jeudi 15 décembre 2016

L'Amérique réelle

L’atout et le Un.

L’atout Trump affole décidément les compteurs des évaluateurs. Il a d’abord affolé les sondages. Même le prodige des statistiques politiques, Nate Silver, le 8 novembre sur son site FiveThirtyEight, donnait Hillary Clinton gagnante à 71,4%. Au cours de la nuit, et à mesure que les résultats arrivaient, ce sera cependant lui qui prédira le premier la victoire de Trump. Celui-ci a aussi affolé les fact-checkers, vigiles de l’exactitude, en proférant, tout au long de la campagne et après, les déclarations les plus saugrenues. Leur répétition et la constatation qu’il était vain de rappeler les faits ont conduit les médias à parler de notre entrée dans une époque de "post-vérité".

Trump et le chiffrage
Il a réussi à ce que personne ne s’y retrouve dans le montant de ses dettes et de sa fortune en ne publiant pas sa feuille d’impôt. Plus encore, il a réussi à déjouer la merveille des merveilles, le système hyper expert, l’algorithme de calcul politique ultime, appelé "Ada", présenté en grande pompe aux médias le 8 novembre par l’équipe Clinton. Ada était nommé en l’honneur d’Ada Byron, comtesse Lovelace, fille de Lord Byron, et mathématicienne émérite comme sa mère - elle fut la collaboratrice de Charles Babbage, inventeur vers 1850 d’une machine à calculer, qui se proposait d’utiliser des cartes perforées avec un mécanisme proche des métiers Jacquard.
L’algorithme clintonien, procédait à 400000 simulations par jour en intégrant en temps réel toutes les données possibles. Il décidait de tout, "où déployer les ressources et les publicités, où envoyer JayZ et Beyoncé, et même Hillary Clinton elle-même" (1). Ada a cependant détecté trop tard l’importance des comtés ruraux dans les swing states. Il n’a pas vu ce qu’avait aperçu Michael Moore dès le mois de juin. Le Wisconsin, Etat industriel qui vote démocrate depuis toujours et qui avait voté Sanders, n’a pas eu la visite d’Hillary. Au dernier moment, les votants se sont tournés vers Trump. 40000 personnes, qui avaient voté Obama, ont voté Trump. Dans le Michigan, la candidate écologiste, Jill Stein, demande le recomptage des voix. Hillary a perdu le Michigan de 10704 voix selon le décompte actuel. Ce pourrait être intéressant, mais le recomptage a peu de chances d’aboutir à un changement du résultat final selon les dernières appréciations.
Du point de vue des chiffres, il reste difficile de savoir ce qui s’est vraiment passé. Hillary a finalement remporté 2,2 millions de voix de plus que son adversaire. C’est une victoire plus nette que celles de Kennedy en 1960 et de Nixon en 1972. Mais cela fait peu, 2% des votants, dans des chiffres de participation globalement stables. Cette stabilité n’a été touchée qu’en 2008, lors de la première élection d’Obama en pleine crise économique et alors que le désarroi de McCain devant les mesures à prendre était évident pour tous. En fait, les démocrates ont perdu deux millions de voix en quatre ans, alors que les voix républicaines sont restées globalement stables. Dans les grandes mégapoles américaines et leurs banlieues, les démocrates ont renforcé leur présence. L’exemple-type en est Orange County, grande banlieue de Los Angeles - qui autrefois votait Reagan. Par contre, tous les swing states ont été perdus, Trump gagnant d’une courte tête, avec souvent moins de la majorité absolue. Un rédacteur en chef du magazine The Atlantic a pu écrire dans un tweet "Si ce n’était le collège électoral, l’histoire de cette élection serait: Trump est si impopulaire que Clinton l’a battu avec deux millions de voix de moins qu’Obama en 2012." (2)

Trump et le surmoi
L’enjeu est bien au niveau du storytelling de l’élection et non du chiffrage. Quel est vraiment le récit qu’elle engendre? Devant l’évidence du nombre de voix pour Hillary, Trump ne reste pas sans ressources, il parle de millions d’immigrants illégaux inscrits frauduleusement sur les listes électorales ou encore des morts qui ont voté. Ses électeurs comptent sur lui pour continuer à fabuler. En anglais, "to trump up things" veut dire inventer de toutes pièces et Trump s’est fait un nom là-dessus. Comme l’avait noté Alice Delarue dans Lacan Quotidien n°610, il parle lui-même de l'"hyperbole véridique" par laquelle il énonce ce que ses auditeurs veulent entendre. Ses vérités sont souvent haineuses, sexistes, racistes, islamophobiques, mexicanophobiques, bref "déplorables", comme l’a dit Hillary.
Comment qualifier la position d’énonciation où se tient Trump? Est-ce un tyran autoritaire, un pervers narcissique manipulateur, un enfant hyperactif capricieux? Ou simplement un politicien centriste libéral ordinaire camouflé sous des plaisanteries salaces, des énormités et des âneries comme le pensait Zizek (3) en avril dernier? En tout cas, c’est l’occasion de mettre en valeur combien la définition du surmoi par Lacan comme pousse-au-jouir a du mal à être entendue. Pour Marcel Gauchet, l’élection de Trump prouve que "nous assistons à la disparition du Surmoi qui encadrait la vie politique dans les démocraties occidentales, tant du côté des candidats que de celui des électeurs. La vie démocratique a perdu toute obligation de respectabilité" (4). Il reste à écrire "Les pousse-au-jouir du général Trump" (5) pour tenter de remettre la chose sur ses pieds.

Trump et le pire
Zizek, qui voyait Trump comme un politicien ordinaire en avril, le voit plutôt en novembre comme une figure du pire "pour le tournant droitier qu’il nous réserve et la décomposition de la moralité publique qu’il engage". Mais, pour lui, Hillary en est une autre guise, celle du surmoi qui interdit le changement et donc l’espoir. "On imagine aisément, si Hillary avait gagné, le soulagement de l’élite libérale [...]. La victoire d’Hillary aurait été la victoire du statu quo, assombri par la perspective d’une nouvelle guerre mondiale (elle est définitivement la démocrate belliqueuse type), statu quo dans une situation où nous nous enfonçons pourtant, peu à peu mais sûrement, dans d’innombrables catastrophes, écologiques, économiques, humanitaires, etc." (6) Pour Zizek, la politique du pire a finalement de bons côtés puisque "là où il y a péril, croît aussi ce qui sauve" et Trump pourra incarner l’espoir d’un choc salutaire de réveil. Il n’est pas sûr que l’éloignement de "la perspective d’une nouvelle guerre mondiale" soit mieux assuré par celui qui s’entoure de généraux bellicistes et veut nommer Secrétaire à la défense le général James "Mad dog" Mattis. Ne parlons pas de ses premiers coups de téléphone aux présidents de l’Ouzbékistan, du Pakistan et de Taïwan. Par ailleurs, le déni du changement climatique affiché en bandoulière présage mal des remèdes apportés à la catastrophe écologique en cours.

Les deux modes du pousse-au-jouir
Le couple Hillary-Trump donne chair à deux modalités d’un pousse-au-jouir illimité. Selon Zizek, l’ordre contemporain dont se fait gardienne Hillary est le résultat de la décomposition de l’Un du monde garanti par le Nom-du-Père. Les nouveaux droits civiques conquis par les minorités LGBT ne sont que la pluralisation des droits à la jouissance dans un ordre nihiliste post-patriarcal où "aucun cadre de vie digne de ce nom ne nous permet plus d’accéder à une existence qui ne soit pas simple reproduction hédoniste" (7). L’idée que la jouissance soit hédoniste est curieuse à moins de ne réduire à rien la différence entre "principe de plaisir" et "au-delà du principe de plaisir". Cette "reproduction hédoniste" sans limite est mise du côté féminin. L’hédonisme sans frontières permet de ne pas mettre à sa juste place le caractère sans limite de la jouissance telle qu’elle s’inscrit du côté de la sexuation féminine. Les femmes se retrouvent du côté principe de plaisir. Elles ne sont pas du côté de l’angoisse, mais de la loi. Dans un grand écart lacanien, Zizek considère que les figures du pousse-au-jouir contemporaines sont celles du couple formé par l’homme adolescent asocial et la femme "responsable". "L’image paradigmatique que véhiculent quotidiennement nos institutions sécuritaires est celle d’une femme professeur/juge ou psychologue s’occupant d’un jeune homme délinquant, immature et asocial [...]. Une nouvelle figure de l’Un est en train de s’imposer, [celle d’une femme comme] celle d’un agent de pouvoir compétitif et froid, séduisant et manipulateur. (8)"
Il ne vient pas à l’idée de Zizek de soupçonner que cette nouvelle figure féminine est plus proche de la mère que d’une femme. Cette invention par le capitalisme contemporain de "sa propre image idéale de la femme" est en fait un remake de la "femme mystifiée" de Betty Friedan, dont l’ouvrage paru en 1963 a en fait pour titre anglais The Feminine Mystique. La nouvelle assignation mystique féminine convoquerait les femmes à se dévouer pour tempérer l’illimité de la jouissance côté masculin, qui se produit quand le sujet n’a plus l’appui du Nom-du-Père et sa promesse de "jouis-sens" (9) phallique. L’illimité du pousse-au-jouir masculin, c’est la rupture avec le phallus entendu en ce sens. La femme de la nouvelle mystique n’est plus celle qui se dévoue à son foyer, c’est celle qui se réduit aux soins maternels et incarne la loi, comme les pionnières puritaines qui ont tant marqué l’imaginaire américain. Devant cette figure de la soccer mom manipulatrice, se croise l’angoisse devant le surmoi maternel et devant les femmes phalliques.

Pluraliser le surmoi, le séparer de la rencontre avec une femme
Selon Zizek, "Trump est l’éternel adolescent, un jouisseur irresponsable sujet à des accès violents qui peuvent lui jouer des tours, tandis que Hillary est le nouvel Un féminin, une redoutable manipulatrice, toujours dans le contrôle, qui ne cesse d’exploiter sa féminité pour se poser comme seule capable de prendre soin des marginaux et des victimes - sa féminité rend la manipulation d’autant plus efficace" (10).
Là encore, l’atout Trump affole me semble-t-il cette invention par Zizek du nouvel Un de jouissance. On gagnerait plutôt à séparer le surmoi maternel, le pousse-au-jouir féminin illimité de la surmoitié et la position féminine comme telle. L’enjeu de la rencontre avec la Nouvelle Eve n’est pas de craindre les "redoutables manipulatrices", mais de savoir se défaire des angoisses devant les nouvelles figures de l’émancipation des femmes. L’égalité des droits entre hommes et femmes, l’effondrement du système machiste, fait surgir des terreurs nouvelles et met au jour des angoisses de castration masculines réveillées. La figure de l’adolescent jouisseur est une pantomime de la jouissance sans limite, une imitation mimétique, comme celle du drogué qui veut s’affranchir de la retombée phallique. Très vite, il peut se transformer en agent manipulateur d’un sadisme sans limites. L’adolescent jouisseur devient le père fouettard, l’impossible Père Ubu, avec sa pompe à phynances et sa machine à décerveler. Il passe au-delà de l’angoisse de castration.
Le véritable enjeu est de pouvoir déchiffrer l’énigme qui fait que malgré l’égalité des droits, une femme reste toujours radicalement Autre pour un homme. C’est alors qu’elle peut être sinthome et non surmoi infernal et mortifère. La jouissance selon Lacan n’est décidément pas du côté de l’hédonisme. Elle se sépare entre, d’une part, ce qui est la jouissance au-delà de la limite phallique, celle de la Gidouille, et d’autre part, cet illimité qui se civilise par son inscription du côté féminin de la sexuation. Il n’y a pas de chiffrage pour ça, quelle que soit la forme du Un considérée.

Eric Laurent, Lacan Quotidien n°615

(1) Lesnes C., "Les démocrates américains en plein doute", Le Monde, 11 novembre 2016.
(2) On trouve cette citation et tous les chiffres dans la très claire analyse de Thomas Cantaloube, "Comment Donald Trump a remporté la Maison Blanche", Mediapart, 17 novembre 2016.
(3) Cf. Browne M., "Slavoj Zizek: "Trump is really a centrist liberal", The Guardian, 28 avril 2016.
(4) Gauchet M., "Nous assistons à la disparition du surmoi en politique", Le Point, 18 novembre 2016.
(5) Cf. Miller G., Les Pousse-au-jouir du Maréchal Pétain, Paris, Seuil, 1975, éd. revue et augmentée 2004.
(6) Zizek S., "Etats-Unis: la chance d’une gauche plus radicale", Le Monde, 11 novembre 2016.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) Lacan J., "... ou pire. Compte rendu du Séminaire 1971-1972", Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 551.
(10) Zizek S., "Etats-Unis: la chance d’une gauche plus radicale", op. cit.

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