vendredi 26 mai 2017

J'ose




Jaws de Steven Spielberg (1975).

Loin de Cannes.

Voyant Agathe Bonitzer dans le film de Jean Breschand, je pensais à Pascal, son père, non seulement parce que de la papesse à papa il n'y qu'un pas (ha ha), mais surtout parce qu'en ce moment je relis d'anciens numéros des Cahiers, ceux des années 70, plus exactement de la période 1974-1981 (qui est aussi celle de Giscard), période faste, quand les Cahiers n'étaient plus maoïstes mais encore très lacaniens, du moins en ce qui concerne certains critiques, à commencer par Pascal Bonitzer et que je me rends compte à quel point celui-ci fut un grand critique, aussi important que Bazin, Truffaut, Rohmer, Rivette, Douchet, Delahaye, Narboni, Daney, Skorecki, Biette, etc., si on se limite aux Cahiers, à ses trente glorieuses (les trente premières années), sachant aussi que c'est là et durant cette période qu'ont sévi les plus grands noms de la critique (j'y ajouterais juste Mourlet, qui n'était pas aux Cahiers même s'il y a écrit ses textes les plus décisifs, et, hors de nos frontières, Manny Farber).

Exemple: sur Jaws.

Glop. "Il vous secoue, il vous passe à l'attendrisseur et... glop!" C'est le requin, le grand blanc (great white) décrit par Quint à la première apparition de celui-ci. On est tenté d'y voir aussi une définition de l'impact du film, voire du type de cinéma qu'il illustre: il vous secoue, c'est le premier degré, le suspense, la peur; il vous passe à l'attendrisseur, c'est le second degré, la sympathie pour les héros en danger, la communauté humaine qui, dans la salle obscure, devant l'infini des flots et l'horreur qu'ils recèlent, se ressoude; et glop! une fois de plus la loi du cœur, la paranoïa sociale, le familialisme petit-bourgeois vous ont happé insidieusement, au rythme des retours de la grande bouche dentée. On peut donc appliquer la phrase de Quint plus largement au système social tout entier, à la société des Grands Blancs (ce requin ne s'appelle tout de même pas comme ça pour rien), à la société, cette "fleur carnivore" comme le voulait un slogan de Mai 68...

Ce qui est intéressant c'est que Bonitzer, à travers son texte et mieux que Daney (dans l'autre texte qui suit, pas terrible car trop axé sur la fonction fascinante/fascisante de ce type de cinéma), fait ressortir toute la richesse du film et de ses "mâchoires", et ce, quand bien même il s'agirait d'un "grand film bourgeois"... On y devine une véritable jouissance à parler du film, à le décortiquer, à l'interpréter (anticipant ainsi son fameux "pourquoi se fait-on tellement chier?" qui l'année suivante sonnera le glas des grands textes politico-théoriques), même si chez lui cela passe encore et toujours par la grille lacanienne. Au point d'ailleurs que je me demande si Lacan n'a pas été finalement pour Bonitzer (et d'autres qui en étaient férus, comme Oudart) une façon de ne pas sacrifier au culte du tout-politique, de se ménager - durant cette période d'idéologie extrême, marquée par le sectarisme, les ruptures et autres excommunications - non pas une porte de sortie mais une forme d'échappée, qui permette de parler malgré tout de cinéma, d'échapper à tout ce discours plaqué que représentait l'idéologie maoïste appliquée aux films. Parce que hein, quand même, Mao et Lacan, ça n'a rien à voir, c'est même antinomique... Autant dire que recourir à Lacan a certainement permis, et ce avec d'autant plus de force que la cinéphilie originelle y était refoulée (donc toujours prête à faire retour), d'écrire de grands textes-critiques, certes élitistes (mais la critique, la vraie, celle qui excite l'intellect, est forcément élitiste), au risque parfois d'une certaine illisibilité, sauf que ce n'était pas le cas chez Bonitzer, à l'aise avec les concepts lacaniens et pour le coup à même de les intégrer à ses propres textes sans que ceux-ci perdent ni de leur clarté ni de leur acuité.

Sac. Dans Jaws, tout est corps, c'est-à-dire sac, voire sac-poubelle. Un dedans et un dehors, un dehors qui enferme un dedans (son principe vital): au regard des dents de la mer, les différences s'abolissent entre un homme, un chien, un matelas pneumatique, un bateau à moteur, une bouteille d'oxygène. Comme le requin lui-même n'échappe pas à la règle, comme il est fait comme un sac, il est mortel. Les Oiseaux de Hitchcock étaient autrement plus redoutables. Cependant, cette obsession du corps comme un sac ou comme une boîte (soit la plus simple expression de l'imaginaire) appelle une remarque: l'horreur, c'est que le corps soit ouvert. La gueule béante du requin présentifie cette horreur sur le mode dramatique, et l'on ne manquera pas d'évoquer à cet égard le vagin denté, la castration, etc. (voir le récit de Quint: il vous fixe d'un œil mort, puis, quand il vous happe, il fait les yeux blancs, etc.). Plus intéressant, plus significatif cependant me semble ce qui cristallise la figure de l'océanographe: à savoir l'obsession - horreur et désirs mêlés - de voir ce qui se trouve à l'intérieur. A l'intérieur de quoi? du corps, c'est-à-dire ici, donc, de n'importe quoi: ça commence par des débris humains dans l'espèce de bac à glace de la morgue, puis le cadavre du pêcheur dans son bateau crevé, les déchets hétéroclites dans l'estomac du premier requin, enfin le requin lui-même comme ce qui se cache sous la surface de la mer. Compulsion de voir l'innommable, de faire sortir la puanteur des mauvais objets internes. C'est ainsi que le chasseur de requins et l'océanographe sont complémentaires, et forment un tableau cohérent de la névrose sociale de notre époque, et spécialement de l'américaine: la paranoïa du premier guide et coiffe la névrose obsessionnelle du second, paranoïa et névrose obsessionnelle dont le léger excès est corrigé et normativé par la figure du flic, l'Américain moyen. Histoire d'hommes, bien sûr, et d'homosexualité œdipienne de groupe: voir la séquence de l'exhibition mutuelle des cicatrices, les sérieuses, du chasseur et de l'océanographe, et celle dérisoire, mais si sympathique et humaine, de l'appendicite du flic (degré zéro de la scarification symbolique). Qu'est-ce qu'elles signent, ces cicatrices, plaies refermées et intégrées à la mémoire du corps, dans cette séquence de tendresse virile dont l'effet spéculaire est garanti dans la salle? La chaude appartenance à la tribu humaine, c'est-à-dire horsexe.
De quoi s'agit-il en définitive? Exactement de la même chose que dans l'Exorciste (où les prêtres étaient trois) dont Jaws est bien plus proche que des Oiseaux: c'est la morsure du sexe qu'il s'agit de conjurer, et de la grande secousse dont elle panique le corps. (P. Bonitzer, "L'écran du fantasme, 2.", Cahiers du cinéma n°265, mars-avril 1976)

J'aurais pu choisir un autre texte. Par exemple celui qu'a écrit Bonitzer quelques mois plus tard sur le film de Pierre Zucca, Vincent mit l'âne dans un pré (et s'en vint dans l'autre), et le thème "lacano-klossowskien" du simulacre, à travers les notions de mateur et de menteur, texte dont l'ouverture est une véritable profession de foi quant à ce qui, à l'époque, meut Bonitzer en tant que critique, à savoir la question du hors-champ:

Le cinéma qui nous intéresse est celui qui joue des hors-champs: vous devez commencer à le savoir, on ne cesse de le seriner (c'est drôle, on a l'impression d'être les seuls). Les grands cinéastes - Hitchcock, Lang, Mizoguchi, Tourneur, Dreyer, Duras, Straub, Godard - sont ceux dont la mise en scène, l'écriture, le montage, s'articulent d'effets de hors-champ, d'un fading de la représentation. Car c'est en jouant du hors-champ, des hors-champs, c'est-à-dire en ouvrant le film au pas-tout, que le réel à quelque chance d'y pointer, et d'être subvertie la répétition du même. (Cahiers du cinéma n°268-269)

Si j'ai choisi le texte sur Jaws c'est, outre la qualité du texte, que je tiens le film de Spielberg pour un très grand film, un grand film de fiction plus qu'un grand film d'horreur, dont certes l'efficacité, sur le plan dramaturgique, n'est pas exempte de roublardise (comme chez Hitchcock d'ailleurs), mais travaillée de telle sorte, qui conjugue émotions et intelligence - l'intelligence du récit et de la mise en scène pour faire naître les émotions -, qu'on est en droit de parler à son endroit non plus d'efficacité, et le côté savoir-faire que cela sous-entend, mais d'efficace, avec l'idée de "création" que cela suppose. Et ce à tous les niveaux, qui ne soient pas que visuels, champs et hors-champs, ou sonores (ah la musique "fa-fa dièse" de John Williams), mais aussi poétiques (la figure du requin, dont le côté faux - on voit que c'est une maquette -, confère, à l'image de King-Kong, une vraie poésie au film) et romanesques (cf. l'extraordinaire passage quand Quint raconte l'histoire de l'USS Indianapolis qui est aussi son histoire)... De sorte que la terreur dans le film n'a rien du "hou, fais-moi peur" (comme disait Daney) des films d'horreur traditionnels, qu'elle se situe à un autre niveau, ou plutôt à tous les niveaux, faisant de Jaws l'égal de Psycho ou de Shining (même s'il y manque la femme, c'est le côté hors-sexe du film dont parle Bonitzer, parce que c'est peut-être aussi la peur de la femme qui s'exprime à travers l'image du grand blanc, qu'on traque, qu'on chasse, tout en le redoutant, tel l'Achab de Melville, figure récurrente chez Spielberg)... J'ose même affirmer que Jaws leur est supérieur. Oui je sais c'est provoquant de dire ça quand on sait le crédit cinéphile dont bénéficient le film d'Hitchcock et celui de Kubrick, mais bon, Jaws c'est autre chose, c'est mon premier film de terreur, de terreur à la fois profonde, qui vous happe, vous dévore (ce n'est pas l'engloutissement des films "océaniques"), à l'instar de Quint le vieux loup de mer, et de surface, qui vous ramène du fond, autre mais entier, à l'instar de Hooper le scientifique, de sorte qu'on y retourne, qu'on aime y retourner, un film que j'ai d'ailleurs vu tellement de fois (à la différence des deux autres) que je le connais par cœur, que je pourrais le revoir les yeux fermés, le visualisant "à l'oreille" (à travers sa musique, ses bruits, ses cris, ses dialogues), ce qui me fait dire que revoir Jaws aujourd'hui c'est un peu comme utiliser un lecteur d'écran pour non-voyants... hé hé, vous me voyez venir, bah oui, un logiciel de type Job Access With Speech, JAWS... parce que Jaws c'est ça aussi, un grand conte moderne, marqué par ce qui est propre aux contes: la dimension orale. Un film-ogre que tout le monde connaît, sans même l'avoir vu, parce que circulant de bouche à oreille, via la mémoire des hommes. Ce qui fait que, 40 ans après, il est toujours présent.

42 commentaires:

Anonyme a dit…

Pourquoi se fait-on tellement chier... devant les films de Bonitzer ?

Buster a dit…

Je l'attendais celle-là...

Anonyme a dit…

Encore...

Buster a dit…

... ou pire

Anonyme a dit…

On est peu nombreux à dire du bien de Steven Spielberg. Pour le taxer de puérilité, facilité, copie des vieilles séries B d'antan (à propos d'Indiana Jones, notamment), et autres aménités, il y a toujours du monde. Quand il s'agit de reconnaître ses vraies qualités, de maître-conteur habile, très habile, sa gentillesse, son absence de scandales, sa lucidité sur le futur de l'entertainment, on se sent presque seul.
Texte intéressant.

Sinon, j'ai aussi vu Logan (le meilleur film sur les X-Men, et de loin, tellement mélancolique, tellement loin des autres super-productions), Ghost in the Shell (moins mauvais qu'attendu), Alien:Covenant (série B à grand frais, nerveuse et teigneuse), Après la tempête (Kore-Eda en mode famille, fidèle à lui-même), et plein d'autres.
Cerise sur le gâteau: la resortie, en VOSTFR, au Caméo Commanderie à Nancy, du Valmont, de Milos Forman. Superbe. Je ne l'avais pas revu depuis longtemps. Séance ciné-club, commentée par un enseignant de cinéma qui nous a questionné deux heures durant après la fin du film, vous auriez adoré. J'avais déjà participé à des séances ciné-club, mais celle-là était précieuse: tout le public avait adoré le film et a participé au débat.

Ludovic

Buster a dit…

Le Valmont de Forman il faudrait que je le revoie, je ne m'en souviens plus trop... La seule chose dont je me souviens c'est que je l'avais trouvé meilleur que ce qu'en disait à l'époque la critique, plutôt négative, alors qu'à l'inverse je n'avais pas été aussi enthousiaste que cette même critique pour la version de Frears... ce qui nous avance pas beaucoup :-)

(sinon pas vu grand'chose hormis le film de Raoul Peck, I am not your negro, beau documentaire, avec toutefois quelques réserves sur la forme, mais la parole de Baldwin est magnifique)

Carlotta a dit…

C'est bien joli, mais et le Desplechin dans tout ça ?

Buster a dit…

J'hésite toujours entre version courte et version longue...

Anonyme a dit…

La version courte est très largement suffisante.

Buster a dit…

Et la bande-annonce?

Casper :-] a dit…

L'affiche ?

Buster a dit…

Ah oui tiens, c'est pas bête...

Anonyme a dit…

Le résumé Allociné suffit.

Buster a dit…

Celui de la version courte?

valzeur a dit…

Hello Buster,

Mon Dieu, le Desplechin... (soupirs)
Et pire, encore, le Doillon... (re-soupirs)

Vous avez vu, Buster ; s’il y a bien un endroit où le micro-cinéma de Hong Sang-Soo ne fait pas illusion, c’est bien à Cannes... Merci à eux, au moins pour ça !

Buster a dit…

Salut valzeur,

Ouais ouais, le Hong Sang-soo a été présenté le même jour (pas le jour d'après) que les films de vos deux chouchous, Haneke et Lanthimos, que j'imagine bien noir et répugnant pour le premier, bien lourd et prétentieux pour le second... deux grosses bouses en perspective.

valzeur a dit…

Hé hé, nous verrons ça...

Je pensais à HSS, car nous nous sommes vus hier avec Griffe, et comme ça en passant, nous avons confrontés notre mépris pour son cinéma qui est énorme (notre mépris, pas son cinéma). Je me demande qui, à part un critique de cinéma laid, névrosé et hétérosexuel (pléonasme en ce qui concerne les deux premiers qualificatifs,) peut bien s’intéresser à la filmographie de HSS. Dans ma grande bienveillance, je veux bien concéder qu’il réussit un film sur 10 (Remarquons quand même que Will Smith a applaudi à tout rompre à la fin de la projection du Jour d’après (ou d'avant ?)). Ces petits objets de cinéma étiques et théoriques confondent la vie avec l’éthylisme accessoirisé de leur tournage, c’en est pitié. Je trouverais peut-être ça passionnant en Enfer où on me les projettera avec les films d’autres chouchous à vous, Buster (ceux d'un certain SB, notamment), qui sait ?

Bon, j’ai été méchant avec des merdouilles indignes, ça va mieux...

Un peu d’amour pour nous réconcilier, Buster :
https://www.youtube.com/watch?v=QLL3AmFnhL8

Buster a dit…

Oui c'est ça, on règlera ça plus tard...

En attendant moi j'écoute Thurston Moore

Anonyme a dit…

mépris énorme pour le cinéma de Hong Sangsoo ?? c'est qui ce type, vbalzeur ?

Anonyme a dit…

Valzeur, au moins, a des BALLZ lui.

Buster a dit…

On appelle ça des "mélenchonnettes"...

A part ça je sors du Desplechin... j'ai vu la version courte qui m'a paru durer 4 heures... c'est de la bouillie fictionnelle, qui mêle Hitchcock, Bergman, Truffaut, Joyce, Lacan (le truc sur la perspective), Cavell, Roth... bref du Desplechin pur jus, égocentré (c'est dit dans le film) et structuré comme un mille-feuille (ce dont j'ai horreur)... un supplice

Anonyme a dit…

"un supplice", faut pas exagérer, le film est agaçant par moments mais il est largement au-dessus de la moyenne des films français. Si "Les fantômes d'Ismaël" ressemble à un millefeuille, "Jeanne la Papesse" à côté, c'est quoi ? Un petit sablé ? :)

Buster a dit…

Ah mais c'est bon les petits sablés, c'est meilleur que les mille-feuilles.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Ah, on se retrouve ! Les Fantômes d’Ismaël, ça n’est pas du pré-mâché, mais du pré-vomi..
Par ailleurs, il n’est pas au-dessus de la moyenne des films français, mais il le croit très très très fort en serrant ses petits poings, alors que c’est juste une grosse merde (pour résumer en deux mots).

Buster a dit…

Salut valzeur,

Ce qui est hallucinant avec ce film c'est qu'il est pénible à suivre dès les premiers plans, le film démarre tout juste (avec l'évocation de Dedalus au Quai d'Orsay) qu'on est déjà dans un truc surécrit, volontairement obscur mais très voyant au niveau de la mise en scène, créant d'emblée une exaspération qui va persister tout au long du film... on a l'impression d'assister à une sorte de série télé dont la saison 1 aurait été condensée sur deux heures, c'est absolument éprouvant... et ce d'autant plus que Desplechin nous ressasse ses thèmes habituels, conjugués à différentes sauces, avec heureusement (mais c'est involontaire) des moments de grand ridicule dans les dialogues (le sommet c'est peut-être celui entre Cotillard et Laszlo Szabo à l'hôpital quand ce dernier, à qui on a posé un pace-maker, explique en râlant que la notion d'urgence ne devrait pas s'appliquer aux vieux, c'est très très mauvais), le seul truc que j'ai bien aimé c'est le montage des fils dans le grenier d'Amalric pour illustrer la rivalité entre l'Italie et la Hollande sur la question de la perspective, l'idée est belle, mais ça s'arrête là, comme souvent chez Desplechin...

Anonyme a dit…

Peut-être, mais les bonnes idées se répètent dans le film et finissent par former un vrai kaléidoscope, épuisant pour vous mais en rapport avec le cerveau d'Ismaël qui est un personnage totalement speedé. Il n'y a pas beaucoup d'équivalent dans le cinéma français. Allez voir Rodin ou L'Amant double, vous verrez la différence.

Buster a dit…

Je ne doute pas de la différence... reste à savoir si le Desplechin est vraiment meilleur (ou moins pire) que le Doillon ou l'Ozon... Ce qui me rend le film insupportable c'est son intellectualisme, cette espèce d'auteurisme exacerbé qui justement empile les idées pour le seul plaisir de densifier (et non intensifier) la trame romanesque... c'est un style d'écriture, on aime ou on n'aime pas, moi je n'aime pas, ça nuit à l'incarnation, au mystère... il n'y a pas de fantômes dans ce film tant Desplechin rend la figure de l'absent lourdement présente par tout ce qu'il rajoute autour... La complexité est inhérente à ce type de récit mais elle doit être ressentie et non imposée comme le fait Desplechin, surtout si le film est long... En fait Desplechin ne sait pas raconter, il ne fait qu'exposer des situations qui s'enchaînent de manière éclatée, ô génie de la modernité, au détriment de toute émotion réelle car toujours trop fabriquée (à ce niveau c'est l'inverse d'un Ruiz)...

Strum a dit…

Dommage, il fallait voir la version "longue". Dans la version courte, qui est en réalité une version tronquée (n'en déplaise à Cannes), le sujet du film (l'absence) disparait et le film perd en intérêt et surtout en signification ; le film y perd aussi ses scènes les plus émouvantes (dans la "longue", on sort de l'égocentrisme) et parait beaucoup plus long. Reste que même la version "longue" est inégale.

Buster a dit…

Encore fallait-il habiter Paris... sinon j'ai lu votre texte, il est bien, vous avez raison d'insister sur le tableau de Van Eyck, une des clés du film, qui pose la question de la représentation et de la perspective (centrale) qui assigne au spectateur une place bien précise, qui est celle du peintre, d'où doit être regardé le tableau. Mais à la perspective flamande, Desplechin oppose une perspective différente, disons non mathématique, à travers le motif de l'Annonciation de la peinture italienne, qui traite justement de l'Incarnation et donc de l'irreprésentable, créant une tension entre l'indicible et ce qui peut se voir (écho je suppose à la question de la Shoah via le personnage de Bloom) ... Arasse n'est pas cité mais Desplechin s'en inspire manifestement. Le dispositif en lui-même est ingénieux et même plaisant à voir avec tous ces fils qui s'entrecroisent comme autant de lignes de fuites, mais il est aussi très pesant par le discours qui l'accompagne, Desplechin ne pouvant s'empêcher de commenter (en plus/en trop) ce que son film est censé déjà nous raconter: les limites de la perspective, ses distorsions (le voyage à Roubaix), soit les vrais fantômes du film, ce qui est au-delà du langage et devrait donc passer par de simples idées de mise en scène, sans blabla ni chichis...

Strum a dit…

J'allais écrire que j'étais d'accord avec vous (après avoir lu votre première réponse) et puis j'ai lu la seconde. :)
Je commence par la première : merci et effectivement il n'est pas aisé de voir la version longue lorsque l'on n'habite pas à Paris. J'ai aussi lu ce que disait Daniel Arasse du tableau et Desplechin a toujours pratiqué l'art de la citation. Toutefois, dans la scène des liens tissés entre les deux tableaux, l'idée est citée ou exposée de manière théorique (c'est un dispositif) : elle n'est pas suffisamment incarnée je trouve. Ce sont les personnages et leurs actions qui incarnent les idées et les thèmes et c'est pour cela que ce sont de belles scènes avec des personnages de la version "longue" qui manquent à la version "courte".
La seconde : j'aime bien Desplechin, je n'aime pas Tarantino et je ne me retrouve donc pas tellement dans votre rapprochement même si je vois ce que vous voulez dire. Le premier est sincère (et sa roublardise occasionnelle est ludique), le second roublard. Le premier pratique l'art de la citation et du collage sans se cacher (ce qui en passant le rapproche de Godard, lui pourtant si proche de Truffaut), le second recycle des citations dissimulées. Le premier fait des autoportraits et se juge lui-même, le second porte des jugements péremptoires sur les autres. Les thèmes du premier m'intéressent, moins ceux du second. La mise en scène du premier repose sur le montage construit à partir de plans volés aux cadrages instables, celle du second sur la maitrise des cadres et du découpage.
PS : bon texte sur Jaws sinon, même si je préfère ce que vous écrivez aux "citations" que vous donnez. ;)

Buster a dit…

Ouh là, j'ai écrit tout ça cette nuit? c'est pas très clair... ce que je voulais dire c'est que comme toujours Desplechin a beaucoup lu pour faire son autoportrait, celui de l'artiste, qui via le cinéma met en perspective ce que l'art donne à voir (mais qui n'existe pas en tant que réalité visible), au même titre que ses propres symptômes, sa névrose et tous ces fantômes qu'il s'invente... pour combler un vide, celui du langage, surmonter l'angoisse, etc... ça touche à la jouissance. Et dans le cas de Desplechin cette jouissance passe par la citation et les références, qu'il empile et déploie ad nauseam... en cela son cinéma, typiquement postmoderne, est proche de celui d'un Tarantino, il en est son pendant intellectuel, sérieux, pas très ludique pour le spectateur, mais fondamentalement il n'y a pas de grande différence...

Buster a dit…

Oups, j'ai fait un mauvaise manipulation, j'ai effacé mon commentaire en voulant publier le vôtre, du coup il réapparaît derrière... (ça complexifie le fil, comme chez Desplechin :-)

Buster a dit…

Sinon oui bien sûr, dans la forme, Desplechin et Tarantino sont très différents, mais dans leur rapport à la création, à ce qui relève du postmoderne (terme fourre-tout qui ne veut plus dire grand-chose, j'en conviens), ce plaisir à citer, à exposer ses goûts, cinéphiles mais aussi littéraires et philosophiques pour Desplechin, ses fantasmes et ses fantômes, bref cette mise en avant du JE de l'artiste, plus frimeuse chez Tarantino que chez Desplechin (quoique), ils se rejoignent...

Anonyme a dit…

Le cinéma de Tarantino est quand même plus jubilatoire que celui de Desplechin

José a dit…

C'est osé ce que vous dites sur Jaws

Buster a dit…

:-)

Anonyme a dit…

Osez Joséphine !

Anonyme a dit…

Osez le dernier Garrel

Buster a dit…

Hé hé... un film de vieux mâle?

Mais je préfère d'abord oser Ozu (texte à suivre)

Buster a dit…

J'ai bien dit Ozu, pas Ozon :-)

valzeur a dit…

Hello Buster,

J’ai fini mon carré de films français cannois.
Verdict :
Rodin (nul) < Les Fantômes d’Ismaël (épouvantable) < L’amant double (très mauvais) < L’amant d’un jour (mauvais)

Je suis sûr que, des 4, vous allez zapper le Ozon qui n’est pourtant pas le pire.

Enfin, vous nous direz...

Buster a dit…

Salut valzeur,

Non non, je compte voir les 4, j'en ai déjà vu un, reste Rodin et les deux amants...

Rodin surtout pour la barbe de Lindon qui me fascine, on dirait une soupe chinoise (algues noires et vermicelles)