samedi 18 mars 2017

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"Virage sud" (version orchestrale live), Aquaserge, 2 octobre 2015 + la version studio, plus courte, telle qu'on peut l'écouter sur l'album Laisse à être qui vient de sortir.

samedi 11 mars 2017

Split

La horde sauvage. (attention, spoilers!)

Ah Split, le dernier Shyamalan, film-monstre, film-cerveau, un des plus forts, des plus beaux aussi, qu'on ait vus depuis longtemps (Psychose?, Shining? Lost highway?...), si fort et si beau qu'on ne sait par où commencer. Peut-être par le titre, tout simplement. Split. Autant dire divisé, sens premier du mot et du film, en rapport avec le DID (dissociative identity disorder) dont souffre Kevin le héros, mais aussi fendu, cassé, brisé comme du verre, qui fait du film le complément d'Incassable, ainsi que le révèle le twist final, le second twist, avec l'apparition de Bruce Willis, effet certes marketing (c'est le côté roublard de Shyamalan, Incassable 2 devrait être son prochain film), mais surtout prolongement du premier twist, le dévoilement de "la Bête", la 24e identité de Kevin, la plus puissante de toutes, la plus terrifiante, dans laquelle se seraient libérées toutes les potentialités de son cerveau (et j'ajouterai du récit), validant les théories fumeuses - quant au DID - de la psychiatre qui le suivait, laquelle aura joué pour le coup dans l'histoire le rôle d'apprentie sorcière. La "Bête" attendue, espérée, par "la Horde" (les autres identités, du moins les trois ou quatre qui avaient pris le pouvoir, l'ensemble s'apparentant après l'avènement du monstre à une sorte de horde primitive), soit le passage de split à unbreakable, du héros schizo au superhéros (ou supervilain, c'est pareil), autant dire du psycho thriller au comic book movie, de Hitchcock à Stan Lee. "Let's twist again" diront les anti-Shyamalan, sauf que là, jamais le twist shyamalanien n'aura été aussi logique, aussi nécessaire, aussi fondamental, expliquant non seulement que son absence aurait confiné le film au stade de petit film d'horreur lo-fi, pas désagréable en soi mais vite oublié (Shyamalan a besoin d'éclater ses histoires, à la différence d'un Carpenter dont l'écriture est plus musicale, qui peut tenir sur une simple ligne et quelques notes, qui fait par exemple que son dernier film, The ward, que j'aime beaucoup, n'a rien d'autre à révéler que ce que le film nous donne à voir tout du long), mais surtout que, par sa démesure même, par la vision nouvelle, ici quasi hallucinée, que le retournement final offre du film, invitant le spectateur à reconsidérer ce qu'il vient de voir, le récit prend une dimension qu'aucun des précédents films n'avait atteint jusque-là. Donc twist génial - en dépit de son aspect too much (je me répète) mais Shyamalan est un gourmand on le sait -, d'ores et déjà un des plus inouïs de l'histoire des twists (l'autre grand twist vu cette année c'est bien sûr la fin de Barça-PSG, génial aussi dans son genre). Car split, c'est ça également: se répandre, aller le plus loin possible, au-delà des promesses du récit, dans des contrées qu'on ne soupçonnait pas, même si Shyamalan glisse quelques indices ici et là, parmi d'autres, qui eux ne visent qu'à égarer... Mais encore split au sens de partager, qui fait que la disjonction non seulement s'installe à tous les niveaux du récit mais surtout s'organise progressivement, laissant deviner une sorte d'ordre dans le chaos, pour au final mieux rassembler les morceaux... Et là il faut parler de Casey, la jeune fille séquestrée, elle-même divisée et dissociée des deux autres filles, personnage admirable, qui assure l'équilibre du film, à la fois miroir et glace sans tain, sans qui Split ne serait pas ce qu'il est - un chef-d'œuvre, ça y est je l'ai dit -, quand bien même il y aurait pour finir cet incroyable twist... (à suivre)

[ajout du 15-03-17]:

Le cas Casey.

En face de Kevin, aka Dennis aka Patricia aka Hedwig... aka la Bête, il y a donc Casey. Casey Cooke avec ses initiales identiques (CC) comme les superhéros Marvel (Peter Parker aka Spiderman, Bruce Banner aka Hulk...), comme David Dunn le superhéros d’Incassable. Autant dire qu’elle appartient au même univers qu’eux, qu’elle est probablement une future supergirl, ce que laisse supposer le dernier plan dans la voiture où, à travers son regard, elle apparaît "différente", signe manifeste d’une métamorphose en cours. L’histoire de Casey vient ainsi redoubler celle de Kevin/Dennis/la Bête, dans un registre qui relève autant du mythe que du conte de fées. Et c’est bien ce redoublement qui permet au film d’atteindre une telle puissance d’émotion, aidé en cela par l’extraordinaire interprétation de la jeune Anya Taylor-Joy. Il faut voir comment Casey, parallèlement à l’avènement progressif de la Bête, fait preuve elle aussi, petit à petit, d’une forme de contrôle sur les événements, d’abord limité à l’identité la plus fragile (Hedwig) qu'elle essaie de manipuler, puis s’élargissant, en même temps qu’elle investit de nouveaux espaces, dans le sous-sol où elle a été kidnappée, jusqu’à l’affrontement final où vont s’exorciser les traumas du passé. La maîtrise de Shyamalan dans la conduite de son récit, la manière de le découper, d’y intégrer les flashbacks relatifs aux abus sexuels (étonnantes scènes de chasse), est un modèle du genre. Un tournant vient marquer le processus dramatique, lorsque Casey ramasse une vis qui traînait par terre. A ce moment précis, on imagine une possible évasion de la jeune fille, à travers l’usage qu’elle ferait alors de la vis, par exemple forcer une serrure. Il n’en est rien. De la vis il ne sera plus question (ou alors ça m’a échappé). Et c’est après coup que l’on comprend que ce geste sans suite n’était qu’un réflexe chez Casey, celui de l’enfant abusé, pratiquant l’automutilation et récupérant à cette fin tout ce qui peut servir. [ajout du 17-03-17: en fait, ça m'avait échappé, Casey se sert bien, ensuite, de la vis pour forcer la serrure de sa cellule... disons alors qu'au moment où elle ramasse la vis, il y a dans ce geste à la fois l'anticipation de ce qui va suivre - au niveau du scénario - et la condensation symbolique de tout ce qu'elle a subi depuis l'enfance, le traumatisme et ses séquelles] La vis, loin de préparer à une quelconque libération, suggérait au contraire l’enfermement psychique de l'adolescente, anticipant surtout sa rencontre avec la Bête, la révélation que constituent sur son corps toutes ces scarifications et le fait que tous deux finalement sont "pareils": des êtres brisés (donc les plus évolués selon la Bête). "Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre", pourrait presque dire chacun, de chaque côté des barreaux, paraphrasant ainsi Bresson. Et c’est très fort.

Au final, Split serait moins un film anti-Trump qu'un film sur la question trans (à travers le personnage de Kevin Wendell Crumb), mieux: un grand film trans... A développer ici ou ailleurs.

mercredi 8 mars 2017

Les belles du Montana

Des trois histoires, reliées par quelques fils seulement, qui composent Certain women, le nouveau film, magnifique, de Kelly Reichardt, la deuxième est peut-être la plus impressionnante. Il ne s’y passe quasiment rien, si l’on compare aux deux autres où il ne se passe déjà pas grand-chose. Mais la beauté est là, au niveau de la forme, dépouillée à l'extrême, comme de tous ces silences qui suggèrent l'indicible. De sorte que si on appliquait la fameuse "règle de trois" chère à Biette, quant à ce qui gouverne un film, on pourrait dire que dans Certain women c’est bien le projet formel qui lutte avec le récit au détriment de la dramaturgie, quasi inexistante. Lutte minimaliste, mais lutte quand même, sur fond naturaliste (au sens littéraire du mot, du réalisme documenté), entre disons l’épure bressonienne, tendant à l’abstraction, et l’épure durassienne, visant à l’isolement, entre le tranchant des plans et la transparence des mots.
Dans les deux cas, une même blancheur, comme celle des montagnes enneigées qui entourent Livingston, petite ville du Montana où se déroule le film, Livingston sur la ligne NP (Northern Pacific) à l'image de l'ouverture avec son train de marchandises, comme si Reichardt elle-même, après son arrêt prolongé dans l'Oregon, était repartie vers l'Est; le Montana, symbole même des grands espaces américains, ici plus sundanciens que fordiens, donc "redfordiens" - Redford y a tourné Et au milieu coule une rivière et l'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux - sauf que, depuis Hawks, on sait que la pêche à la mouche est le sport favori de l'homme et que, Patricia Mazuy nous l'a rappelé, prendre soin des chevaux (et les monter) est surtout un sport de filles. Autant dire que dans Certain women il y a bien des chevaux, des chiens aussi (forcément avec Reichardt - le film est dédié à sa chienne Lucy), mais pas de poissons. Et pas d'hommes non plus, du moins de moins en moins à mesure que le film avance (immature dans la première histoire, distant dans la deuxième, l'homme est carrément absent de la troisième), laissant les femmes seules, enfermées dans leur solitude, ce qu'évoque l'encerclement des montagnes.
Bon alors, et cette deuxième histoire, en quoi est-elle si impressionnante? C'est que, moins ludique que la première (les relations difficiles entre une avocate - Laura Dern - et son client, prêt à tout, même une prise d'otage, pour obtenir gain de cause), moins séduisante que la dernière (la rencontre entre une juriste débutante - Kristen Stewart - venant donner des cours du soir et une jeune ranchwoman - Lily Gladstone - qui y assiste pour le seul plaisir de la voir - sublime scène quand celle-ci après le cour fait monter Kristen Stewart sur son cheval et l'emmène au pas jusqu'au fast-food du coin), elle est comme le point d'ancrage du film. Où y règne une vraie mélancolie, soit la part la plus durassienne du film, à travers cette histoire de pierres, restes d'une ancienne école bâtie à l'époque des pionniers, qu'une femme (Michelle Williams) mal mariée veut absolument récupérer d'un vieil homme pour la construction de sa future maison. A un moment donné, alors que les pierres sont rassemblées, on voit la femme faire un signe de la main au vieil homme, resté debout derrière sa fenêtre, sans que celui-ci lui réponde, comme s'il ne la voyait pas... Ce court moment, écho à d'autres, est comme un temps d'évanouissement dans le film, une sorte d'aphanasis, le regard ailleurs du vieil homme renvoyant la femme à sa propre solitude, comme si les blocs de pierres ainsi acquis, tels des Bastilles de grès, ne faisaient que l'emprisonner un peu plus, hors du monde...

A venir: Split de M. Night Shyamalan (comme c'est la journée de la femme et non du trouble de la personnalité multiple, j'ai permuté les textes, ha ha).

mercredi 1 mars 2017

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Bon, avant de vous parler de Split, le dernier film, génial, de Shyamalan, quelques mots sur deux autres films, l'un très moyen, l'autre franchement raté.

1. Loving de Jeff Nichols

Take care.

"C’est un beau roman, c’est une belle histoire, lui, il était blanc, elle, elle était noire..." Oui, bah non, pas de roman ici, juste une histoire qui n’a de beau que le nom des époux (Loving), le surnom de la femme ("String bean" devenu "Brindille" dans la version française), la carrosserie des voitures (ça se passe au tournant des années 60) et bien sûr le fait d’être vraie. Or le vrai c’est quoi dans Loving? Une image de magazine, celles de LIFE que Nichols (via son acteur fétiche, Michael Shannon, qui dans le film tient le rôle du photographe) reproduit invariablement, le plus fidèlement possible (ah, Joel Edgerton, sa chemise à carreaux et sa gueule de redneck, semblable au vrai Richard Loving), suite de plans que la presse s’empressera de trouver sobres, empreints de dignité, alors que tout y est lisse, parce que justement ce n’est que reproduction, reconstitution, mise à plat d’une histoire réduite à sa stricte symbolique, celle du politiquement correct, sans autre enjeu que celui d’être volontairement (autant dire que ça se voit) dépouillé du trop-plein d’émotions que risquait un tel sujet (l’histoire des époux Loving, voulant vivre là où ils ont toujours vécu, en Virginie, sauf que dans cet Etat, en 1958, le mariage interracial constituait un crime). De sorte d’ailleurs que le sujet, à force de lissage, finit par se déplacer, l’intérêt de Nichols semblant davantage porter sur le mariage (dans la lignée familialiste de ses films précédents, ici ce n’est plus take shelter mais take care) que sur l'interracial. La preuve? Le fait que ce qui touche plus spécifiquement à la question de la mixité soit relégué à la périphérie du film. D'abord sous forme d'ouverture: la vie à Central Point, où les Blancs, du fait de leur pauvreté, vivaient mêlés aux Noirs, au mépris des lois raciales. Puis à la fin: la bataille juridique (Loving v. Virginia), se résumant à quelques rencontres avec les avocats de l’ACLU, jusqu'à son dénouement heureux (le jugement qui condamnait les Loving cassé par la Cour Suprême). Pourquoi pas, puisque c'est cohérent avec le point de vue du couple, ne revendiquant rien d’autre que de pouvoir s’aimer, loin des mouvements antiségrégationnistes de l’époque. Souci du "vrai" là encore... Oui mais, faut-il que ça passe par tous ces plans lénifiants, en même temps qu’édifiants, limite kouléchoviens en ce qui concerne le personnage de Mildred dont le moindre regard vient exprimer un sentiment: là le bonheur, là l’inquiétude, là la tristesse... Take care. Comme si Nichols, en épousant le point de vue des Loving, prenait soin lui aussi de son spectateur, prenait soin de ne pas le brusquer, le dorlotant à coup d’images bien-pensantes, lui construisant un bon petit film sweet home, sans véritables tensions (en termes de récit, qui ne relèvent pas du fait divers proprement dit - ici elles sont juste amorcées), sans véritables envolées, se contentant d’entrecouper l’histoire de jolis inserts sur la campagne, le travail de maçon, les tâches domestiques, les enfants qui jouent, etc... bref la vie très simple de gens très simples. Comme dans le reportage de LIFE magazine, comme dans le documentaire Loving story... "comme", c'est-à-dire "conforme à", même pas la réalité mais une image déjà existante de cette réalité. Ce qui fait que finalement le vrai n'existe pas dans Loving, remplacé qu'il est par du ressemblant, voire du re-ressemblant. Pas désagréable en soi mais quand même très gnangnan.

2. Silence de Martin Scorsese

Le jardin des supplices.

Une vraie purge. A la fin, on voit Andrew Garfield (qu'on a suivi tout au long du film) et Liam Neeson (celui qu'il recherchait), deux missionnaires portugais - des jésuites - ayant renié leur religion, après toute une série d'épreuves pour le premier mais ça a dû être pareil, on l'imagine, pour le second (tortures et exécutions en tous genres des villageois japonais convertis au christianisme), visant à éprouver leur foi (et par là le "silence" de Dieu) jusqu'à ce qu'ils finissent (mais c'est long à venir, croyance en Dieu oblige, ce qui arrange bien Scorsese) par abjurer en piétinant l'image du Christ (même si pour le premier il demeurera, cachée au fond de lui-même, la foi originelle)... on les voit donc en train de trier différents objets, contenus dans les bagages de négociants hollandais (les seuls autorisés au XVIIe siècle à commercer avec le Japon parce que, contrairement aux Portugais, ils étaient là uniquement pour faire des affaires... hé hé, pas cons les Hollandais) et de séparer ce qui est chrétien de ce qui est non chrétien. Et le film? Il ne s'agit pas de savoir s'il est chrétien ou pas, il l'est nécessairement, même si c'est sur le versant martyrologique. Pas plus de savoir s'il est scorsésien ou pas, il l'est évidemment, et pour les mêmes raisons. Mais de faire la part entre, disons, le bon et le mauvais Scorsese. Le bon? Quelques plans au début, notamment quand Garfield et Adam Driver, l'autre padre, qui disparaîtra par la suite (parti jouer dans Paterson?), se trouvent planqués, à l'ombre, dans une cabane, et que, n'y tenant plus, ils finissent par sortir pour goûter aux rayons du soleil... peut-être aussi le personnage de Kichijiro, une sorte de Judas qui n'arrête pas de trahir puis de demander à ce qu'on le confesse, seule note d'humour du film. Le mauvais? Bah, tout le reste, à commencer par le choix obsolète, bien que traditionnel à Hollywood, de faire parler tout le monde en anglais, les Portugais comme les Japonais (même les paysans incultes!), ce qui, dans ce Japon post-féodal, très replié sur lui-même, confine au grotesque, j'allais dire à l'hérésie. Mais le pire c'est quand même cette vision que donne Scorsese du conflit religieux, l'opposition pour le moins primaire, car figée (seuls changent les différents types de tortures), entre d'un côté la foi aveugle des chrétiens et leur aspect victimaire, et de l'autre, la cruauté de l'autorité japonaise, représentée par l'Inquisiteur et ses sbires, permettant au cinéaste, sous couvert de traiter l'Histoire, d'étaler une fois de plus ses penchants sadomaso, ce que j'ai appelé dans un autre texte son côté Big shave. Et Dieu que c'est pénible...