vendredi 7 juillet 2017

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La maison d'à côté.

Vu Creepy de Kiyoshi Kurosawa. Après l’épouvantable Secret de la chambre noire, réalisé en France, Kurosawa reprend des couleurs en même temps qu’il retrouve son chez soi: Creepy est une indéniable réussite. La force du film tient en grande partie à la façon dont Kurosawa y investit l’espace, à travers notamment la question du hors-champ, avec tous ces personnages qui entrent et sortent du cadre (même le chien Max), quand ils ne le traversent pas dans tous les sens - cf. la scène de l'interrogatoire qui voit l'interrogée et ses interrogateurs se déplacer aux quatre coins de la pièce, comme s'ils cherchaient une "sortie", soit la vérité, située, elle, en dehors du champ -, le hors-champ ainsi évoqué faisant écho à la maison d’à côté. Un hors-champ de proximité, donc, mais perverti, le "proche" correspondant ici à une menace: ce qui entre dans le champ, le perturbe, etc. Ce qui fait de l'espace du film, champ et hors-champ confondus, un espace de promiscuité, comme tout ce qui a trait au voisinage, avec ce que cela suppose d'inquiétant, quand la promiscuité prend le pas sur la proximité, voire de terrifiant (creepy), quand le voisin en question se révèle être un dangereux psychopathe. On serait tenté de voir le film comme une forme de parabole, illustrant le problème, plus général, de l'espace japonaisde plus en plus restreint dans son intimité, poussant l'individu (essentiellement urbain) à vivre ailleurs, c'est-à-dire à côté (pour ce qui est du Japon), à côté de la grande ville, dans ces petites banlieues où chacun vit isolément (ce que Kurosawa rend admirablement), trop soucieux de préserver son intimité, la moindre irruption, intrusion, dans l'espace qui lui est propre étant vécue comme une agression. Peut-être. Mais Creepy c'est surtout l'histoire d'un couple, et comme souvent au cinéma, d'un couple en crise. L'espace du film, outre celui de ces quartiers extra-muros, configurés à l'identique (les scènes où les protagonistes repèrent les lieux sont assez extraordinaires), serait aussi l'espace dans lequel chacun des deux, qui forment le couple, se trouve replié, comme deux sous-espaces, bien séparés, à l'intérieur d'un même espace.
Et de voir finalement Creepy comme un processus de réunification, la réunion progressive de deux espaces disjoints, via la figure du psychopathe. L'emprise exercée par ce dernier sur la femme - dont la curiosité vis-à-vis de ses voisins, que d'aucuns jugeront féminine, lui sert avant tout à tromper son ennui - serait alors, en détournant la femme du foyer, le moyen de la refaire exister aux yeux de son mari, un homme tout aussi déprimé. Soit deux êtres potentiellement suicidaires que l'étranger permettrait, non sans violence, de rapprocher de nouveau (on pense, dans un registre différent, au hitchhiker d'Ida Lupino). L'étranger psychopathe ne serait-il pas dès lors une figure fantasmée par le couple, non plus la figure du voisin intrusif, mais celle du mal qui ronge avec le temps l'unité d'un couple, ce mal insidieux, symbolisé par la "maison d'à côté", où l'on met les corps à la fois sous plastique et sous vide (image de l'amour qui s'étiole), et qu'il faut éliminer pour surmonter la crise? J'en veux pour preuve le finale (attention, spoiler!). Qu'est-ce qui sauve le couple? Le chien, que ni l'homme ni la femme, bien que chimiquement conditionnés, n'arrive à tuer. Pourquoi? Peut-être parce que le chien, substitut de l'enfant qu'ils n'ont pas, à l'instar de nombreux couples japonais, se trouve être le dernier lien qui existe non seulement entre l'homme et la femme, mais aussi, au niveau social, avec les gens du quartier, soit l'antithèse du psychopathe. En demandant de tuer le chien, le psychopathe, qui fait agir les autres à sa place, ne peut que libérer le couple. Non pas que tuer un chien est impossible, mais parce que le chien ici est la figure inversée du psychopathe, le noyau dur, indestructible, du lien. En exigeant de le détruire, le psychopathe en vient à se détruire lui-même, retournant pour ainsi dire l'arme contre lui. Pas très réaliste, me direz-vous. Evidemment. Mais cohérent avec l'idée que le film figurerait ainsi le cheminement intérieur, violent, terrible, d'un couple vers sa résurrection.

14 commentaires:

Anonyme a dit…

creepipip hourra

un curieux a dit…

Qu'en a pensé Valzeur ?

Buster a dit…

Ha ha... rien je pense.

comme aurait dit Magritte: ceci n'est pas une critique :-)

Anonyme a dit…

(il en avait dit du bien dans un fil de commentaire précédent - se disant lui-même surpris)

valzeur a dit…

Hé, mais j’aime bien le chabrolo-flescherien Creepy...

...et même le texte de Buster, c’est dire !
-

Buster a dit…

Ah bah tiens, je viens de vous répondre sur l'autre fil...

valzeur a dit…

Hé hé, je viens de voir le dernier Dumont, Jeannette, et je suis différent, car c’est absolument n’importe quoi... L’expression "faire son intéressant" semble particulièrement adapté à Bruno D. Je ne vous le recommande pas, Buster, mais sur un malentendu ça peut amuser (le public a applaudi à la fin, alors que Dumont n’était même pas là...).

Strum a dit…

Mais si c'est une critique de film, et belle avec cela. J'aime beaucoup ce que vous dites de l'espace, Buster. Moins convaincu peut-être par cette idée du chien qui libère ou sauve le couple, mais pourquoi pas. Pour ma part, et j'en parle chez moi, ce que j'ai retenu du film aussi ce sont les regards caméra des deux tueurs qui semblent s'adresser aux spectateurs, et l'impression de solitude des personnages (solitude qui en fait des proies idéales) qui s'en dégage. Le seul personnage du film qui a l'air vivant ou presque (car la femme essaie aussi de tisser des liens), c'est le tueur.

Buster a dit…

valzeur > pas encore vu évidemment, mais j'ai l'impression que c'est typiquement le genre de film que s'autorisent les cinéastes convaincus de leur génie, et ce d'autant plus qu'ils sont confortés dans cette idée par la critique, ce qui fait qu'ils se permettent tout (et n'importe quoi)

Strum > oui il y a une grande solitude du côté du couple, qui tranche avec la "vitalité" du tueur, personnage central du film, l'acteur est d'ailleurs extraordinaire, avec son rictus sardonique. Reste la question: pourquoi le chien n'est pas tué?

Le fils de Borges a dit…

film débile, critique débile

Strum a dit…

J'ai un regard assez utilitariste sur le chien. Nishino utilise le chien pour gagner la confiance de la femme. En laissant la vie sauve au chien, il a du nez. Il perd son flair (si j'ose dire) en se retournant à la fin contre le chien.

Buster a dit…

Certes, mais la question portait sur les raisons pour lesquelles Takakura ne tire pas sur le chien... qu'est-ce qui résiste en lui alors que visiblement il est sous l'effet de la drogue qui le contraint à exécuter ce que lui dicte Nishino. Soit il fait semblant, il simule l'emprise, mais rien ne l'indique, soit...

Strum a dit…

Oui, je comprends bien, on peut effectivement essayer d'imaginer ce que le chien représente (lien et liant, substitut d'enfant, etc), mais ce passage n'est pas ce que j'ai préféré dans le film (qui vaut davantage pour sa mise en scène que pour son scénario), le chien ayant un côté Deus ex machina (il intervient au début pour créer un lien entre la femme et le tueur, il intervient à la fin pour dénouer ce lien au nom de l'idée selon laquelle il représenterait ce que le tueur ne peut détruire). Je n'ai pas beaucoup d'affinités avec les chiens il faut dire.

Buster a dit…

Oui bien sûr c'est la mise en scène qui compte ici, le scénario fait très série B, avec ce que cela peut avoir d'obscur voire d'incohérent parfois dans le récit, mais ça m'amuse de fouiller là-dedans, d'autant que Kurosawa a je crois modifié pas mal de choses par rapport au roman d'origine (d'après ce qu'on m'a dit), dont notamment le prologue (le passé de flic de Takakura) mais aussi le chien qui ne joue pas le rôle d'embrayeur de fiction (ça c'est plutôt Nishino), mais apparaît tout au long du film comme une sorte d'opérateur fictionnel, dont on saisit mal la fonction tout en étant convaincu qu'il aura son importance à un moment du récit...