mercredi 25 octobre 2017

Old joy



Old joy de Kelly Reichardt, 2006.


"I miss my pre-Internet brain"
(Douglas Coupland)

"J'espère qu'il y a encore Facebook après la mort
parce que sinon, bonjour l'angoisse"
(Sing Sing)

Comme un avant-goût...

"Ne serait-ce pas délicieux de rester plongé jusqu'au cou dans un marais solitaire pendant tout un jour d'été, embaumé par les fleurs du myrica et de l'airelle?(Henry David Thoreau)

[...] Si les personnages font l'expérience de leur différence et du déclin inexorable de leur amitié, expérience au demeurant plus douloureuse pour Kurt (Will Oldham), le marginal, souffrant manifestement de sa solitude - étudiant en physique, il a sa propre théorie de l'univers qu'il assimile à "une larme tombant depuis l'éternité dans l'espace" -, que pour Mark (Daniel London), le névrosé, s'accommodant sans entrain de sa future vie de père de famille, le film refait, lui, à sa manière, l'expérience originelle de Thoreau: dépasser la démarche purement intellectuelle (penser, chercher) pour atteindre, au contact de la nature, ce que Thoreau appelait le "grand rapport", un rapport plus profond aux faits observés, qui touche pleinement à la vie. C'est pourquoi on parle si peu dans le film de Kelly Reichardt. Certes, les personnages n'ont plus grand-chose à partager, et n'osent pas se l'avouer, mais c'est aussi parce qu'avant de parler des faits, il faut, par une activité accrue des sens, être totalement imprégné de cette "connaissance substantielle" dont parlait Thoreau: cette "intuition des choses qui surgit quand nous nous trouvons unis au tout"; quand on "se dissout dans la brume ensoleillée", que l'on s'imagine "amphibie", nageant "avec la tanche et la brème", perdant non seulement son identité mais également son humanité, de sorte que la vérité exprimée, langage vivant devenu poésie, s'exhale "aussi naturellement que l'odeur du rat musqué des vêtements du trappeur" (1). Il serait exagéré de dire que c'est ce type de connaissance que les personnages atteignent dans Old joy, lorsqu'ils se baignent dans les sources chaudes de Bagby. Le site n'est pas superposable à la cabane de Walden. Mais l'esprit de Thoreau y rôde, une présence s'y fait sentir... Si déserter le monde, en se perdant dans la forêt (2), pour retrouver le "Monde", suppose l'acquisition d'une certaine sagesse - à l'indienne pour Thoreau - dont les clés semblent aujourd'hui perdues, quelque chose demeure, qui ne passe pas nécessairement par l'ésotérisme ou le parareligieux: le sentiment de plénitude, l'impression, qui échappe à l'analyse, de se trouver au cœur d'un grand système, ouvert à l'infini et dans lequel toute chose agirait avec son contraire. C'est ce qui donne au film son côté taoïste (Thoreau était lui-même considéré comme "le plus chinois des auteurs américains"). Le Yin et le Yang. La Tristesse et la Joie. Car si "la tristesse n'est qu'une joie passée", comme il est dit dans le rêve de Kurt, elle peut-être aussi, à l'inverse, promesse de bonheur.

(1) Kenneth White, L'esprit nomade, 1987, p. 140-144. White parle du Journal de Thoreau comme d'un "livre lichen", en référence à ce que Thoreau avait lui-même écrit: "un vrai bon livre est quelque chose d'aussi naturel, primitif, sauvage, d'aussi mystérieux et merveilleux, d'aussi ambrosiaque, d'aussi prolifique qu'un lichen ou un champignon." (p. 148) A bien des égards, Old joy est un "film-lichen".
(2) La forêt est comme une version moderne des bois de Walden Pond. Forêt plus verte, imprégnée de pluie (les limaces sont de sortie), qui fleure bon l'humus et l'herbe mouillée.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Donc, si j'ai bien compris, vous allez vivre dans la forêt, loin du monde mais toujours connecté à Facebook, c'est ça ?

Buster a dit…

Oui c'est ça...

Strum a dit…

Difficile à lire Walden, même si c'est très beau. J'aimerais bien voir Old Joy.

Buster a dit…

Pas facile à lire... hé hé, c'est le côté chinois de Thoreau.

Anonyme a dit…

http://www.liberation.fr/debats/2017/08/30/lire-thoreau-d-un-pas-lent-pour-eviter-les-recuperations_1593052

On prononce "Soreau"

Buster a dit…

Voilà.

Et on prononce "Reikardt"