mercredi 19 septembre 2018

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Mademoiselle de Joncquières d'Emmanuel Mouret.

Amour et amitié.

Pas désagréable le dernier film de Mouret (un auteur que j'aime bien) mais un peu gêné aux entournures, comme engoncé dans son travail d'adaptation, et pour le coup en porte-à-faux par rapport à ce qu'il raconte, cette histoire de vengeance, d'une femme qui, découvrant que l'homme (connu pour être libertin) avec qui elle a noué une idylle ne l'aimait plus comme avant, s'arrange pour le rendre amoureux d'une jeune catin, laquelle, complice de la machination, se fait passer pour une dévote. C'est tiré de Diderot, un passage de Jacques le fataliste, déjà adapté par Bresson (et Cocteau) avec les Dames du bois de Boulogne... On serait tenté de comparer les deux films, mais ce n'est pas une bonne idée (toutefois meilleure que de vouloir comparer aux Liaisons dangereuses de Laclos-Hampton-Frears, qui évolue sur un autre registre, beaucoup plus cynique et retors). Le film de Mouret, lui, est assez fidèle au récit de Diderot. Chez Bresson, outre la transposition dans les années 40, le personnage central (Hélène/Maria Casarès) était plus ambigu, dégageant même une forme de perversité (cf. , le moment où Casarès révèle à son ex-amant - le très fade Paul Bernard - qu'il a épousé une grue), ce dont est totalement exempte Mme de La Pommeraye (Cécile de France). La cruauté que celle-ci manifeste à l'égard du marquis des Arcis (Edouard Baer) est proportionnelle à l'horrible trahison dont elle se sent victime: que l'homme qu'elle aime, qu'elle aurait dû épouser (elle est veuve), ait fini par se lasser de leur relation, comme avec les autres, même si cela a duré un peu plus longtemps. Sa vengeance est à la hauteur de cette cruelle vérité. Amour (trahi) et amitié (déçue)... Mouret est plus proche de Whit Stillman que de Bresson. Il aime la langue, ce qui suppose différents régimes de narration, avec de véritables points de tension. Or le film est étonnamment linéaire à ce niveau, comme si Mouret se contentait de nous retranscrire le récit de Diderot, à la manière de l'hôtesse qui dans le roman raconte l'histoire à Jacques et à son maître. Avec délectation, telle qu'elle apparaît chez Edouard Baer au jeu plutôt convaincant, mais sans qu'on y ressente les brûlures de la passion, ni le tourment vécu par Melle de Joncquières (dans le texte le maître reproche à l'hôtesse de ne pas suffisamment "dramatiser" son récit, qui permettrait par exemple de justifier la comédie à laquelle se prête si longtemps la jeune fille). Comme si Mouret filmait son histoire avec la même distance qu'un philosophe, loin de la fougue du romancier, loin aussi de l'élan du peintre (tiens au fait, saviez-vous que le célèbre Diderot de Fragonard n'était pas Diderot? - bah là, on peut dire que c'est pas du Fragonard, mais plutôt du Van Loo, qui d'ailleurs a peint Diderot, bien fait mais sans mystère), si loin que lorsque le marquis et la marquise s'embrassent, c'est filmé à des kilomètres, au point qu'on se demande si tout ça n'est pas que cérébral, à l'image de la scène des deux fauteuils devant l'étang (qui n'est pas dans le roman) ou encore de la nuit de noces non consommée avec la jeune femme (dans le roman, elle l'est), et que, dans le fond, le libertinage du marquis n'en est pas vraiment un, que lui est plutôt dans la quête de l'être aimé, multipliant les conquêtes dans ce seul but, ce que Mme de La Pommeraye va favoriser sans le vouloir. "L'insu-que-sait de l'une-bévue s'aile à mourre", comme aurait dit maître Jacques (et non son maître à Jacques), "l'insuccès de l'Unbewusste c'est l'amour", c'est là Mouret, aurions-nous aimé surenchérir, pour qualifier le comportement du marquis, humiliant par son détachement celle qui l'aime, sans même s'en rendre compte, et en retour le désir violent chez la femme d'humilier celui qui l'a humiliée... mais ça ne colle pas vraiment. Puisque tout ici semble guider par la raison, conférant son aspect transi au récit, au dépens d'un cœur rendu complètement sec, l'envie d'apporter un autre éclairage, toujours féministe mais plus contemporain, en résonance avec les mouvements actuels contre le harcèlement sexuel, était tentante et Mouret n'y a pas résisté, sauf que le récit se suffisait à lui-même. Pourquoi nous le préciser de façon si maladroite, au détour d'une réplique, qui plus est à la fin du film? Tout ce que Mouret rajoute au texte de Diderot, ou qu'il corrige, affaiblit le film. Je ne parle pas du nom de la demoiselle, qui dans le roman s'appelle Duquesnoy, parce que "Mademoiselle Duquesnoy" ça faisait un peu trop Chatiliez (hé hé), mais de la fin proprement dite. A l'instar de Jacques et de son maître, le lecteur de l'époque (comme ici le spectateur) pouvait trouver excessive, trop cruelle, sinon détestable, la machination ourdie par Mme de La Pommeraye. Ce à quoi Diderot répondait lui-même en interpelant le lecteur, défendant aussi bien la vengeance de La Pommeraye que les silences mensongers de la jeune Duquesnoy. Au nom de la vertu des femmes, qu'on ne saurait bafouer. C'est ce plaidoyer final que Mouret a résumé en faisant dire à Cécile de France que ce qu'elle a fait ce n'est pas que pour elle mais pour toutes les femmes que l'homme humilie, n'allant pas toutefois jusqu'à faire sienne la dernière phrase de Diderot: "et j'approuverais fort une loi qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme: l'homme commun aux femmes communes." Reste que Mouret a conservé textuellement l'essentiel, le plus beau du récit: l'imploration de la jeune femme, suppliant le marquis de la pardonner, même s'il faut du temps, le temps qu'il faudra pour lui prouver son honnêteté ("Marquez-moi le recoin obscur de votre maison où vous permettez que j’habite; j’y resterai sans murmure"). Beau mais là encore sans véritable transport, contrairement à ce qu'apportait Elina Labourdette dans les derniers plans des Dames..., point d'orgue du film. Oui mais non, j'avais dit qu'il ne fallait pas comparer au Bresson.

8 commentaires:

Anonyme a dit…

En résumé, si on ne connaît pas le Bresson, il n'est pas si mal le Mouret :)

Buster a dit…

Oui mais non :-)

Strum a dit…

Bonjour Buster. J'aime bien votre texte parce que j'aime toujours les analyses d'un film à partir du livre qui l'inspire. Mais je pense que j'ai davantage aimé le film que vous. J'y ai trouvé un partage équitable entre les deux personnages. Comme vous l'avez noté, la Madame de la Pommeraye de Mouret est plus émouvante que celle de Bresson, qui est un peu raide. C'est parce que chez Mouret elle est toujours amoureuse, alors qu'elle est consommée par la haine chez Bresson, lequel était moins sensible aux affaire de coeur que Mouret à mon avis. Quant au discours sur la vengeance d'une femme, on le trouve déjà chez Diderot où elle parlait de "corriger les hommes"(et a fortiori chez la Madame de Merteuil de Laclos qui veut "venger son sexe"). Je ne suis donc pas sûr du rapport avec "metoo" puisqu'ici l'homme ne commet aucune mauvaise action (après tout, c'est elle qui initie la rupture et quant à sa vengeance, elle est ignoble surtout le traitement réservé aux prostituées, simple instrument) ; il a d'ailleurs in fine le beau rôle. A cet égard, Mouret apporte quelque chose au récit que ni Diderot ni Bresson ne font de mémoire : il insiste sur la recherche vertueuse par le Marquis de l'amour et de son lien avec la nature via le principe d'harmonie (d'où les plans de nature du film je pense). Ma critique du film chez moi.

Buster a dit…

Salut Strum,
Il y a quand même cette idée de l'homme libertin qui humilie la femme en l'abandonnant après l'avoir séduite, ce que condamne Diderot dans le roman... Certes il s'avère après coup que le marquis n'était peut-être pas un vrai libertin, mais pour Mme de La Pommeraye il s'est comporté comme tel et vouloir le lui faire payer au nom de toutes les femmes victimes de ce type d'homme, comme elle le dit à la fin (ce qui n'est pas dans le roman) fait forcément écho au mouvement "metoo". On peut même aller plus loin. En cherchant à humilier à son tour le marquis, non pas en dénonçant son libertinage, puisque de notoriété publique, mais en le poussant à épouser une jeune fille qui se révèle être une prostituée, ce qui fait de lui la risée du Tout-Paris, elle agit un peu comme celle aujourd'hui qui en "balançant" le nom de celui qui l'a agressée l'expose à l'opprobre...

Strum a dit…

Il serait quand même singulier que soit dans la mouvance "metoo' un film où l'homme a le beau rôle et où la femme est odieuse (même si on peut aussi avoir de la compassion pour elle). Le Marquis de Mouret a plus que celui de Diderot le goût de l'absolu puisqu'il recherche l'amour et la vertu. Ce n'est pas un vrai libertin. Il n'a ni violé, ni trompé Mme de la Pommeraye : comme l'attestent les dialogues et le plan de l'arbre qui a grandi, il reste avec elle plusieurs années. En outre, c'est elle qui prend l'initiative de la rupture par orgueil (certes, elle lui tend un piège, mais n'empêche) Lorsqu'il épouse Melle de la Joncquières, à l'inverse du Marquis de Diderot, il ne consomme pas le mariage, toujours à cause de son goût pour la vertu. L'idée de l'humiliation publique est déjà implicite chez Diderot, où Mme de la Pommeraie déclare aussi "si les autres femmes s'estimaient assez pour éprouver mon ressentiment, vos semblables seraient moins communs". Certes, Mouret en rajoute sur la vengeance des femmes et l'humiliation publique (laquelle n'a d'ailleurs pas l'air de troubler outre mesure le Marquis, lequel affirme qu'il n'a "pas les idées des hommes de son temps", un autre bon point pour lui), mais ce qu'il ajoute ressemble si fort aux propos de la Marquise de Merteuil parlant de "venger son sexe" que j'ai davantage pensé aux Liaisons Dangereuses (contemporain de la publication de Jacques Le Fataliste) qu'à metoo à cet instant.

Buster a dit…

Je vois ce que vous voulez dire... mais c’est comme dans le roman, si la vengeance de La Pommeraye paraît démesurée par rapport au forfait, c'est parce qu'on le vit de l'extérieur, c'est ce que dit Diderot au lecteur: qui n'a pas ressenti un tel sentiment d'humiliation ne peut comprendre la réaction de la femme, qui est dans la "haine" au sens d'un amour retourné, réaction d'autant plus violente que l'amour était profond. Le film de Mouret se limite à ça alors que Bresson allait plus loin avec Maria Casarès qui dans sa vengeance révélait le côté "illimité de la jouissance féminine"... Là non, c'est plus basique et pour le coup moins riche, la femme fait payer au marquis le comportement des vrais libertins ce que lui n’est peut-être pas ou n’est plus, car c’est aussi la pureté d’âme de la jeune fille qui peut l’avoir converti, mais qu’on ne découvre qu’à la fin (pas Mme de la P. que le film laisse, via le mensonge de son amie, dans l'illusion que sa vengeance a réussi comme elle le voulait: le marquis est dorénavant seul pour longtemps, fin rajoutée qui elle fait plus écho en effet aux Liaisons dangereuses). Jusque-là le désir du marquis pour la jeune fille, décuplé par le fait qu'elle lui résiste, était parfaitement compatible avec l'attitude d'un libertin, sauf que lui ne collectionnait pas les femmes comme on constitue un tableau de chasse, il s'en détachait non pas après les avoir possédées mais quand il commençait à s'ennuyer. Après le rapprochement ou non à "metoo' n'est pas l'essentiel. Ce que je reproche surtout au film c'est son côté un peu trop livresque...

Melaine Meunier a dit…

Je suis très surpris par votre texte car j'ai l'impression n'avoir, sous certains aspects, pas vu le même film. Je pense notamment aux moments où vous parlez de cérébralité, opposant le regard distant de Mouret à la fougue d'un romancier ou à l'élan d'un peintre. Je suis allé voir le film deux fois, et deux fois il m'a semblé au contraire fougueux, vigoureux, pleinement du côté des sentiments et guidé par une musique solaire, chaleureuse (et toujours emprunte d'une coquetterie amusée) qui est celle de tous les films de Mouret... Il faut voir Edouard Baer débouler dans la maison de son amie vengeresse : défroqué, déboussolé, emporté par ce désir obsédant qui l'emmène bien loin de toute raison. Il n'est plus alors qu'un corps affaissé, consommé par la passion... Je le trouve sublime et bouleversant.

Quant à la scène finale que vous trouvez maladroite, elle est encore scène de sentiments, témoignage de l'attention portée par le cinéaste à son personnage (celui de Cécile de France, mais aussi celui de Laure Calamy, qui a droit à son moment de fiction), dont la machination ne peut être envisagée que comme le résultat d'une brisure enfin révélée, qui courait théoriquement depuis le début mais qui ne se trouve pleinement incarné que lors de ce champ/contre-champ final. Il est profondément émouvant de la voir la nuque à nue, hors de toute maîtrise, à tenter de lutter quand même une dernière fois, histoire de boucler le film qu'elle a mené et qui s'est (bien) terminé sans elle, comme si elle voulait encore faire croire à une comédie à laquelle elle-même ne croit plus (la partie est terminée et c'est elle qui a perdu). Ce sursaut d'orgueil ténu dans un moment d'extrême fragilité a quelque chose de déchirant.

Buster a dit…

Visiblement nous n’avons pas vu le même film, du moins on ne l’a pas ressenti de la même façon. Je suis peut-être un peu trop sévère mais c’est à la hauteur de ma déception pour un film que j’espérais plus féroce compte tenu de son sujet... la machination fomentée par Mme de La P. est d’une autre taille que les intrigues habituelles qui font le cinéma de Mouret, un cinéma que j’aime bien d’ailleurs mais qui là manque quand même de caractère (si on compare par exemple non pas au Bresson mais plus simplement au Love & friendship de Stillman). Alors oui les acteurs sont excellents, Baer est brillant, de France ne démérite pas, on peut pointer ici et là quelques scènes qui ressortent du lot, tout ça est agréable, mais pour ce qui est des qualificatifs que vous utilisez, "sublime" "bouleversant" "déchirant"... non je n’ai rien ressenti de tel.