dimanche 12 juin 2016

Pietro Marcello




Bella e perduta de Pietro Marcello (2015).

Pietro Marcello, quelque part entre Pasolini (L'umile Italia) et Pelechian...

Pas encore vu Bella e perduta mais lu ce beau texte sur le film:

Parabole du beau et de l'image invisible.

Jouir du beau, encore

Il était une fois un palais en ruines. Un homme s’en éprit. Ce n’est pas un agneau blanc, mais un bufflon noir qu’il trouva un jour sur sa route, entravé à peine né, pour crime de mâlitude, et exposé ainsi, inutile puisque la technique a confisqué le produit de sa puissance sexuelle et qu’il n’est plus qu’une bouche à engloutir le lait qu’il ne rendra jamais. L’homme se baissa sur la tremblante tache noire, la délia, l’emmena, la nourrit. Il la plaça chez d’autres maîtres, paysans, héros ou saints - et, pour certains, héritiers de la commedia dell’arte.
Bella e perduta, ce titre reprend les mots familiers à tous les amoureux de l’opéra ainsi qu’au peuple qui accompagna de son chant la naissance de la jeune Italie. Est-ce pur hasard si Verdi, son premier roi qui en savait long sur la force du destin, invita ses contemporains à entonner en chœur, au moment où triomphait le patriotisme, le chant de l’exil des Hébreux ("Oh mia patria sì bella e perduta!" in NabuccoVa, pensiero, sull'ali dorate)?

Quand le mythe dit le réel
La zone dite par Fechner d'"indifférence esthétique", à supposer qu’elle existe, est ici mise à l’épreuve de la puissante invocation à laquelle le cinéaste se livre. La bocca del lupo avait exploré d’autres confins. Ici Pietro Marcello s’approche du gouffre à couvert. Il sait que les brèches sont nombreuses dans le "dernier rempart avant l’horreur" dont Lacan commentant Antigone a qualifié la beauté. Il choisit donc de s’arrêter juste avant de montrer les spectacles de barbarie dont nos rétines sont saturées. Et il nous ramène aux temps mythiques de la sauvagerie et de la cruauté qui sont de tous les temps, excepté le nôtre qui les a civilisées.
Sull’ali dorate (sur ses ailes dorées), la pensée, force qui va, était donc invitée par le chant à évoquer la patria, vouée qu’elle est désormais à une existence enfuie. La pensée a divorcé de la vie, elle a sombré dans les limbes - et Vak, la parole, la vache (André Padoux a souligné cette commune origine), pour partie avec elle, là où le temps est suspendu.
Réfractant la lumière dont il inonde les prunelles des bovins primitifs, Pietro Marcello plonge dans ces lieux intermédiaires où règne la raison depuis Freud. Sa vision nous baigne dans les images de son rêve, son regard nous force à faire tomber les murs qui nous séparent de la vie sì bella e perduta qui n’en finit plus de faire naufrage.
Alors il fait précipiter ce regard en paroles, se faire et se défaire les liens entre l’animal (mon frère) et les hommes qui se suivent frayant chacun un bout de chemin à ses côtés. Les mots trament la pellicule, si mince qu’on redoute que le charme qu’elle véhicule se rompe, ce dont les longues coupures des paupières sombres qui s’abaissent entre les séquences donnent ces signes qui ne trompent pas.
On croisera des manifestations très actuelles, des cortèges de manifestants dociles dans leur agitation. Et on aura des apparitions profanes, des émotions hors d’âge. Ainsi, de vacillement en vertige, traversés de vers antiques et de vagues charriant des troupeaux antédiluviens, on sera ramené à ce début du film où l’on savait parfaitement quel spectacle l’œil de l’obligeante caméra allait nous épargner. Car on n’avait rien vu, et à la fin, on ne verrait rien. On saurait de source d’autant plus sûre que la mort n’est la mort que tue et cachée. On se rappellerait le plus humble dictionnaire épelant le u de la vue, qui redouble le i de la vie, et que dans les halliers la sonnerie de la vue est le prélude à la mise à mort où l’on n’entend plus que les trompes, les cliquètements des brides des chevaux, les hurlements des chiens.

Sì bella e perduta
Ainsi au commencement du film l'œil de la caméra fixé entre ses cornes accompagnait les pas chancelants et lourds de l’animal dans un étroit corral. Nous ne savions pas encore qu’avant d’arriver à cette extrémité hâtée par l’homme la parole qui avait été donnée contre toute attente au couple du buffon et de son berger lui aurait été retirée; que le cinéaste nous laisserait rivés au monologue de l’animal, et que nous verrions bouger les lèvres du maître, sans plus entendre le son de sa voix. Nous ne savions que trop l’empire de la seconde solitude dans la vie contemporaine, au sens où Lacan a parlé de la seconde mort - solitude faite des mémoires impartageables qui assaillent le vivant et font de sa chair un tombeau - n’était la parole vive, à la vertu de laquelle nul ne renonce à croire, le temps qu’il faut pour renouer avec celle des dieux, qui sont le réel par la grâce du poète dont le chant draine le plus de vie et accompagne la mort, non sans faire fotter sur elle le voile de la beauté.
On se rappellerait alors le monologue de la Mort dans Der Kaiser von Atlantis, chantant comment le siècle XXe tua la mort même, par extrême extermination et accumulation de corps marchandises de rebut, indénombrables et sans sépulture. Car Bella e perduta, qui est du siècle suivant, porte en lui tout cela sous la forme de l’ensevelissement, puis de l’oubli qui recouvre ces choses.
Ce sont donc ces choses invisibles que Pietro Marcello nous donne à voir, et qui nous inspirent des questions: qui peut savoir ce qui hantait les hommes qui peignirent sur les parois des cavernes les images qui nous hantent à notre tour? Ou ce qui inspirait François d’Assise (1225 après J.-C.), qui rassembla dans son Cantique les créatures en un tout, après qu’Adam les eut nommées une par une? (Nathalie Georges-Lambrichs, Lacan Quotidien n°587)




La bocca del lupo (2009).


Bonus: Il passaggio della linea (2007) et Il silenzio di Pelešjan (2011).

1 commentaire:

Super Victor a dit…

Ils sont bons les Italiens cette année, non ?