jeudi 7 septembre 2017

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Retrouvé avec de vieux papiers le programme du Trio en mi bémol, l’unique pièce de théâtre d’Eric Rohmer - vue en 1988 - avec Pascal Greggory et Jessica Forde.

Sinon, quelques notes estivales, extraites de ma page Facebook:

Printemps tardif de Yasujiro Ozu.

20ème minute: Chishu Ryu boit un coup avec son ami venu lui rendre visite. A ce dernier qui lui demande, geste à l’appui, si l’océan se trouve de ce côté-ci, Chishu répond non en indiquant de la tête la direction opposée. Idem quand il lui demande si le temple est de ce coté-là, Chishu pointant en guise de réponse une autre direction, toujours dans le sens opposé, puis encore une autre lorsque l’ami veut savoir où est Tokyo. "L’est est bien dans cette direction?" demande-t-il alors. "Non, c’est par-là", répond Chishu désignant à nouveau une direction opposée, ce qui laisse l’ami songeur: "Cela a toujours été comme ça?". Et les deux hommes de rire en finissant leur coupe.

Un vrai labyrinthe, donc. Sûrement. Mais aussi, à travers les quatre axes que représentent l’océan, le temple, Tokyo et l’est, la définition pour Ozu d’un point central, sachant que le film se déroule (comme Eté précoce) à Kamakura, ville côtière située au sud de Tokyo, qui fut le lieu privilégié du cinéaste (avec Chigasaki, plus à l’ouest) et de son égérie Setsuko Hara. Or si l’on suit les gestes de Chishu Ryu, on se rend compte que ça ne colle pas. Si l’océan et Tokyo sont sur sa droite, l’est ne peut être à gauche. Soit c'est l’ami qui a raison, et le temple dont il parle pourrait bien être celui d’Engaku-ji à Kita-Kamakura, là où Ozu souhaitera être enterré. Soit c'est Chishu Ryu qui s’est trompé et a interverti Tokyo et l’est, ce qui est le plus probable tant il me plaît d'imaginer Chishu se perdre lui-même dans toutes ces directions. Et Ozu de laisser faire car dans le fond peu importe où se trouve l’est, ce qui compte c’est qu’au final les bras des deux personnages se croisent alors qu’ils indiquent une même direction, assurant ainsi l’équilibre du plan.

Jeannette de Bruno Dumont.


Jeanne, Péguy, Dumont, Igorrr et Decouflé... passé l’effet de surprise, propre au dispositif, c’est un peu les moutons de la purge. L’enfance, la France, la partance... d’accord, mais question "émouvance", on reste à quai, "il y a quelque chose qui ne marche pas", comme dit Jeannette au début, ce que le reste du film vient confirmer. Parce que s’il faut du nouveau, quelque chose qu’on n’a encore jamais vu, qu'on n'a encore jamais fait, comme le dit aussi Jeannette - ce à quoi Dumont semble lui répondre: "eh bien, me voilà" -, ça ne suffit pas, il faut que le tournis, évoqué par Dumont lui-même à propos des mystiques (et non des moutons), finisse par tout emporter, plus saisissant encore, au-delà du dispositif. Mais là, non.

120 battements par minute de Robin Campillo.

Film honnête, comme on dit, mais pas aussi palpitant qu’on le dit, film qui, quoi qu’on dise, vaut quand même plus par la force de son sujet que par la manière dont c’est traité. Le rythme n’est pas à deux temps mais en deux temps, d’abord très contrôlé, dans la première partie, militante, actupesque, comme les temps de parole lors des RH, c’est la partie allegro, au-dessus de 120, assez dure du film, à l’image des membres d’Act-up; plus relâché dans la seconde partie, intimiste - la relation amoureuse entre les deux garçons -, c’est la partie moderato, au-dessous de 120, plus douce du film, à l’image du personnage de Nathan. Glissement du tempo, donc, selon un mouvement assayasso-téchino-chéreautique (groupe/action → individu/mort), qui fait ressortir encore plus l’aspect morbide de la fin. Rien à redire - c’est un choix d’écriture - mais bon, tout ça donne au film, déjà très signifiant par son volontarisme anti-romanesque, un petit côté, comment dire… édifiant.

Et pour finir, un petit mot de Jerry Lewis:

"Un homme qui écrit, produit, réalise et joue dans un film est en lutte avec lui-même, plus qu'avec n'importe quel autre brillant esprit qui cherche à lui donner du fil à retordre. C'est cette lutte intime qui fait de lui un cinéaste total. Il se dispute à l'intérieur de lui. Un esprit combat l'autre. Il arrive souvent que l'acteur ne supporte pas ce que dit le réalisateur. Le producteur prend le réalisateur pour un idiot et le scénariste n'en peut plus des trois autres. Le cinéaste total ne peut mentir à ces différentes personnalités en lui. Il est l'hôte d'un gouvernement intérieur, qui analyse son jugement avec sévérité." (The total film-maker, 1971)

reprise en douceur...

20 commentaires:

Griffe a dit…

Salut Buster ! Le film "politique" de l'été n'est pas 120 bpm mais Une vie violente de Thierry de Peretti (même si valzeur a préféré le premier). Vous l'avez vu ?

Buster a dit…

Salut Griffe,
Non pas vu, mais ceux qui l'ont vu autour de moi en disent le plus grand bien.

Griffe a dit…

Preuve de l'excellent goût de T. de Peretti, et pour vous convaincre un peu plus de courir le voir, le film s'ouvre sur Anemone de BJM : https://www.youtube.com/watch?v=StV9lElcvAY

Buster a dit…

Merci ça donne envie...

valzeur a dit…

Hello les Hommes,

Mouaif ! Une vie violente ressemble plus à un brouillon raturé puis mis à plat qu'à autre chose ; ses ellipses m'ont agacé, tout comme l'impression d'incompréhension subie et les acteurs à qualité fluctuante (contrairement à ceux, formidables, du Campillo, la grande qualité de 120 BPM).

Vu tout à l'heure Au gré du courant de Naruse, encore sous le choc. La vibration mizoguchienne qu'apporte l'admirable Kinuyo Tanaka rend le film inoubliable, et son dernier mouvement (ou plutôt son absence de mouvement) a certainement quelque chose de bouddhique ou de tchekhovien (et si c'était un peu la même chose ?). La dernière image du fleuve sur un bateau-bus que rêve de prendre, bien plus haut, Hideko Takamine est une merveille de simplicité cruelle (on peut ne pas remarquer le bateau qui passe ou n'y accorder aucune attention). Les films de Naruse déchirent vraiment le coeur d'une façon unique (et ses actrices, bon sang !!!!)

Sinon la bouse absolue de la rentrée (et de l'année, certainement) : Barbara.

Buster a dit…

Salut valzeur,

Oui bien sûr, Au gré du courant est très beau, comme Nuages épars, l'autre Naruse (res)sorti cet été... je les avais déjà vus, ils sont au-dessus du lot (les films que j'ai vus dernièrement, 120, Jeannette, le Coppola...), ça va sans dire.

Pas encore vu Barbalibabar...

Kate W. Bush :-] a dit…

(hop, hop, hop !-]

Balibarbara… euh, après, évidemment, le tir groupé de Hong Sang-soo, c'est très certainement le film le plus poussé – osé, ou risqué même – de l'année !-] (si je dis « casse-gueule », valzeur, me répondra « bah oui, patatras », je le vois déjà venir !-]

Enfin, pour ceux qui ne l'ont pas vu, je ne veux rien dire de plus (désolé… ou merci ?-] déjà que pour ceux qui le voient tout juste, c'est pas non plus évident de les convaincre alors !-D

Buster a dit…

OK Kate, j'irai voir le film...

En attendant on peut lire la critique de Marcos Uzal dans Libé
Barbara, partition libre

Griffe a dit…

Ou celle de valzeur, en pleine forme (même s'il a tort sur Ue vie violente, j'y reviens dès que possible) :

Par où commencer ? Par le résumé d'Allociné, tiens ! :

"Une actrice va jouer Barbara, le tournage va commencer bientôt. Elle travaille son personnage, la voix, les chansons, les partitions, les gestes, le tricot, les scènes à apprendre, ça va, ça avance, ça grandit, ça l'envahit même. Le réalisateur aussi travaille, par ses rencontres, par les archives, la musique, il se laisse submerger, envahir comme elle, par elle."

Rarement un résumé a été aussi précis, aussi juste ; le film factice et indéfini tend vers le futur mais patauge dans un présent environné de grigris (les belles archives, unique raison de s'infuser ça) et de chichis (la totalité du film incluant écriture, mise en scène, montage, direction de l'actrice).

Balibar, d'abord qui se débat dans ses maniérismes ; déjà, on lui ménage vingt minutes de "chant", tout additionné, ce qui est une souffrance en soi, d'autant que le film n'est pas avare en captations de la vraie Barbara. Avec une cruauté involontaire (?), Amalric passe de l'une à l'autre, enregistrant sans le vouloir l'impossibilité de l'incarnation : Balibar chante comme une casserole et sa performance en plan-séquence sur "Chapeau Bas" est au mieux quelconque - même si c'est le zénith musical du film (on ne dira rien de l'épouvantable prestation de musiciens non-identifiés massacrant "Perlimpinpin" à la toute fin). Pour ce qui est du "travail" d'actrice, on reste également perplexe. Balibar joue comme une cantatrice vocalisant après une laryngite, aucun fil clair n'est tendu, à la place de l'impromptu, de l'incohérent, des décrochages. il est vrai que Amalric la dirige sur trois plans, ce qui ajoute à la confusion et donne l'illusion de la profondeur ; elle est à la fois :
- Brigitte, star pré-ménopausée à la Binoche dans "Sils Maria" en plus inaccessible et potentiellement insupportable
- Barbara, dont les caprices biographiques sont rendus avec force minauderies, puisque que c'est son double bigger than life
- Balibar elle-même, que Amalric/Zand tente peut-être de reconquérir avec ce film-avatar ; c'est le côté l'Année dernière à Marienbad du film qui postule à tort l'intérêt qu'on peut prendre à une recomposition du couple Amalric/Balibar, puisqu'on s'en branle absolument ; dans une de ces scènes pathétiques/suicidaires dont Amalric a le secret, il évoque à son ex-belle leur présent de "quadragénaires pas très beaux", et on s'étonne de cette litote soudaine : ils sont quinquagénaires et franchement laids (lui surtout), mais passons...

Griffe a dit…

(valzeur sur Barbilalabibar, suite) :

Ce feuilletage du personnage féminin conditionne la structure/non-structure du film avec deux ou trois idées bateau comme le Titanic :
- la contamination du réel par les images rapportées (dans une archive passionnante où l'on voit Barbara débarquer dans une salle avant un tour de chant, Amalric intercale quelques plans où Balibar rejoue la scène avec des acteurs, idéalement pour "créer un trouble", mais avec pour résultat de rendre indigeste l'archive par son condiment balibaresque qui empêche de pleinement la goûter (l'archive, pas Balibar)
- l'étiolement général de tout ce qui n'est pas Balibarbara, que ce soit Amalric dont la fascination se limite au commentaire à voix humide du matériau documentaire avec son air insupportable de vieux poussin sorti de l'oeuf ou les acteurs de "second plan" (ici du quatrième), des fantômes sans dialogue, sauf Pierre Léon dans la seule scène un peu écrite.
- la dissolution de la narration ; Amalric émiette ou rend indiscernable les éléments biographiques réels, si bien que toute personne ne connaissant pas Barbara ne comprendra RIEN au film, qui fourmille de détails "vrais", seulement perceptibles pour initiés (ex : Amalric rend visite à Balibar lui offrant un faux paquet de Zan additionné d'un D (ZAND) avec cette phrase : "je vous ai apporté des bonbons", clin d'oeil au goût de celle-ci pour la réglisse, à son amitié fusionnelle avec Brel, et à la tentative d'Amalric pour reconquérir sa vieille belle (ou l'actrice ? : comme c'est passionnant...)

Tout ça ressemble et aboutit à une version post-moderne d'Irma Vep, film que j'ai revu récemment et que j'adore (jusque à la dominante hivernale et à l'amourette entre un régisseur et l'actrice principale). Du Pipirandello pour gogols, quoi, ce que confirme sa réception dithyrambique, un signe qui ne trompe pas.

Allez, deux détails débiles pour la route :
- Balibar congédie le régisseur qu'elle s'est tapé en lui disant qu'elle a laissé ses affaires sur le palier ; plan du jeune homme nu dans le couloir ramassant ses frusques et s'éloignant à pas de loup (tout être humain normal se rhabllllerait dare-dare devant la porte)
- Brigitte/Balibar arrive avec son chevalier-servant dans un restoroute et fait son numéro entre Marlène et une grande duchesse russe, puis elle avise un piano et répète "Nantes", se plantant à un moment avec un petit sourire du genre "Mon Dieu, n'écoutez, pas les garçons", alors que la rare prétentaine perdue dans la profondeur de champ semble s'en foutre autant que nous..

Buster a dit…

Ouh là tout ça!... je crois que valzeur (qui voit des bouses partout, c'est son côté Petit paysan) a en fait été fasciné par le film mais ne veut pas se l'avouer (d'autant qu'il ne supporte pas Amalric et Balibar).

Sinon el señor Uzal, très en forme lui aussi, a également écrit sur Une vie violente:

valzeur a dit…

Hello les Hommes (c'est mon côté non-inclusif)

Détrompez-vous, Buster ! Balibar au théâtre peut m'impressionner, puisque cela est déjà arrivé. Au cinéma, c'est hélas autre chose... Bon, il est vrai qu'Amalric m'insupporte (mais on ne le voit pas tant que ça dans son film).

Le problème de fond pour appréhender Barbara, le film, est que j'aime Barbara, la chanteuse ; du coup, cette pâtée pour chats qu'on fait passer pour un anti-biopic génialement réflexif me donne surtout envie de la rendre...

Buster, je vous préviens, si vous aimez ça, vous deviendrez instantanément Balibuster pour moi (vous apprécierez le côté Mary Poppins de ce surnom)

Je ne vois pas tant de bouses que vous le dîtes : Petit Paysan est par exemple un film correct quoique pas très passionnant.

Buster a dit…

Bon, on verra...

(cela dit, j'avais vu Ne change rien, le truc de Pedro Costa, très arty, sur Balibar chanteuse... je suis à peu près sûr que Barbara c'est mieux)

valzeur a dit…

Vous partez de bas si vous partez de Pedro Costa (je n'ai pas vu ce film)

Buster a dit…

Hé hé… En même temps je pars du seul autre film que je connaisse où Balibar chante.

§ a dit…

C'est très beau Barbara, bien plus que le machin de Pedro Costa.

Buster a dit…

En attendant de voir Barbara, une chanson de saison... Septembre

Anonyme a dit…

Et guillaume et la montagne ? Peut-être le meilleur film de cette année pour moi...

Jeff McCloud a dit…

D'accord mais j'ai trouvé "Guillaume et la montagne" moins réussi que "Gabriel et la montagne" :-D

Buster a dit…

Ha ha... (pas vu Gabriel, ni Guillaume d'ailleurs)

Sinon, salut Jeff, ça faisait longtemps.