samedi 21 juillet 2018

[...]

Machronique (été 2018).

Maintenant que la Coupe du monde est finie...

[16-07-18]

C'est décidé, durant l'été je relis tout Modiano. Dans l'ordre. 

Juiverie: Modiano en 1967 (il a soi-disant 20 ans, en fait 22, 20 ans c'est l'âge qu'aurait eu son frère Rudy, mort dix ans plutôt et à qui le roman est dédié - la "place de l'étoile" c'est aussi la place du frère).

"Juin 1940. Je quitte la petite bande de Je suis partout en regrettant nos rendez-vous place Denfert-Rochereau. Je me suis lassé du journalisme et caresse des ambitions politiques. J'ai pris la résolution d'être un juif collaborateur. Je me lance d'abord dans la collaboration mondaine: je participe aux thés de la Propaganda-Staffel, aux dîners de Jean Luchaire, aux soupers de la rue Lauriston, et cultive soigneusement l'amitié de Brinon. J'évite Céline et Drieu la Rochelle, trop enjuivés pour mon goût. Je deviens bientôt indispensable; je suis le seul juif, le bon juif de la Collabo. Luchaire me fait connaître Abetz. Nous convenons d'un rendez-vous. Je lui pose mes conditions; je veux 1° remplacer au commissariat des Questions juives Darquier de Pellepoix, cet ignoble petit Français; 2° jouir d'une entière liberté d'action. Il me semble absurde de supprimer 500000 juifs français. Abetz paraît vivement intéressé, mais ne donne pas suite à mes propositions. Je demeure pourtant en excellents termes avec lui et Stülpnagel. Ils me conseillent de m'adresser à Doriot ou à Déat. Doriot ne me plaît pas beaucoup à cause de son passé communiste et de ses bretelles. Je flaire en Déat l'instituteur radical-socialiste. Un nouveau venu m'impressionne par son béret. Je veux parler de Jo Darnand. Chaque antisémite a son "bon juif": Jo Darnand est mon bon Français d'image d'Epinal "avec sa face de guerrier qui interroge la plaine". Je deviens son bras droit et noue à la milice de solides amitiés: ces garçons bleu marine ont du bon, croyez-moi.
L'été 1944, après diverses opérations menées dans le Vercors, nous nous réfugions à Sigmaringen avec nos francs-gardes. En décembre, lors de l'offensive von Rundstedt, je me fais abattre par un G.I. nommé Lévy qui me ressemble comme un frère." (Patrick Modiano, La place de l'étoile, 1968)

[17-07-18] 

J'ai passé la soirée "au poste": Dupieux c'est mieux que Dumont. (je dis ça pour le plaisir de l'allitération mais pas que)

Vertige: "Un matin, profitant de mon absence, Tania se tranche les veines. Pourtant, je cache avec soin mes lames de rasoir. J'éprouve en effet un curieux vertige quand mon regard rencontre ces petits objets métalliques: j'ai envie de les avaler." (Patrick Modiano, La place de l'étoile)

[18-07-18]

J'écoute de vieux Marie Möör, c'est beau.



Marie Möör, Beau masque, 1988 [+ Pretty day, La note bleue, Je veux...]

Vu Paul Sanchez est revenu!

Le loup, le renard et la tortue.

Ça commence par une histoire de Porsche et de pipe avec Johnny Depp et ça finit par... bah non, je le dirai pas. Le dernier Mazuy vaut le détour comme on dit dans les guides de voyage, et le détour ici c'est le rocher de Roquebrune et ses grottes troglodytes (un ermite y vit je crois) qui donnent au film une coloration western (tendance Dwan), sauf qu'il n'y a pas de chevaux, pas de vaches non plus, bien qu'on soit chez Mazuy, juste des cowboys (les gars du GIGN) et une petite tortue d'Hermann (je suppose, j'en ai jamais vue), une habituée du coin, dont s'occupe Marion (Zita Hanrot), la gendarmette, qui avec son gilet pare-balles ressemble, elle, à une tortue Ninja. Mais bon, je m'égare, la tortue ne joue aucun rôle, même si Marion est du genre "longue à la détente", comme lui rappelle son chef, personnage mockyen, qui se voudrait, lui en revanche, rusé comme un renard. Cela dit, le renard ne joue aucun rôle non plus. L'animal ici est une sorte de loup blessé, le dénommé Paul Sanchez (Laurent Lafitte), un homme en cavale qui serait revenu dans la région, dix ans après avoir massacré sa famille (on pense à quelques faits divers récents), un meurtrier qui fascine tout le monde, à commencer par notre gendarmette, bien décidée à l'arrêter.
Au départ, le retour de Sanchez c'est une rumeur, de celles qui alimentent les journaux (en l'occurrence Var matin) et les chaînes d'information (BFM évidemment), mais qui finit par prendre corps. Le film part moyen, la voix off est assez pénible, elle reviendra à la fin, pas plus heureuse, comme pour mettre les points sur les i, d'un récit qui n'en a pas besoin, tout cet aspect "médiatique" est un peu trop convenu... Mettre les points sur les i, c'est aussi ce qu'on peut reprocher au jeu de Lafitte dont le regard halluciné au début du film, pour signifier qu'il y a quelque chose qui cloche dans le personnage, rend l'ouverture franchement mastoc (il faut en plus se dégager de l'image parasitante que constitue le personnage de violeur incarné par l'acteur dans le film de Verhoeven)... Mais peu importe, ce ne sont que des détails, d'autant qu'un autre "détail" (la femme venue déclarer en pleurs la disparition de son mari au commissariat) se révèle autrement plus génial, par la façon dont il est introduit dans le récit. C'est d'ailleurs la force du film, la façon dont Mazuy construit son film, sa manière de le rythmer, à nulle autre pareille, à coups de tambour et de trompette (c'est John Cale qui a composé la musique, aux accents morriconiens), toujours le western, mais un western à la Stévenin, par sa géographie, son rapport à la France d'aujourd'hui, ses ruptures de ton, ce côté fracassant qui voit les scènes s'entrechoquer... sauf qu'il y a ce regard, à la fois acéré et doux, qui n'appartient qu'à Mazuy et fait de son Paul Sanchez une œuvre aussi détonante qu'étonnante, à la fois tendre et cruelle, comique et tragique, comme peut l'être une tortue sur le dos, qui avait donc bien un rôle à jouer...

[19-07-18]

L'affaire Benalla, le collaborateur de Macron qui s'est déguisé en flic le 1er mai pour distribuer non pas du muguet mais des marrons, on a là tout ce qui faut pour occuper l'été, pas besoin de... marronniers.

Kaléidoscope: "Mon père portait un complet d'alpaga bleu Nil, une chemise à rayures vertes, une cravate rouge et des chaussures d'astrakan." (Patrick Modiano, La place de l'étoile)

Albert Modiano... "rastaquouère paré de criardes couleurs" comme disait Robert Desnos à propos de son perroquet. Je pense aussi à certains personnages d'Hergé.

[20-07-18]

Alexandre Benalla, aka "Bazooka" aka "La Praline" aka "Belle Châtaigne"...

Où ça t'as dit? - A la Contrescarpe. Cf. Les Barbouzes de Lautner.

[21-07-18]

C'est été je relis Modiano... et je regarde la saison 3 de Twin Peaks.

"un grand trou aux parois à pic s'ouvrait immédiatement au-dessous, dans lequel K... s'enfonça, renforcé sur le dos par un léger courant." (Franz Kafka, Un rêve) 

Twin Peaks le retour. Les vortex et autres failles spatio-temporelles c'est pas mon truc, les histoires de doppelgänger pas trop non plus, mais le nonsense lynchien, "l'absurde mystère des forces étranges de l'existence", comme dit Albert (l'agent du FBI, pas Einstein), là oui, ça me plaît bien...

(plaisir aussi de retrouver Andy et Lucy - Laurel et Pas hardie - dans le bureau du shérif Truman)

[22-07-18]

"Qu'est-ce qui pourrait être extraordinaire? Je n'arrive pas à penser que quelque chose pourrait être extraordinaire. On se couperait le bras devant moi et le sang coulerait que je penserais: "Le sang coule" - ce qui n'est autre que la conséquence logique de l'action "se couper le bras". Quant aux motifs présidant à cette action, ils seraient compréhensibles ou confus, ou même il n'y en aurait pas, mais cela n'aurait encore rien d'extraordinaire. Vraiment, qu'est-ce qui peut sortir de l'ordinaire? En sortir définitivement? Peut-être pas les choses, ni les actes des gens - peut-être tout de même mais uniquement les gens, quand ils sont au repos ou ne font rien. Une femme de profil peut être extraordinaire. Les gens à leur insu le sont parfois. L'extraordinaire est le rassurant. Le sentiment donné d'une existence." (Frédéric Berthet, Journal de Trêve, p. 317)

Je pense à Ozu.


Le Goût du saké (1962).

[23-07-18]

Cette histoire de vêtements bariolés que portait le père de Modiano m'a rappelé aussi autre chose, quelqu'un d'autre... j'ai cherché, je ne trouvais pas et puis... eurêka, la lumière a jailli: Sacha Guitry!... lorsqu'il fut arrêté à la Libération, le matin du 23 août 1944, et dut se rendre à pied, en pyjama, à la mairie du 7e arrondissement. La description, on la trouve dans 60 jours de prison:

"Mon pyjama se compose, en effet, d'un pantalon jaune citron et d'une chemise à larges fleurs multicolores. Je suis coiffé d'un panama exorbitant, et quant à mes pieds, qui sont nus, ils sont chaussés de mules de crocodile vert-jade.

[25-07-18]

Stand-up.

Alexandre Benalla n'a jamais détenu les codes nucléaires.
Alexandre Benalla n'a jamais occupé un appartement de 300 m2 à l'Alma.
Alexandre Benalla n'a jamais gagné 10000 euros.
Alexandre Benalla lui non plus n'a jamais été mon amant.

Macron assume: "le seul responsable de ces vannes, c'est moi... s'ils veulent un responsable, il est devant vous, qu'ils viennent le chercher... je suis tous les soirs au Paname Art Café."

[26-07-18]

"Plus tard, il me présente Mouloud et Mustapha, ses deux hommes de main.
- Ils seront à votre disposition, me dit-il. Je vous les enverrai dès que vous me le demanderez. On ne sait jamais avec les Aryennes. Quelquefois il faut se montrer violent. Mouloud et Mustapha n'ont pas leur égal pour rendre dociles les esprits les plus indisciplinés - anciens Waffen S.S. de la Légion nord-africaine. Je les ai connus chez Bonny et Lafont, rue Lauriston, du temps où j'étais le secrétaire de Joanovici. Des types épatants. Vous verrez!
Mouloud et Mustapha se ressemblent comme deux jumeaux. Même visage couturé. Même nez cassé. Même rictus inquiétant. Ils me témoignent tout de suite la plus vive amabilité. (...)
Le lac d'Annecy est romantique mais un jeune homme qui travaille dans la traite des blanches évitera de pareilles pensées." (Patrick Modiano, La place de l'étoile)

Patrick Modiano, le plus grand écrivain français: "Un mètre quatre-vingt-dix-sept, dix-huit, dix-neuf, deux mètres?"

[27-07-18]

Benalla était allé à la manif en tant qu’observateur, c’était chaud, les CRS en prenaient plein la gueule et il a pété les plombs. C’est ce qu’il a dit, du moins au début, lors de sa garde à vue. Les deux jeunes qu’il a molestés place de la Contrescarpe étaient là eux aussi en tant qu’observateurs, venus assister à une manifestation pour voir à quoi ressemblait une charge de CRS, et en même temps participer à l’apéro post-manif organisé par le comité d’action interlycéen... c’était chaud, "une charge de CRS leur est tombée dessus et ils ont eu une réaction sanguine: lui, a lancé une carafe d’eau sur les forces de l’ordre, elle, ne se souvient plus très bien, mais c’était un objet qui se trouvait sous la main." C’est ce qu’a dit leur avocat. Moralité: "observer" est une pratique dangereuse, le risque est grand de vous identifier à ceux que vous observez, là des flics en train de charger, là des manifestants venus pour en découdre...
Bon, trêve de plaisanterie, c’est quoi l’affaire Benalla? Pas le scandale du siècle, pas non plus une "tempête dans un verre d’eau", comme dit Macron... juste un beau merdier arrivé en plein été. Et qui ne va pas en s’arrangeant. Entre ceux qui veulent clore l’affaire au plus vite et ceux qui, au contraire, veulent la faire durer au maximum, dans l’espoir de faire tomber Macron, lequel, lui de son côté, joue les fanfarons... bref le cirque habituel, avec ces persiflages, ces coups de gueules et autres portes qui claquent, le même qui se joue chaque semaine dans les rangs de l’Assemblée. Sans intérêt. A l’inverse, ce que dit Benalla dans l’interview du Monde, c’est pas de la langue de bois, c’est pas de la basse politique, il y a un parler vrai, qui en dit beaucoup plus que tout ce qui a été dit jusque-là par les différents auditionnés, ceux de la commission d’enquête, sur les mécanismes du pouvoir - en l’occurrence macronien, mais gageons que ce serait pareil ailleurs, sous une autre forme peut-être, le pouvoir macronien semblant faire preuve dans ce domaine d'une certaine atypie, qui tend à dérégler le système -, parce qu’il n’y a pas plus beau panier de crabes que dans les hautes sphères du pouvoir, quel qu'il soit, c’est ce que l’affaire Benalla vient à nous rappeler, à défaut de le révéler. En cela elle est salutaire. Pour le reste...

Contes de juillet, les deux petits contes, vert et rouge, de Guillaume Brac, j'aime beaucoup... mais il fait trop chaud pour en parler, je verrai ça plus tard.

[28-07-18]

Disneyland, mon vieux pays natal. A l'époque j'avais bien aimé - j'avais même écrit un truc dessus (un peu trop chiadé, à l'image du film) -, aujourd'hui je ne sais pas...

La caverne.

L’ouverture est éloquente. Au début du film, présenté comme un voyage (mental) dans le pays de l’enfance qu’est Disneyland, l’auteur nous raconte l’histoire du joueur de flûte de Hamelin, plaçant d’emblée le film sous le signe de l’envoûtement. Or l’envoûtement, ainsi que le révèle l’histoire, a toujours deux faces: une sombre, terrifiante, symbolisée par les rats de la légende, et une lumineuse, attrayante, figurée par les enfants, disparus dans la caverne. Dans cette courte séquence à l’image instable, crépusculaire, on perçoit les contours d’une forêt, lieu mythique par excellence, et, en dressant l’oreille, une succession de petits craquements dont on ne peut préciser l’origine: est-ce un défaut technique, un rat en train de ronger un câble, ou le crépitement d’un feu? Peu importe, puisqu’il s’agit d’un son "acousmatique", de ce type de son qui joue sur l’ambiguïté de sa source autant que sur sa forme; qui, surtout, joue avec les archétypes par sa capacité à convoquer l’imaginaire, à l’image des contes pour enfants. Serions-nous déjà au cœur de la fiction? Pas exactement. La séquence se trouve encadrée par le bruit assourdissant d’un train, bruit parfaitement réel, presque surréel, du train qui ouvre le film, fonçant sur nous à toute allure. Il est difficile de ne pas y voir une réplique du premier film de "terreur" de l’histoire du cinéma - la gare de Marne-la-Vallée serait en quelque sorte celle de La Ciotat -, d’autant que la peur et l’émerveillement, qui caractérisent l’envoûtement et le monde de l’enfance, touchent évidemment à la nature même du cinéma. Mais l’intérêt est ailleurs. En encadrant par deux blocs sonores, hautement identifiables, des petits sons énigmatiques, à la limite de la perception, Des Pallières situe d’entrée les enjeux: dépasser la trivialité du réalisme (en l’occurrence sonore) pour accéder à la caverne acousmatique et, par là-même, faire - poétiquement - l’expérience d’un nouvel espace dans lequel la matière sonore serait comme travaillée à l’état brut, sans médiation. Le son serait ainsi saisi immédiatement dans une sorte de perception "sauvage", pré-analytique, permettant au spectateur de s’immerger directement dans le bain "archétypal" des images.
L'affaire n'est pas mince. Pour cela, il faut emprunter un long tunnel, celui, tortueux, représenté par les montagnes russes. Digne des meilleurs romans de science-fiction - la SF n’étant qu’une forme modernisée du conte -, la traversée reproduit l’expérience de H.G. Wells qui en 1895 (ce n’est pas un hasard) inaugurait sa machine à explorer le temps et comparait alors le voyage dans le temps à un passage sur des montagnes russes. Aux images stroboscopiques du narrateur (Des Pallières lui-même), expérimentant à son tour la "machine", répondent ses pensées, exprimées à voix haute, une voix de cosmonaute qui semble avoir été enregistrée live (on entend les bruits du scenic railway et des cris d’enfants) comme s’il s’agissait du dernier tremplin (réel) avant la plongée (imaginaire) dans l’enfance. A la fin de la séquence, nous sommes dans la caverne. Du moins est-on suffisamment près pour pouvoir entendre ce qu'il s’y passe. Car cette caverne - on s’en doutait - n’est pas vide. C’est pourquoi les sons y résonnent moins qu’à l’extérieur où les bruits sont toujours grossis chez Des Pallières. Mais qu’est-ce qu’on entend exactement? Le support musical de ce qui nous est raconté? Un écho lointain de ce qui nous est montré? Ou de pures cocasseries sonores, à l’image des questions absurdes, carrolliennes, qui accueillent, par la voix d’un logiciel, les visiteurs du parc? On ne saurait répondre. Par contre, on sait très bien ce qui les fait tenir ensemble ces petits fragments sonores. Car au-delà de leur hétérogénéité apparente, ils participent tous d’un même mouvement. Disneyland est traversé par un profond sentiment de tristesse que les créations sonores de Wheeler viennent littéralement transfigurer. D’abord par les distorsions de la voix off, cet effet de glitch qui modifie la voix, celle-ci passant indifféremment de l’échelle moyenne (la voix de Des Pallières) à une position plus basse (la voix grave et ralentie de Dingo, la voix "rauque et enfumée, sombre, métallique" de l’inconnue du Molly Brown) ou au contraire plus haute (la voix aiguë et accélérée de Mickey, la voix de synthèse - on croirait entendre Jeanne Moreau! - qui introduit les différents récits), autant de voix, trompeuses (puisqu’en fait il n’y en a qu’une, celle du réalisateur), visant à peupler le plus richement possible la caverne. Ensuite par les paysages sonores proprement dits, où se succèdent, au gré des récits, hoots (les revendications de Dingo à la direction pour améliorer les costumes), tam-tam (une petite aveugle au milieu de la grande parade), carillon et boîte à musique (une nouvelle de Kipling où l’on guérit du cancer), splashing - on pense à certains morceaux electro-dub de Pole ou de Lena - et marche d’allure purcellienne (le portrait ému de quelques pensionnaires), grincement d’un bateau à aubes (un suicide raté sur le Mississippi), drones (la mort en rêve de Mickey, redevenu une vraie souris), cris d’oiseaux et autres quacking (des vrais cygnes et des vrais canards), et, pour finir, une petite musique élégiaque sur laquelle l’auteur nous révèle, outre sa nature idéaliste, que l’enfance existe bien - via Disneyland - puisqu’il y croit, ce qui ne veut pas dire qu’elle existe réellement puisqu’il n’en a aucun souvenir. Où il apparaît finalement que les sons dans Disneyland jouent surtout un rôle euphémisant, donnant à la caverne l’image d’un contenant ambivalent, à la fois sépulcral et maternel, et au mouvement du film, "spéléologique", le pouvoir de faire remonter quelques bribes de l’enfance, de les faire surgir, hic et nunc, à la surface du film comme autant de brèches mélancoliques: terribles et merveilleuses.

Twin Peaks: the return. Kyle MacLachlan dans le rôle de Dougie Jones: joie pure, comme dirait l'autre.

[29-07-18]




Les Compagnons de Jéhu (1966, premier épisode). Tiens c'est marrant, Georges Claisse (Alfred de Barjols, un jeune royaliste qui admire les Compagnons et leur chef Morgan), il ressemble à Macron... C'est .

Extrait du dialogue:
Bonaparte (voyageant incognito): Je suis sûr que le citoyen ne songe pas à dire que le général Bonaparte est un voleur.
Barjols: Moi non, mais un proverbe italien le dit pour moi.
Bonaparte: Voyons le proverbe.
Barjols: "Tutti Francesi non sono ladroni ma buona parte."
Bonaparte: Ce qui signifie?
Barjols: "Tous les Français ne sont pas des voleurs..."
Bonaparte: Mais une bonne partie.
Barjols: Mais Buonaparté.

[30-07-18]

Pas encore vu Zama de Lucrecia Martel, mais lu un très beau texte sur le roman d'Antonio di Benedetto.

[02-08-18]

Tous les garçons s’appellent Patrick.

Tout le monde connaît la formule, on s’en souvient même souvent, qu’il s’agissait du titre d’un film, sans doute en noir et blanc, à l’époque de la Nouvelle Vague, au début des années 1960... Etait-ce alors Truffaut? Plutôt Godard, oui, qui dirigeait Jean-Claude Brialy dans un court-métrage comme il s’en tourna pas mal en cette période. Ai-je vu ces images? Je crois pouvoir dire que oui, mais la mémoire est fausse, bien sûr, filtrée par des calques de couleurs diverses, et d’abord la jeunesse qui jaunit, lentement. Je ne sais plus quand, comment, je vérifie et je m’aperçois que ce sont encore les années cinquante (1958) et que le titre véritable n’est pas Tous les garçons s’appellent Patrick, mais Charlotte et Véronique, le scénario vient d’Eric Rohmer (de son vrai nom Maurice Schérer), les deux actrices s’appellent Nicole Berger et Anne Colette. Peut-être est-ce pour cela qu’une confusion reste possible, vite dissipée, avec Antoine et Colette, le bref et premier Doinel de Truffaut, en 1962, où apparaît Marie-France Pisier, dont il est émouvant d’écrire maintenant le nom. Pour moi, Patrick et un prénom des années 1960, et je me souviens d’un voisin d’enfance, né dans ces années-là, qui s’appelait presque Patrick Modiano: quelque chose comme Patrick Madiani, ou Madioni, garçon maigre, mauvais élève et fils unique, élevé par sa grand-mère et qui finit, paraît-il, dans l’amour exclusif des voitures (la dernière fois que j’entendis parler de lui, il conduisait, me dit-on, un modèle anglais rare en France et de toute beauté, peut-être une Bentley, de couleur noire, ou bleu nuit). Charlotte et Véronique, sous-titré donc Tous les garçons s’appellent Patrick, fut présenté en 1964, plus de six ans après son tournage, au London film Festival. Le Londres exact d’un roman de Modiano (Patrick). Du plus loin de l’oubli.
Un film dont le titre n’est pas celui que l’on croit, qui évoque les sixties mais date des années cinquante, et ramène à Londres en parlant de la seule jeunesse de Paris: il y a du jeu, du faux, c’est déjà du Modiano. Ses livres, tout le monde aussi sait cela, sont un mélange singulier de maniaquerie et de filoutage (qu’en est-il par exemple de la marque de cette voiture, un modèle elliptique, mystérieux, bleu marine, que conduit Gisèle, d’abord maladroitement, dans Un cirque passe?). Dès lors, la tentation peut être grande de mener l’enquête: on cherche, on comble, on corrige, on se dit même qu’on élucide... Et bien sûr on finit par trouver que tous les garçons ne s’appellent pas Patrick: ce ne serait là que le deuxième prénom de Jean Modiano. Quelle importance? Et quelle imposture: se faire privé, quand on est seulement lecteur! Cela suffit bien. Les explications des romans de Modiano, surtout biographiques, ressemblent à des dénonciations: elles déçoivent. Lire n’est pas déjouer un complot, ni lever des malentendus; c’est accepter plutôt les bâillements, les bégaiements de la fiction, et l’ébahissement du brouillard qui s’installe, forcément d’un livre à l’autre. A quoi bon classer les échos, chasser les trucs? Les romans qui bout à bout font une œuvre sont saturés de substitutions, farcis de mensonges, voire de vols qualifiés (c’est la noblesse du filou, l’écrivain). Parfois les livres se pillent entre eux, et comme il est absurde, alors, de vouloir y mener quelque opération de police! Ce sont encore les mêmes scènes, déplacées dans un quartier voisin, rejouées sous d’autres noms, des identités provisoires, d’emprunt. Soyons simple: il me semble penser à mon propre passé, quand je pense aux romans de Modiano. Un même désordre de dates, de noms et de lieux, une sorte de rêve en trois dimensions, failles et obsessions, mémoire imaginaire d’un pays perdu, sans cesse revisité. (Fabrice Gabriel)

[03-08-18]

Le mec carré... c'est vrai qu'il avait les mâchoires carrées, Leo McCarey, certaines idées aussi (qui touchent aux valeurs américaines et à leurs racines spirituelles), mais le carré de McCarey c'est autre chose, une sorte de figure secrète, cachée dans ses films, du burlesque (et sa géométrie) au mélo (et son harmonie), Laurelle et lui Hardy, en passant par toutes ces comédies "entre-deux", entre un homme et une femme, une mère et son fils, l'église et le monde, l'ancien et le nouveau... figure qui aurait à voir avec la perfection, comme un carré parfait, parce qu'il y croyait, que les composantes étaient là, qu'il les avait réunies, pour qu'il en soit ainsi. McCarey était aussi un musicien.

[06-08-18]

Double jeu.

"Relisant cette nuit-là L'Anthologie des traîtres, d'Alcibiade au capitaine Dreyfus, il m'a semblé qu'après-tout, le double jeu et - pourquoi pas? - la trahison convenaient à mon caractère espiègle. Pas assez de force d'âme pour me ranger du côté des héros. Trop de nonchalance et de distraction pour faire un vrai salaud. Par contre, de la souplesse, le goût du mouvement et une évidente gentillesse." (Patrick Modiano, La ronde de nuit, 1969)

[12-08-18]

Pour Jakob Ingebritsen, le jeune Norvégien, même pas 18 ans et double champion d’Europe (1500 et 5000m), la question est de savoir si au niveau mondial il arrivera à s’imposer, notamment face aux coureurs africains. Rien n’est sûr, mais bon, faire déjà ce qu’il fait à son âge est proprement stupéfiant. Ça me rappelle Jim Ryun, le plus grand coureur de demi-fond des années 60 - moins de 4 minutes sur le mile à 17 ans, record du monde du 1500m à 20 ans - même si l’Américain ne fut jamais champion olympique, victime à Mexico de Keino, de l’altitude et des séquelles d’une mononucléose, puis à Munich d’une chute (oui je sais, ça fait beaucoup). En tous les cas, avec ses deux frères aînés, Henrik et Filip, auxquels il a succédé en même temps qu’il les dépassait, Jakob Ingebritsen, à défaut de devenir le nouveau Jim Ryun, a tout déjà du kenyan blanc.



[13-08-18]

Et maintenant Duplantis, 18 ans, le nouveau Mozart de la perche!

lundi 16 juillet 2018

L'heure magique




On refait le match.

Il y avait eu le but fantastique de Pavard () et le doublé de Mbappé ( et ), après son rush du début (), tout ça contre l’Argentine, les buts de la tête de Varane () et Umtiti (là), contre respectivement l’Uruguay et la Belgique, sans oublier les coups de pied arrêtés (penalties, coups francs et autres corners) de Griezmann et les parades de Lloris (comme celle-là). Et puis il y a eu la finale, contre la Croatie, complètement surréaliste...

Après 45 premières minutes, qui ont vu les Français littéralement bouffés par des Croates qui attaquaient à tout-va, se jetant sur tous les ballons comme des morts de faim, et pourtant - premier miracle - mener 2-1 à la pause (un csc et un penalty), le début de la seconde mi-temps semble parti sous les mêmes auspices. Et puis... 52e minute: les Pussy Riot envahissent le terrain et l’une d’elles vient faire un "tape m’en cinq" avec Kylian Mbappé qui, en bon djeun sympa, ne le lui refuse pas, alors que de l’autre côté, Lovren, le défenseur croate, visiblement hors de lui, est en train de dégager manu militari un des "streakers". C’est le tournant du match. Un fluide magique est passé dans les mains de Kylian. La minute suivante, Kanté, qui de façon incompréhensible n’en avait pas touché une jusque-là (était-il blessé?), cède sa place à N’Zonzi... cinq minutes après, une longue ouverture de Pogba pour Mbappé, qui déboule dans la surface croate, sert en retrait Griezmann qui remet à Pogba, lequel en deux temps trois mouvements fusille le gardien ()... à nouveau cinq minutes, et c’est au tour d’Hernandez de déborder et de passer le ballon à Mbappé qui, tranquillement positionné à l’entrée de la surface (un peu comme Di Maria dans le match contre l’Argentine), n'a plus qu'à ajuster le pauvre Subasic, avec d'autant plus de facilité que le gardien fait montre, sur cette action, d'une incroyable passivité (). La messe est dite. Ces dix minutes de folie, c’était le second miracle du match, rappelant les trois buts plantés par l’équipe de France à l’Argentine, là aussi en dix minutes autour de l’heure de jeu. L’heure magique. Les Croates ne s’en relèveront pas, accusant d’un coup tous les efforts accomplis dans les matchs précédents. Il reste une demi-heure à jouer mais c’est fini. Lloris le sait qui pense déjà à la coupe qu’il va soulever en tant que capitaine. Tolisso rentre pour étouffer les dernières velléités croates. La France est championne du monde.

Bref, hier à Moscou, la "chatte à DD" ce fut peut-être les "Pussy Riot"...

[ajout du 18-07-18]

Plus sérieusement (quoique):

Qu'est-ce qui a fait gagner l'équipe de France? On parle de pragmatisme, celui inculqué par Deschamps, qu'on compare abusivement à celui de Macron, mais plein d'autres équipes se sont révélées pragmatiques durant le tournoi (Danemark, Suède, Russie, Japon, Corée...) sans dépasser le stade des quarts de finale, car pour aller plus loin, et surtout jusqu'au bout, il ne suffit pas de décréter que seul le résultat compte, il faut autre chose que cet aspect cynique que certains, les amoureux du beau jeu (j'en suis mais je ne boude pas mon plaisir, c'est l'objet de cette note), reprochent à l'équipe de France... il faut être capable de la conquérir cette Coupe de monde. Et pour cela, témoigner non pas d'une réussite insolente (réussite il y a eu mais pas plus que pour tout autre champion du monde) mais d'une incroyable efficacité (cf. le ratio occasions de buts / buts inscrits). Cela tient, je crois, à une qualité de l'équipe qu'on n'a pas assez mis en avant: son élasticité. Davantage que l'esprit de corps, le don de soi et tout le blabla solidariste, c'est cette capacité chez les Bleus à ployer sous la pression de l'adversaire, parfois de l'événement, comme à l'instant de la finale, parfois jusqu'à l'extrême limite, comme lors de la première période (dû aussi à la défaillance de Kanté, malade, le grain de sable dans la belle mécanique), mais sans jamais rompre, au contraire, ployer pour mieux se projeter vers l'avant, tel un effet de ressort, une fois l'équilibre retrouvé. Et ce qu'il y a de prodigieux c'est que ce sens du collectif soit incarné par autant d'individualités qui figurent, en tant que telles, parmi les meilleures de la compétition, de sorte que ce n'est pas un seul défenseur ou un seul attaquant qui se retrouve dans le onze-type du Mondial mais bien la moitié de l'équipe: Varane, Hernandez, Kanté, Pogba, Griezmann, Mbappé. Et de se dire finalement que s'il y avait quelque chose de "macronien" dans cette équipe, ce n'est pas son pragmatisme mais son côté "en même temps": avoir le meilleur collectif, qui rappelle le football italien et son réalisme impitoyable, et, en même temps, les individualités les plus talentueuses, capables des plus beaux exploits, "à la brésilienne"...

jeudi 5 juillet 2018

[...]




Nicolas de Staël dans son atelier, Paris, 1954. [photo: Denise Colomb]

4 films, 4 albums, 1 bouquin... Mes 9 à la moitié de 18: (par ordre alphabétique)

- Demons, Jeremy Jay
- L'héritage des espions, John le Carré
- How to solve our human problems, Belle and Sebastian
- Huit heures ne font pas un jour, R.W. Fassbinder, 1972-1973, série TV
- Madame Hyde, Serge Bozon
- Phantom thread, P.T. Anderson
- 7, Beach House
- There’s a riot goin on, Yo La Tengo
- Trois visages, Jafar Panahi

+ France-Argentine, 30 juin 2018