lundi 20 juin 2016

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La nuit de l'iguane. (parce que la nuit... et parce que l'iguane, anagramme ou presque du mot Guyane)

Vu la Loi de la jungle d'Antonin Peretjatko, un film que j'ai bien aimé, avec quelques réserves toutefois, qui concernent le rythme, plus précisément le passage du court métrage au long chez Peretjatko (réserves qui sont celles du burlesque en général, quand jadis les grands comiques du muet passaient du "deux bobines" au long métrage), ce qui impose un autre rythme, dans la gestion des gags notamment, conférant au film une dimension souvent plus onirique, plus poétique (à l'image ici du bestiaire), et pour le coup moins comique, au sens mécanique, qui ne cherche pas à provoquer instantanément le rire (on n'est pas chez Pécas, ni même Zidi, pas non plus chez Veber, même si le personnage que joue Macaigne rappelle, surtout au début, par son côté lunaire, le François Pignon/Perrin incarné par Pierre Richard)... où se trouvent ménagées des respirations, voire des pauses, ce que Peretjatko réussit dans les scènes de nuit, qui se passent dans les branches ou dans un hamac, avec Vimala Tarzan, Vincent McChâtaigne et les insectes: chenille-accordéon, cafard aux yeux verts fluo - le tucu-tucu, hé hé -, papillon bleu, etc., scènes qui sont les plus belles du film, avec la séquence, nocturne elle aussi, où Vim et Vin sont sous l'emprise d'un aphrodisiaque. A l'inverse, le recours à l'accéléré, typique des films de Peretjatko, de ses courts comme de son premier long, la Fille du 14 juillet - écho au vieux cinéma, au même titre que la fermeture à l'iris, surtout marque habituelle du comique -, n'est pas toujours heureux, ça passe quand même mieux dans un court que dans un film d'une heure trente, même si la gêne se situe davantage au niveau du son (les dialogues sont par moments inintelligibles) qu'au niveau de l'image (l'accéléré reste modéré). Le problème est donc de trouver le bon équilibre entre l'enchaînement des gags, propre au sketch, difficile à tenir sur la longueur (la saturation guette), et ces fameuses respirations qui, dans un long métrage, permettent de reprendre son souffle (avant de repartir de plus belle), quand le rire cède momentanément la place à quelque chose de plus léger, qui peut être comique mais sur un versant plus doux, plus tendre. Et c'est là, dans cette tension entre les deux temps de la comédie (burlesque vs romantique) que le film pèche parfois, qui fait que ça patauge un peu, le film tombant alors dans une sorte de faux rythme.
C'est le même problème en ce qui concerne l'aspect politique du film (autour de l'impitoyable "loi de la jungle"), dont on conçoit qu'il se limite à quelques slogans et autres aphorismes dans un court métrage, mais dont on attend davantage dans un film plus long. On nous opposera Godard (figure tutélaire qu'on devine ici à travers les phrases écrites plein écran et les faux raccords), sauf que Godard n'a jamais fait de films comiques, du moins volontairement, à part quelques uns (pas drôles d'ailleurs) comme Vladimir et Rosa. S'il y a dans la Loi de la jungle un côté "Pieds Nickelés" évoquant Pierrot le fou, ce qui inscrit la BD dans l'esthétique même du film, cela n'a rien à voir avec la citation au sens godardien, qui fait des Pieds Nickelés une simple citation parmi d'autres et, surtout, participe de cet art du collage qui chez Godard associe littérature - mineure ou grande - et cinéma, art qui est justement ce par quoi le politique advient, indépendamment de ce qui y est "dit". Chez Peretjatko, rien de tout ça. Son registre, on l'a vu, c'est la comédie pure, le burlesque, l'absurde, le "grand n'importe quoi" (ce qui en fait le prix, même si l'aspect potache en réduit la portée), et à ce titre c'est un cinéma plutôt satirique (de la Loi de la jungle à L'Echo des savanes il n'y a pas loin). C'est à ce niveau que se situe la référence aux Pieds Nickelés, pour le côté à la fois aventureux, via les deux héros, et magouilleur, à travers ceux qu'ils côtoient (la France d'outremer - les séquelles du colonialisme, les aberrations de l'administration... - et ses grands projets, aussi foireux que mégalos, ici le projet Guyaneige). De sorte que si le film renvoie à un certain type de cinéma, post Nouvelle vague, des années 60-70, il a finalement moins à voir avec le Belmondo anarchisant de Godard qu'avec les comédies "belmondesques" (et débrouillardes) de Philippe de Broca et Daniel Boulanger (lui-même ancien bourlingueur), des comédies marquées par l'immédiateté de l'action. C'est ça aussi qui, outre le burlesque et ses respirations poétiques, et ce malgré certaines faiblesses dans le rythme, fait la réussite du nouveau Peretjatko...




La bande-annonce de l'Opération de la dernière chance d'Antonin Peretjatko (2006).

Bonus: quelques courts du cinéaste, certains connus, comme French kiss, d'autres moins, comme Paris monopole ("chaque matin qui se lève est une leçon de courage"), où l'on retrouve tous les ingrédients de ses futurs longs, jusque dans certains personnages - dans la Loi de la jungle, Fred Tousch joue le même rôle de psychopathe que dans Paris monopole -, et Vous voulez une histoire?, plus mélancolique, plus jazzy, dans l'esprit du "Cinéma, cinémas" de Boujut, avec la voix off et les voyages au bout du monde ("vous voulez une histoire?... mettez deux femmes dans un train et imaginez que l'une d'elles est rousse").

4 commentaires:

Pierrette Jacquot a dit…

Bravo

question a dit…

Est-il vrai, comme l'a dit Vincent Macaigne, que La Loi de la jungle est un film Nuit debout ?

valzeur a dit…

Hello Buster,

C’est étrange, à vous lire, on voit que vous n’avez pas aimé, mais vous avez aimé quand même ! La fameuse politique des auteurs (citée dans le film) ?
Pour ma part, j’ai trouvé ça inopérant, ni bon, ni mauvais (plutôt mauvais quand même) ; j’ai souri deux fois. Ce qui intéresse le plus Peretjako est de filmer les jambes de Vimala Pons d'ailleurs délicieuse (et la seule raison de s’infuser La Loi de la jungle).
Sinon, avoir revu récemment le Distrait n’a pas joué en la faveur de Peretjako (la citation du début ; le flic et la pelouse). Le film n’a aucune poésie, et n’est même pas drôle (les voix accélérées, la bande-son). Ca sue un peu l’argent mais la démesure reste kawaï. Bof...

Buster a dit…

Salut valzeur,

Beaucoup de choses m’ont irrité dans le film, ce qui touche au folklore dom-tom, certains personnages, ceux que jouent Amalric et Légitimus pas très convaincants, pas mal de gags qui tombent à plat, et puis le rythme, réellement problématique...mais à certains moments j’ai vraiment été séduit, essentiellement lors des scènes de nuit, qui voient les personnages exister davantage, par l'aspect entomologique aussi qui confère une vraie poésie au film, si si... et ça de façon très forte, de sorte que malgré les réserves, j'aime quand même bien le film (et sans passer par la case "politique des auteurs").