mercredi 29 juin 2016

L'Anglaise et le duck (3)

Des rires et de la vitesse.

Ainsi donc, selon Chesterton, et en extrapolant un peu, Lady Susan serait à la fois une œuvre mineure de Jane Austen, un brin ennuyeuse (en comparaison de Love & freindship, autre œuvre de jeunesse), et, puisque le texte a été écrit vers 1793-1794 et que Austen ne saurait être si détachée que ça de la tourmente révolutionnaire, le portrait d'une femme qui, dans le milieu très fermé de la gentry anglaise, ferait sa propre révolution, à la campagne, non pour faire tomber des têtes ou mettre fin aux privilèges (faut pas exagérer, on est en Angleterre), mais, plus égoïstement, retrouver les siens, de privilèges, en se jouant de tous ces riches nobliaux (à commencer par le plus sot), sous le regard bienveillant, autant que malicieux, de sa meilleure amie Alicia (alias Jane Austen? qui entre les mains de Whit Stillman devient américaine, autant dire Stillman lui-même, via Chloë Sevigny qui d'ailleurs vécut dans le Connecticut, comme Alicia - ça va, vous suivez?).
Et pour retrouver la fraîcheur et la vivacité contestataire de Love & freindship (que Jane Austen écrivit, je le rappelle, à l'âge de 15 ans), non seulement lui emprunter son titre, mais surtout adjoindre à Lady Susan, devenu Love & friendship, des rires et de la vitesse, qui voit les scènes se succéder sans temps mort, parfois abruptement, comme si des pages du script avaient été arrachées. Soit la recette de la screwball comedy, dans laquelle l'idiot a évidemment toute sa place, pour mieux faire passer, outre une certaine préciosité inhérente à ce genre de film froufroutant, la profusion des dialogues, le péché mignon de Stillman, son côté sturgessien (Preston) - le film n'est d'ailleurs pas sans évoquer The lady Eve.
Le rythme, c'est un des grands atouts du cinéma de Stillman. Et qui ne repose pas que sur la musique (comme ici la musique baroque, dirigée par Mark Suozzo, et le joli morceau d'ouverture de Benjamin Esdraffo), ni quelques pas de danse (là, le chesnut, typiquement austénien), mais aussi, et surtout, sur la parole (cf. par exemple la lecture des lettres, avec ou sans ponctuation, ou encore le phrasé de Sir James Martin), ainsi que le rappelait Chris Eigeman dans Barcelona, expliquant que chaque conversation a son propre rythme, que ce qu'on y raconte est pris dans une sorte d'élan, qui vous pousse parfois à dire des choses que vous ne devriez pas. La parole et son corollaire, les accents, là aussi toujours très travaillés chez Stillman, et peut-être jamais autant que dans ce film. Cf. la belle diction, so british, de la non moins belle Kate Beckinsale, entourée d'acteurs aux accents distingués et qui se distinguent, subtilement, les uns des autres - à certains moments, on croirait écouter une pièce radiophonique de la BBC -, ce qui confère au film une saveur d'autant plus exquise que les voix se trouvent comme colorées par les jeux de lumière que Stillman y adjoint
Dans Metropolitan, Tom, le socialiste, objectait à Audrey, qui lui confiait que Mansfield Park était un de ses livres préférés, que les romans de Jane Austen (qu'il n'avait jamais lus) étaient très mauvais sous prétexte - orgueil et préjugés - que ce qui y était écrit était ridicule pour le lecteur d'aujourd'hui. Objection absurde et contredite par les faits - il en fera l'expérience. Les romans de Jane Austen, sous leurs dehors forcément datés, énoncent des vérités qui, elles, au contraire, sont hors du temps, hors des modes, hors des révolutions, donc forcément d'actualité. C'est comme ça et c'est tout, dirait Chesterton. C'est ce à quoi s'attache à nous montrer Whit Stillman. Avec cette douce ironie, elle-même austénienne, qui sied à son écriture.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Trois notes pour cette petite chose poussiéreuse ?

Anonyme a dit…

Le plus mauvais film de l'année, haut la main.

Buster a dit…

Lol

newstrum a dit…

Bonjour Buster,

Belle série de billets. Je dis aussi quelques mots du film chez moi, sous un autre angle (à tort ou à raison, en extrapolant, j'y dresse un autre parallèle, avec Laclos comme contre-modèle). S'agissant de la screwball comedy, on peut avancer l'idée que c'est moins Stillman qui en a appliqué les recettes dans Love & friendship, que la screwball comedy qui a emprunté à Jane Austen plusieurs situations (cf l'idée de la comédie du mariage, typiquement austenienne) et l'humour de ses dialogues.

Strum

Buster a dit…

Salut Strum,

Oui le lien avec la screwball comedy (qui chez Stillman était plus marquée dans Damsels) peut être inversée. L'ironie grinçante de Jane Austen, qui ravissait tant Chesterton, préfigure ce type de comédie.