vendredi 28 décembre 2018

Playlist 2018




Mon Top albums 2018:

Hors concours: The Kinks, The village green preservation society (1968), réédité à l'occasion des 50 ans de l'album, de loin ce que j'ai (ré)écouté de plus beau cette année.

1. Lawrence Arabia, Lawrence Arabia's 2018 singles club
Solitary guys - Everything's minimal (with Tiny Ruins) - One unique creature - A little hate - Everybody wants something - Cecily (+ vidéo) - Meaningless words - People are alright - A walk into the suburbs - (Contagious dream heals the world) - Oppositional democracy (projet conçu sur 12 mois, à raison d'une chanson par mois, de février 2018 à janvier 2019 - manque donc la 12e que je rajouterai lorsqu'elle paraîtra)

2. Beach House, 7
Dark spring (+ vidéo: Zia Anger) - Pay no mind (+ vidéo: Michael Hirsch) - Lemon glow - L'inconnue - Drunk in LA (+ vidéo: Sonic Boom & Nuno Jardim) - Dive - Black car (+ vidéo: Alistair Legrand) - Lose your smile - WooGirl of the year - Last ride (les vidéos sans mention sont signées San Charoenchai)

3. Fugu, Pardon my french (singles 1996-1998)
F31 - Interlude 3 - F1 - F30 - F24 (Instrumental) - F4 (Coypou) - F15 (Alactaga sauteur) - Interlude 1 - Interlude 2 - F24 (Dipodomys) - F22 (Géorhyque de Zech) - F26 (Antéchinomys)

4. Jeremy Jay, Demons
5. Yo La TengoThere's a riot going on
6. Belle & SebastianHow to solve our human's problems?
7. Mr Twin SisterSalt
8. Baseball Gregg, Sleep
9. Connan MockasinJassbusters
10. Rupert Angeleyes & Joey Joey Michaels, Rupert Angeleyes & Joey Joey Michaels
11. A Beacon School, Cola
12. Breakup ShoesUnrequited love (& other clichés)
13. CastlebeatVHS
14. VansireAngel youth
15. Ricky HollywoodL'aventure intérieure (EP)

(et merci à Ludo, l'explorateur, grâce à qui j'ai découvert Baseball Gregg, Rupert Angeleyes & Joey Joey Michaels, A Beacon School, Breakup Shoes...)

jeudi 27 décembre 2018

[...]

Replongé dans la Révolution française, et la masse de documents qui la concerne (procès-verbaux, pétitions, décrets et autres discours...), matériel d’autant plus abondant que la Révolution a été conduite pour l’essentiel par des juristes, tout ça vu à travers non seulement les assemblées mais aussi les clubs et les sections parisiennes... tiens, "Des clubs et des sections", ce serait un bon titre (hé hé)... enfin bref, au milieu de cette importante littérature, demeure le dernier mot écrit par Robespierre, sa signature abrégée: "Ro", inscrite au bas du fameux appel du Comité d’exécution à la section des Piques (section dont faisait partie Robespierre, même s’il ne la fréquentait plus depuis plusieurs mois – le marquis de Sade en fit partie aussi jusqu’en 1793), au soir du 9 thermidor. Pourquoi "Ro"? On ne le saura jamais. La lettre, contrairement à la légende (reprise par de nombreux historiens au XIXe siècle), n’a pas été rédigée au moment où, réfugié - avec son frère Augustin, Saint-Just, Couthon et Le Bas - dans l’Hôtel de ville, siège de la Commune, les troupes de la Convention s’apprêtent à l’arrêter et qu’une balle (perdue ou tirée par le gendarme Merda?) reçue à la mâchoire - d’où la tache supposée de sang sur la lettre, en fait de l'encre tout simplement -, l’aurait empêché d'apposer sa signature... Elle se situe bien avant, au moment où Robespierre vient d’arriver à l’Hôtel de ville et que la Commune est encore en position de force (plus de 2000 sans-culottes et une trentaine de canons sur la place de Grève). La lettre parvint d’ailleurs à destination mais resta sans suite, de la même manière que la place de Grève se vida progressivement dans les heures qui suivirent, faute de décision rapide de la part de Robespierre (incapable de s’engager - idem pour Saint-Just, silencieux et comme paralysé), de sorte qu’à 2 heures du matin, le rapport de forces s’était inversé au profit de la Convention... "On raconte que Robespierre, pressé par ceux qui l’entouraient [les autres signataires: Legrand, Lerebours, Louvet, Payan, par ordre alphabétique, d'où Robespierre en dernier], au nom de leur salut commun, de signer la guerre civile, la mort de la Convention, le renversement d’un principe, se sentit troublé jusqu’au fond de l’âme, prit la plume, commença, et sa conscience protestant, ne put continuer." Sentiment de se trahir soi-même? Possible. Surtout: effondrement chez lui de tout un système de pensée, élaboré et défendu inlassablement depuis 1789, ce qu’on pressentait déjà dans son discours tenu la veille au club des Jacobins ("Frères et amis, c’est mon testament de mort que vous venez d’entendre. Mes ennemis, ou plutôt ceux de la République sont tellement puissants et tellement nombreux que je ne puis me flatter d’échapper longtemps à leurs coups. C’en est assez pour moi, mais ce n’est pas assez pour la chose publique... si vous me secondez les traîtres auront subi dans quelques jours le sort de leurs devanciers, si vous m’abandonnez, vous verrez avec quel calme je saurai boire la cigüe..."), prolongeant celui qu’il venait de prononcer à la Convention et dans lequel il proposait d’épurer le Comité de salut public et de constituer l’unité du gouvernement sous l’autorité de la Convention, tout en concluant: "Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de biens peuvent servir impunément la patrie; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des fripons dominera."

Et Marcel Gauchet de résumer l’énigme qui entourera à jamais la fin de Robespierre:

"De vieux routiers du mouvement révolutionnaire auraient dû savoir à quoi s’en tenir sur la contre-offensive qui allait immanquablement suivre et s’organiser en conséquence. Comment comprendre qu’il n’en ait rien été? Et même dans le désordre d’une mobilisation improvisée tardivement et très inégale selon les sections, bien conduites à temps, les troupes de la Commune auraient parfaitement pu l’emporter. Pour aboutir à quoi, en fin de compte, une fois la Convention subjuguée? C’est une autre question.
Mais l’étonnement n’est pas moindre devant le flottement du petit clan robespierriste, empêtré dans ses scrupules légalistes à un moment où il n’avait plus rien à perdre. Cette indécision témoigne du point d’incertitude extrême où il en était arrivé, Robespierre en tête, qui ne sait manifestement où aller. Passe encore pour les spécialistes de la tribune, mal à l’aise devant l’emploi de la force. Mais Saint-Just, fait au feu des batailles, expert en conduite des armées? Son inertie, sa paralysie au cours de cette journée et de cette nuit ne sont pas leur moindre mystère.
Restent les circonstances troubles de la blessure de Robespierre, qui achèvent d'ajouter à l'obscurité de ce dénouement. L'hypothèse de la tentative de suicide ratée séduit parce qu'elle consonne avec l'atmosphère désespérée de ces derniers temps, mais elle restera éternellement en concurrence avec le récit du haut fait d'un gendarme [futur général d'Empire] venu arrêter "le tyran". Le point final de ce parcours à nul autre pareil est un immense point d'interrogation." (Marcel Gauchet, Robespierre. L’homme qui nous divise le plus, 2018)

samedi 22 décembre 2018

2018




"Cassius Clay", Jean-Michel Basquiat, 1982.

2018 année héroïque... Si pour Basquiat la peinture était un sport de combat c'est parce que la vie l'est aussi.

Le sonneur à ventre jaune.

Les chemins s'ouvrent avec le jour. La pluie des oiseaux - appels, silence, invectives - délivre l'air alentour, et nos oreilles aux aguets. Combien de pas nous serons permis encore dans ce qui n'était plus qu'un pays en sursis, une terre à durcir? Combien en volerons-nous aux uniformes? Dans quelle rage incertaine? Assemblées de pointes et de planches, assemblées rieuses de toutes leurs fenêtres, nos maisons tremblent. Un froid martial les menace, et nos ententes précaires jusqu'ici renouvelées. Mais les chemins s'ouvrent et promettent au vieil orage, à nos idées gorgées de sève, au crapaud fabuleux dit "le sonneur à ventre jaune" un horizon immédiat. Persister. Revenir. Bâtir encore.
Qui sommes-nous pour les herbes que nous admirons? Quels mots, quels chants sont les nôtres? Et quels projectiles? Camarade lune, ta course fidèle et changeante ébauche un appui pour nos heures batailleuses. Face à l'étendue du désastre, malgré les brutes qui nous y conduisent, ne pas faire passer la rage avant la beauté. (David Linkowski, L'Inventaire n°8, automne 2018)

La vie, les "gilets jaunes"... et puis, autre sport de combat, la critique. Pour répondre aux détracteurs de Phantom thread, un extrait (la fin) du texte, admirable, de Brice Matthieussent, paru dans le dernier numéro de Trafic:

Le regard aux aguets.

(...) Il y a un dernier tour d'écrou. L'aiguille poursuit sa navette entre l'endroit et l'envers de la peau, des regards, des piques, des robes, des doublures. Les aiguilles s'activent, non pas pour indiquer l'heure - le temps s'obstine entre la vie et la mort, il est sorti de ses gonds -, mais avec délicatesse pour compléter le motif dans le tapis: Woodcock marié n'est pas à l'abri d'une rechute. Pour qu'il se rende enfin compte que l'éternité pue la mort - "cette maison sent la mort silencieuse", lâche-t-il comme un aveu ou une prémonition -, Alma lui concocte une dernière surprise de la cheffe. Tel le Petit Chaperon rouge, elle arpente d'abord la forêt à la recherche de son ingrédient magique, puis rejoint la cuisine de la maison de campagne de Woodcock. Elle découpe les champignons avec un grand couteau, dont l'acier rappelle celui des aiguilles, des épingles, des ciseaux de couture, de la râpe utilisée précédemment. Crépitement du beurre et des morceaux qui rissolent dans la poêle. Alma et Reynolds sont seuls; elle cuisine, il dessine. Cyril n'a pas été conviée. Ils échangent de légers sourires, des regards peut-être entendus, mais aucune parole. On devine qu'il devine, on acquiesce à son possible acquiescement. Œufs baveux, ciboulette hâchée. Il enfile sa veste, elle ôte son tablier. Ils s'attablent, lui pour manger l'omelette, elle pour le regarder.
Alma dit: "Je veux que tu te retrouves à terre. Sans force. Tendre, ouvert. Avec moi seule pour t'aider. Puis je veux que tu retrouves ta force. Tu ne vas pas mourir." Reynolds: "Embrasse-moi avant que je tombe malade."
Alma a désormais un complice: sa victime. Il connaît et accepte son pharmacon. Non seulement il accepte ce poison qui est sa seule panacée, mais il le désire. Il complote activement avec elle contre lui-même, remplaçant de son plein gré une addiction par une autre. Ainsi survit un couple sur le fil du rasoir, le regard aux aguets. Il lui demande muettement: n'en as-tu pas trop mis? En as-tu mis assez? Je te confie ma vie, je veux que tu m'abattes, je veux qu'à ton tour tu me tiennes corps et âme en ton pouvoir, je veux que ma faiblesse soit notre force. (Brice Matthieussent, Trafic n°108, hiver 2018)

lundi 17 décembre 2018

[...]




Mon Top films 2018:

Hors concours: Anatahan de Josef von Sternberg (1953), ressorti dans une nouvelle copie remasterisée, de loin ce que j'ai (re)vu de plus beau cette année.

1. Huit heures ne font pas un jour de R.W. Fassbinder, série TV (1972-73)
    The other side of the wind d'Orson Welles (1970-76)
    Phantom thread de Paul Thomas Anderson

4. Trois visages de Jafar Panahi

5. La Belle et la belle de Sophie Fillières 
    Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête d'Ilian Klipper
    Contes de juillet de Guillaume Brac
    Madame Hyde de Serge Bozon

9. L'Ile aux chiens de Wes Anderson
    The spy gone north de Yoon Jong-bin

+ France-Argentine (Coupe du monde de football)

Suivent: Seule sur la plage la nuit de Hong Sang-soo - The lady bird de Greta Gerwig - High life de Claire Denis - les Sept déserteurs ou la Guerre en vrac de Paul Vecchiali - Que le diable nous emporte de Jean-Claude Brisseau - Leave no trace de Debra Granik...

Pas vu la Belle d'Arunas Zebriunas (1969).

samedi 15 décembre 2018

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Bibi Fricotin et Razibus ont le plaisir de vous annoncer que le Top films 2018 c'est (normalement) pour dimanche.

Il me restait à voir Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda et Grass de Hong Sang-soo. C'est fait. Le premier, palme dorée encensée un peu partout, est vraiment pas terrible, empruntant dans sa première partie moins aux drames sociaux de Kurosawa qu'à la comédie italienne des années 60-70, mais sans la vivacité ni le sens du rythme de celle-ci - c'est aussi excitant que le chou chinois que doit ingurgiter tous les jours la famille en question -, quant à la seconde partie (après la séquence de la plage, meilleur moment du film), s'attachant au côté "fait divers" de l'histoire, la révélation des secrets et tout l'aspect socio-politique qui va avec (autour de la question de la famille), ça a beau ne pas être trop démonstratif, c'est quand même très attendu, on est loin d'un Oshima, par exemple.
Le second, Grass, le troisième HSS de l'année, après Seule sur la plage la nuit et la Caméra de Claire, prolongeant la ligne mélancolique de ces deux derniers films, bah c'est le moins convaincant... L'idée était pourtant belle: des scénettes dans un café, une sorte de café-théâtre, sur le thème de l'amour et de la mort, avec du classique en fond sonore (Schubert, Wagner, Offenbach, Pachelbel), le tout commenté par une jeune femme présente sur place, en train d'écrire son journal et qui aime "écouter discrètement"... Tous les ingrédients étaient là, mais bizarrement la petite sauce hongienne ne prend pas. On parlera de panne, ou simplement d'une baisse d'inspiration... ce qui n'a rien d'étonnant vu à quel rythme, effréné, Hong Sang-soo empile ses films. Le suivant, Hotel by the river, est d'ailleurs déjà prêt, il devrait être meilleur...

mardi 4 décembre 2018

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Grayson Perry, bon kitsch bon genre: Vanité, identité, sexualité à la Monnaie de Paris. C'est pas beau mais j'aime beaucoup.

Vu, lu, entendu.

Sandrine Rinaldi (qu'a mis le nœud vert) dans Libé:

The other side of the wind. Avec ce titre qu’on dirait piqué à une chanson de Bob Dylan, Orson Welles nous gratifie d’une ultime, et extrême, grimace - accident industriel rafistolé post-mortem comme on raccommode un beau corps retrouvé en charpie. Une grande fête triste et bordélique fut organisée il y a près de cinquante ans par un cinéaste vieillissant, ivre de sa propre mythologie, adulé et haïssable, interprété par John Huston. Jake Hannaford, alter ego au cigare de Welles himself, flanqué du jeune et fringant Peter Bogdanovich dans le rôle du jeune et fringant Peter Bogdanovich, supervise ou feint de superviser la débandade générale, le bruit, la fureur. Il préside à la débauche interminable filmée sous toutes les coutures, effets en surjet, sorte de factory de beautés vieillissantes, d’anonymes qui n’écloront jamais chargés de lâcher des aphorismes à vue, démultipliés, couleur, noir et blanc, joyeux bordel. Fête assommante entrecoupée des bouts psychédéliques grand format d’un film en panne du génial cinéaste. Au petit matin, Hannaford se tue au volant de sa voiture. Suicide ou accident, la fête est finie. Le film non.
Le tournage de The other side of the wind sur plus de cinq ans (1970-1976) fut interrompu trois fois et trois fois repris. Le film est resté inachevé à cause du négatif bloqué par son financier principal, beau-frère du chah d’Iran, après la révolution islamique de 1979, puis plus catégoriquement après le décès de Welles en 1985. Il faut voir, en regard de l’œuvre divulguée par Netflix, They’ll love me when I’m dead, docu qui envisage la genèse chaotique de The wind, le délire, les caprices, sa pagaille érigée en geste artistique total. Vaniteux et tragique.
A se demander si l’idée de "film inachevé" n’a pas été inventée pour Welles et par lui, légende incluse, entre le syndrome du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac - le barbouillis inepte du génie - et l’inachèvement du Requiem de Mozart - œuvre suprême cependant terminée par d’autres. Ce film, on dirait que tout le cinéma lui est passé dessus. Formes disparates libérées (croient-elles) des chaînes hollywoodiennes par la grâce expérimentale des sixties et seventies, dont Welles peut se dire le précurseur, puzzle, récit byzantin chamarré, kaléidoscope de témoins, que The wind engloutit, et expulse avant digestion. C’est un film-gerbe dispendieux et nausée d’images, "explosante fixe" qui s’est gavée aux restes d’un festin dionysiaque à en vomir.
Le film épuise, s’épuise, puis prend. Tard mais sûrement. Au cours de la dernière demi-heure, tout ce que l’œuvre feignait d’ignorer de son imposture nous saute aux yeux et à la figure, dans le feu d’artifice très beau et les tirs de carabine sur des mannequins agonisants, gerbe de couleurs, alcool et mots crachats, tout est là, hyperconscient. A force de faillir à tout, le film en un dernier sursaut parvient à tout "ressaisir". Comme s’il n’avait attendu que ça, ce finale puissant, dont on avait presque oublié que Welles était aussi capable: l’acuité, la méchanceté envers soi-même, l’unisson rapiécé de ses parties, la disparition programmée. Au drive-in, tout est pardonné, abjuré. The wind est l’autoportrait de plus, de trop, auquel Welles s’est consumé - Chronos dévorant tout, laissant la critique "sur le bord de l’assiette" (sous les traits glorieux de Susan Strasberg) et à ses nombreux disciples le soin de se démerder seuls. Avec les miettes.

Olivia. Vingt ans plus tôt, il y avait Jeunes filles en uniforme (Leontine Sagan); près de trente ans plus tard vint Suspiria (Dario Argento): 1951, c’est l’année d’Olivia. Un film de Jacqueline Audry adapté d’un roman "semi-autobiographique" de l’Anglaise Dorothy Bussy (sous pseudonyme, "Olivia" au générique), publié avec retentissement en 1949 par la Hogarth Press et dédié à la mémoire de Virginia Woolf. Olivia appartient à ce sous-genre sulfureux du film de pensionnat. Il est curieux de le comparer à Suspiria - l’héroïne en titre arrivant dans un internat rempli de secrets de jeunes filles et tenu par deux femmes plus mûres, impressionnantes, aux caractères radicalement opposés - et à son remake récent qui est l’aboutissement confus, pudibond, de l’involution du scandale. Chez Argento et Guadagnino, on ne trouve plus aucun lesbianisme, ou alors comme simple virtualité ornementale de la sorcellerie primordiale des femmes. A croire que plus l’époque s’est libérée, plus un certain formalisme surligné, artistique, a pris le pas sur l’audace dramatique et le rendu des caractères.
Crudité. En 1951, un film français relatait ainsi cette histoire d’emprise réelle, de chavirement sentimental derrière les murs, avec un culot effarant, droit au fait et sans omettre l’opacité certaine, les accents équivoques propres à ce genre de passion éprouvée par une élève pour sa professeure de lettres. Sans non plus le besoin de recourir aux simagrées du Mal: Olivia est d’une crudité mystérieuse à faire pâlir les baroques. Il n’y a pas de jugement porté, aucun recours à la moralité. Impossible de réduire le film à un discours, fût-il féministe ou, pour parler de manière anachronique, LGBTQ+. C’est beaucoup plus retors et pervers que cela (on n’adapte pas impunément, comme le fit encore Jacqueline Audry, la comtesse de Ségur, Colette ou cet Olivia). C’est trop cruel et sexuel à chaque fois, entre les personnages, pour servir toute autre cause que celle de laisser une telle histoire advenir, devenir l’affaire du cinéma aussi, dans ses inflexions inédites et son indécence parfaite.
Syncope. Le jeu se trouble entre les jeunes filles et le couple indéchiffrable des deux directrices, Melle Cara (Simone Simon, étonnante de caprices dépressifs dans un rôle marquant, froufroutant et ingrat) et l’impériale Melle Julie: Edwige Feuillère, totalement dévouée à son personnage, se voit ici offrir l’un de ses plus beaux rôles, frappant de sincérité peu à peu débusquée sous la théâtralité altière, jeu de manières et de séduction de maîtresse femme érudite, amoureuse des femmes et tant aimée d’elles. La soirée de Noël, enchaînant danses naïves travesties, est mémorable avec sa chute audacieuse entre syncope amoureuse et brusquerie d’un baiser. Mais cette frontalité sidérante encore aujourd’hui du sujet traité, fidèlement outrée, ne doit pas oblitérer le talent réel de la mise en scène d’Audry, son sens de l’espace, de la caractérisation (les pensionnaires ont des physiques disparates, pas la mignonnerie d’ingénues canoniques), le travail étudié des accents et des tessitures. Ajoutons à cela la partition magnifique de Pierre Sancan, qui donne au film un tour irréel, proche de certains films de Becker ou, côté volière légère, parfois de Max Ophuls. Gardons-nous de faire de l’oubliée Jacqueline Audry une cinéaste soudain culte ou une curiosité genrée, ce serait en faire trop ou à côté. Mais Olivia est un film rare à tous les sens, beau, précieux, secret. Interdit aux moins de 16 ans à sa sortie.

[05-12-18]



Les cavaliers de l'apocalypse, rue Roy, Paris, 1er décembre 2018 © Mathias Zwick.

[06-12-18]

La Fête à Macron (prochainement dans vos salles).

[attention spoiler] Des gilets jaunes, des gilets rouges, des gilets noirs... A bas Macron, à bas les bourgeois... ah ça ira, ça ira... ploum ploum, tralala... la chute du gouvernement, la dissolution de l'Assemblée, des élections anticipées, la mère Le Pen qui rafle la mise (avec Dupont teigneux) et Mélenchon qui fait encore la gueule...

[08-12-18]

Bon aujourd’hui, contexte oblige, je relis les écrits d’Elisée Reclus... cette idée d’anarchie en harmonie avec la nature, c’est beau, c'est poétique, c'est utopique, c'est pour ça que c'est toujours aussi actuel.

[09-12-18]

Leto c'est beau. Trop même. Noir et blanc classieux - dans le grand appartement délabré on se croirait chez Garrel (style les Amants réguliers), sans le côté "sublimé" de la photo -, lumière radieuse et à contre-jour au bord de la Baltique, on n'est pas vraiment dans l'esprit underground que le film est censé incarner. Trop sophistiqué, à l'image de la scénographie, des clips retravaillés à la "palette graphique" et du commentateur brisant régulièrement le quatrième mur ("ceci n'a pas existé")... tout ça pour signifier ce vent de liberté que fut le rock soviétique au début des années 80 (la fin de l'ère Brejnev, encore très cadenassée, avec l'Afghanistan en toile de fond), un rock que je ne connaissais pas (vaguement Viktor Tsoï, de nom), prélude à la perestroïka... La musique y coule à flots, outre les chansons de Zoopark et de Kino (le bien nommé), celles du Velvet et de Lou Reed, de Bowie et de Marc Bolan, de Blondie et de Duran Duran... soit tout un courant du rock, du garage à la new wave en passant par le punk et le glam... Bref un film un peu trop léché, trop conscient de ses effets, mais sauvé, en partie du moins, par le romanesque qu'il y inclut, à l'intérieur de cette communauté en forme de bulle que forment les personnages, tous tournés vers la musique, où règne le sens du partage: des chansons mais aussi de celle qui en est la muse, Natasha/Irina Starshenbaum, magnifique, le vrai pôle attractif du film, davantage encore que Tsoï, l'étoile filante... Premier film de Serebrennikov que je vois.

[10-12-18]



Bon allez, comme il se passe rien en ce moment...
un petit quiz: c'est qui qui lèche et dans quel film?

J+1: un indice qui va vous aider: si la fille donne l’impression de lécher, elle est surtout en train de laper...

Réponse: Catherine Deneuve dans Liza (La cagna, 1972) de Marco Ferreri.

[11-12-18]

Tiens, Manoel de Oliveira aurait eu 110 ans aujourd'hui... s'il n'était pas mort prématurément à 106 ans.

[12-12-18]

La détermination à lutter contre la ploutocratie, la rage devant l’injustice, le discrédit de l’Etat et de son bras fiscal et la méfiance a priori envers la parole politique et l’institution électorale sont là pour durer, politiquement et socialement. Ce ferment-là, déposé par les "gilets jaunes" dans le champ de ruines de la politique française, ne va pas disparaître de sitôt. Il y a quelque chose d’irréversible dans ce que cet automne de feu change à nos habitudes de pensée et à nos pratiques de contestation sociale et de négociation politique. (François Cusset, Les Inrockuptibles)

[13-12-18]

Ah oui c'est marrant, les gilets jaunes bloquant les rond-points... et le sketch de Raymond Devos, Le plaisir des sens (plus connu sous le titre "Le sens interdit"). Hé hé...

[15-12-18]

Ce n’est plus la peine de nous faire le cinéma de l’espoir socialiste. De l’espoir capitaliste. Plus la peine de nous faire celui d’une justice à venir, sociale, fiscale, ou autre. Celui du travail. Du mérite. Celui des femmes. Des jeunes. Des Portugais. Des Maliens. Des intellectuels. Des Sénégalais.
Plus la peine de nous faire le cinéma de la peur. De la révolution. De la dictature du prolétariat. De la liberté. De vos épouvantails. De l’amour. Plus la peine.
Plus la peine de nous faire le cinéma du cinéma.
On croit plus rien. On croit. Joie: on croit: plus rien.
On croit plus rien.
Plus la peine de faire votre cinéma. Plus la peine. Il faut faire le cinéma de la connaissance de ça: plus la peine.
Que le cinéma aille à sa perte, c’est le seul cinéma.
Que le monde aille à sa perte, qu’il aille à sa perte, c’est la seule politique.

Marguerite Duras, Le camion, 1977

samedi 1 décembre 2018

Rouge Ozu




Herbes flottantes de Yasujiro Ozu (1959).

Les couleurs Agfa d'Ozu.

"Il y a différentes variétés de couleurs, mais je ne mets pas de couleur que je n'aime pas. Ce n'est pas parce que le film est en couleurs que je vais introduire diverses couleurs, c'est parce que le film est en couleurs que je compte en enlever. C'est l'esprit de soustraction, je taille les couleurs, je les amenuise. C'est comme si l'image était à la fois colorée et sans couleur. L'image a l'air de ne pas porter de couleur, et pourtant les couleurs sont présentes quelque part." (dialogue entre Yasujiro Ozu, Akira Iwasaki et Shinbi Iida, recueilli dans "Plus le saké est âgé, meilleur est son goût, visite des décors du film Fleurs d'équinoxe, à la découverte de l'art d'Ozu", Kinema Junpo, n°212, 1958, p. 48.

Tel est le discours que tenait Ozu devant les critiques venus le voir dans les studios alors qu'il était en plein tournage de son premier film en couleurs, Fleurs d'équinoxe (1958). Ozu y racontait ce qui avait motivé son choix de la pellicule couleur de la société allemande Agfa, alors que, depuis sept ans, dès le premier long-métrage japonais véritablement en couleurs (Carmen revient au pays de Keisuke Kinoshita, 1951), l'industrie du cinéma tendait vers l'utilisation de pellicules japonaises ou de l'Eastmancolor Kodak. Cependant, on saisit mal l'intention d'Ozu quand il parle "de soustraire les couleurs". S'il utilisait les pellicules Agfacolor au moment de la sortie de ses films, leur mauvais état de conservation ne permet plus d'en apprécier les spécificités. En fait, lorsque nous regardons sur grand écran les copies survivantes des six films d'Ozu en couleurs, chaque plan minutieusement composé présente non seulement des tableaux de peintres de style japonais nihonga, mais aussi des actrices en kimono aux motifs multicolores et chatoyants, et des accessoires aux couleurs pop parsemées çà et là. Plus encore, le rouge spécifique apprécié d'Ozu - qui aimait à dire qu'"Agfa donne un rouge magnifique" - est utilisé avec l'intention évidente de "tourner une scène avec sa présence quelque part dans le plan"; et il est en effet difficile de trouver une scène où le rouge n'apparaît pas. Loin d'être effacées, les couleurs sont présentes jusqu'à envahir tout l'écran. Ainsi, quand le National Film Archive of Japan (anciennement le National Film Center affilié au National Museum of Modern Art, Tokyo) participa comme conseiller technique à la restauration numérique d'Herbes flottantes (1959; projet codirigé par Kadokawa Corporation et la Fondation du Japon), il récupéra l'analyse et les données du rendu des couleurs des films de l'époque, présentés dans l'article "Le rendu des couleurs d'Agfacolor" d'Eiga Gijutu (ingénierie cinématographique) publié avant la sortie du film, afin de réussir à reproduire les intensités et les teintes qu'Ozu avait imaginées à l'époque. Bien sûr, il est possible que la marque de pellicule d'Herbes flottantes soit différente de celle mentionnée dans l'article. Mais, comme il s'agissait d'Agfacolor, nous avons eu recours à ces données et les mêmes formules pour obtenir une gamme de couleurs spécifique uniquement reproductible par celles-ci. Nous l'avons utilisée lors de l'étalonnage, avec le résultat suivant: pour le vert et le bleu, l'intensité de la coloration baisse, ils sont moins saturés et paraissent plus ternes, pour le rouge, la teinte change. Nous avons pu retrouver les couleurs Agfacolor d'Ozu. En conséquence, nous avons reproduit précisément la soustraction des couleurs qu'avait imaginée Ozu, en rendant "la couleur du ciel blanchâtre comme un film en noir et blanc". De même, en baissant l'intensité des couleurs de l'ensemble, le rouge témoigne de sa présence: ainsi nous avons des scènes de dispute entre Komajuro (Ganjiro Nakamura) et Kayo (Ayako Wakao) qui deviennent d'autant plus attrayantes qu'elles se déroulent plusieurs fois devant une affiche à l'encre rouge: "Attention au feu"; tandis qu'à la dernière scène, celle des retrouvailles dans la gare, le lien entre Komajuro et Sumiko (Machiko Kyo) se consolide par l'incandescence de leurs cigarettes. Ainsi, nous nous sommes rendu compte que le rouge et l'univers du film sont beaucoup plus étroitement liés que nous l'aurions pensé. J'espère que cela pourra vous donner un nouvel aperçu sur les œuvres d'Ozu, qui continuent à être l'objet de multiples interprétations. (Masaki Daibo, traduit par Yura Tomoshige, in 100 ans de cinéma japonais, 2018)

PS. Concernant la scène des retrouvailles entre Komajuro et Sumiko, il ne s'agit pas du bout incandescent de leurs cigarettes mais de la petite flamme de l'allumette que tend Sumiko à Komajuro pour allumer sa cigarette. [c'est moi qui précise]

samedi 24 novembre 2018

Trembling Blue Stars




A venir...

[ajout du 05-12-18]

Bon ça vient toujours pas. En attendant: Alaska de... Northern Picture Library.

samedi 17 novembre 2018

[...]

Vu, lu, entendu.

Le Grand bain. Les mecs se mouillent, les femmes tentent de tenir la barre: et si le film de Gilles Lellouche rebrassait les cartes de la guerre des sexes? Comme prévu, sa sortie s'est transformée en raz de marée triomphal. L'histoire de cette bande de mecs qui surnagent mal dans leur vie et reprennent confiance grâce à la natation synchronisée a déjà attiré près de trois millions de spectateurs. Le casting étoilé et le talent de Gilles Lellouche pour ficeler un feel good movie riche en mélancolie n'expliquent pas, à eux seuls, cet engouement.
Une suite inconsciente du Grand bleu. Il y a tout juste trente ans, la plongée en apnée de Luc Besson séduisait tous les jeunes gens désireux de se lover, encore un peu, dans un réconfortant océan amniotique. Aujourd'hui, les héros ont entre 40 et 50 ans, un peu de ventre, et la mer (la mère) s'est réduite pour eux à une piscine municipale où ils se lavent de leurs échecs, loin des pressions sociales - être un bon mari, un bon fils, un grand entrepreneur. S'ils finiront par remporter une victoire, elles restera confidentielle. Elle aussi aura donc un goût d'enfance, comme une médaille en chocolat.

Un film post-MeToo. Comment des types qui avalent des calmants comme des bonbons, sont insultés par leur mère et comptent leurs partenaires sexuelles sur les doigts d'une main auraient-ils la force, ou le réflexe, de harceler quiconque? Avec ces personnages qui diluent leurs névroses dans le chlore, cette comédie redistribue les fragilités. Les femmes du Grand bain? Une coach qui souffre d'un grave problème d'addiction amoureuse. Et une autre, cassée et cassante, qui mène les hommes à la baguette sans les rassurer. La phrase clé du film pourrait être l'exhortation féministe de Virginie Efira à sa bande de mâles: "Cherchez la fille qui est en vous!" Mais c'est Marina Foïs, en épouse dure mais juste, qui tient le discours le plus réparateur, comme une promesse d'après guerre des sexes: "On est fiers l'un de l'autre. Pas toujours, mais souvent." (Guillemette Odicino, Télérama)

[18-11-18]



"No one calls I'm eating in apricots from tins"
The High Llamas, Apricots, 1992.

Oui, les lamas ça mange les abricots directement à l'arbre, pas sortis d'une boîte de conserve.

1988, année du bleu... pas du Grand bleu mais du sang bleu... le plus grand film de l’année (et plus) c’est ça, une histoire qui aime le sang bleu, l’aristocratie, la haute société, celle où l’on chante au lieu de parler... "un film à bascule entre l’opéra (le début) et quelque chose d’indéfinissable qui tient de l’opéra-bouffe et du fantastico-horrifique, en tout cas du jamais vu"... de sorte que d’entrée "le spectateur légèrement inquiet, qui se demande si c’est de l’art ou du cochon, ne peut se douter à quel point il se pose la bonne question" (Alain Bergala, "L‘infilmable gai")... vous l'avez deviné bien sûr, il s'agit des Cannibales d'Oliveira.

[22-11-18]

Est-ce qu'on peut dire du mal des "gilets jaunes", sans se faire traiter de suppôt du macronisme, parce que... la France d'en bas, d'accord, mais la France des beaufs, euh, non merci...

[23-11-18]

La Croatie est en passe de prendre sa revanche sur la France, même si la Coupe Davis c'est pas la Coupe du monde... Menée 2-0 avec des joueurs de simple nettement inférieurs à leurs adversaires, il faudrait un miracle pour que la France remporte le saladier... par exemple que des Pussy Riot (ou plutôt des Femen, ça se passe à Lille pas à Moscou) envahissent demain le court pendant le match de double et que l'une d'elles fasse un "high five" avec Noah. Ha ha.

[24-11-18]

Paradoxe: d’un côté, aux Champs-Elysées, à défaut de la Concorde, un groupe d’ultras (comme on dit des hooligans) profitant de la manifestation des gilets jaunes pour en découdre avec la police, et de l’autre, à la Madeleine l'Opéra, la mobilisation contre les violences faites aux femmes (dont les médias, BFM en tête, n’ont évidemment rien à foutre, pas plus d’ailleurs que des vrais gilets jaunes)... quelque chose me dit que pas mal de ceux que pointait la seconde manif, eh bien, se trouvaient parmi les casseurs de l’Etoile.

Les Champs-Elysées.

Sur ce, je rends l'antenne... à vous Cognac-Jay.

[25-11-18]

"Tout grand film est construit autour d'un vide, d'un creux fondamental, central. De là son allure toujours un peu hagarde et fixe de somnambule: il n'a le temps ni d'être habile ni d'être gracieux ou aimable. L'obsession du vide, du néant l'habite, et la mise en scène tâtonne savamment à la recherche de cette faille essentielle." (Jacques Rivette, circa 1961, in Textes critiques, 2018)

[27-11-18]

Parks, squares and gardens.

Dans Amanda, Vincent Lacoste est très bien et la petite qui joue Amanda aussi... pour autant quelque chose ne fonctionne pas, quelque chose qui d’ailleurs menaçait les films de Mikhaël Hers depuis le début, mais sans trop les entraver, du moins les premiers (Primrose Hill reste à ce jour son meilleur film), à savoir le déséquilibre entre d’un côté ce qui relève du sentiment, des impressions, et de l’autre la fiction, appelée à s’étioler à mesure que les films se succédaient, du fait que le sentiment de mélancolie qui les imprègne, d’autant plus marqué qu’il baigne dans une lumière d’été, se doublait d’événements douloureux de plus en plus violents. Soit ici la mort d’un proche suite à un attentat terroriste, écho à ceux du 13 novembre. Le film se passe d’ailleurs dans le 11e arrondissement [ajout: et beaucoup dans le 12e], Hers délaissant le sud-ouest de Paris et ses hauteurs, pour l’est, le quartier Voltaire et ses environs (après l’escapade berlino-new-yorkaise que constituait Ce sentiment de l’été, film pour le coup de transition). Sauf que ça ne change pas grand-chose. Ce qui intéresse Hers, c’est l’après. L’après-attentat? Oui, histoire d’en saisir le climat, d’évoquer la sidération (le temps qui suit immédiatement l’attentat est bien rendu, il y a un petit côté Shyamalan), le post-traumatique... mais aussi et toujours la post-adolescence, non plus sous la forme modianesque de "l'éternel retour", comme dans Memory Lane mais à travers la question de la paternité... Et c’est là le problème. L’attentat n’intervient finalement que comme décor, c’est le contexte du film. Le transposer dans un grand parc (en l’occurrence le Parc floral, au bois de Vincennes) en plein été, c’est retrouver l’environnement habituel des films de Hers. Pire, y faire revenir ses personnages, juste après le drame (ce n’est pas forcément le même parc mais peu importe), est non seulement une aberration du point de vue psychologique (s’il y a bien un lieu qu’il devrait être difficile de réinvestir à ce moment-là ce sont bien les parcs), cela montre surtout que pour Hers seul importe ses propres motifs, ceux qu’il répète invariablement, de film en film, indépendamment du contexte (outre les parcs, les longues marches, ici remplacées par le vélo). Avec cette même délicatesse, l’empathie, la douceur, la bienveillance, ce côté un peu neutre (mais pas le neutre barthésien) qui arase la fiction, marque de fabrique du cinéma hersien (et pas hertzien, pas si électrique ni magnétique que ça, contrairement justement à Modiano). A ce titre le choix du prénom Amanda, lui, n’est pas neutre, qui évoque amour et tendresse... En fait, le problème n’est pas que Mikhaël Hers se limite à cet aspect des choses - la question du deuil et de la réparation, loin de toute colère - mais qu’il traite l'attentat comme n’importe quelle situation tragique, uniquement marquée par la fatalité, où tout s'égalise sous la forme consensuelle du deuil à surmonter. D'où le succès rencontré par le film. Ce qui fait aussi que le film n’est pas comparable à ce qu’avait répondu Antoine Leiris aux djihadistes après la mort de sa femme: "Vous n’aurez pas ma haine". D’abord parce que ne pas exprimer sa haine ne veut pas dire qu’il n’y a pas de colère intérieure. Ensuite parce que Leiris, par cette formule, s’adressait directement aux terroristes, qu’il les impliquait et ainsi les faisait exister. Alors que là, bah non, rien... Juste un gentil petit programme, aux clignotants bien voyants, pour nous dire que si "Elvis has left the building", que lui ne reviendra pas, comme la maman d'Amanda, eh bien la vie de ceux qui restent, elle, continue, semblable à une partie de tennis mal engagée (sur gazon forcément, comme à Wimbledon), des points à (re)construire, jeu après jeu, pour remonter la pente et (peut-être) gagner le match...

jeudi 15 novembre 2018

[...]




Kylian Mbappé à 12 ans avec le maillot de l'AC Milan (et de Robinho).

Après So film, un peu de So foot... et ensuite, bah on s'en fout...

Il n'aura pas la baballe en or, non parce qu'il est trop jeune ou que la concurrence au sein de l'équipe de France, avec Griezmann et Varane, va disperser les votes, mais parce que les clubs aujourd'hui c'est plus important que les équipes nationales, que gagner la Ligue des champions c'est le must en termes de foot business, plus encore que la Coupe du monde (surtout si en plus on joue dans une équipe considérée par beaucoup comme pas belle à voir jouer, pire: une des plus moches de toutes celles qui ont été sacrées championnes du monde), et que donc pour recevoir le fameux Ballon d'or, il aurait fallu que Bip-Bip Mbappé l'ait gagnée cette foutue Ligue des champions (ce qui fait que ça se jouera entre joueurs du Real Madrid: Modric, un des derniers vrais n°10 et assurément un des meilleurs, et la star Ronaldo, dont les "stat" affolent la planète foot, au détriment de Varane, pénalisé en tant que défenseur bien que le plus méritant des trois... ce qui fait aussi que Hazard, le meilleur joueur de "l'équipe-la-plus-belle-à-voir-jouer-mais-qui-n'a-pas-gagné", ou encore Salah, le meilleur joueur de la C1 la saison dernière mais qu'il n'a pas gagné lui non plus, victime de surcroit en finale d'un ippon par uchi-mata de la part de Ramos et qui depuis peine à retrouver son niveau... eh bien que ces deux-là n'ont aucune chance).
Pour faire basculer les votes du bon côté, sans Ligue des champions sur sa carte de visite, il aurait fallu surtout que Mbappé continue sur sa lancée de la Coupe du monde, toujours plus fort, en enquillant les buts, mais, là encore, en Ligue des champions, contre Naples et Liverpool, pas contre Lyon et Marseille!... Bref, tout ça pour dire que pour cette année c'est rapé, et que pour 2019 c'est mal barré aussi, avec le PSG, quoique, si l'équipe finit par sortir vivante de son groupe et que Neymar laisse un peu de son ego au vestiaire, qu'il redevienne le Neymar d'il y a deux ans, au risque de (re)voler la vedette à Mbappé et que ce soit lui finalement qui décroche la timbale... Cela dit, le Ballon d'or, en fait, on s'en fout royalement, le plus important pour le spectateur lambda que je suis, qui ne va pas au stade et ne regarde à la télé que les grandes compétitions, et encore sur des chaînes non payantes, c'est pas que le PSG gagne la Ligue des champions, qu'il l'ait enfin sa "Coupe aux grandes oreilles", et Mbappé demain son Ballon d'or, mais bien que la France ait été championne du monde (en espérant seulement qu'il ne faille pas attendre à nouveau vingt ans pour revivre ça). Tout le reste n'est qu'accessit, soyons bon prince... C'est pourquoi choisir Modric pour l'année 2018, une fois écarté les joueurs clés de la bande à DD, bah... pourquoi pas.

[ajout du 17-11-18: Et la Ligue des nations, on s'en fout aussi, complètement... aucun intérêt]

Sinon une devinette, juste pour rigoler, ça n'a aucun rapport: quelle est la chanson préférée de Macron? Réponse: .

Rien à voir non plus, mais à revoir. Deux DVD: l'Amour d'une femme, le dernier long-métrage de Jean Grémillon, sublime forcément sublime... et  When the clouds roll by, un vieux "Douglas Fairbanks" réalisé par Victor Fleming, absolument génial.

Salt, le dernier album, excellent, de Mr Twin Sister: Keep on mixing - Alien FM - Buy to return - Taste in movies - Jaipur - Set me free...

+ Come back Christine de Rupert Angeleyes & Joey Joey Michaels (la boucle, ça me rappelle Les Cerfs-volants de Benjamin Biolay), c'est extrait de l'album Rupert Angeleyes & Joey Joey Michaels.

Voilà, c'est tout.

mercredi 14 novembre 2018

Aïe life




High life de Claire Denis.

S'en fout l'amour.

C'est quoi ce film? D'abord, un pré-générique incroyable, réellement magnifique - jamais vu un petit enfant filmé comme ça, comme s'il fallait sortir du système solaire pour trouver une telle lumière, qui sculpte littéralement le corps de l'enfant, image d'une beauté sidérante/sidérale et en même temps d'une extrême douceur, quelque chose de rond, de maternant... où pourtant la mère est absente... une petite fille qui pleure (elle s'appelle Saule, weeping Willow) et son père (Robert Pattinson), seuls au milieu de l'espace... et un mot qui résonne, qui claque comme une menace, dans le silence de l'espace: tabou... qui rappelle aussi qu'on est chez Claire Denis et que tout peut arriver. Et puis le finale, 12 ou 13 ans plus tard - davantage si on est au fin fond de l'espace -, la fille et son père, toujours seuls, prêts à quitter le milieu dans lequel ils ont vécu ensemble, pour pénétrer dans le trou noir, l'œil du crocodile, appelés tous deux à disparaître et peut-être à renaître... Entre les deux, entre le pré-générique et le finale, non pas les 12 ou 13 ans qui séparent les deux moments-clés de la vie de la fillette, de ses premiers pas aux premières menstruations, qui font d'elle maintenant une toute jeune femme, réactivant la question de l'inceste, que le film laissera donc en suspens, au bord de l'abîme (et sa blancheur aveuglante), mais la pré-histoire, ce qui a donné naissance à cette étrange vie à deux, et sur laquelle on revient à la faveur d'un flash-back monstrueux, occupant les 2/3 du film, le corps du film, un corps et ses cicatrices... avec la mère qui fait retour: la mère biologique, celle qui ne voulait pas d'enfant et finira par s'enfuir, détruite par un nuage moléculaire; la mère technologique, Juliette Binoche (hallucinante en docteur eugéniste à longue crinière noire), une mère infanticide qui dorénavant procrée par le biais de manipulations génétiques, en quête du fœtus idéal... le retour aussi de Claire Denis et de ses obsessions, de sa démesure, qui font de ce corps du film - la vie de criminels-cobayes, des condamnés à mort qui ont échangé leur prison pour une autre prison, celle que représente le vaisseau spatial, les emmenant nulle part pour une mission dont ils ne reviendront pas - un pur délire, proche du gros nanar SF, sauf que... quelque chose arrive malgré tout à se dégager (à défaut de s'incarner), à se libérer de cet improbable bric-à-brac politico-sexuel, aux accents gore (le "porn con" dont je parlais à propos des derniers films de Noé et de von Trier n'est pas loin, à la différence que chez Denis on est plus dans l'archaïsme des pulsions que dans leur dépravation), le tout rythmé par la musique dissonante de Stuart Staples (Tindersticks)... bref, une sorte de magma dans lequel s'englue le film, quelque chose de terrifiant (c'est d'une froideur absolue), mais aussi de répugnant, recueillant tout ce qu'un corps peut sécréter: larmes, urine, merde, sang, sperme, lait...
Alors on repense à l'intro, à l'outro aussi... le tabou, l'œil du crocodile, le flash-back, écho - involontaire - au film de Miguel Gomes, Tabou, qui lui était structuré en deux parties, mais où demeure quelque chose de cet ordre: au départ, le père et sa fille, au stade de l'infans, une forme de "paradis", d'avant la loi et les interdits, mais déjà perdu, qui ne peut aller qu'à sa perte... Et de voir le retour en arrière comme la matérialisation d'un refoulé, à l'image du désir sexuel chez les condamnés, chimiquement sous contrôle (c'est le côté THX 1138 du film), plaisir qui ne peut être que solitaire, ouvrant la voie au grand-guignolesque dont le cinéma de Claire Denis est coutumier (cf. la scène cronenbergienne de la fuck box et du godemichet métallique que Binoche, nue, chevauche jusqu'à l'extase)... du refoulé source d'angoisse évidemment, une angoisse que l'on calme, momentanément, en allant jardiner dans le jardin luxuriant, édénique, qui est appendu au vaisseau, véritable bulle qui, cela dit, ne renvoie pas à la vie laissée sur Terre tant celle-ci, au vu des images - souvenirs fugaces du passé criminel du père - évoquant le cinéma de Tarkovski, ne respire pas le bonheur. Et une nouvelle fois de repenser au finale, ouvert, entre interdit (l'inceste) et survie de l'espèce (la reproduction), le chaos et l'ordre des choses... Mais il y a plus. Le désir incestueux, les deux mères qui ne le sont pas vraiment, toutes ces sécrétions dont se nourrit le film... ça à voir avec quelque chose de plus profond, situé au cœur même du cinéma de Claire Denis... Ce que raconte High life, dans le fond, ne serait autre que ça: l'art dionysiaque de Claire Denis... Dionysos, le mot est lâché, avec tout ce que cela sous-entend d'excès et de délires extatiques... Mais aussi les "sucs vitaux", les rapports interdits, la double naissance... Parce que Denis et Dionysos, c'est pareil, c'est le même nom... La "grande vie" (high life) du film c'est ça tout simplement: le grand jeu des formes, ce qui fait la matière (surtout liquide) des films de Claire Denis, cette part magmatique, cachée, hideuse, qui constitue le niveau profond de l'œuvre et que Claire Denis tente, avec plus ou moins de bonheur, de faire émerger, au risque à chaque fois de nous révulser...

[Aïe life, parce que ça pique un peu, mais I like aussi, quand même]

vendredi 2 novembre 2018

[...]




Je crois que j'ai encore dormi. J'ai beau tâtonner, je ne trouve plus mon cahier. Mais j'ai toujours le crayon à la main. Il va falloir que j'attende l'aube. Dieu sait ce que je vais faire pendant ce temps. (Samuel Beckett, Malone meurt)

En liberté! "Oh putain..." répètent à l'envi Adèle Haenel et Pio Marmaï. Eh oui, oh putain, quel film! ou plutôt, quelle pêche!... la punchline, les gags à gogo, ça fuse, ça pulse, le film est au taquet du début à la fin, quasiment sans répit... C'est sûrement pour ça que Pierre Salvadori a changé le titre qui au départ était "Remise de peine", un titre qui ne collait plus avec le régime du film... Et c'est un peu dommage. D'abord parce que je préfère "Remise de peine" à "En liberté" - Modiano c’est quand même mieux que Montagné (hé hé) -, surtout parce que le film aurait gagné par moments à être davantage sur le frein, à prolonger les modes "pause", à casser la belle mécanique pour qu'on puisse non pas souffler mais ressentir plus fortement l'émotion provoquée par ce que vivent les deux personnages: pour Yvonne, la femme flic, la découverte que l'homme qu'elle a aimé, flic lui aussi, le père de son enfant, n'était pas un héros mais un salaud; pour Antoine, prisonnier tout juste libéré, le fait d'être devenu complètement asocial (à tendance psychopathe) après huit années passées en prison, à cause dudit flic, alors qu'il était innocent. Je ne dis pas qu'un tel bouleversement, on ne le ressent pas, mais que les deux personnages, emportés qu'ils sont par le rythme endiablé du film, ne laissent pas le temps au spectateur de s'émouvoir de leur situation (1)... dès que l'émotion affleure elle s'envole aussitôt, pas de temps mort, on est déjà dans la séquence suivante. De sorte que l'émotion se trouve pour l'essentiel déléguée aux deux autres personnages, incarnés par Damien Bonnard et Audrey Tautou (moins drôles mais plus touchants). Si cette répartition des rôles assure une forme d'équilibre, entre énergie et indolence, folie et sagesse, rire et tendresse... elle crée aussi, à travers la symétrie de certaines scènes, les effets de répétition (la scène qui ouvre le film, qui n'est autre que l'histoire que raconte Haenel le soir à son fils - sur le papa superhéros -, en la modifiant à chaque fois en fonction de son ressentiment, le running gag que constituent les apparitions du serial killer...) et les effets de miroir, une structure beaucoup plus rigoureuse qu'il n'y paraît, un travail d'écriture qui s'apparente à celui du stand-up que Salvadori a lui-même pratiqué dans le passé... du two man and woman show, spectacle survolté qui voit les scènes et les gags s'enchaîner, ce qui fait qu'on rit (cf. le braquage de la bijouterie, en costume SM, latex et vocoder pour trafiquer la voix), mais en même temps finit par saturer le film, l'empêchant d'atteindre le dérèglement narratif (déchaînement n'est pas dérèglement) qui faisait la force des premiers films de Salvadori (notamment ...Comme elle respire, son plus beau), j'allais dire des premiers "Antoine", vu que c'est le prénom que portent presque tous les héros de Salvadori. Cette profondeur qui manque, inhérente au style voulu par l'auteur, n'a évidemment rien à voir avec ce qui au contraire plombe la plupart des comédies françaises: le scénario-béton, les personnages types, la caricature, la surécriture... comme dans le Grand bain, l'autre comédie à succès du moment (dont l'intérêt se limite à ce qui se passe dans la piscine - 2). Non, ce qui manque ici c'est juste un supplément de flamme, ce petit plus qu'ont les meilleures comédies romantiques, même les plus déjantées...

(1) A la manière de la jolie scène des retrouvailles entre Marmaï et Tautou, qu'il faut rejouer parce que le premier ayant été libéré plus tôt que prévu, la seconde, sous l’effet de la surprise, n’a pu vivre pleinement ce moment de bonheur que devaient être les retrouvailles, le film, lui aussi, "libère" trop tôt ses deux héros, nous empêchant de s'y attacher vraiment. Sauf que là, on ne peut pas demander à Salvadori de recommencer le film.

(2) La question éminemment philosophique que pose le Grand bain, c’est comment faire rentrer un carré dans un rond (et réciproquement)... c’est pas compliqué, il suffit que ce qu’on veut faire rentrer soit plus petit que ce dans quoi on veut le faire rentrer (et pas réciproquement). Pour que le Grand bain fonctionne, il aurait donc fallu retirer tout ce qui a été greffé (les histoires personnelles, surlignées à gros traits, de chacun) sur l’idée de départ (l’histoire collective, full montyesque, d’une équipe masculine de natation synchronisée), autant dire rester dans la piscine, et même, en réduire la taille. Bref que le film ne soit qu’un court-métrage... pas génial mais sympa.

Voilà, maintenant c'est vraiment la pause... reprise je ne sais pas quand.