lundi 22 octobre 2018

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Il y a le cinéma "pop corn", cinéma de masse, qui constitue le gros de la production dominante, du cinéma XXL auquel on peut rattacher First man de Chazelle, un cinéma de consommation qu'on oublie assez vite mais pas désagréable à regarder, surtout quand il nous vient d'Hollywood (métonymie)... Et puis, à l'autre bout de la chaîne: le cinéma "porn con" (parfois plus "porn" que "con" et inversement), qui n'est pas un cinéma mineur, loin de là, lui aussi bénéficie de moyens, même s'ils ne sont pas aussi importants, en tous les cas un cinéma dont on parle (festivals, médias...) et qui, comme l'autre, sait faire dans la pompe, un cinéma souvent tape-à-l'œil ou en trompe-l'œil, mais dont la particularité est 1) d'être estampillé "auteur"; 2) de se vouloir "scandaleux" (autrefois on parlait d'épate-bourgeois), ce qui rend sa vision dérangeante, sinon malaisante, ce qui fait aussi - corollaire 1 - qu'on ne l'oublie pas aussi vite et donc - corollaire 2 - qu'il y a à dire dessus (à la différence des films "pop corn"). Ainsi Climax de Gaspar Noé et The house that Jack built de Lars von Trier.

Noé et von Trier, deux beaux spécimens de cinéma "porn con", qui néanmoins diffèrent l'un de l'autre - on peut même dire qu'ils s'opposent - ne serait-ce que par la forme:

Climax relève d'un genre (du moins au départ) qui n'existe pas en tant que tel, qu'on pourrait appeler street cinema, en référence non seulement à la street dance mais plus généralement au street art. Un long geste ininterrompu, comme graffé dans l'espace, littéralement sens dessus dessous, et même cul par-dessus tête, où les têtes ne parlent que de cul... et l'image finalement de se retourner, le monde à l'envers, tel qu'il apparaît au breakdancer, tournoyant sur le sol. On a suffisamment souligné la puissance des deux chorés situées au début du film, dont la seconde, filmée en plongée verticale, compose un incroyable tableau... Las, le plaisir s'arrête là. Le beau déluge visuel de Noé vire au grand délire conceptuel, l'after se transformant en hystérie collective - déchaînement pulsionnel et démence - sous prétexte d'une sangria droguée au LSD... Pourquoi pas, l'idée est marrante, sauf que Noé n'en fait pas grand-chose, outre nous faire saisirdans des couleurs monochromatiques, l'horreur d'une telle situation, jusqu'à son point extrême. Les défenseurs du film nous parleront de transe hypnotique, voire d'expérience-limite, y voyant quelque chose de bataillien, le sexe, l'art et la mort (cf. les cartons), qui prolongerait les scènes de danse. Bah non, de "bataille" il n'y a que les battles, le reste c'est de la bouillie, qui demeure indécrottablement collée à la caméra, même quand on la renverse, incapable de produire autre chose qu'une vaine dépense, et dès lors condamnée à se déliter progressivement, loin de Bataille et de l'abîme au bord duquel le film aurait pu nous mener, en termes de récit (ce qu'on ne regrette pas nécessairement, c'est juste un exemple pour dire que le film est franchement stérile à ce niveau), loin aussi des références citées par Noé lui-même, qui ouvrent le film - la séquence de casting vue sur un écran de télé, avec les vidéocassettes à côté: Possession de Zulawski, Salò de Pasolini, Un chien andalou de Buñuel, Suspiria d'Argento, Zombie de Romero, Eraserhead de Lynch, mais aussi Fassbinder, Eustache, Kenneth Anger... -, parce que, en définitive, ce à quoi ressemble le plus le film, par son dispositif et la scénographie qu'il impose, c'est à du "théâtre musical" (avec ici l'électro, celle des années 90, en fond sonore), quelque chose qui rappelle les mises en scène de Marc'O dans les années 60-70. Et s'il y a regret, il est bien là. Que les acteurs n'aient que leurs corps de danseurs pour s'exprimer, qu'en tant qu'acteurs ils ne produisent rien, que rien ne se crée, le geste du danseur laissant place aux seules gesticulations du cinéaste, ivre de sa propre virtuosité mais incapable de saisir quoi que ce soit de ces corps qui s'offrent à lui, une fois au repos. Comme si, hors la jouissance (danse, sexe, drogue... et faire joujou avec la caméra), la vie se réduisait à rien, tel un monde de morts-vivants... Sauf que j'y verrais plutôt l'inverse, une forme de puritanisme. Climax, un film qui permet une fois encore à Noé, cinéaste de la pulsion, de donner libre cours à ses obsessions habituelles, mais qu'il emprisonne par la frénésie étouffante de ses plans-séquences, la surenchère langagière, où l'on parle beaucoup de sexe - et de façon trash, à l'instar des deux blacks - mais qu'on ne montre pas, vision dans le fond assez faux-cul: le sexe qui excite au plus haut point (on ne pense qu'à ça) mais qui doit rester caché ("le dis pas à papa", dit le frère à sa sœur, ici un cas d'inceste, sous l'emprise de la drogue, et qui vaut pour l'ensemble), bref l'attraction du sexe, sur laquelle Noé plaque, via cette histoire de sangria empoisonnée, une dimension mortifère mais sans aller plus loin (je sais, je me répète) faute de le pouvoir, tout simplement, ce qui donne au film un côté étrangement post-pubère. Un comble, me direz-vous, mais c'est ça aussi le "porn con"...

(à suivre - sur The house that Jack built)

5 commentaires:

Gaspard N. a dit…

Porn con toi-même !

Anonyme a dit…

Un petit mot de Costes à propos d'Irréversible : http://www.homme-moderne.org/musique/groupes/costes/irrecup.html

Anonyme a dit…

- Bah non, de "bataille" il n'y a que les battles, le reste c'est de la bouillie -

alors là buster bravo

Anonyme a dit…

Kenneth Anger ?

Buster a dit…

Inauguration of the pleasure dome