vendredi 24 novembre 2017

Wonder c'truc

Disons-le tout net: je ne supporte pas les pastiches de film muet, quelles que soient les qualités de la reconstitution, c'est physique, viscéral, je n'y peux rien... et à ce niveau Wonderstruck de Todd Haynes n'y échappe pas, surtout si en plus l'un des deux personnages (la fillette) est lui-même muet (en plus d'être sourd) et que les passages en question, déjà intégrés un peu laborieusement (le montage parallèle) dans le fil du récit, sont en plus assortis d'une musique (celle de Cartell Burwell: on peut écouter la soundtrack de Wonderstruck) pour le moins envahissante (en plus d'être franchement sirupeuse - ça finit par dégouliner). Bref, tout se trouve ainsi esthétiquement surligné et c'est assez pénible... Mais heureusement il y a la partie seventies, qui nous fait sortir de ce "cabinet de curiosités" trop vieillot, et son côté Hugo Cabret (normal c'est le même auteur, Brian Selznick), pour prendre vie en même temps que son petit héros, devenu accidentellement sourd, et là c'est très beau, Haynes dépassant ses (réels) talents d'illustrateur, d'imitator of life, pour nous offrir autre chose, d'infiniment plus émouvant, car pour le coup bien ancré dans l'année 1977, période de l'adolescence pour Haynes et des "amitiés particulières" (j'extrapole la relation, très touchante, entre les deux garçons, le blond et le black), mais aussi d'un certain cinéma américain, urbain, new-yorkais, du polar social au film de blaxploitation, cinéma à l'esthétique réaliste, quasi documentaire, s'opposant à l'expressionnisme des années 20, plaisir renforcé par les reprises du Space oddity de Bowie et du Zarathoustra de Deodato, engageant alors le film vers un "ailleurs", au-delà des étoiles... C'est ça finalement qu'il y a de plus beau dans Wonderstruck, quand, à la fin, le film se dégage de ses deux temporalités, qu'il devient plus onirique, plus cosmique, d'abord à l'évocation du blackout de juillet 1977, qui plongea New York dans le noir pendant près de deux jours (sauf le Queens, expliquant le finale illuminé dans le musée), panne d'électricité qui aurait entraîné, dit-on, un pic de naissances neuf mois plus tard, et qui, là, non seulement renvoie à l'accident du début (la foudre), mais surtout favorise, par la nuit ainsi prolongée, la plus belle des rêveries: ce récit dans le récit (le roman des origines, fait de traumas et de loups) que constitue l'histoire des deux protagonistes racontée à l'aide de petites figurines dans des décors miniatures, écho au premier film de Haynes, Superstar: The Karen Carpenter story, réalisé avec des poupées Barbie (film incroyable, complètement cheap et en même temps très troublant), un procédé qui, ici, permet en définitive de transcender aussi bien l'histoire, à l'issue un peu trop attendue, que sa construction, elle-même trop bien réglée, et de faire ainsi de Wonderstruckétant entendu que les histoires parallèles se rejoignent, elles aussi, toujours à l'infini - un grand livre ouvert, ouvert à l'infini.

PS. Vu aussi Jeune femme de Léonor Serraille. Bon, c'est vrai que le scénario, entre Letourneur, en moins rêche, et Triet, en plus erratique, accumule les artifices et les poncifs sur la jeune femme larguée, paumée, cabossée: Paula (31 ans c’est presque 40, en fait 29 mais c’est pareil) qui va d’un logement à un autre, d’un boulot à un autre, d’une rencontre à une autre, perdue avec son chat dans un Paris qui n’aime pas les gens, jeune femme aux yeux bipolaires et en manteau rouge brique, à la fois marginale (jusqu’à faire les poubelles!! n'importe quoi) et "rentrée dans le rang" pour ce qui est des situations, trop convenues (la question de l'hospitalité: bobos vs minorités, le rapport aux hommes, la relation mère-fille...), trop factices, faute d'ancrage, ce qui est quand même problématique (ça fait plaqué)... Mais heureusement il y a Laetitia Dosch, la Dosch, qui est extraordinaire, une fois passée la crise du début - et que, c’est le vrai départ du film, elle apparaît coiffée à la Amy Winehouse pour masquer sa blessure sur le front - et ce jusqu'à la fin, la toute fin, réconciliée? on ne sait pas, mais réparée, un peu, la cicatrice enfin disparue... Belle actrice, vraiment.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

J'attendais votre retour sur Wonderstruck avant d'y aller... c'est bon, merci.
Ludovic

Nathan a dit…

D'accord avec vous sur les pastiches de muet, mais il y en a un qui fait exception, c'est le A Short Film About the Indio Nacional de Raya Martin (plus encore que son Independencia, que j'aime beaucoup aussi); mais il est vrai que ce n'est pas un pastiche, plutôt une vraie intégration du muet comme forme narrative correspondant à une ère historique. Il vous a plu?

Buster a dit…

Oui là ce n'est pas vraiment un pastiche, Raya Martin recourt au muet aussi à des fins poétiques, le travail sur la lumière, le noir et blanc, le "noir" et le "blanc" comme je dis souvent à propos de Garrel, je ne me souviens plus trop du film, de ses images, je me souviens surtout de la musique qui les accompagnait et de son caractère envoûtant...

Anonyme a dit…

https://vimeo.com/90416410

Buster a dit…

Ah très bien, merci... (ce n'est que la première moitié du film)