mardi 5 juillet 2016

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  Abbas Kiarostami, photographies.

Walter Benjamin avait appelé cela "l'aura": "l'unique apparition d'un lointain aussi proche soit-il", ou bien ce qui fait "lever le regard". Il pensait cependant que la photographie détruisait "l'aura". Par sa reproductibilité infinie contre "l'unicité" nécessaire à la manifestation de l'aura. Mais surtout parce que la photographie rapproche toutes choses dans la proximité, les met à disposition, les livre au regard, au lieu de "faire lever le regard". La photographie empêche la contemplation en réduisant tout objet à la finitude de sa singularité quelconque, et par son effet mortifère, elle le transforme non pas en sa propre possibilité non encore-advenue mais en sa propre trace comme être-passé. Ce que Barthes appelait "le ponctum" [sic], l'avoir-été-là singulier, portrait de défunt, avec sa tonalité de deuil et de mélancolie ne peut pas devenir objet de contemplation. La photographie éternise une perte définitive, non pas un venir à la présence (c'est ce qui différencie l'instant-éternité des tableaux de Vermeer et la photographie). Ainsi - à moins d'une "beauté" intrinsèque du motif, comme on peut en être également saisi dans la vie, souvent avec des réminiscences esthétiques au sens platonicien - peu de chose, en photographie, dans son avoir-été-là singulier, peut s'offrir à la contemplation. Le paysage de Kiarostami fait partie de ces exceptions. (Youssef Ishaghpour, Le réel, face et pile. Le cinéma d'Abbas Kiarostami, 2000)

5 commentaires:

newstrum a dit…

Bonjour Buster, Je pense que le concept d'aura de Benjamin tel qu'il l'applique à la photographie et au cinéma ne fonctionne pas bien. L'idée que la reproductibilité technique détruit l'aura d'un film alors qu'elle est inhérente au cinéma (un film est forcément projeté à partir d'une "copie" de l'original, a fortiori aujourd'hui averc la numérisation) ne marche pas. Et quand Benjamin déclare que n'importe quelle représentation théâtrale de Faust dans un petit théâtre de province vaudra mieux que sa meilleure adaptation cinématographique, il achève de démontrer qu'il ne connaissait peut-être pas si bien le cinéma que cela - sans compter, et pourtant cela compte, qu'il n'a pas pu voir tous les chefs-d'oeuvre cinématographiques sortis après 1935 (date de son article sur l'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique). Jolies photos de Kiarostami.
Strum

Buster a dit…

Je suis d'accord, c'est le problème de tous ces vieux concepts, précieux à l'origine parce que stimulants (intellectuellement) mais qui avec le temps perdent beaucoup de leur pertinence (pareil pour Barthes), les contre-exemples se multipliant... Les théories sont d'ailleurs faites pour ça, être contredites. C'est un peu ce que laisse entendre, mais timidement, Yshagpour, en faisant du paysage chez Kiarostami une exception (en fait il y en a plein) à cette idée d'aura détruite par la photographie. C'est pour ça aussi que je me suis limité à la photo et n'ai pas choisi des images de film, où la théorie s'avère encore plus discutable, surtout si on réduit le cinéma à une suite de photogrammes...

valzeur a dit…

Hello Buster,

Je me demande si le concept d’aura ne s’articule pas à celui de familiarisation développé par Günther Anders en liaison avec celui déjà existant de distanciation. Je lis actuellement le passionnant « L’Obsolence de l’Homme ». Je vous recommande la page 131 qui décompose assez clairement ça (la flemme de tout recopier, évidemment).
Par ailleurs, c’est « punctum » et pas « ponctum » (le correcteur d’Ishaghpour devait être ivre).

Sinon, vous allez être surpris, je n’ai pas détesté Love & Friendship que j’ai trouvé assez charmant, mais vide tout autant. Ceci dit, après Damsels in Distress, c’est quasiment du champagne (ou disons du Vouvray).
Vu aussi plein de films abominables :
- La Tortue rouge : Robinson Crusoé meets la Petite Sirène et ils ont un enfant merveilleux, le gnan-gnan.
- Toni Erdmann : les Idiots de LVT revus par une social-démocrate propre sur elle avec de l'humour allemand en condiment gerbi
- Personal Shopper : Assayas dans un film de genre avec de grands sujets en ligne de mire (la mort, le double, toussa) et plein plein d’invisible qu’on ne voit pas. Kirsten Stewart toute seule face à son portable se fait prendre dans une vilaine machination qu’un flétan lobotomisé percerait en 15 minutes (pour ma part, il m’en a fallu 5). Des effets grotesques de mise en scène justifieront pour les neu-neus son premier hochet cannois (mention spéciale : le fondu au blanc final). A noter : une scène suicidaire et hilarante avec Benjamin Biolay en Victor Hugo, et une autre tout aussi croquignolesque dans un commissariat (du niveau de Carlos, son pire film).

La rentrée va être bonne, je dis !

Buster a dit…

Salut valzeur,

Oui Anders c’est passionnant mais il faudrait que je relise, c’est trop ancien dans mon souvenir… la perte d’aura dans la reproduction technique, liée à l’abolition entre réalité et image et surtout à la familiarisation du spectateur à l’image, qui fait que celle-ci devient première par rapport à l’original qui ne serait plus qu’une forme matricielle, bonne pour la reproduction (je réinterprète à ma sauce mais l’idée est là), tout ça est juste et même visionnaire si on considère que cette familiarisation abolit aussi la distance entre le spectateur et le monde en le rendant de plus en plus seul (l’image aujourd’hui via l'ordinateur et le téléphone portable, après la photo, le cinéma et la télévision)… mais ça reste quand même très général, c’est le cinéma comme médium, la consommation de masse, quelle que soit la "qualité" de l’image, qui fait qu’entre un Murnau ou un Mizoguchi et un film de divertissement il n’y a pas de différence, on reste sur le versant purement technique… cette idée de perte d’aura chez Benjamin et Anders relève quand même beaucoup de cette tradition juive de la non-représentation, la représentation qui fixe et fausse le monde, etc… en plus c’est surtout vu en tant qu’invention, le cinéma qui a fait de l’homme un nouveau spectateur (du monde), mais ne tient pas assez compte des phénomènes de mutation… l’aura, celle originelle, sera toujours perdue, surtout dans le cadre de l’image comme présence-absence, son aspect fantomatique, lié à l’argentique, mais autre chose, qui n’est pas auratique, peut exister à la place...

"Ponctum", oui c’est une erreur, mais c’est peut-être moi qui me suis trompé (j’étais encore dans Procol Harum)… je vais vérifier.

Buster a dit…

J'ai vérifié, c'est bien écrit "ponctum"... Ishaghpour devait lui aussi écouter Procol Harum quand il a écrit ce passage :-)