samedi 28 mai 2016

Oh?

Transgressif, subversif, jouissif... OK. Génial?... hé "oh..." (ha ha), on se calme... Elle n'a rien de génial (ce n'est pas comme El... hé hé), c'est un bon petit film, non sans défaut, dans la veine de ce qu'aurait pu faire Polanski, avec ce que cela sous-entend d'ambiguïté (et non d'ambivalence, comme dirait Amalric). Ni plus ni moins. Verhoeven a du talent - Black book est un très grand film, son plus beau -, mais de là à considérer Elle comme la leçon d'un maître aux pauvres tâcherons du cinéma français, il y a une marge... faut arrêter le délire. Pour rester dans les adaptations "franco-françaises" de Djian au cinéma, le film vaut évidemment mieux que les deux horreurs, couleur bleue, sorties il y a trente ans, mais par rapport à celles, plus récentes, de Téchiné et des frères Larrieu, je ne vois pas en quoi il serait plus génial, tant Elle se révèle simplement djianien - l'accueil critique du film est égal, au niveau des superlatifs, à celui du roman -, peut-être parce que l'univers de Verhoeven est finalement trop proche de celui de Djian, empêchant une certaine distanciation comme chez les Larrieu, sinon une belle trahison, comme dans le Téchiné (dans un tout autre registre, on est d'accord). La différence, tout le monde l'a souligné, c'est Isabelle Huppert, actrice idéale pour ce genre de film - c'est elle qui est géniale, pas Elle -, je n'insiste pas, cf. le beau texte de Murielle Joudet sur ce qu'elle appelle le "Huppert movie", même si, question dérèglement, je trouve que l'actrice allait beaucoup plus loin dans Tip top de Bozon, film au demeurant plus aldrichien que Elle, expliquant d'ailleurs son accueil mitigé, au contraire du Verhoeven, unanimement salué (ou presque) par la presse. C'est paradoxalement au niveau de la mise en scène, plus que du récit et son côté too much, puisque typiquement djianien, que Elle déçoit, alternant le bon: la plupart des scènes entre Huppert et Lafitte, qui ne manquent ni d'éclat (le viol du début, filmé d'entrée et de côté, sous le regard du chat), ni de trouble (le repas de Noël, qui voit Huppert "chauffer" son... voisin), ni de souffle (la séquence des volets)... le moins bon: les rapports de Huppert avec son ex-mari et sa meilleure amie, beaux personnages qui méritaient un peu plus d'attention... le pire: bah, tout le reste, de la mère à la voisine, en passant par le fils et sa copine, l'amant et les jeunes gens de l'entreprise, lors de scènes filmées sans imagination, avec parfois même un évident désintérêt de la part de Verhoeven... et le très con: la scène où Huppert, à sa fenêtre, se masturbe en matant son voisin aux jumelles... Rien à voir avec Chabrol, bien sûr, ou alors de très loin, avec des jumelles là encore. Non non... Elle c'est juste un bon Polanski et c'est déjà pas mal.

[ajout du 29-05-16]:

Elle deux jours après: l’image de Lafitte, son regard par moments éperdu, s’impose de plus en plus, au détriment de celle de Huppert qui tend elle (son image) à se dissiper, comme si le personnage, après avoir génialement vampirisé le film, s’effaçait progressivement, au petit matin, ne laissant du film qu'un corps exsangue, corps sans vie dont il ne resterait plus que deux grands yeux, étonnés et doux, étonnamment doux...

[ajout du 30-05-16]:

Suite à un commentaire sur la religion chez Verhoeven, le fait que ce dernier s’y intéresse depuis longtemps, ayant même été membre du Jesus Seminar, groupe de travail qui étudie la vie de Jésus en tant que personnage historique, et dont il est sorti un livre, Jésus de Nazareth, dans lequel Verhoeven présente Jésus comme un leader politique, un révolutionnaire, à l’image du Che, je me suis demandé s’il n’y avait pas là une piste à creuser qui permette de mieux saisir cette vision du viol que nous offre dans Elle celui qu'on surnomme "le Hollandais violent", une vision qui lui soit propre, dépassant la notion de "non politiquement correct" qu'on lui accole invariablement, à l'instar de Philippe Djian. Dans son livre, Verhoeven évoque un Jésus résistant, qui, comme tout bon résistant, n’hésitait pas à recourir à la violence pour s’opposer au joug romain. Il y est question non plus de miracles mais d’exorcismes que pratiquait Jésus dans des états de colère noire, transformant le rituel des cérémonies en véritables combats pour chasser le démon. Tiens tiens... Dans le film, Michèle (Isabelle Huppert) est "possédée" par une image, moins celle de son père, condamné il y a trente ans à la perpétuité pour avoir massacré les habitants du quartier où ils vivaient, enfants et animaux compris (sauf un hamster!), que de sa propre image, une photo d’elle enfant, prise à l’époque du crime, où elle apparaît le regard vide, ce qui l’assimile dit-elle à une psychopathe, à l’image de son père... Et si le viol dont elle est victime plusieurs fois (par le même homme), viol auquel elle semble ensuite se soumettre tout en le refusant violemment (il ne saurait y avoir consentement), n’était autre qu’une forme d’exorcisme, dans sa phase la plus avancée, quand, récitations et prières n’ayant rien donné, l’exorciste, dont on ne voit ici que les yeux, doit violenter la possédée pour la guérir de son mal, autrement dit la débarrasser de ce "regard de psychopathe" qui la poursuit depuis l’enfance, le regard du père (et non d'Huppert, huhu)?

[ajout du 31-05-16]:

Tiens, ce serait marrant de comparer le Verhoeven à la Vénus à la fourrure de Polanski et Gone girl de Fincher...

16 commentaires:

valzeur a dit…

Hello Buster,

Je vous trouve bien charitable avec Elle - après votre étrillage de Ma Loute. C'est pour moi rien de plus qu'un échec honnête. J'ai envie de prendre le film par une réplique surprenante - et complètement à côté de la plaque - de Gester, je crois (comment s'étonner ?), entendu à la Dispute sur France Cul. Alors donc, qui voudrait savoir à quoi ressemble la France aujourd'hui en 2016 devrait voir Elle, selon JC : ah bon ?, oh ?, même si vous me le permettez. Le film de Verhoeven n'est pas exempt de qualités, mais son inscription dans l'époque pose problème ; Elle a l'air français, par exemple, mais ne l'est pas franchement ou plutôt il l'est selon les critères djianesques avec de gros morceaux d'Amérique à la con dedans. Prenons le trauma enfantin d'Huppert ; son père zigouille dans une crise de démence religieuse une rue entière ou à peu près avec la participation passive de sa fille (plus ou moins) ; désolé de spoiler, mais le film est suffisamment bête pour que je ne me gêne pas. J'ai beau parcourir les recoins de ma mémoire, aucun fait divers français n'approche l'invention de Djian, clairement transplantée d'un imaginaire américain : bigoterie meurtrière, mass murderer (catégorie inexistante ou à peu près en France, les tueurs de masse sont une création américaine, le film d'ailleurs confond dans son commentaire avec les tueurs en série). Tout ça pour dire que la France verhoveno-djianesque est bien peu française ; l'insistance portée sur la religion - notamment avec le personnage d'Efira - me semble inepte et aurait plus de sens aux USA ; il suffit un insistant de réfléchir au couple Laffitte/Efira dans la film pour se rendre compte que rien ne tient (trader catholique à sexualité limite marié à une ultra-pratiquante dans une banlieue cosy-bourgeoise, euh ?). Contrepoison à cette irréalité, les marqueurs sociétaux pullulent et clichetonnent à tout va : fils neuenu sans le sou ayant du mal à se loger, mère indigne gigolo-compatible, start-up vidéo Erasmus, écrivain narcissique mangeant à tous les râteliers, yoga Bikram, etc. Autant lire un Elle, on retrouvera tout ça en plus crédible (jusqu'aux errements sexuels des quinquagénaires en quête de nouvelles expériences). Sur le versant ici et maintenant, Elle est donc bête, faux et vulgaire - il suffit de comparer au hasard l'affreuse scène de repas de Noël et ses ressorts vaudevillesques avec une autre scène de repas bourgeois dans Caché de Haneke pour séparer le bon grain de l'ivraie (l'une est mal écrite par Barillet et Gredy, l'autre offre un morceau de bravoure autrement plus grinçant à Podalydès).
Bon, je dois sortir, je vous détaille ce qui cloche avec Huppert à mon retour...

Buster a dit…

Hello (elle oh…) valzeur,

J’entends vos arguments, mais bon, tout ça c’est le côté hénaurme et abracadabrantesque des romans de Djian, Oh… n’y déroge pas… en tous les cas ce n’est pas plus con que chez Dumont. On peut tiquer devant certains éléments, pris isolément, mais l’ensemble se tient généralement, c’est une histoire de cuisine: comment réussir la sauce avec de tels ingrédients (ici justifier le comportement d’Huppert vis-à-vis de son violeur). Ça n’est possible que dans un contexte totalement délirant, à commencer par ce père monstrueux qui jadis, dans un accès de folie meurtrière, a décimé tout un quartier, enfants et animaux compris, sauf un hamster (dans le roman c’est 70 bambins d’un club Mickey)… Après, qu’il soit confondu avec un serial killer ne change pas grand-chose.
Pas très clair non plus, et franchement ridicule je vous l’accorde, mais là encore, conforme au grotesque djianien, le couple Lafitte/Efira, avec ce détail par exemple, le fait que le personnage de Lafitte soit décrit comme circoncis (juif?) -parce qu’Huppert s’est rendue compte qu’il était circoncis pendant le viol???- et marié à une hypercatho qu’on imagine coincée côté sexe (bien que la réalité soit parfois/souvent tout autre chez les grenouilles de bénitier)… Plus incohérent et franchement con pour le coup, car sans rapport avec le côté faussement "straight" du personnage, la scène où Huppert se masturbe en reluquant Lafitte aux jumelles, car réduisant sa "psychose" à une affaire de sexualité vaguement débridée (un truc en plus très masculin, on se croirait dans Shame, ça colle pas du tout avec le personnage…)
Bon, je ne suis pas un fan de Djian, mais ses bouquins, tout tordus qu’ils sont, je les ai toujours lus d’une traite, preuve d’une certaine efficacité chez lui, c’est son côté américain, à conduire un récit. Et c’est là que pour moi le film achoppe… Beaucoup de scènes, qui ne concernent pas la relation Huppert/Lafitte, manquent cruellement d’inspiration, filmées à la va-vite, comme si Verhoeven s’en foutait (mais ça se voit pas, ça fait moderne), pressé qu’il serait de retrouver son duo vedette… par moments je croyais même voir un film d’Assayas… un film bien français pour le coup!

I speak a dit…

Oh oh...

Buster a dit…

Ice pick?

Robocop a dit…

Où ça Assayas ? J'aimerais bien le savoir !

Lucie a dit…

Coucou Buster,

J’ai vu « Elle » hier soir. J’ai plutôt bien aimé, même si je trouve, moi aussi, les personnages secondaires un peu trop marqués au niveau de leur psychologie : La mère qui aime la chair fraîche, Le fils inhibé, La belle-fille hystérique, La voisine confite en dévotion, L’ex-mari looser, L’amant qui ne pense qu’à ça, L’amie fidèle malgré tout.

Et le Woody Allen ? Vous n’avez mis qu’une étoile. C’est si décevant que ça ?

Buster a dit…

Bonjour Lucie,

Oui la caractérisation est grossière, c’est tout Djian, pour qui ces portraits sont comme des points d’ancrage à partir desquels le récit va se structurer. Charge à l’auteur qui l’adapte de trouver des équivalences dans la manière d’agencer tout ça, afin que ces éléments se fondent dans le récit, ce que Verhoeven ne réussit pas vraiment faute de s’y intéresser suffisamment, ce qui fait que les personnages secondaires restent confinés tout le long du film (à part le fils, mais c’était attendu) à leur image de départ.

Café society, pas terrible en effet. Le problème c’est que, aussi bien le Hollywood des années 30 que le milieu très particulier de la "café society" où se côtoyaient stars, gangsters et gens du monde, n’offrent beaucoup d’intérêt ici, tellement cela a déjà été vu et revu, se réduisant le plus souvent chez Woody Allen à une sorte de name dropping poussif… on se croirait dans une chanson de Vincent Delerm ;-) En fait l’intérêt du film c’est la famille juive du héros, même si ça aussi a été archivu chez Allen, mais au moins c’est toujours très drôle, sauf que c’est l’arrière-plan du film, donc très frustrant…

Buster a dit…

Robocop > Quand par exemple la caméra suit de près le geste d’un personnage et jusqu’au bout (ie: mettre un sucre dans son café), ce qui n’est pas propre à Assayas évidemment… pseudo-objectivité, modernité convenue…
Il y a aussi ces plans où les champs/contrechamps alternent à toute vitesse du fait de la brièveté des répliques, ce qu’on pourra toujours justifier (sensation de ping-pong verbal), mais qui donne surtout l’impression que l’auteur veut en terminer au plus vite (et ce d’autant plus que dans les scènes-clés, celles qui l’intéressent, les plans sont davantage travaillés)

Saint Jean Baptiste a dit…

La religion chez Verhoeven, c'est tout un poème

Buster a dit…

Il paraît. J’ai entendu parler de sa vision de Jésus. Révolutionnaire, à la Che Guevara, loin de l’image du Jésus fils de Dieu. Quel rapport avec le film?

Gester a dit…

Bonjour valzeur,
Votre souci de ne pas être étonné a dû vous induire en erreur : je n'ai jamais dit une chose pareille. Et je la pense encore moins - tout ce qui me fait aimer le film est à l'antithèse du réalisme social, de l'inscription dans l'époque, ou je ne sais quelle autre idée que vous me prêtez. Je suis d'ailleurs le premier à m'amuser que Verhoeven, comme Assayas dans son dernier film, filme les téléphones portables comme un vieux monsieur, quitte à leur inventer une propriété toute fictive (l'échange de SMS avec un numéro masqué, ressort de Elle comme de Personal Shopper).
Ce que je me rappelle avoir dit en revanche, et que vous avez manifestement mal entendu, c'est que Verhoeven, en agent extérieur au cinéma français, a procédé à son casting avec le regard d'un étranger, qui connait certes d'Huppert son inclination maso (ses films ont voyagé), dont il joue à l'évidence, mais méconnait sans doute à peu près tous les autres de ses acteurs, si bien qu'ils les a choisis et filmés pour ce qu'ils sont : terriblement falots dans le cas de Berling et Lafitte, dont l'insipidité va bien aux rôles qui leurs incombent.

valzeur a dit…

Hello Buster , bonjour Julien,

Autant pour moi, Julien, si je vous ai prêté une réflexion qui n’était pas la vôtre. Le réalisme social est bien peu intéressant en tant que tel, surtout dans un film de ce genre, mais le salmigondis qui en tient lieu m'a plus agacé qu'autre chose ; matériau de départ français lorgnant vers les USA adapté par un anglo-saxon aux Etats-Unis avant son rapatriement français sous la caméra d'un hollandais. Elle est vraiment un film hors-sol, qui ne me parle personnellement de nulle part. Alors oui, bien sûr, il y a le travail sur le genre "film d'auteur bourgeois français", mais comparé à d'autres mises à mal hollywoodiennes de son auteur (Showgirls, Starship Troppers), Elle n'est vraiment pas grand chose, et ses passages du troisième au premier puis au second degré nuisent à l'ensemble, on vient à se foutre du tout, et d'abord de ce fameux travail sur le genre, véritable cache-misère de la commande appointée. On n'échappe même pas à la critique narquoise de la critique des images avec l'inscription dans le milieu du jeu-vidéo (qui par ailleurs ne donne rien de bien captivant : Isabelle Huppert prononce deux fois l'expression "arracher les yeux" pour qu'on comprenne bien). Elle, c'est un peu du méta-méta-Chabrol sursexualisé avec tous les curseurs de la vulgarité dans le rouge. Tous les éléments "dérangeants" et auto-réflexifs s'annulent dans un ricanement idiot.
La subversion m'y semble particulièrement poussive ; bon, Isabelle Huppert apprécie peut-être au fond d'elle-même être violée par un trader catho à double fond, mais rien de bien neuf chez Verhoeven (cf Spetters pour ne citer que celui-ci). Et la vision lourdingue pseudo-ambigüe du catholicisme (le personnage d'Efira porte un prénom juif, une convertie ?) n'aboutit qu'à du rigolo con-con (les santons grandeur nature). J'ai vraiment regretté pendant toute la projection un Chabrol mineur-majeur, Inspecteur Lavardin, auquel Elle m'a fait beaucoup penser, en très en dessous sous tous les plans (jusqu'au dispositif panoptique du vilain écrivain catholique maquillé ici en hacking échevelé).
Je m'accorde toutefois avec tout le monde pour trouver le casting merveilleux et, comme Buster, me reste la performance de grande classe que livre Laurent Lafitte, gendre idéal de cauchemar. Huppert évidemment est extraordinaire, mais elle a déjà fait ce qu'elle fait ici, et ne joue même plus que ça, la victime insubmersible quoique rentrée. Son personnage est d'une malignité insigne (ce qui le rend un peu intéressant), et la puissance comique d'IH rend plusieurs scènes inoubliables. Reste que le Huppert movie que décrit justement Murielle Joudet devient une sorte de tarte à la crème auteuriste. A part, Lafitte, Consigny, et mettons le petit gamer potelé, aucun acteur n'a grand chose à défendre, hélas...

Anonyme a dit…

Comparer Verhoeven, Polanski et Fincher , ah oui pas bête... curieux de voir ce que ça donne

Buster a dit…

Oui mais... non... ça grêle, ça grève... pas envie.

Nafissatou Diallo a dit…

Votre interprétation du viol est un peu spécieuse.

mike a dit…

Le meurtre fait clairement penser à Xavier Dupont de Ligonnes, bon père de famille catho qui s'est transformé en monstre de la pire espèce, des Virginie Élira, on pouvait en croiser des centaines lors des manifs contre le mariage pour tous, des traders cathos, il en sort chaque année de polytechnique (il doit s'en trouver quelques uns aux fantasmes tordus).
La naïveté de valeur m'étonne pour le coup. Il ne doit pas bien connaître la bourgeoisie. Les histoires de gigolo et d'héritage, un autre classique.
Bon, dommage pour lui. La satire, si elle est lourde, est excellente.
Le fils à maman qui doit bosser symboliquement au quick et qui a déjà une caisse à Paris...
Bref