduction tant que cette première version n'était pas tombée dans le domaine public)

"Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin au sortir de rêves agités, il se retrouva dans son lit changé en un énorme cancrelat." (Claude David, 1980)

"En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte." (Bernard Lortholary, 2011)

Les deux grands changements portent donc sur: "Als", traduit (enfin) par "quand", en accord avec la soudaineté, l'aspect brutal, de la révélation à Gregor Samsa de sa transformation... et "Ungeziefer", traduit par "bestiole", au lieu de "vermine", "cancrelat" ou "insecte".
Dans la phrase de Kafka il y a un jeu avec les sonorités, l'assonance que forment les mots "unruhigen "et "ungeheueren", mais aussi "ungeziefer" qui a une connotation à la fois générique et péjorative, ce qui explique que Lefebvre adjoint "immonde" au mot "bestiole"... Alors? Quelle traduction serait la plus satisfaisante, celle qui, tout en exprimant au plus près le sens que voulait donner Kafka à "ungeziefer" (dont la traduction littérale est en effet "vermine"), se rapproche le plus à l'oreille des autres mots choisis pour traduire "unruhigen" et "ungeheueren", eux-mêmes très proches phonétiquement? Pour le dire autrement: que le mot traduisant "ungeziefer" résonne avec les synonymes de "agité" ("unruhigen" = non calme) et de "énorme"/"monstrueux" ("ungeheueren"), et que ça corresponde à l'image souhaitée par Kafka pour décrire son personnage au tout début de la nouvelle, avant même que le récit ne commence? Faut-il d'ailleurs qu'à ce stade on ressente déjà, dans le choix du mot "ungeziefer", l'image qu'avait Kafka de lui-même, soit le double sentiment de l'exclusion (par rapport au monde) et de l'indistinction (avec l'espèce animale)? Je ne sais pas. Pourtant Kafka a bien écrit "ungeziefer" et non "insekt", produisant par-là chez le lecteur non seulement une impression de saisissement mais surtout un sentiment d'horreur et de dégoût, ce que l'écrivain renforce ensuite à travers sa description du corps de Samsa. Dans le doute, il vaut peut-être mieux garder "vermine" comme traduction. Mais alors, quels autres mots pour traduire "unruhigen "et "ungeheueren"? Pour le premier, il y a bien "mouvementé", "tourmenté"... mais rien qui fasse écho sur le plan phonétique aux synonymes d'"énorme" ou de "monstrueux", et encore moins à "vermine". Dans l'autre sens, c'est pareil... du moins je n'ai rien trouvé. On peut dire "gigantesque insecte", ce qui est proche de la traduction anglaise, à l'oreille c'est pas mal, ça sonne bien... mais quid des rêves? Quel mot, ou expression, résonnerait le mieux avec "gigantesque"? Pas trouvé là non plus... Bref, tout ça est trop compliqué, le plus simple, finalement, est encore d'apprendre l'allemand et de lire Kafka dans le texte.

PS. Pour le terme "verwandelt", successivement traduit par "transformé", "changé", "métamorphosé"... le plus cohérent est de conserver le mot qui dérive du titre, Die Verwandlung. Si on traduit celui-ci par "La Métamorphose" (traduction habituelle), il faut écrire "métamorphosé". Reste que "La Transformation"/"transformé" m'a toujours semblé plus adéquat...

[ajout du 30-10-18]

Il y a 100 ans aussi, la grippe espagnole, qui n'avait d'espagnol que le nom et tua, entre autres (50 à 60 millions de personnes, trois fois plus que la Première guerre mondiale, autant que la Seconde), Egon Schiele et Apollinaire...



[ajout du 31-10-18]

Ah bah tiens, aujourd’hui, ça fera 100 ans également qu’Egon Schiele est mort... Kafka aussi avait attrapé la grippe en 1918, mais il lui y a survécu, c’est la tuberculose, contractée peu de temps avant, qui finira par le tuer six ans plus tard.

Billet particulièrement gai, vous en conviendrez, il est temps d’y mettre fin.

3 commentaires:

Griffe a dit…

Tout pareil que vous : je n'arrive pas à me faire à l'idée qu'il y a une Slovaquie et une Tchéquie, indépendantes l'une de l'autre...

Strum a dit…

Hello Buster. En français, en tout cas, la traduction de Lortholary est la plus laide. Celle de Vialatte est la plus fluide, mais ce n'est pas étonnant car il avait du style. A propos de la Tchécoslovaquie, revoir cette scène délicieuse de La Huitième femme de barbe-bleue de Lubitsch où Gary Cooper répète le nom pour essayer de s'endormir.

Buster a dit…

Ha ha... oui c'est vrai, Czechoslovakia épelé à l'envers en bâillant entre chaque lettre... j'ai recherché la scène sur le net mais je l'ai pas trouvée.