mardi 10 janvier 2017

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Quelques mots sur Diamond island de Davy Chou et le Parc de Damien Manivel, deux beaux films qui vont très bien ensemble (comme dirait Paul McCartney):



Forwards.

Diamond island ou comment se projeter hors du temps, dans un autre temps, quand tout ce qu'on a laissé derrière soi - une mère, une maison, un village - va tôt ou tard disparaître et que devant soi, par-delà les chantiers de la ville où l'on est venu travailler, tout paraît chimérique, virtuel, ouvrant des horizons inaccessibles, malgré les promesses, celles d'un grand frère et son projet-mystère... Comment aller de l'avant, sinon en réenchantant les lieux: traverser la nuit, à moto, attiré par les néons de cet improbable Vegas qu'est l'île aux diamants, avec son i-Phone pour séduire les filles, et l'espoir d'un premier baiser; chaque nuit comme un nouveau coup de cœur, comme le Coup de cœur de Coppola auquel le film de Davy Chou fait écho par son parti pris esthétique, à la limite du kitsch, toutes ces lumières scintillantes, ces couleurs flashy, qui fascinent le jeune Bora, alter ego du cinéaste, lui-même fasciné par ce qui lui rappelle sans doute, sur un mode à la fois criard et féerique, le cinéma d'Hollywood, celui des studios, machine à rêves à laquelle on rêve, les yeux mi-clos.

Backwards.

Le Parc (attention spoilers!) ou comment remonter le temps, avant la rencontre amoureuse, rencontre engagée sous les meilleurs auspices, un teen movie "poétevin", dans un parc un bel après-midi d’été, avec cette maladresse si touchante, dans les gestes et les mots, qui est propre à l'adolescenceet pourtant, une fois le soir venu, rencontre déjà suspendue et même enterrée, à coups de SMS, dans la lueur du crépuscule, le sentiment de présent atteignant ici son apogée... Comment revenir en arrière, sinon en réenchantant l’histoire: traverser la nuit, en somnambule, comme sous l’emprise de quelques maléfices, comme dans Vaudou, le film de Jacques Tourneur que Manivel réinvente, "à reculons", où l’on croiserait le grand zombi noir, mais cette fois bien vivant, en gardien du parc - c’est lui qui éclaire le sentier, c’est lui qui ramasse le smartphone que la jeune fille a laissé tomber (à l’instar du mouchoir blanc abandonné dans Vaudou), c’est lui qui se lance dans un rituel de possession et c’est lui qui, à la fin, porte la jeune fille dans ses bras pour la transporter ailleurs, en barque, non pas vers l'île des morts mais jusqu’au petit matin où elle pourra se réveiller, guérie.

22 commentaires:

Dédé a dit…

Buster, le Paterson de la critique :)

Buster a dit…

Ha ha ha... n'importe quoi

(en plus c'est pas de la critique)

André Bazin a dit…

Lequel est le moins ennuyeux ? Merci ! Cordialement,

AB

Buster a dit…

Dédé, c'est André Bazin?

Dédé a dit…

Non, moi c'est André Téchiné, j'adore les films avec des adolescents, on ne s'ennuie jamais

Buster a dit…

:-D

Vincent a dit…

Vaudou, mais oui bien sûr, maintenant que vous le dites, c'est évident.

Buster a dit…

Je dois pas être le seul à l'avoir dit, du moins à y avoir pensé...

Buster a dit…

Le Parc, c'est le Tourneur de Manivel.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Pas encore vu Parc dont Griffe m’a dit pis que pendre, mais j’ai testé Diamond Island et je trouve que vous commencez l’année plein de bienveillance. Le film n’est absolument pas détestable mais je peine à y voir autre chose qu’une verroterie transparente. Ce cocktail de fruits tropicaux - sans alcool, faut-il le préciser - est constitué à 60% de morceaux de fruits décongelés chez le premier Hou-Hsiao Hsien (mélancolie d’une jeunesse active transplantée en milieu urbain), auquel le chou Chou ajoute du jus de Weerasethakhul (onirisme bleuté, langueur chuchotée à 30%) et une rasade de Wong-Kar Waï (pour le goût, mais il est bien chiche). La touillette colorée est effectivement coppolienne (Rusty James pour le motif du grand frère). Mon tout se déguste frais et s’oublie aussitôt. Demain, je ne saurais même plus que ce film existe/a existé (ah bon ?), sauf évidemment si je lis votre réponse à mon commentaire.

Buster a dit…

Salut valzeur

Bah oui, c’est frais, c’est léger, c’est aux fruits mais il y a des bulles c’est pas Banga… on y perçoit du Hou Hsiao-hsien, de l'Apichatpong, du Wong Kar-wai, vous avez oublié Tsai Ming-liang, le personnage principal a un petit côté Lee Kang-sheng dans les Rebelles du dieu néon… ce qui rend le cocktail délicieux et la matière du film très soyeuse… cela dit, sa beauté vient aussi du fait que derrière cet aspect pop, on devine une réelle mélancolie, ce qui rend le film pas aussi évanescent que ça, les scènes enjouées se déroulent sur un rythme assez lent, alors que les scènes plus graves sont plus rapides, parfois même escamotées, sans toutefois rompre l’équilibre, ce jeu entre tonalité et rythme crée un climat plus complexe qu'il n'y paraît.

PS. Je parie que vous avez adoré Neruda.

valzeur a dit…

Re,

Tout faux : j’ai détesté Neruda que j’avais vu il y a 6 mois, une vraie purge auto-éblouie.

Oui, j’avais oublié Tsai et vous avez raison pour la ressemblance avec Lee Kang-sheng (l’acteur de DI est assez émouvant, je ne retirerai pas ça au film). Ceci dit, le terrain est tellement balisé que je m’étais préparé ma petite fiche avec des cases à cocher :
- trajet scooter-romance à 2 sur porte-bagages : OK
- karaoké maladroit mais sensible : OK x 2
- scène de boîte de nuit avec héros déboussolé : OK
- combat de jeunes coqs : OK (complètement raté, d’ailleurs)
- passage du temps cruel, que sont-ils devenus ? : OK (pas mal, d’ailleurs)
Tout ça est bien mignon, mais cet à la manière de permanent, même en mode mineur, m’a fatigué sur la longueur. Ceci dit, positivons, le Sommeil d’or atteignait une telle fadeur que ce film correct sans plus est une légère progression.

Buster a dit…

Hé hé... je me doutais que le Neruda avait dû vous rester en travers de la gorge, c'était de la provocation...

Sinon, tous les auteurs qu'on cite à propos de Diamond island, tiens il y a aussi Plaisirs inconnus de Jia Zhang-ke..., ce sont des cinéastes que Davy Chou aime et certaines scènes ont dû s'imposer de façon plus ou moins consciente, sans qu'il y ait nécessairement une volonté de pastiche... c'est quand même largement au-dessus de la moyenne des films français, même de cinéastes chevronnés et il serait intéressant de voir ce que ça peut donner sorti du cadre cambodgien. Je crois d'ailleurs que Davy Chou envisage de faire son prochain film en France.

Dédé a dit…

Si Valzeur concède que Diamond Island n'est absolument pas détestable, que le passage du temps cruel est pas mal, et que l'acteur est assez émouvant, c'est que le film est très bien :) sur [...]

mike a dit…

C'est amusant, la bande-annonce de Diamond Island m'a fait penser au Rumble Fish (ou Rusty James) de Coppola - le frère charismatique en moto, la nuit, etc.

Buster a dit…

Oui c'est vrai, beaucoup l'ont souligné d'ailleurs, c'est pour ça que j'en parle pas, m'attachant à l'autre versant coppolien du film, l'aspect chromatique.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Dieu du ciel !!!! J’ai vu Le Parc et, vraiment, la fréquentation enamourée d’un certain micro-cinéma français vous abuse, Buster !! Cette chose est un moyen-métrage qui aurait pu avoir un tout petit charme, cantonnée à une durée décente (disons 33 minutes), mais qui en l’état, artificiellement gonflée pour atteindre 1h12, n’est rien ou à peu près. On peut invoquer tout ce qu’on veut : Vaudou, Tabou, La Nuit du chasseur, il n’empêche que contrairement à ces grands exemples le film est parfaitement inanimé, encombré de ses pauvres jeunes gens qui errent, et de ces deux idées étirées jusqu’à plus soif : et si on observait en direct la lumière du crépuscule sur un visage éteint ? et si on illustrait le retour en arrière dans une nuit originelle (woooow !). Ce Damien Manivel prend le désir de mythe et l’abolit avec sa pauvre caméra, à presque me faire regretter Honoré (non quand même…). Pour tout dire, j’ai trouvé ça presque aussi con que du Laurent Achard.
Reprenez-vous, diantre !!! Allez revoir To live and die in LA ; ça m’a galvanisé et rendu tout chaud il y a deux jours, Le Parc à côté à agi sur moi comme une douche froide - et vraiment pas dorée ni argentée, ni quoique ce soit…

Buster a dit…

Salut valzeur,

Je ne sais pas lequel des deux doit se reprendre, parce que là quand même vous ne vous êtes pas beaucoup fatigué. Moi j’aime ce film, et pas de copinage je ne connais pas Damien Manivel. C’est pour l’instant le plus beau film de l’année (j’en ai vu deux, l’autre c’est Neruda)…
Je rigole mais en fait votre commentaire ne me fait pas rire. Ce film, fragile, est un petit miracle d’équilibre, pas entre le jour et la nuit, via le crépuscule, ou entre la réalité et le rêve, mais dans sa manière de se tenir debout, au niveau du récit, comme sur un fil, en équilibre instable, tel un funambule débutant, pas très assuré, avançant timidement en regardant ses pieds, puis une fois la moitié du chemin parcouru, après une pause, redressant la tête et poursuivant à reculons, soit le passage le plus risqué du récit, quitte à trébucher, le plus à même de dérouter le spectateur, une vraie prise de risque, ce que peu de jeunes cinéastes aujourd’hui oseraient, trop contents d’avancer sur les rails d’un scénario béton.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Désolé, mais dans la catégorie qui est la sienne - « jeune pousse prometteuse (?) du cinéma d’auteur français - je trouve que Manivel ne prend aucun risque. Ces jolies petites histoires adolescentes avec trois idées, un poil de fantastique et/ou poésie, on en trouve partout ; rien que la même semaine, vous avez "The Fits » d’Anna Rose Holmer, qui est aussi peu convaincant (remarquons que l’américaine préfère la claustration à la continuité des parcs et une menace physiologique aux nautoniers noirs comme l’ébène). Dans les deux cas, le film met en place une simple situation (rencontre amicale ou amoureuse ?, changement de sport plus en phase avec le sexe assignée de la jeunette ?) qui n’évolue pas ou peu, à peine nourrie par des références et une « atmosphère ». Minimal, on est mal OU less is more (si vous êtes moins Libé). Dans le Parc, on parvient à distinguer trois pistes ou motifs : Freud, le kung-fu, l’hypnose, qui sont entremêlé(e)s de façon extrêmement lâche et surtout visible, puisqu’il n’y a approximativement que cela. La longueur des plans - pour faire « genre » - me rappelle la saillie vacharde de Chabrol sur Bresson, à qui il reprochait le même travers pour donner d’impression au spectateur qu’il était bien malin d’avoir saisi. Pour ma part, Le Parc me frappe par son inertie et sa gratuité, l’un se nourrissant de l’autre et vice-versa. Griffe - qui hait le film (alors que moi, bien plus gentil, je ne fais que le trouver inopérant et un peu con-con) - me faisait remarquer le passage avec la grosse voisine sympa black en boubou, marqueur de gauche pour le public de ce genre de films ou comment jouer de l’entre soi des deux côtés de l’écran. La nullité globale du jeu et l’absence à peu près complète de charisme des interprètes renverront le public inattentif à une queue de comète rohmérienne (alors que n’importe quel minute de Rohmer est approximativement plus riche que l’intégralité du film de Manivel). Je dois vous avouer toutefois que j’aime bien un plan, malheureusement gâché par la laideur de l’image numérique, celui où l’héroïne dans la barque avec le faux Charon s’éloigne dans un paysage éclairé en aplomb par la lune, le rapport entre personnages et paysage évoquant certains tableaux de Poussin. C’est bien maigre, mais ça n’est pas nul (mais c’est bien maigre…)

Buster a dit…

Salut valzeur,

Pas vu The Fits.

Sinon pour revenir au Parc, les trois motifs que vous citez, Freud et l’hypnose, qui n’en font qu’un à vrai dire, et le kung-fu, s’entremêlent de façon d’autant plus lâche qu’ils renvoient au seul garçon et vont nourrir le rêve de la jeune fille et par là, son inconscient, selon l’adage freudien bien connu "le rêve, voie royale vers etc." Bien vu, vous voyez quand vous voulez, sauf que ce n’est pas si visible que ça, Manivel y superpose son propre "inconscient" de cinéphile, si je puis dire, qui ici se résume à Tourneur et fait que l’hypnose devient un processus de zombification, et le kung-fu une danse rituelle de possession… vous allez me dire que ça crève les yeux mais c’est parce que vous êtes trop malin. Vous dites aussi que c’est inopérant, bah c’est surtout que Manivel n’a pas à aller plus loin, il s’arrête au rêve proprement dit, restant au seuil de toute interprétation, limitant le rêve à sa fonction purement poétique… aller plus loin c’eût été charger le film de sens, c’est là que tout aurait été lourdement visible, en plus c’eût été contradictoire par rapport à la jeune fille dont les connaissances sur la psychanalyse sont égales à zéro si on en croit la première partie. Quant à la gaucherie des interprètes (des amateurs qui n’avaient jamais joué), elle participe au charme du film. Bref on a vu le même film, mais tout ce qui vous a déplu, moi m’a enchanté.

valzeur a dit…

Oui, bien sûr ; je verrais le film autrement - et plus comme vous, peut-être - si sa durée était plus en phase avec son ambition limitée (1h12 pour rencontre + rêve, cela fait beaucoup). D'autant plus que le cliché de cette fin à la Rien qu'un rêve de Schnitzler est quand même d'une facilité insensée (vous allez me dire que c'est le premier film de Manivel et qu'il n'est pas encore prêt pour adapter le Prince de Hombourg, je le crois bien). Je critique principalement cette propension du jeune cinéma français qui sort en salles à aller vers le moins, l'épure, ou ce que vous voulez. Des individualités aussi surprenantes que Guiraudie littéralement sorti comme Athéna de la tête de Jupiter tout armé de son univers singulier, cela n'arrive plus (nous en discutions avec Griffe pas plus tard qu'hier). C'est quand même dommage...

Griffe a dit…

Salut vous deux,

Une petite rectification : ce qui m’a gêné dans la scène avec l’Africaine, ce n’est pas tant ce que ça peut flatter idéologiquement (je ne suis pas michéiste et m’en fous pas mal des débats sur le politiquement correct) que l’effet de spontanéité visé alors que tout sonne par ailleurs si faux. Dès le premier plan du Parc j’avais un malaise : trop fixe, trop frontal, trop dirigé. Qu’est-ce qui allait pouvoir sortir d’un cadre si étroit, vivre par soi-même ? C’est tout l’enjeu de la première partie : faire en sorte que la fragilité des acteurs déborde ce cadre pour se mettre à exister par soi-même. Et là pour moi c’est très raté, d’abord parce que je n’arrive pas à relier la gêne des acteurs à la situation évoquée (un flirt qui se cherche des points d’appui) car je sens trop que cette gêne provient du film lui-même, de la caméra, de la mise en place, ensuite parce que la direction d’acteurs me paraît très légère, voire inexistante, « vous allez dire ça, faire ça, allez go », ce que je trouve assez injuste, pour ne pas dire brutal vis-à-vis des comédiens. Et ça ne m’étonne pas que le flirt se termine par cette série de SMS cruels et sèchement jetés sur l’écran. La cruauté je l’ai sentie tout au long de cette première partie. C’est la rançon de l’absence de liberté des comédiens (que cette liberté vienne d’une improvisation assumée ou d’une direction d’acteurs plus décidée). Pour tout dire, ça m’a fait penser à du Dumont qui, tout pareil, croit en l’incarnation spontanée, rien qu’en posant sa caméra, et ne se soucie pas de ce que sa caméra produit sur les gens qu’il filme… Ensuite bon, la deuxième partie… Elle est si mal préparée que je n’y ai vu que des intentions. Alors oui, c’est très maigre tout ça, mais ce n’est pas ce qui m’attriste. À partir d’aussi peu, Manivel aurait pu faire beaucoup plus.