mardi 24 octobre 2017

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You have nothing.

Bon je rentre du Square... Quelques mots sur la palme dure... D’abord - n’en déplaise aux "positivistes" - que Östlund est, à l’instar de Haneke et Lanthimos, beaucoup plus proche de Kubrick que de Buñuel... Östlund, l’art du contrepoint, il ne connaît pas. Disons que c’est plus proche de l’art (en l’occurrence contemporain) que du contrepoint, c’est même résolument arty. Si le film irrite par sa longueur (il y a une bonne heure de trop, les scènes s’étirant abusivement, à l’image du préservatif entre Claes Bang et Elisabeth Moss, comme l'histoire du vol avec le petit immigré, franchement rasoir au bout d'un moment), il agace surtout par sa prétention, sa sociologie de bazar, son côté besogneux (cf. entre autres l’opposition lourdaude entre l’individualisme des mécènes et l’esprit d’entraide dont doivent faire preuve les filles du conservateur de musée en tant que pom-pom girls) pour nous signifier que le monde de l’art aujourd’hui, avec l'outrance (ici caricaturale) que cela sous-entend du point de vue marketing et médiatique, la bonne société qui gravite autour, la bonne société en général, sont l’antithèse (antithèse n’est pas contrepoint) du "carré" du film et du petit texte qui l’accompagne, antithèse pour le coup bien carrée elle aussi. Un texte d'ailleurs qui résume à lui seul les limites du film - en plus, cité plusieurs fois, des fois qu’on n’ait pas bien compris. Non pas que Östlund reproduit ce qu’il dénonce - c'est monnaie courante dans l’art conceptuel - mais qu’il nous impose ses dispositifs comme autant de démonstrations, avec l’aplomb de l’artiste sûr de lui et de son génie, où se trouve exclue ce qui fait quand même la beauté d’une œuvre, fût-elle contemporaine: l’opacité, toutes ces zones d’ombre qui empêchent d'en saisir pleinement le senslibérant ainsi l'imagination du spectateur. Ce qui fait par exemple que si "The Square", l'installation, carré à l’intérieur du carré qu’est le film lui-même, rappelle par sa forme les œuvres de Carl Andre, elle s’en éloigne aussi radicalement par le surlignage explicatif que constituent à la fois le dispositif, que le spectateur ne peut franchir et encore moins traverser, à la différence des sculptures d’Andre, et ce fameux texte qu’il lui faut lire pour bien réfléchir au message. Car il dit quoi ce texte? Je cite: "The Square est un sanctuaire où règnent la confiance et l’altruisme. En son sein, nous sommes tous égaux en droits et en devoirs." Mais sur la plaquette, c’est écrit "frizone" - c'est du suédois -, autrement dit "zone franche" et non "sanctuaire". La différence est celle qui sépare l’œuvre d’art dans sa réalité ("The Square" existe réellement quelque part en Suède) et The squarele film, où le spectateur se trouve rejeté à l'extérieur, à observer, comme au zoo, au son de la "Suite n°3" de Bach, ces animaux qu’on appelle les humains, cyniques ou pathétiques, quand on les confronte à leur propre médiocrité (la performance avec l’homme-gorille est quand même assez drôle), soit un refuge, un lieu "protégé", enfermé, même si ce sont eux, ces humains trop peu humains, qui se sont enfermés, pour mieux se "préserver" des autres, un carré, donc, au sens militaire du mot, voire le "carré parfait", sans trace d'ambiguïté... un film pas totalement nul, parce que non dénué d'humour, d'un humour forcément grinçant quoique poussif, mais aussi tellement exaspérant par sa façon d'enfoncer des portes ouvertes, de nous asséner sa morale à deux balles, qu'on se dit que tout ça dans le fond n'est que "simagrées" et que s'il y a posture chez Östlund il y a aussi de l'imposture. Carrément. 

25 commentaires:

Anonyme a dit…

Don't stop !!

mircea a dit…

Totalement d'accord avec vous Buster. Là ou l'argument de départ fonctionnait dans "force majeure", (la lâcheté d'un père de famille face à un danger immédiat) la question qui courre ici tout au long du film "ce directeur de musée va't-il se réconcilier avec ''le peuple'' et donc peut-être s'humaniser?" piétine. A l'image d'un bébé qui perturbe une réunion de com, de jeunes communicants idiots au possible, d'une musique de justice dans une voiture, d'un long aveu téléphonique complétement déplacé, des flashes interminables de photographes dopés, d'un singe qui habite avec une jeune journaliste, tout est trop gros, trop gauche, cousu et en même temps décousu de fil blanc. Ses deux filles sont absolument invisibles et désincarnées. Bref le film est vraiment mauvais et y gagnerait peut-être un peu à être remonté... Encore un film fini dans la précipitation?

Buster a dit…

C'est vrai que le film est quand même très con.

Anonyme a dit…

pas si con que ça

Anonyme a dit…

Finalement vous ne vous arrêtez pas, c'était de l'intox, comme d'habitude

Buster a dit…

J'ai dit dans un mois, patience...

Anonyme a dit…

"Certains esprits grincheux, très square en l'occurrence, ont rejeté sévèrement le film, bobos se reconnaissant sans doute dans ces acteurs autosatisfaits de la duperie contemporaine et qui n'aiment rien tant que pratiquer l'insolence dans leurs propres critiques mais ne l'acceptent pas sur un écran." (Michel Ciment)

Strum a dit…

Bonjour Buster. D'accord avec vous. Ce qui m'a surtout frappé, c'est le côté retors du film. J'y reviendrai.

Buster a dit…

OK, à bientôt alors.

Pierre Creton a dit…

Il vaut mieux aller voir "Va, Toto !"

Buster a dit…

C'est sûr... Va Toto, Vattetot... je connais, ça se passe pas très loin de chez moi, c'est l'antidote du Square.

Anonyme a dit…

Il y a un vrai problème avec la satire à laquelle on oppose la profondeur ou l'opacité de l'humain, mais de puis Swift, et même bien avant, c'est une esthétique à part entière qui réclame qu'on en rejette pas les règles dès le début. Car là votre avis vous pouvez l'appliquer à d'autres films du même genre sans qu'on ait l'impression que vous n'en ayez vu aucun.

Strum a dit…

Ce que j'ai trouvé retors c'est ça : le film semble dire une chose de la main gauche (il faut sortir du pré carré abstrait de l'art et des grandes déclarations car c’est en dehors de ce carré-sanctuaire qui exclut que l’aide est requise) et son contraire de la main droite (attention, ceux qui sortent pour aider seront détroussés et houspillés par les plus démunis, comme Christian qui aide cette femme au début et est volé en retour). Cela trace non un carré mais une sorte de cercle retors n’offrant aucune échappatoire au personnage. C’est dans ce cercle que le film le regarde froidement et fixement se débattre, tourner en rond, s’enfoncer de plus en plus, jusqu’à tout perdre.

Buster a dit…

Oui, pour moi le problème n'est pas la satire par elle-même et les règles qu'elle suppose, mais le regard de l'auteur et la place que celui-ci assigne au spectateur. Je n'ai rien contre l'aspect satirique d'un film qui peut être mordant, féroce, cruel... ça ne me gêne pas dès l'instant qu'on ne se limite pas comme ici à une succession de lieux communs, d'idées exprimées de façon abstraite sans un certain sens du réel qui inscrit les personnages dans la réalité, le concret des choses, avec forcément des aspects plus voilés, à défaut d'opacité, comme chez Bunuel ou Ferreri, ce qui crée de l'émotion, qui est aussi celle de l'auteur... Là rien, "you have nothing", on suit ça sans passion, parfois on sourit (le type de l'entretien avec les tas de gravier, vieille blague), mais sans dépasser le stade de la bonne grosse dénonciation, on pourrait penser que c'est le problème de l'art contemporain mais non, même pas...

Anonyme a dit…

The Square c'est trop square

Buster a dit…

Voilà... et pas assez queer.

Anonyme a dit…

J'ai vu le film, votre critique est à côté de la plaque. Quel rapport avec Kubrick ? Le film a plus avoir avec les comédies de Dino Risi des années 60, assez impitoyables avec leurs personnages masculins, mais non dénuées de tendresse.
C'est une comédie très drôle, le discours sur l'art contemporain est uniquement périphérique.
Très bonne surprise.

Buster a dit…

Risi? je vois pas le rapport, mais bon, si ça vous a plu, tant mieux pour vous...

(Kubrick c'était en réponse à je ne sais plus qui de Positif - Ciment probablement - qui, à propos d'Ostlund, évoquait Kubrick et Bunuel)

Anonyme a dit…

Östlund s'impose (...) comme le continuateur d'une tradition libertaire de l'humour cinglant et iconoclaste illustré au début des années soixante-dix par Orange mécanique de Kubrick et Le Charme discret de la bourgeoisie de Buñuel qui surent aussi faire grincer les dents comme il convient aux esprits libres (Michel Ciment)

Buster a dit…

C'est bien lui.

Anonyme a dit…

je suis d'accord avec l'anonyme du 7 novembre, l'art contemporain n'est absolument pas le sujet du film, baser sa critique là-dessus c'est passer à côté de l'essentiel,

Buster a dit…

C'est pas le sujet, c'est le support... Ne pas voir que la mise en scène d'Ostlund se donne comme l'équivalent des habituels dispositifs de l'art contemporain, se limiter comme toujours au scénario, ici très couillon, c'est passer à côté de l'essentiel.

Michel Ciment a dit…

Moi mes dents ne grincent jamais.

Anonyme a dit…

C'est une comédie à intrigue pardi !
Très drôle de surcroît.

Carlotta Bascaux a dit…

Houhou ! Il est fort ce Ciment ! Ceux qui n'aiment pas ces films ô combien satiriques sont des grincheux, des pisse-vinaigres certainement. Mais alors... Cela signifie que si Ciment l'impératrice a adoré, c'est qu'il est un esprit rebelle, mèche au vent, remontant à contre-courant les torrents d'avis opposés. Vous pouvez rire Buster, mais vous savez fort bien que ce film fut tel le portrait de Dorian Gray pour vous. https://www.leroymerlin.fr/v3/p/produits/ciment-gris-prise-rapide-ce-axton-5-kg-e35488