mercredi 26 septembre 2018

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On ne fait pas d'Hamlet sans casser des z'ovnis.

1. Les Frères Sisters de Jacques Audiard.

C’est pas si mal. On est dans le post-western, plus proche des frères Coen d’ailleurs que de Tarantino. Je ne sais pas si Audiard, à l’instar de l’improbable chimiste du film, a lui aussi trouvé la formule qui permet non pas de transformer son art en or mais d’y révéler quelques secrets dorés qui jusque-là étaient restés cachés, le fait est que son dernier film est sûrement son meilleur, arrivant après Dheepan qui lui était assurément le pire. A quoi cela tient-il? Peut-être au genre, le western, et son univers traditionnellement couillu, régi par la violence, dans lequel se diluerait le cinéma naturellement viril d'Audiard, d'autant qu'au personnage immature de Charlie, l'incarnation même de cette violence, se trouvent adjoints non seulement Eli le frère aîné, plus sensible, qui pleure la mort de son cheval et s'endort avec le châle de sa bien-aimée (les frères Sisters - CharlElie coups durs - c'est pas les frères James), mais aussi deux idéalistes, le chimiste en question, qui rêve de phalanstère, et un détective, amoureux de la nature, qui, lui, convoque Thoreau. Peut-être... mais surtout par le mouvement qu'Audiard imprime à son film, sorte de retour aux origines, qui mêle au récit œdipien, sinon shakespearien, et au mythe des Dioscures, une forme plus ample de "régression", le retour dans le giron maternel, à la fois picaresque et comique (à travers le personnage d'Eli), avec ce que cela suppose d'initiatique, d'épreuves à surmonter, associées évidemment à la figure du père - le Commodore (une sorte de spectre, comme dans Hamlet), mais également Mayfield, tout marche par deux dans le film -, pour rejoindre, via le personnage de la mère, ces deux autres figures maternelles, matricielles, que sont Lilian Gish dans la Nuit du chasseur (que rappelle aussi la rivière étoilée) et Olive Carey dans la Prisonnière du désert, le retour à la maison filmé dans l'encadrement d'une porte. Soit l'âge d'or d'Hollywood, une autre forme de retour aux sources. C'est sûrement pas grand-chose, comparé aux modèles, mais l'ensemble se tient. Moi j'aime bien.

2. Coincoin et les z'inhumains de Bruno Dumont. [ajout du 28-09-18]

C’est quoi Coincoin? Difficile à dire, un truc informe sur ce qui fait une série, la forme-série, sa mise en images et en sons, qui se répètent: situations, répliques, grimaces, gags et tutti quanti... un truc teubé qui tourne en boucle, s’onomatopète, où tout se mélange, grande soupe avec, outre les choux (on est passé du Bourbonnais au Boulonnais), un peu de Lynch, un peu de Hitch (pour le côté ornitho-apocalyptique) et une pincée de Romero... avec surtout comme grande question, centrale, autour de laquelle tourne et retourne le film: "le réel et son double", Rosset passé dans le sanibroyeur... Toujours le même terroir, les mêmes tronches, le même tableau (picturalement très beau, ce n’est pas nouveau) dans lequel Dumont a rajouté quelques touches de noir, des ogni (objets gluants non identifiés) qui vous tombent dessus sans crier gare, mais aussi des réfugiés africains qui campent près du port et sillonnent les routes du coin... Parce que Coincoin c’est ça... pas tant le P’tit Quinquin avec quatre ans de plus, relégué ici au second plan (au profit du couple-vedette que forment les deux gendarmes, en roue libre sur deux roues), qui fait "coincoin" quand il parle ("et vous trouvez ça drôle?" disait Coluche), bon seulement à rouler des pelles à sa copine, que le coin "dédoublé", coin coin, les gens du coin, le ch’ti profond, profondément con, celui qui fait du camping à côté de chez lui, zombie sorti de son trou le temps d’un été, qui va à la messe et vote FN, trop con pour saisir quoi que ce soit de l’altérité, étant entendu que ce qui fait peur chez l’autre, c’est moins l’étranger que, au contraire, ce qui nous est familier en lui (idée rossettienne), d’où les doubles, les clones et autres clowns... De sorte que la grande farandole finale (qui ne fait pas du film un film-carnaval, le "carnavalesque" c’est autre chose, j’en ai déjà parlé), loin d’entériner une quelconque rencontre avec l’autre, vient seulement clôturer le spectacle, comme au cirque, une monstrueuse parade, sauf qu’ici on n’est pas chez Browning, la farandole à peine terminée que l’auteur est déjà reparti, là-haut, laissant tous ces idiots, qui s’applaudissent eux-mêmes dans un grand geste mimétique, à leur triste sort... une fin qui n’a rien de l’apocalypse annoncée, parce que Coincoin finalement n’a de la série que cet aspect de crise, la série-état du monde, une crise continue, qui se répète invariablement, mais ici dans un état de perpétuel surplace, sans réelle progression, à la différence justement des séries, ce qui fait que les personnages n’évoluent pas (si on poussait le bouchon on pourrait dire que l’effet série se situe non pas à l’intérieur des deux séries Quinquin/Coincoin mais entre les deux, pendant les quatre années qui les ont séparées et ont vu grandir P’tit Quinquin). Mais bon, passons... le problème c’est surtout que Dumont en cherchant à aller encore plus loin dans son délire, reproduit en les accentuant les mêmes défauts que dans P’tit Quinquin: le regard posé sur ses "cousins" du Nord, je n’y reviens pas (je sais qu’on m’opposera le contraire, qu’il n’y a pas plus grande tendresse que chez Dumont) et la durée inadaptée pour ce qui, dans sa forme, ressort plus du slapstick (le monde-chaos) que de la série, expliquant qu’en étirant le film les gags s’y épuisent (le meilleur format du burlesque, on le sait, c’était le "deux-bobines"). Le rire qui fait place à l’ennui (Dumont est plus dans le répétitif que dans la répétition), il n’y a rien de pire pour une comédie soi-disant hilarante. Si quand en plus ça manque de vie.

17 commentaires:

Anonyme a dit…

Sur Coin-Coin, vous allez commencer aussi par : "C'est pas si mal" !?

Buster a dit…

C'est une litote... pas si mal = mieux que ce à quoi je m'attendais.
Pour Coincoin je sais pas, pas encore vu les deux derniers épisodes...

Anonyme a dit…

Pas si mal votre texte

Anonyme a dit…

et alors les deux premiers épisodes de Coincoin ?

Buster a dit…

Pas si... bien :-)

Anonyme a dit…

Et le Noé, vous l'avez essayé ?

Buster a dit…

Non, m'intéresse pas.

Bruno Dumont a dit…

En fait, ce que je n’aime pas dans votre blog, c’est qu’il glorifie des artistes qui ne font pas le boulot et qu’il met à la marge ceux qui, comme moi, affrontent la complexité du monde et de la nature humaine.

Buster a dit…

C'est vrai, j'ai honte.

Strum a dit…

Pas beaucoup aimé pour ma part le Audiard où la mise en scène, instable et hésitante, avare de plans larges, et donc mal accordée au genre du western, s'avère impuissante à inscrire les personnages dans les paysages et à donner un cadre solide au film (ce que les Coen parvenaient à faire dans True Grit), un comble pour un western. Tâche ardue certes que de devoir unifier par la mise en scène des lieux de tournage européens distincts. Dommage car les dialogues et certaines interactions entre le personnages sont intéressants (C'est beaucoup moins bien qu'Un Prophète qui avait pour lui une cohérence sans faille dans sa mise en scène faisant la part belle aux corps qui s'y affrontent, corps serrés de près par des cadrages cohérents avec l'univers carcéral)

Buster a dit…

Je n'aime pas du tout Un prophète, film que j'avais trouvé très complaisant, marqué par une espèce de surenchère dans les rapports de force, là Audiard s'intéresse quand même davantage à ses personnages. C'est pas le film de l'année, c'est sûr, ça manque peut-être d'ampleur pour un western mais j'aime bien justement cette relative modestie par rapport au genre, qui s'accorde avec la trajectoire "descendante" des deux frères, l'aspect désenchanté et le retour au bercail.

Strum a dit…

Je comprends votre point de vue mais personnallement je n'ai pas trouvé "modeste", ni efficace, cette façon de prendre le genre de biais en faisant régulièrement des essais de mise en scène pour voir ce qui va se passer (ralenti, regard caméra, drone, plans serrés, champ-contre-champ, caméra porté, plan séquence post-moderne qui arrive comme un cheveu sur la soupe à la fin après un premier cadrage fordien et donc purement classique, variations constantes de lumière, tout y passe et rien n'est uni) Après oui, il y a une certaine attention portée aux personnages, mais ils sont constamment abstraits du cadre. On peut discuter d'Un Prophète sur le fond mais au moins il y a un accord parfait et de bout en bout entre le discours, le fond et la mise en scène.

Buster a dit…

C'est vrai que la structure du film est plutôt lâche avec une mise en scène qui part un peu dans tous les sens, mais ça ne m'a pas heurté, il y a là une forme de liberté certes artificielle mais en accord, je trouve, avec le côté picaresque du récit, dans l'esprit du Cable Hogue de Peckinpah... C'est pour ça que je parle de post-western et non de western même tardif, car ici du western il reste surtout le cadre (et les clins d'oeil). C'est pour ça aussi que je ne tiens pas non plus à me faire trop l'avocat du film, que j'aime bien (surtout par rapport aux autres films d'Audiard) mais sans plus... :-)

mircea a dit…

Ce cinéma qui se regarde (Dumont) m'ennuie beaucoup.

Buster a dit…

#metoo.

Disons que Dumont se regarde regardant les "autres" qui le regardent... pour le spectateur, dans le genre jouissif, il y a mieux.

Anonyme a dit…

Pas mal du tout le Audiard. Une histoire d'individus pris dans des affaires familiales, de vengeance, d'argent...Je regrette que Jake Gyllenhaal n'ait pas un pus grand role, je le trouve tres doue.

Cet apres-midi j'ai vu Tully, realise par Jaon Reitman et c'est le meilleur ou deuxieme meilleur film que j'ai vu depuis le debut de l'annee. Je ne peux que vous le recommender. Ce film fait un excellent compagnon de La Belle et la Belle.
Ludo

Buster a dit…

Oui Tully on m'en avait dit du bien mais je l'ai raté à sa sortie et maintenant il n'est plus à l'affiche... Peut-être en dvd.