samedi 20 février 2016

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Vu Right now, wrong then, le dernier Hong Sang-soo (son 17e long en 20 ans). Peut-être son film le plus limpide pour ce qui est de la disjonction. Parce que le cinéma de HSS est un cinéma de la disjonction. Et en cela parfaitement contemporain. La disjonction en tant que structure masquée, désarticulée, qui fait d'une même histoire deux histoires ressemblantes et différentes. D'un même personnage deux personnages, l'un pas tout à fait honnête, l'autre peut-être trop. Qui fait surtout de la rencontre, thème hongien par excellence, et spécialement la rencontre amoureuse (il y a une affiche de Boy meets girl dans le café que tient l'amie de Heejeong), autre chose que la classique adresse à l'Autre, via la parole (c'est ce qui distingue Hong Sang-soo de Rohmer, même si le film ici n'est pas sans rappeler le chapitre "Mère et enfant, 1907" des Rendez-vous de Paris). Car si le sexe se fait de plus en plus rare chez Hong, le soju, lui, coule toujours à flots. Signe que la parole se résume aujourd'hui à un pur blablabla, autant dire à une forme de jouissance, celle de l'idiot auquel équivaudrait le sujet saoul (ivresse de la jouissance/jouissance de l'ivresse). Sauf qu'il y a deux histoires. Dans la première ("Wrong now, right then"), la jouissance prime (on boit jusqu'à plus soif et Ham triche avec Heejeong), la rencontre est ratée; dans la seconde ("Right now, wrong then"), la parole joue encore de sa fonction signifiante (qui pousse Ham à se mettre littéralement à nu), la rencontre a lieu...

Vu Right now, wrong then, le dernier Hong Sang-soo (son 17e long en 20 ans). Peut-être son film le plus limpide pour ce qui est de la disjonction. Parce que le cinéma de HSS est un cinéma de la disjonction. Et en cela parfaitement contemporain. La disjonction en tant que structure masquée, désarticulée, qui fait d'une même histoire deux histoires ressemblantes et différentes. D'un même personnage deux personnages, l'un pas tout à fait honnête, l'autre peut-être trop. Qui fait surtout de la rencontre, thème hongien par excellence, et spécialement la rencontre amoureuse, autre chose que la classique adresse à l'Autre (via la parole). Car si le sexe se fait de plus en plus rare chez Hong, le soju, lui, coule toujours à flots. Signe que la parole se résume aujourd'hui à un pur blablabla, autant dire à une forme de jouissance, celle de l'idiot auquel équivaudrait le sujet saoul (ivresse de la jouissance/jouissance de l'ivresse). Sauf qu'il y a deux histoires. Comment les faire tenir ensemble, au-delà même du blablabla? Par le regard. Dans la première, la rencontre est ratée parce que c'est vu du côté de l'homme, avec ce que cela suppose de pragmatique (séduire une jeune femme pour occuper sa journée - Ham est arrivé à Suwon un jour trop tôt); dans la seconde, la rencontre a lieu parce que c'est vu du côté de la femme (et de sa solitude) avec ce que cela suppose de transcendant (faire de l'éphémère - que représente la rencontre - une véritable expérience, promesse d'avenir).

mardi 9 février 2016

Prefab Proust

Les disques rayés de François Gorin: Prefab Sprout et Paddy McAloon, je me souviens...

2010.

J'ai rencontré Paddy McAloon en 1985 et vu tout de suite en lui une sorte de frère. Pas génétique (j'en ai déjà un): spirituel, musical et par chance, musicien. Mais ce sentiment confus de fraternité, je l'avais déjà ressenti en écoutant le premier single de Prefab Sprout trois ans plus tôt. Comment pouvait-on se présenter avec un nom pareil, sous une pochette assez bizarre, évoquant l'équilibre instable en blanc et noir? Ici la presse musicale anglaise, dévorée chaque semaine, avait son rôle à jouer. Il suffit d'un coup de trompette et j'achetai "Lions in my own garden (Exit someone)" sans faire attention à ce que faisaient les premières lettres de chaque mot du titre (y compris les deux entre parenthèses). Plus tard j'ai appris que Limoges était le nom de la ville où vivait l'ex de Paddy après la rupture évoquée par la chanson. Hey, I'm sorry to dwell on the past... I'd rather say nothing at all... Ah, cette manie de s'excuser de parler, si touchante (et assez costellienne). Le chant et l'harmonica de McAloon sont du genre fiévreux. Mais le morceau n'est pas vraiment de porcelaine. Donc un petit caillou dans mon jardin, exit Limoges. Le jeu sur les mots dénote un jeune homme aussi tortueux qu'ingénieux - dans la conception. La manière dont il délivre son aubade est au contraire d'une franchise désarmante. Et voilà déjà tout le charme ambivalent que va développer sa musique. Sur le trot d'essai de "Lions", McAloon, son frère Martin et sa copine Wendy (le groupe est alors un trio), joue un folk-rock sucré-salé, poids léger, dont on ne saurait prédire la suite. On peut juste apercevoir ce que Paddy tient de son père (Bacharach) et de sa mère (Dylan, à moins que ce ne soit l'inverse). And I'm pounding out messages loud on a drum... the rumours have started that we are both young... L'envie de crier d'un côté, la bonne éducation de l'autre et toutes les tournures de style entre deux. Prefab est né, j'étais là, c'est toujours aussi émouvant.

Il m'est facile de sortir Swoon de l'étagère en faisant glisser la tranche grise et luisante, révélant peu à peu son brouillard vert gazon et chair (il faut ensuite déplier la pochette verticalement pour retrouver cette image troublante, une tête de femme en extase, une autre d'homme plus bas). Mais le contenu de l'album reste, lui, obstinément collé à l'année où j'ai passé des heures, des jours, des semaines, à emprunter ses chemins sinueux, à me demander parfois où ils menaient, et pourquoi on ne les avait pas débroussaillés pour en faire un jardin plus net... Une fois admise l'absence de pop-songs roulantes et bien huilées, on pouvait s'enivrer jusqu'à plus soif de ses formes, tours et contorsions. Quand Paddy McAloon vous faisait l'effet de trop se tortiller dans le costume encore un peu grand pour lui de petit maître du musical (on apprenait alors à écrire le nom de Stephen Sondheim et à le répéter d'un ton désinvolte alors qu'on n'avait pas entendu une traître note de ce monsieur), quand le tempo donné par les rebonds d'un ballon de basketball (idée juvénile, assez drôle) finissait par vous agacer les nerfs, il y avait toujours le refuge de "Ghost town blues". Pas vraiment la carte d'identité du premier Prefab Sprout. Un genre de country-ska, piano bastringue et pedal-steel. J'y entendais l'écho de "Barrytown", le joyau de la couronne Pretzel logic. Mais aussi près des Specials (ou du "My Girl" de Madness) que de Steely Dan. Oh Anne... Garla-a-and... you can't call this heartbeat a man... Qui donc était Anne Garland? Un nom qui sonnait bien. I know the mayor of this hysterical town... De quelle ville parle-t-il? Prefab Sprout s'est formé à Newcastle. En 1984, il n'y avait pas de scène à Newcastle. Dans cette Angleterre-là, les nouveaux groupes arrivaient des nuages. La période n'est pas réputée pour avoir produit du mouvement, c'est pourtant celle dont les disques enfin me collaient tout de suite à la peau, et n'en partiraient plus jamais.

La préciosité congénitale des chansons de McAloon serait sans doute insupportable si ne s'y mêlait à tous les coups un son venu des tripes - et tant pis si ce même son retentit parfois en sourdine, ou qu'on ne veut pas l'entendre. A tous les coups, je dis bien. Même ses ballades anachroniques de troubadour genou en terre ne sentent pas l'eau de rose. La fleur, il l'a cueillie à mains nues et sa tige épineuse lui blesse le gras du pouce et les phalanges. Pas assez pour ceux qui aiment le goût du sang et des larmes? Cruel is the gospel that sets ourselves free... then takes you away from me... Quand Paddy compare sa complainte à un blues de Chicago, il est parfaitement sincère. Tant mieux si sa gêne l'oblige à le dire, le rouge au front: there is no Chicago urban blues... more heartfelt than my lament for you... Je le croyais. Il parlait avec ses mots, ne faisait pas semblant d'être ce qu'il n'était pas. Comment un gars de la moyenne bourgeoisie blanche de Witton Gilbert (comté de Durham) peut-il exprimer son vague à l'âme? Avec des ronds de jambe: I'm a liberal guy, too cool for the macho ache... with a secret tooth for the cherry on the cake... et un vocabulaire désuet: but Lord, if he's smooching with you... Je connaissais "Cruel" par cœur et ses phrases me reviennent sans effort, coquetteries incluses. Qui portait encore des jupes plissées en 1984? Ces confessions d'un autre âge, poésie candide et perverse, me retenaient par le bras, la voix n'avait rien de remarquable, elle sonnait juste, en s'adressant à l'auditeur de la chanson plus qu'à la destinataire du message. McAloon avait trop de réserve et de distance pour se voir en pop-star. Mais il a dû en rêver, tout de même, et cet adolescent-là, cet enfant curieux qui voulait être de son siècle et s'en abstraire aussi, va hanter durablement les albums de Prefab Sprout. Son langage était heurté, plein de cailloux dans la bouche. Il offrait sa contribution to urban blues, la paume ouverte.

Ce que me fait "Bonny", cinquante groupes de trash metal alignés en bataillon peuvent toujours essayer, ils n'y arriveront jamais. Allez, plus fort, les gars, je n'entends rien. Dans "Bonny", j'entends tout depuis le début et ça va durer toujours. I spend the days of my vanity... I'm lost in heaven and I'm lost to earth... Paddy McAloon dit avoir écrit ça à 17 ans, c'est-à-dire en 1974. Dix, onze ans après, bien des vagues ont passé, la chanson verte a mûri, sans doute à peine changé, et elle sonne au-delà de ce que l'adolescent devait imaginer. Thomas Dolby, ce n'est pas le premier nom qui venait à l'esprit pour faire équipe avec Prefab Sprout. Qu'allait faire le Professeur Nimbus du synthé new wave chez les hobereaux pop de Newcastle? Réponse: l'architecte d'intérieur. Sans lui, Steve McQueen serait le meilleur album du groupe. Avec lui aussi. "Bonny" est une folk-song à étages. Dolby lui donne de l'espace, ouvre des fenêtres et la voix de McAloon n'a jamais porté comme ça. Quand il la tend, les veines du cou se voient, les poings se serrent, all my silence and my strained respect... missed chances and the same regrets... kiss the thief and you save the rest... all my insights from retrospect... Toujours ce goût des aspérités sonores, des phrases qui claquent comme des élastiques et tordent un peu les boyaux. Pendant que Paddy bat la campagne des sentiments, mine de rien, Thomas Dolby lui fait la courte échelle. On ne sait plus si les mots portent la mélodie ou l'inverse. Le jeune homme n'en finit pas de découper le temps, I count the minutes since you slipped away... I count the hours that I lie awake... I count the minutes and the seconds too... all I stole and I took from you... Et lui, le temps, ne trouve rien d'autre à faire que s'arrêter. Peine perdue, Bonny n'habite plus ici. Les mots ne nous tiennent plus, soldats brisés. Un jour, j'arrêterai peut-être avec les montagnes russes de "Bonny". Trop dangereux pour le cœur, ces petites choses-là.

Sony s'appelait CBS à l'époque et ils ont tout essayé avec "When love breaks down": single, maxi, double EP, re-single, etc. Ils y croyaient, à Steve McQueen, même s'il avait fallu le rebaptiser Two wheels good pour les Américains, qui ne reconnaissaient pas du tout l'acteur de Bullitt sur la pochette de l'album. Prefab Sprout (mais ce nom, bon sang!) devait faire partie des objectifs maison, comme on le dit poétiquement. Posant en marcel et chapeau sur fond vert-de-gris, Paddy McAloon a l'air de sortir d'un film russe des années 20. A sa deuxième tentative, "When love breaks down" a fait n°25 dans les charts britanniques. Pourquoi n'est-il pas monté plus haut? Mystère et bubblegum. D'autres mèches en vogue balayaient tout cela, sans doute. Il y a pourtant là du souffle, une mélodie solaire, un refrain pour la mémoire. C'est le premier tribut de McAloon au songwriting classique. Il aspire au confort douloureux du paradis pop. Chatouiller les chevilles de Bacharach, de Brian Wilson. Coudoyer un jour, qui sait, Stevie Wonder ou Paul McCartney. Pourquoi pas tout de suite? C'est dans la tension vers l'idéal qu'il excelle et touche au-delà de ce qu'on pouvait attendre alors d'un groupe pop anglais des années 80. Le son bien sûr est irrémédiablement daté. Ce petit mot ne sent jamais très bon dans la bouche d'un critique, mais la nostalgie lui donne une autre saveur. C'était le son du moment, la chanson appartient aussi à ce moment, comme les choses vécues, partagées, les gens qu'on rencontrait, aujourd'hui souvenirs en désordre. When love breaks down, the things you do... to stop the truth from hurting you... Ces mots jetés au ciel gris parlaient si bien pour nous. The sweet september rain... Dolby fait des trous d'air là où le synthé pouvait plomber le mouvement. Pour l'anecdote, les Sprout ont désormais un batteur, Neil Conti. Le frère Martin joue de la basse. Les vocalises de Wendy font de la buée. Pour la suite de l'histoire, on patientera un peu.

2015.

Il y a quelques années, Paddy McAloon, devenu presque aveugle, s'est laissé pousser une longue barbe blanche. Il mutait alors en Moondog et on s'est souvenu qu'il y avait une chanson de ce nom sur Jordan: the comeback, sa formidable pièce montée de 1990. On peut réécouter dans tous les sens "Moon dog" (en deux mots) et décortiquer le texte imprimé sur le livret: les références à Louis Hardin ne sont pas flagrantes. Si notre viking favori est présent c'est en creux, au même titre que Laïka, la chienne envoyée dans l'espace par les Russes. Il y a des bip électroniques et des plages de synthé pareilles à celles qu'on avait appris à détester dans les années 80, celles de l'invasion de la pop par le Fairlight. Mais tout cela appartient désormais à l'histoire. J'ai du mal aujourd'hui à comprendre le mouvement de recul ressenti aux premières écoutes de Jordan. Le fait que d'autres embouchaient les trompettes pour Prefab Sprout y était-il pour quelque chose? L'attente exagérée? L'ambition démesurée de l'album, peut-être. Mais c'est ainsi qu'il fallait aussi aimer Paddy: dans la grandeur parfois dérisoire de ses lubies. Il y avait beaucoup sur Jordan, il y avait trop, sous une jaquette aquatique et moche. Mais que de splendeurs! En y replongeant, je réalise que j'ai dû, toutes réserves à part, l'écouter en entier des dizaines de fois. De la tension palpable dans "Looking for Atlantis" au chœur élégiaque de "Doo-wop in Harlem"... Les temps faibles aidant juste à respirer. Quelques perles ruissellent comme au premier jour. En équilibre au bord du kitsch. "We let the stars go"... l'importance qu'avait encore la voix susurrée de Wendy Smith. Et ce "Moon dog", donc. Nouvel épisode de la quête d'apesanteur qui occupait les jours et les nuits de Paddy McAloon. The world was younger then - in bed asleep by ten... Oui, le refrain remet les pieds dans le plat. Mais quelle odyssée en quatre minutes! Et juste après vient le manifeste ultime du romantisme prefabesque...

J'essaie encore de me souvenir de quoi j'en voulais à Paddy McAloon. De péter dans la soie? De rêver d'un impossible cross-over, entre Christopher Cross et Stevie Wonder, faute de tutoyer Cole Porter et Gershwin? Jordan: the comeback est manifestement conçu comme un musical, où l'enchaînement des titres est aussi soigné que la musique elle-même. On serait pourtant bien en peine d'y trouver un fil narratif, encore moins une histoire. Il y a des thèmes, avoués par l'auteur himself: Dieu, l'Amour, la Mort, Elvis. Et pourquoi pas la voix de Jacques Chancel dans tout ça? A défaut, McAloon trafique la sienne pour annoncer: Hi... this is God here... Voilà un garçon qui ne manquait pas d'air. C'est au début de "One of the broken". Celle-là, elle ne m'a jamais lâché. Longtemps après, en panne de came Prefab, j'ai racheté Jordan en vinyle – et constaté avec surprise que c'était un simple et non un double, comme je le croyais. Puis j'ai trouvé un EP où cette chanson languide, avec son passage en faux blues, se détachait mieux encore. Je me suis remis à l'écouter frénétiquement. Comme personne, le jeune duc de Durham manie l'humour catholique: talking to me used to be a simple affair... Moses only had to see a burning bush and he'd pull up a chair... pour l'instant d'après, s'arracher la chemise à la place du cœur: sing me no deep hymn of devotion... sing me no slow sweet melody... sing it to one, one of the broken... and brother, you're singing it to me... Bizarre comme c'est cet air-là, non son "Wild horses", qui me fait penser au "Wild horses" des Stones, si peu biblique en surface. Bon, c'est malin, je jouais hier du suspense avec "All the world loves lovers", qui me tire une larme à chaque fois, et voilà que je l'oublie en route. A elle seule, avec les promesses habituelles mises à l'envers dans une quête illusoire d'absolu, mais extatique et la voix alors se casse, elle engloutissait, magnanime, les faux pas et pas de côté faits de Langley Park à Memphis.

On ne peut pas dire que Prefab Sprout ait jamais été à la mode. Leur moment d'exposition maximale a coïncidé avec les singles "Cars and girls" et "King of rock'n'roll", qui faisaient faire la grimace (le second surtout) aux fans de la première heure. L'aile de la gloire pop les a effleurés en Grande-Bretagne, mais le passage à la Cigale en tournée Jordan, cinq ans après l'Eldorado (deux concerts seulement, une misère!), de ce groupe d'ailleurs pas franchement taillé pour la scène, était encore une aimable curiosité. Quand McAloon refait surface après sept ans d'une absence cachant deux ou trois grands projets tués dans l'œuf, plus personne ne l'attend. Les plus bienveillants, les plus aventureux, glissent un orteil dans l'eau bleu nuit d'Andromeda heights, la trouvent tiédasse et passent leur chemin. Tant pis pour eux. Le malentendu guettait depuis un bail, tapi dans l'ombre. "Electric guitars", en ouverture, accrédite l'idée d'un songwriter piégé par le démon de la méta-pop, effaçant sa propre expérience derrière la légende des aînés pour signer sans malice une chanson d'ex-Beatle (mieux que "When we were fab"). Le trompettant "A prisoner of the past" vise les charts et trouve autre chose. La production ronflante de Calum Malcolm lisse l'ouvrage et le pare de dorures. Et pourtant... une fois dans le bain, on n'en sort plus. Sa mousse violonneuse, limite easy listening, masque la même quête de perfection pop qui dévore littéralement Paddy McAloon. Elle n'a que faire des fautes de goût, et ses saxos trop suaves (comme parfois chez Van Morrison) ne gâchent rien. La magie perce aux moments improbables et sous des titres dissuasifs: "Life's a miracle" et son pont lumineux (and if the dead could speak I know what they would say...), "Avenue of stars" levant longuement son rideau de velours simili-Broadway pour éteindre ensuite trop tôt ses volutes clignotantes... Chez McAloon, un pâtissier viennois cohabitait avec un barde irlandais. Leur alliance me fascine à jamais...

Plus rien à perdre au point où on en est. "Swans", neuvième titre de l'album Andromeda heights, est une chanson simplement sublime. A peine écoutée elle a glissé vers ailleurs, le lac de beauté pure où vivent les parfaites chansons pop, le reflet du couchant sur ses plumes. Au point où j'en étais alors avec le rock et ses raideurs dogmatiques, il n'y avait plus rien à cacher. "Swans" en fondant révélait mon cœur de midinette - il n'était pas très loin caché. 1997-98. Un printemps bien arrosé. La raison, l'expérience, la vie, s'opposent absolument à cette vision d'un monde partagé entre les cygnes et les renards. Swans and their partners... stay faithful forever... or die on the water... Mais c'est une chanson, elle a tous les droits, y compris celui d'être irréaliste, idiote et symbolique. A peine a-t-on réalisé ce qu'elle nous racontait, que sa tournure mélodique emporte tout. Swans, effortlessly beautiful, take care... you ought to be aware of foxes hiding... go on, there's time for you to get back to his side... while I forget I ever saw you gliding... Cette élégance pâmée au bord du ridicule me tue. Coïncidence troublante, j'étais en mode renard. Bien que n'ayant nullement l'impression de mener quelque agneau que ce soit à la boucherie. Peut-être avais-je précisément besoin de ce refuge idéal, de cette utopie mielleuse, de frotter le cruel ordinaire de la trahison au plumage trop blanc de ces cygnes au ralenti. "Swans" suffirait à faire du mal-aimé, mal-connu, Andromeda heights, une étoile de plus dans la constellation Prefab Sprout. Il y a encore le regain d'énergie de "The fifth horseman" et la suspension spatiale de "Weightless" (I feel like Yuri Gagarin...). Pour finir par ce curieux morceau qui donne son titre à l'album, château en Espagne ou dépliant immobilier. McAloon tel qu'en lui-même, à la fois hermétique au succès et au culte, n'ayant ardemment souhaité ni l'un ni l'autre, et perpétuellement tendu comme un fil trop humain dans sa quête sans fin ni mesure.

vendredi 5 février 2016

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C'est bō le sumo. Hakuhō (à gauche) contre Terunofuji, le 20 mars 2015, lors du tournoi de printemps (Haru basho) d'Osaka.

"Ces lutteurs forment une caste; ils vivent à part, portent les cheveux longs et mangent une nourriture rituelle. Le combat ne dure qu'un éclair: le temps de laisser choir l'autre masse. Pas de crise, pas de drame, pas d'épuisement, en un mot pas de sport: le signe de la pesée, non l'éréthisme du conflit." (Roland Barthes, L'Empire des signes, 1970)

Il y a aujourd'hui en activité trois yokozuna (rang le plus élevé que peut atteindre un lutteur de sumo), tous originaires de Mongolie. Le plus connu c'est Hakuhō, promu en 2007, l'un des plus grands "sumos" de l'ère moderne (avec les célèbres champions de l'île d'Hokkaido que furent Taihō - le plus grand de tous? - dans les années 60, Kitanoumi dans les années 70 et Chiyonofuji dans les années 80), les deux autres étant Harumafuji (promu en 2012) et Kakuryū (promu en 2014)Hakuhō détient le record de victoires (35) dans les six grands tournois de l'année (honbasho), le dernier à Nagoya en juillet 2015. Les tournois suivants ont été remportés par Kakuryū (tournoi d'automne, en l'absence de Hakuhō et de Harumafuji) et Harumafuji (tournoi de Kyūshū, qui vit les défaites de Hakuhō face non seulement à Harumafuji mais aussi à l'étoile montante du sumo, vainqueur du tournoi d'été, l'ōzeki Terunofuji, d'origine mongole lui aussi, lequel l'avait déjà battu en tant que sekiwake - rang inférieur à ōzeki - lors du tournoi de printemps (cf. vidéo) finalement remporté par Hakuhō). En janvier 2016, le tournoi du Nouvel an, le premier de l'année des grands tournois, a été remporté par l'ōzeki Kotoshogiku (grâce entre autres à sa victoire sur Hakuhō, battu également par Harumafuji, alors que Terunofuji, blessé, était absent), premier Japonais à gagner un grand tournoi depuis dix ans. Bref... qui sera le prochain yokozuna? Terunofuji ou Kotoshogiku?

PS. Merci à Jacques Chirac pour ses conseils avisés.

Aucun rapport mais à lire: le mystère du triangle des Bermudes expliqué par les bulles de méthane?

Et puis Is the is are, le second album de DIIV, trop long mais pas mal quand même.

mardi 2 février 2016

(Blackstar)


David Bowie (1947-2016)





POP EYE # 07

★, David Bowie.

Pochette et livret noirs sur fond noir... pour son dernier (et ultime) album Bowie aura fait fort. On connaissait son goût pour la mise en scène - avec les clips qui accompagnent Blackstar et Lazarus, on est servi -, on connaissait aussi son goût pour le grand art... et là pareil, avec tout ce jeu sur le noir, question sensation, on est servi, même si ce noir n'a rien de malevitchien (tiens, à propos de Malevitch et son fameux Carré noir, lire ). On est moins dans l'abstraction que dans une sorte de surlignage, mieux, de surbrillance, celle d'une étoile noire, très noire, qui continuerait de briller par-delà les ténèbres, ténèbres d'ici, le monde d'en-bas, ou de l'au-delà, l'outre-monde. C'est dire si pour apprécier (Blackstar) à sa juste valeur, il faut dépasser l'aspect mortifère de l'album, aspect que le décès de l'artiste a forcément renforcé, conférant à l'ensemble un côté too much (typique de Bowie, à vrai dire), et même pompeux (les textes, pour certains très mystiques - "in the villa of ormen", waouh... -, y contribuent pas mal aussi). Ce qui compte c'est la musique, et seulement la musique, malgré là encore une tendance à la surcharge (la voix scottwalkérienne de Bowie mêlée au jazz expérimental du pianiste Jason Lindner, avec grosse batterie hip-hop et bons vieux solos de saxo -, c'est pas toujours digeste), mais traversée aussi de vrais moments d'émotion, comme si l'album, objet massif, obscur et plutôt monstrueux, était par endroits déchiré, laissant échapper quelques petits bouts de rock graciles, pour le coup plus gracieux: les dernières notes de "Blackstar" (on pense à Robert Wyatt), la basse féerique/fenderique de "Lazarus" (on pense à Robert Smith), la voix réverbérée de Girl loves me (on pense à Peter Gabriel), les touches d'harmonica de I can't give everything away (on pense à Paddy McAloon)... c'est que l'art de Bowie a toujours été celui de la synthèse. Bon ici ça se résume à pas grand-chose, le reste, le plus important, semblant inaccessible, déjà trop loin à l'instant où l'on écoute l'album pour la première fois. Je dis "semblant" car en même temps je ne peux m'empêcher de penser que le secret est là - caché dans le tapis noir de l'album (à l'image de l'étoile-titre et du dernier morceau) - et que d'autres écoutes sont nécessaires pour non pas le découvrir (peine perdue) mais l'approcher de plus près...