dimanche 23 septembre 2018

Tabou




La perle et le tiaré (Tabou de F.W. Murnau, 1931).

Un extrait du fameux texte de Rohmer sur Tabou, le film de Murnau qu'il considérait comme son chef-d'œuvre, "le plus grand film du plus grand auteur de films". Au-delà de quelques formules un peu maladroites, du moins datées, simples marques de l'occidentalisme de Rohmer, qu'on ne pourrait plus exprimer dans ces termes aujourd'hui, le texte, très beau, a conservé toute sa justesse.

(...) Tabou a la beauté des anciens âges, mais sa jeunesse ne doit que fort peu au clinquant de la "barbarie". Sous leur peau bronzée, c'est un sang blanc qu'il fait couler dans les veines de ces Polynésiens, race d'origine contestée et dont le contact avec les Européens n'avait fait que développer la langueur native. En tout cas je ne connais, en ce siècle, pas d'œuvre qui porte plus profondément la marque de l'esprit de l'Occident; où s'affirme mieux cette aptitude, qui est celle de l'art de nos climats (songeons aux peintures de Lascaux), de peindre le mouvement par la représentation de l'immobile, de préférer au hiératisme des poses, dont Gauguin fit ses délices, l'évidence nue d'une chair mystérieusement modelée par les inflexions de la pensée (je pense à cette scène où le jeune Tahitien, la tête sur les genoux, les muscles relâchés par le désespoir évoque le bas-relief grec du Chasseur endormi); où les gestes et les regards de l'homme soient plus empreints de cette hauteur, de cette sécheresse qu'on ne trouve qu'aux demi-dieux de l'Iliade, aux héros des Niebelungen, plus baignés de ce halo spirituel dont Chateaubriand eût aimé parer ces épopées chrétiennes; où à la manière des tragédies grecques la solennité du drame soit plus amplement orchestrée de la grande voix du chœur des éléments (l'emprise du cinéaste sur la matière naturelle est telle, ici, qu'on distinguerait avec peine ce qui ressortit au domaine de la mise en scène et à celui de l'image, l'éclat de la photographie devant plus au mouvement incessant des masses ou des particules brillantes qu'à la répartition statique des zones d'ombre et de lumière; sommet du raffinement dans l'art et qui rappelle la façon dont Beethoven, dans ses derniers quatuors, traite le chant à l'intérieur de l'harmonie, ou Cézanne utilise utilise la couleur qui selon son mot célèbre "crée la forme"); où la sensualité à la fois chaste et trouble des baignades, et même des danses ferait plutôt songer des rêveries érotiques d'une imagination d'homme du Nord.
Qu'il y ait là trahison à l'égard du modèle, nul ne le contestera et Tabou est bien, à cet égard, le plus faux des documentaires. Non moins faux que cette fresque magnifique qu'autour des mêmes années le juif russe Eisenstein dressait de la civilisation aztèque, essayant de retrouver dans les formules de la beauté pré-colombienne les secrets de la mathématique égyptienne ou hébraïque. Qu'importe, si de toutes les œuvres de notre temps, l'exotique Tabou est celle qui fait le plus profondément vibrer mes fibres européennes, me prend par le cœur là où Gauguin ne flattait que l'intellect et le désir morbide qu'a l'Occident  moderne de brûler ce qu'il avait jadis adoré. "De la nature nous ne devrions connaître que ce qui vit dans notre voisinage immédiat" faisait dire Goethe à Odile, l'héroïne des Affinités électives. A cette admirable formule où je vois non étroitesse d'esprit mais mise en garde contre les pièges d'une fausse charité où chacun se perd, sans sauver l'autre, notre peinture, notre littérature, notre musique se flattent d'infliger un démenti. Seul peut-être, l'art que je célèbre ici, par sa robuste santé et les limites mêmes de sa condition mécanique, peut nous faire croire qu'il n'est pas encore révolu le temps où le plus raffiné de tous les peuples sculptait à sa propre image le visage et le corps de ses dieux... (Maurice Schérer, "La revanche de l'Occident", Cahiers du cinéma n°21, mars 1953)

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