samedi 22 juillet 2017

Dunkerque

Des hommes à la mer.

Vu Dunkerque de Christopher Nolan. Film de survie plus que de guerre, dixit Nolan, la survie par l'évacuation, ce qui ne permet pas de gagner une guerre, dixit Churchill, l'évacuation de Dunkerque, après le désastre d'une bataille militairement perdue, dixit tout le monde, qui voit 400000 hommes, pour la majorité britanniques, coincés sur les plages de Dunkerque, entre la mer (et au loin l'Angleterre, à portée de vue) et les troupes allemandes, avançant inexorablement mais qui, subitement, reçoivent l'ordre de s'arrêter - le miracle commence là -, permettant aux Alliés de se redéployer dans la profondeur (les raisons de cet arrêt restent historiquement obscures, celle retenue par Nolan, énoncée par Branagh, le commandant de la Royal Navy dans le film, est la plus romanesque, la plus cinématographique aussi: laisser à la Luftwaffe, l'armée de l'air allemande, le soin final de la victoire). La force du film est moins dans son côté immersif, ultrasensoriel, "la guerre comme si vous y étiez", qui fait de Dunkerque un film de bruit - la musique de Zimmer, inspirée d'Elgar, inquiétante à souhait, comme l'ennemi susceptible de surgir à tout moment, est plutôt une réussite - et de fureur, qui rend l'ensemble très percutant, trop à mon goût (c'est l'effet gameplay, inhérent à ce genre de film), que dans ce qui caractérise le cinéma de Nolan: l'enchevêtrement temporel, qui mêle ici trois niveaux: la durée (une semaine) que va prendre l'évacuation; le temps nécessaire (une journée) aux little ships, ces petits bateaux civils réquisitionnés par la marine britannique, pour rallier Dunkerque et évacuer ceux qui ne peuvent embarquer sur les destroyers; le créneau relativement court (une heure de carburant) dont disposent les Spitfire, ces extraordinaires avions de chasse aux moteurs Rolls-Royce, pour assurer leur mission, à savoir protéger les lieux, contre justement l'aviation allemande, ses bombardiers et ses propres avions de chasse... trois lignes parallèles qui s'incurvent, convergeant vers un point T final (c'est l'aspect non euclidien du cinéma de Nolan - j'allais dire elliptique, à l'image des ailes du Spitfire) pour ce qui est du sauvetage des soldats britanniques, du maximum de soldats, autrement dit de la patrie. Parce que c'est de ça dont il s'agit dans Dunkerque: sauver une nation. Le destin ici est celui d'une armée entière et par-là même de son pays, la Grande-Bretagne, en jeu dès le début du conflit (quid de la bataille d'Angleterre si le gros de l'armée britannique n'avait pu être rapatrié), une sorte de faux Brexit, un Brexit disons utilitaire, mieux: utilitariste (Dunkerque, grand film benthamien?) qui prône l'intérêt collectif, sinon le bien-être (on y boit du thé et déguste des tartines à la confiture), éthique typiquement anglaise (il est rappelé que dans un bateau un blessé sur son brancard prend la place de sept hommes debout), et à ce titre l'inverse du Saving private Ryan de Spielberg (ce qui fait aussi que le sort des Français - cf. Week-end à Zuydcoote - n'y est pas traité, se réduisant au cas particulier d'un jeune soldat cherchant par tous les moyens à sauver sa peau). N'oublions pas que Nolan est un Anglais pure souche (il est né à Westminster), autant dire que c'est aussi un empiriste, pour qui l'expérience et les sensations sont prééminentes, qu'elles concourent secrètement à l'unité de ses films, sous une forme plus ou moins masquée, du moins peu accessible, derrière ce qui apparaît comme chaotique, ce qui évidemment, dans le cas de Dunkerque, trouve sa pleine mesure. Qu'en est-il alors de la forme? Difficile de dire où et comment elle se manifeste lorsqu'on a affaire à un film qui éclate de toutes parts. Peut-être dans l'image du "môle", cette espèce de jetée qui permet aux bateaux d'accoster (un second a été improvisé à l'aide de vieux fourgons), qui sert également de brise-lames (même si c'est peu efficace), et d'où l'on scrute l'horizon (à l'instar du commandant), cet horizon qui fait communiquer la terre, sur laquelle on se trouve, avec la mer et le ciel. Ou mieux, dans le mouvement de va-et-vient qui est non seulement celui de la marée, dont on sait quand elle monte, parce qu'elle ramène les cadavres vers la plage, et à quel moment elle devient suffisamment haute, parce qu'un bateau jusque-là immobilisé se remet à bouger, mais aussi celui des avions dans le ciel, étrange ballet qui voit les différents chasseurs se poursuivre à tour de rôle, et surtout celui, plus général, de l'évacuation, mouvement "aller-retour" entre l'Angleterre et Dunkerque, autant de figures qui finissent par donner à la réalité de la guerre une coloration quasi abstraite. Et ça c'est très beau.

13 commentaires:

Anonyme a dit…

Oh !

Buster a dit…

Hé...

Strum a dit…

Bonjour Buster, je suis nettement moins enthousiaste que vous. Une semaine, un jour, une heure, certes : comme d'habitude, Nolan est préoccupé par le sujet de la relativité du temps. Mais du coup, après son émouvant Interstellar, il retombe dans ses travers et livre un film purement conceptuel où les personnages (de simples silhouettes) sont écrasés par l'enjeu narratif (soit comment raconter en les imbriquant une ligne narrative d'une semaine, une ligne narrative d'un jour et une ligne narrative d'une heure). Il en résulte un film qui, à partir d'un canevas embrassant la terre, le ciel, la mer, un caneva démiurgique donc avec de hautes ambitions, délivre à mon sens de petites émotions, des émotions monochromes qui n'émettent que sur une seule fréquence, des émotions amoindries par ce récit alterné qui a du mal à respirer. C'est le prix à payer sans doute pour ce genre d'expérimentation narrative où tout est décontextualisé. Je développpe mes arguments chez moi.

Buster a dit…

Salut Strum,

Oui je comprends, d’ailleurs je ne suis pas si enthousiaste que ça, comme je l’ai dit dans un message précédent, j’ai quand même été très gêné par l’espèce de capharnaüm technologique, qu’on imagine en rapport avec le contexte historique, pour le moins inouï, mais qui là vous tombe littéralement dessus, tout ce côté immersif est assez pénible à la longue... ce qui fait d’ailleurs que des trois récits enchâssés, c’est bien celui avec Rylance, plus classique, qui est le plus réussi. Peut-être était-ce là le défi pour Nolan: greffer sur une narration linéaire, sur l’eau (la traversée du Moonstone), des éléments plus discordants, à coup de zébrures dans le ciel (les avions "cracheurs de feu") et de gros blocs, se fracassant au sol, un peu comme de la musique concrète avec glissando et clusters, genre symphonie à la Penderecki… et si c’était ça l’intention, le résultat n’est pas totalement à la hauteur, faute d’un meilleur équilibre entre représentation (néo)classique de la guerre et vision plus abstraite autour de la notion de survie, comme si la volonté d’abstraction de Nolan inhibait le film du côté de l’émotion, même si on n’est pas non plus chez Kubrick, l’abstraction ici relève plus de la velléité que de la réalité, il y a comme souvent chez Nolan une certaine maladresse au niveau du récit (ici trois, c’est pas rien) comme des idées, mais bizarrement c’est aussi ce qui rend ses films touchants, du moins les meilleurs comme par exemple Interstellar, le Prestige ou les Batman (que Dunkerque n’égale pas, je suis d’accord): l’émotion qui arrive comme ça par la bande…

Anonyme a dit…

maladresses touchantes, si on veut, c'est surtout d'une effroyable lourdeur, citez-moi un seul plan dans Dunkerque où Nolan fait preuve d'un peu de finesse

Buster a dit…

il y en a quand même, faut pas exagérer, les scènes sur le bateau, notamment quand Rylance reconnaît le passage des Spitfire rien qu'à l'oreille, plus généralement les rapports avec son fils, qui passent beaucoup par le regard, les scènes entre Branagh et d'Arcy aussi, très simples, qui soulignent sans l'appuyer la différence entre la marine et l'armée de terre, non, non, il y a de belles choses dans ce film... et le dernier plan est magnifique.

Anonyme a dit…

le dernier plan c'est un avion qui brûle

Buster a dit…

C'est surtout l'arrestation du pilote, suggérée par deux silhouettes floues, vues à l'arrière plan et qu'on devine allemandes... difficile de faire plus simple. Maintenant si vous n'avez retenu que l'avion qui brûle, je comprends que le film soit pour vous d'une lourdeur effroyable

(je suppose que l'anonyme de 22.45 est le même que celui de 20.52)

Strum a dit…

Les derniers plans sont ce qu'il y a de mieux. Dommage qu'il ait fallu passer par une structure narrative inutilement complexe avant (1 semaine > 1 jour > 1 heure) où les scènes sont coupées en leur milieu à cause de la narration alternée qui est un barrage à l'émotion. Je ne trouve pas les films de Nolan touchant à l'exception d'Interstellar et peut-être la fin de Dunkerque.

valzeur a dit…

Hello Buster,

D'accord avec Strum et aussi avec votre texte.

Ceci dit, contrairement à vous, je déteste le segment bateau de pêche qui m'a fait penser à une resucée de The Deep (l'intrus maritime inquiétant, même si ici traumatisé). Mark Rylance, excellent acteur, m'a même semblé mauvais, un comble. Il est vrai que grosso modo les acteurs n'ont rien à jouer, à part la peur et dans une version anglaise (pas de hurlement, de sueur, de frissons, de l'understatement de peur). Le sens du danger n'est bien rendu que dans la première demi-heure réellement cauchemardesque et très réussie, puis la dramatisation excessive achève de plomber le film et d'annuler justement ce sens du danger remplacé par des péripéties prévisibles à l'avance. La fin m'a fait regretter les films de guerre de Michael Powell, autrement plus vibrants (et principalement Canterbury Tale).

Buster a dit…

Salut valzeur,

Disons que la partie littleship est vraiment so british, comme passée au polissoir, ce qui tranche avec le reste du film, l'agitation qui règne sur la plage, comme l'impétuosité des combats aériens, l'effet de contraste rend même cet aspect placide plus saisissant encore, mais c'est justement ça que j'ai trouvé intéressant, idem pour les acteurs, toujours dans la retenue, qui fait qu'aucun ne se distingue des autres, c'est le collectif qui prime...

Anonyme a dit…

so british, je dirais même too british, c'est ce qui rend le film un peu désagréable malgré des qualités évidentes -d'accord avec l'idée d'une sorte de Brexit

Buster a dit…

Oui enfin, c'était surtout pour le côté "patriote" du film, le mot à la mode en ce moment...

Sinon rien de désagréable dans l'aspect british du film, c'est quand même un film réalisé par un Britannique sur des Britanniques... Ce que je retiens de Dunkerque, ce n'est d'ailleurs pas ça mais bien le parti-pris de Nolan de jouer avec la temporalité, vécue différemment selon qu'on se trouve sur terre, sur mer ou dans les airs... plus long sur terre, puisqu'on n'a rien d'autre à faire qu'à scruter l'horizon et attendre, plus court sur mer puisqu'il faut aller au plus vite pour porter secours, très court dans les airs, trop court même, puisqu'ici on a affaire à un véritable compte à rebours... après, que ce travail sur le vécu des personnages, rend ceux-ci peu émouvants au niveau du récit proprement dit, c'est probable, mais c'est le choix du réalisateur, faire un film d'expérience et de sensations, empiriste comme je l'ai dit, ce qui n'est pas vraiment ma tasse de thé (si je puis dire), mais bon, dans ce registre et malgré les scories, c'est loin d'être le ratage que certains y voient...