mardi 1 novembre 2016

In bed with Léaud



Jean-Pierre Léaud dans la Mort de Louis XIV d'Albert Serra.

Au cinéma Léaud s'est souvent retrouvé au lit, notamment chez Godard, Truffaut ou encore Eustache... lieu privilégié pour bavarder, badiner, bouquiner... faire l'amour... ou simplement dormir.


C'est peut-être ce qu'a cherché Serra avec son dernier film et son goût mystique de l'expérience, à la limite des limites: remettre Léaud au lit, une bonne fois pour toutes... (le film sort le jour des morts).

15 commentaires:

Spam a dit…

:D

Hillary Schtrumpf a dit…

Léaud the last.

Buster a dit…

Forcément.

valzeur a dit…

Hello Buster,

J’en sors, et pour rester dans le registre médical, c’est quand même une purge...

Anonyme a dit…

Et le film de Serra, il est comment ?

Buster a dit…

J’en sors moi aussi. Perplexe, mais moins qu’avec le précédent, Histoire de ma mort... Le film est certainement une purge, comme dit valzeur, mais une drôle de purge puisque je ne m’y suis pas ennuyé. Cela tient bien sûr à la performance de Léaud, d’une présence incroyable, que j’ai trouvé fascinant (ce masque quasi mortuaire)… mais pas que, Serra organisant tout un cérémonial, fait de regards et de gestes, autour de la figure du roi, lui-même toujours en représentation, et ce jusqu’à sa mort, ce qui donne au film cet aspect hypercentré (Léaud centré), à l’image de l’Etat de l’époque… Et puis il y a comme toujours chez Serra ce jeu entre splendeur et trivialité, l’apparat d’un côté, la picturalité, et de l’autre, rongeant le film de l’intérieur, ce processus de décomposition qui réduit progressivement Louis à sa jambe noire gangrénée puis à la fin à un pauvre viscère putréfié… Il existe une extravagance chez Serra, à l'image des perruques du roi, qui finalement me plaît assez.

valzeur a dit…

J’aimerai vous suivre, Buster, mais tout ceci me semble bien cérébral. S’il y a un acteur dans le film, c’est Patrick d’Assumçao qui joue le médecin du roi. Léaud est une présence, par delà le bien et le mal (et le jeu). Il me semble manquer de la superbe de l’ancien monarque absolu triomphant ; il faut une grande abnégation pour imaginer ce homme avoir été le plus puissant du monde. Sur le jeu entre splendeur et trivialité, remarquons que la première se limite aux perruques (le producteur a dû être ravi) et que la seconde est à peine évoquée (les bruits de mouche vers la fin, très discrets). Curieusement, Serra congédie l’odorat - déjà expulsé du rituel d’extrême-onction - et du scénario. La gangrène, ça pue pourtant ; le verbe est utilisé au début du mal, puis plus du tout. Tous les acteurs semblent évoluer sans problème dans la chambre malgré les progrès de la maladie (figurés par un maquillage a minima, la jambe de Léaud peinte en anthracite). Je pense sérieusement que Serra se contrefout de rendre les implications de l’agonie du roi (psychologiques, physiques, politiques, etc) ; il les évoque l’air de rien, et redouble son je-m’en-foutisme de celui de ses acteurs si chic et qui n’en sont pas (mais des écrivains quand même !, pas des tourneurs-fraiseurs !). Le film pourrait se résumer à son dernier plan : le regard-caméra de d’Assumçao (qui figure l’auteur, pour le coup) et cette phrase : » nous ferons mieux la prochaine fois ». C’est vrai, coco, tu as une sacrée marge !

Buster a dit…

Il me semble que Louis XIV à la fin de sa vie n’avait plus rien du bon grand gaillard, il était tout malingre… Physiquement il était certainement plus proche de Léaud que des portraits qu’on a fait de lui… Sinon, oui, le film sent la rose (vous auriez voulu du John Waters?), peut-être parce qu’autour du roi personne ne veut croire à cette gangrène, malgré l’odeur pestilentielle, il y a une sorte de déni d’une mort possible du roi, la puanteur est là, malgré les parfums, tout le monde se bouche le nez, mais Serra ne le filme pas, c’est l’image du roi-soleil, même crépusculaire, qui demeure...

Il est d’ailleurs bien connu que Louis XIV sentait très mauvais même plus jeune, et que tout Versailles sentait la merde…

Après oui, il y a toujours cette ambiguïté chez Serra à la limite du foutage de gueule (c'était plus suspect dans Histoire de ma mort)... mais qu'il se joue de certains faits historiques, ou du moins ne retient que ce qui l'arrange, ne me gêne pas vraiment.

valzeur a dit…

Donc cette puanteur réelle ne gêne personne parce qu’elle est symbolique et que tout le monde s’y est habitué ? Je ne suis pas convaincu.
Ce qui me saute aux yeux par contre, c’est le désir de Serra de convoquer une grande figure d’acteur français et de faire joujou avec dans une confusion pas très ragoûtante : Léaud est-il autant gaga que Louis ou joue-t-il ? Je pense pour ma part que Léaud ne joue pas, et du coup, le film est assez dérangeant de ce côté-là (d’autant que Léaud a vraiment fort peu à faire, sinon de figurer la fin de vie). Au moins, Riva actrice était bon pied, bon oeil dans Amour (contrairement au personnage).
Il y a une part assez claire de perversion chez Serra, qui excède même Moretti et son usage de Piccoli dans Habemus Papam (au moins, Piccoli est bouleversant dedans).
Par ailleurs, le film se limite au travail du chef’op et à ces relevés de visage tous marqués par une décrépitude à venir ou déjà là.
Dans le fond, je trouve ça à gerber, mais il y a quelques moments qui fonctionnent (la scène des lettres brûlées) et le film est joli à regarder, genre Barry Lyndon (ceci est une insulte)- quoique toujours aussi aléatoire dans la gestion de la durée et de l’intérêt des séquences retenues (n’y en avaient-ils pas d’autres avec un peu plus de matière - même fécale ?).
Allez, un bonus anecdote pour finir ; un acteur du Pornographe, ami d’ami, m’avait raconté que la maquilleuse avait refusé sur ce film de ne serait-ce que toucher les pieds de Jean-Pierre Léaud (je préfère ne pas imaginer pourquoi). J’y ai repensé dès qu’on les voit pour les scènes de gangrène (à moins d’une doublure ?).

Buster a dit…

C’est surtout si Serra s’était attardé sur la puanteur que le film aurait été à gerber. Là le cinéaste s’en tient à une certaine imagerie, donc au mythe qu’il remodèle à sa sauce (catalane, avec oignons, poivrons, tomates et tout ça). La seule concession à la réalité, qui casse le mythe, c’est l’aspect physique de Louis XIV, plus choquant finalement que l’absence d’odeurs (Léaud ressemble de plus en plus à Antonin Artaud à 50 ans), car loin des représentations officielles (sa dégradation physique aurait paraît-il été très rapide), alors que la puanteur de la gangrène ne serait que la phase ultime, extrême, d’une puanteur généralisée qui de tout temps avait régné à Versailles, à l’image du roi, à l’haleine putride, schlinguant comme pas un, puanteur masquée par les parfums qu'on utilisait pour le coup ad… nauseam.
Le choix de Léaud est somme toute assez logique, il ne "joue" pas, il "est", comme toujours, c’est Léaud qui pourrait dire, par sa simple présence, "le film c’est moi", comme Louis XIV aurait dit "l’Etat c’est moi" (ce qu’il n’a jamais dit en fait). Sans Léaud le film n’offrirait pas beaucoup d’intérêt, c’est probable. Ce n’est pas un chef-d’oeuvre, rien de génial, l’idée de Serra dans le fond, outre de remettre Léaud au lit, confiné dans une chambre, c’est de faire du roi soleil, à la fin de sa vie, une sorte d’astre noir, déjà mort à l'instant où commence le film (il y a chez Serra un fond mélancolique), c’est du théâtre de chambre, il y manque la "cruauté" au sens où l'entendait Artaud justement, qui aurait fait délirer le film… (je pense au Soleil de Sokourov, le passage du divin à l'humain, ce qui est aussi un peu le sujet du Serra, se faisait via un délire de l'empereur Hiro-Hito retrouvant son âme d'enfant)

Doris Day a dit…

Que Serra Serra...

Buster a dit…

OK

valzeur a dit…

Hello Buster,

Avec les odeurs, le film aurait effectivement été cruel et du coup autre chose - mieux - que ce brouet chic et insipide.
Bien sûr, Léaud est, et cela n’a AUCUN intérêt. Qu’il soit sénile ou non, peu me chaut. Il a trois moments de jeu dans le film - ou à peu près, et cela m'importe. Le meilleur : la scène où il congédie le cardinal de Rohan après l’avoir appelé ; il est totalement délectable, exténué et matois à la fois ; cela dure 2 minutes.
Le très roublard Serra se perd dans son double mouvement : présenter Léaud en majesté dégradée et émouvoir les cinéphiles ravis de le retrouver en astre noir (comme vous dîtes), tout en capitalisant sur le rapport passé cinématographique de JPL/ravages du temps, sans heurter les mêmes cinéphiles - donc pas de réalisme psychologique ou d’aucune sorte, pas de dolorisme, pas de vie ni de mort. A la place : de l’image, peu de mots (c’est quand même du travail, et Serra est un glandeur), et comme viatique une atmosphère légère de décomposition à laquelle il est bien difficile de croire. Du putré-light désigné pour le plus grand festival du monde (merde, pas de compétition !).
Un coup, bref, qui me rappelle beaucoup l’horrible Cosmopolis qui vous avait si émoustillé, du vide maquillé en dispositif (ou l’inverse). Je dois quand même dire que le Serra est un peu meilleur que le Cronenberg, La perruque monstrueuse de Léaud donne l’impression qu’il est enterré dans la tombe que forme ses cheveux, c’est joli et au moins ça.

Buster a dit…

D'accord sur le côté dispositif, le scénario-timbre poste (c'est coécrit par Lounas, le grand manitou qui manie tout de Capricci), pas d'accord sur Léaud sur qui se concentre tout le film (astre noir mais aussi "trou noir") et que je trouve pour ma part extraordinaire. Le film est imparfait, mais en ces temps de vaches maigres, je ne ferai pas la fine bouche.

Cinétrucs a dit…

J'ai longuement hésité à aller le voir, et je n'ai jamais pris le temps. Visiblement Léaud perd de sa superbe ?