mercredi 8 mars 2017

Les belles du Montana

Des trois histoires, reliées par quelques fils seulement, qui composent Certain women, le nouveau film, magnifique, de Kelly Reichardt, la deuxième est peut-être la plus impressionnante. Il ne s’y passe quasiment rien, si l’on compare aux deux autres où il ne se passe déjà pas grand-chose. Mais la beauté est là, au niveau de la forme, dépouillée à l'extrême, comme de tous ces silences qui suggèrent l'indicible. De sorte que si on appliquait la fameuse "règle de trois" chère à Biette, quant à ce qui gouverne un film, on pourrait dire que dans Certain women c’est bien le projet formel qui lutte avec le récit au détriment de la dramaturgie, quasi inexistante. Lutte minimaliste, mais lutte quand même, sur fond naturaliste (au sens littéraire du mot, du réalisme documenté), entre disons l’épure bressonienne, tendant à l’abstraction, et l’épure durassienne, visant à l’isolement, entre le tranchant des plans et la transparence des mots.
Dans les deux cas, une même blancheur, comme celle des montagnes enneigées qui entourent Livingston, petite ville du Montana où se déroule le film, Livingston sur la ligne NP (Northern Pacific) à l'image de l'ouverture avec son train de marchandises, comme si Reichardt elle-même, après son arrêt prolongé dans l'Oregon, était repartie vers l'Est; le Montana, symbole même des grands espaces américains, ici plus sundanciens que fordiens, donc "redfordiens" - Redford y a tourné Et au milieu coule une rivière et l'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux - sauf que, depuis Hawks, on sait que la pêche à la mouche est le sport favori de l'homme et que, Patricia Mazuy nous l'a rappelé, prendre soin des chevaux (et les monter) est surtout un sport de filles. Autant dire que dans Certain women il y a bien des chevaux, des chiens aussi (forcément avec Reichardt - le film est dédié à sa chienne Lucy), mais pas de poissons. Et pas d'hommes non plus, du moins de moins en moins à mesure que le film avance (immature dans la première histoire, distant dans la deuxième, l'homme est carrément absent de la troisième), laissant les femmes seules, enfermées dans leur solitude, ce qu'évoque l'encerclement des montagnes.
Bon alors, et cette deuxième histoire, en quoi est-elle si impressionnante? C'est que, moins ludique que la première (les relations difficiles entre une avocate - Laura Dern - et son client, prêt à tout, même une prise d'otage, pour obtenir gain de cause), moins séduisante que la dernière (la rencontre entre une juriste débutante - Kristen Stewart - venant donner des cours du soir et une jeune ranchwoman - Lily Gladstone - qui y assiste pour le seul plaisir de la voir - sublime scène quand celle-ci après le cour fait monter Kristen Stewart sur son cheval et l'emmène au pas jusqu'au fast-food du coin), elle est comme le point d'ancrage du film. Où y règne une vraie mélancolie, soit la part la plus durassienne du film, à travers cette histoire de pierres, restes d'une ancienne école bâtie à l'époque des pionniers, qu'une femme (Michelle Williams) mal mariée veut absolument récupérer d'un vieil homme pour la construction de sa future maison. A un moment donné, alors que les pierres sont rassemblées, on voit la femme faire un signe de la main au vieil homme, resté debout derrière sa fenêtre, sans que celui-ci lui réponde, comme s'il ne la voyait pas... Ce court moment, écho à d'autres, est comme un temps d'évanouissement dans le film, une sorte d'aphanasis, le regard ailleurs du vieil homme renvoyant la femme à sa propre solitude, comme si les blocs de pierres ainsi acquis, tels des Bastilles de grès, ne faisaient que l'emprisonner un peu plus, hors du monde...

A venir: Split de M. Night Shyamalan (comme c'est la journée de la femme et non du trouble de la personnalité multiple, j'ai permuté les textes, ha ha).

23 commentaires:

Gabrielle Guallar a dit…

Pas compris pourquoi cette deuxième partie est si impressionnante...

Laura L a dit…

C'est un film que j'ai très envie de voir.
Merci pour cette chronique très poétique.
Bonne journée

Anonyme a dit…

Moi je préfère Richard Kelly.

Strum a dit…

Bonjour Buster,

Pas sûr d'être d'accord pour dire que c'est un film où "le projet formel lutte avec le récit". Il y a une morale à trouver dans chaque récit (exemplaire dernier plan à chaque fois), morale qui découle de constructions narratives bien agencées. Reichardt raconte beaucoup de choses en peu de temps ; par l'image certes (les montagnent qui cernent la ville, les deux plans d'ouverture, les champs-contrechamps), mais aussi beaucoup par des récits qui ont parfois des allures de fable. Beau film en tout cas.

Buster a dit…

Bonjour Strum,
Ce n'est pas contradictoire, le terme lutte (emprunté à Biette) est à prendre au sens où projet formel et récit sont les deux éléments majeurs du film sans qu’on sache si l’un l’emporte sur l’autre, alors que la dramaturgie est l’élément mineur. Mais ce n’est pas très important, c’est juste qu’en voyant les films de Reichardt je pense souvent à cette règle de trois développée par Biette.

Brigitte Trogneux a dit…

Moi non plus, pas compris pourquoi la 2ème partie est impressionnante...

Buster a dit…

Impressionnant parce que c’est la partie la plus audacieuse au niveau du récit (les autres sont plus attrayantes surtout la troisième mais plus faciles en termes de séduction), qui va le plus loin dans le processus mélancolique, proche du néant, c’en est presque effrayant.

(même Macron avait compris)

Emmanuel Macron a dit…

Je confirme.

Emmanuel Macron a dit…

Je confirme.

Anonyme a dit…

Le meilleur film de Kelly Reichardt à ce jour avec Meek's Cutoff.

Prochaine séance : The Lost City of Z ? Il paraît (lu sur le web) que le dernier James Gray est assez bon. De l'aventure, de l'aventure et de l'aventure.

Buster a dit…

Oui, The lost city of Z... là je viens de me taper Le secret de la chambre noire... on dirait du Benoit Jacquot.

Mais avant The split, plus compliqué d'écrire dessus qu'il n'y paraît...

Jésus a dit…

Emmanuel Macron confirmera-t-il trois fois avant que le coq chante ?

Buster a dit…

Ah oui tiens, je n'avais pas fait attention. Bah du coup, je laisse...

Emmanuel Macron a dit…

Je confirme.

Le peuple de France a dit…

Alléluia !

valzeur a dit…

Hello Buster,

J'aime bien Split, mais je ne vous suis pas sur CF. J'avais fait un message plus long qui s'est perdu :(. Résumons : de formidables actrices (et un acteur, Jared Harris), mais un projet formel prouteux qui tient du dégivrage de frigo compassionnel. La mise en scène qui se voit, l'émotion tellement retenue qu'elle s'engouffre en filet ans la bonde, non ! C'est très marquant dans la partie Indienne-Stewart où la répétition d'un modèle (moi suivre toi parce que moi seule et toi aussi d'ailleurs) aboutit à la quasi-disparition de l'émotion, alors que les actrices sont splendides (particulièrement l'Indienne). Tout cela est tellement corseté, calculé !! (tel petit geste automatique de Dern dans sa scène en voiture avec Harris qu'on imagine posé et répété on ne sait combien de fois). Au fond, je méprise ça mais j'ai un peu marché grâce à l'interprétation (et copieusement dormi dans la seconde partie qui m'a semblé une purge à sec, si je puis dire...).

Réconcilions-nous autour du suave nouvel album de Tennis, voulez-vous ? (morceaux-phare : Ladies don't play guitar, Matrimony, Island music)

Buster a dit…

Salut valzeur,

Oui bon, c'est comme pour HSS, on ne sera jamais d'accord...

Je vais écouter le nouveau Tennis dont je ne connais pour l'instant que Ladies don't play guitar (excellent)

valzeur a dit…

J'avais bien aimé La Dernière piste, même si je me souviens de rien. Le reste de la filmographie de Kelly R. est un frisson de soie synthétique sur ma peau de rhinocéros...

Buster a dit…

C'est une peau d'hippopotame qu'il vous faudrait, c'est plus sensible, ça passerait mieux...

Strum a dit…

Buster, cette règle de trois de Biette (a priori séduisante) se trouve-t-elle dans Qu'est-ce qu'un cinéaste ou alors est-ce dans un autre texte ? Je crois bien n'avoir jamais lu de texte de Biette. Merci d'avance !

Buster a dit…

C'est dans la revue Trafic, le n°25.

Strum a dit…

Ah zut, j'aurais préféré que ce soit dans le livre, qui m'intéresse. Merci.

Buster a dit…

"La règle de trois" c'est dans le texte "Le gouvernement des films" qui je crois est dans le livre.